PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE SIXIÈME
par aucun homme sur la terre, et qui assujettit à son pouvoir tout ce qu'il voulut, le prophète Daniel dit de lui : «Sa grandeur s'est élevée jusqu'au ciel, et sa puissance s'est étendue jusqu'aux extrémités de la terre ! . » Ce grand prince fut, en une heure, dépouillé de toute sa majesté, dépossédé de son royaume et mis au rang des animaux. Il mangeait du foin comme un bœuf; il dormait sur les montagnes désertes comme un ours; ses cheveux croissaient comme des plumes d'aigle, et ses ongles se courbaient comme ceux des harpies. O pécheur! considérez cette transformation où votre chute est fidèlement esquissée, chute plus grande sans comparaison qu'aucune autre ! Ce roi fut seulement précipité du haut des grandeurs humaines, et il ne descendit qu'à l'état de brute; mais celui qui perd la grâce tombe de bien plus haut que du ciel sur la terre : il était supérieur à tout ce que Dieu a créé dans le monde, et il s'est rabaissé jusqu'à devenir le compagnon non -seulement des bêtes, mais encore des démons.
Que l'homme connaisse donc la dignité surnaturelle dont il est revêtu par la grâce, et qu'il vive conformément à ce rang élevé. Celui qui est au-dessus du monde ne doit pas suivre ses lois; et celui qui est au-dessus du ciel doit tenir son cœur bien loin de la terre. Les philosophes de l'antiquité recommandaient à l'homme de mépriser la terre parce qu'il est capable de contempler les cieux. Qu'auraient-ils dit s'ils avaient su que l'homme est plus élevé que les cieux?
Voici un remarquable passage de Sénèque : « L'âme possède le bonheur plein et parfait ici-bas quand, ayant foulé aux pieds tous les maux, elle s'élève en haut et entre dans le sanctuaire de la nature. Placé alors à la hauteur
1 Dan., iv.
des astres, l'homme peut réfléchir et se rire des palais des rois et de toute la terre avec son triste or ; j'entends non pas seulement cet or transformé en monnaie pour la facilité des échanges, mais cet or caché danslcs entrailles du globe pour ser\ ir d'appât à l'avarice des mortels. A peine a-t-on eu le temps de jeter un regard de mépris sur les frontispices et les toits brillants d'ivoire des palais , sur les bois, sur les jardins alignés au cordeau, sur les jets d'eau et les fontaines qui aboutissent aux édifices publics, qu'on est aussitôt emporté à considérer la surface de la terre. A la vue de la mer qui en couvre les trois quarts, des déserts arides, des parties occupées par les rochers et les glaces, on la trouve singulièrement étroite; et l'on s'écrie avec un profond sentiment de mépris : Voilà donc ce petit point que tant de peuples se disputent avec le fer et le feu ! Oh ! comme les bornes des territoires humains sont ridicules ! La Dacie ne s'étend pas de l'autre côté de Pister, et la rivière du Strymon enferme la Thrace; PEuphrate borne les Par thés ; le Danube coule entre les Sarmates et les Romains qui se font la guerre; le Rhin borne d'un côté la Germanie; les Pyrénées élèvent leurs sommets entre la Gaule et l'Espagne ; et entre l'Egypte et l'Ethiopie s'étendent des déserts de sables : si les fourmis avaient l'intelligence humaine, elles partageraient aussi en nombreuses provinces une aire étroite. Quand donc vous aurez élevé votre cœur au ciel, vers les choses véritablement grandes, en voyant marcher les armées, enseignes déployées, et la cavalerie qui tantôt va en avant , tantôt se porte sur les côtés, vous pourrez dire : It per campos nigrum agmen. Ce ne sont que des manœuvres de fourmis qui se fatiguent dans un espace étroit. Quelle différence y a-t-il entre elles et nous? La différence d'un petit corps. hommes, l'espace où vous naviguez n'est qu'un point. L'espace où vous vous entre- dévorez par les guerres n'est qu'un point. L'espace où vous distribuez des royaumes n'est qu'un point,