‹ La prix de la graceChapitre 48 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE SIXIÈME

un moment, par un acte de véritable contrition, jusqu'à être plus grand que celui qui passe pour le maître du monde. Si Ton n'estime pas un tel bien, s'il passe inaperçu, c'est, je crois, parce qu'on ne le voit pas des yeux du corps. Or, c'est précisément à cause de cela, parce que les sens ne sont pas capables d'apprécier cette grandeur, qu'on doit l'estimer davantage, cette grandeur n'étant ni caduque ni fausse. Les sens trompent la raison; mais la foi doit corriger leur erreur. Nos yeux voient les étoiles plus petites que la lumière d'un flambeau ; mais notre raison nous les montre avec les milliers de lieues de diamètre qu'elles ont réellement. Ainsi les sens étant incapables de juger la grandeur des biens de l'âme , la foi , qui est supérieure à la raison , doit nous enseigner la vérité. La grâce est une plus grande chose que le monde, et celui qui est en état de grâce est au-dessus de toute la nature.

O vous qui vous êtes élevé à cette hauteur surnaturelle, considérez- vous donc comme au-dessus de tout ce qui est matériel , et, animé d'une sainte générosité, rougissez de vivre conformément à la chair, au sang et aux inclinations naturelles. Celui qui est supérieur à la nature doit rougir de la nature. Quand un homme est passé d'un état peu élevé à une dignité supérieure, il a honte de sa première condition, parce que la grandeur qu'il a obtenue lui inspire d'autres pensées. Soyons confus de nous voir ainsi de chair et de sang; rougissons des vils plaisirs auxquels notre grossière nature nous incline , et des appétits que la nature abjecte excite en nous. Rappelons-nous que nous sommes , par la grâce , au-dessus du ciel , et vivons conformément à notre élévation. Le philosophe Plotin 1 était honteux d'avoir un corps, parce que l'âme est d'une

1 Porphyr., in Vita Plot.

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essence très-noble , et le corps est d'une substance vile et grossière. Aussi, il ne parlait jamais de sa famille, de ses parents , de sa nation. C'est pour ce motif qu'il ne voulut jamais laisser faire son portrait, ayant honte de paraître un être matériel. Il repoussait autant qu'il le pouvait tous les plaisirs , comme étant indignes de la noblesse de son âme. Que ne doit pas faire le chrétien en raison de la noblesse de la grâce , supérieure à toute la nature ? La nécessité de satisfaire aux besoins de son corps doit être pour lui un tourment. Pal la de 1 raconte d'Isidore d'Alexandrie que, quand il était sur le point de prendre de la nourriture , il versait des torrents de larmes. Gomme on lui en demandait la cause, il répondait : « C'est parce que j'ai honte d'être obligé de me soutenir avec une nourriture si grossière, moi qui ai reçu le don précieux de la raison et qui suis appelé à goûter les délices célestes du Paradis. > Tous les serviteur» de Dieu doivent se faire un point d'honneur d'éviter de s'assujettira des actions communes avec les animaux, eux qui sont destinés à être les compagnons des anges, et qui, dans la sublimité de leur état, se sont élevés au-dessus de la nature* C'est une bassesse déshonorante et un désordre affreux de perdre une si grande dignité pour un plaisir digne des brutes. Loin de se plaire dans tout ce qui flatte la chair et le sang, les chrétiens doivent se glorifier de leurs souffrances. Saint Paul nous a donné cet exemple précieux. Parlant contre les Juifs qui se glorifiaient beaucoup dans la chair et le sang , il dit : « A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de Notre- Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est mort et crucifié pour moi , comme je suis mort et crucifié pour le monde 3 » » Avec cette dignité sublime qu'il savait obtenue pat la grâce , l'Apôtre avait honte de toutes les gloires de la chair et du sang , mettant son honneur dans

* llist. Laus. t cap. i.

* GW.,Vi.

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