PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE SEPTIÈME
du conseil d'État , parce que le Roi en fait partie; et celui qu'on priverait de cette dignité se tiendrait pour affreusement outragé, et il en mourrait de chagrin. Or être élevé au rang de Dieu, et se trouver ainsi au-dessus de tout autre être , n'est-ce pas un insigne privilège qui mérite d'être estimé plus que tout autre honneur et toute autre dignité ? Comment donc le pécheur perd-il si facilement cet avantage incomparable , prodiguant un si grand bien pour une chose qui n'a pas la moindre valeur , pour un plaisir déréglé? Quoi ! les hommes meurent de chagrin en se voyant privés de quelque dignité temporelle; et le cœur humain est assez téméraire pour vivre une heure dans le péché mortel , privé de cette dignité divine qu'il possédait avec la grâce !. N'est-ce pas une gloire d'appartenir même de loin à une famille royale ? Et nous ne trouverions pas qu'il est encore plus glorieux pour nous de participer à la nature divine? C'est un supplice mortel pour un homme quand on attaque l'honneur de ses ancêtres : comment donc le pécheur ne meurt-il pas de douleur en se voyant avec la tache infâme du péché , lui qui était plus pur que les anges , et qui participait à la nature divine? Oui, celui qui n'a pas la grâce devrait donner mille vies pour l'acquérir , et celui qui la possède en devrait donner mille pour la conserver et 1 augmenter. Il faudrait préférer se laisser mettre en morceaux plutôt que de perdre cet honneur d'être au rang de Dieu et cette inestimable dignité que nous avons par la grâce , plutôt que d'exposer au danger une chose de si grande valeur. L'état de grâce vaut mieux que la conservation de toute la nature , et que la vie et la substance de tous les hommes; on devrait donc donner, pour ne pas le perdre, des millions de vies si on les avait. Sous quel charme fatal n'est-il pas, l'homme qui hésite à perdre sa vie pour conserver un bien qui vaut plus que la vie. et l'être de toute la nature ! Quelle folie de ce résigner à une perte si im-
mense , non pour la conservation de sa vie , mais pour un plaisir vil et déshonorant, et souvent pour une simple parole ! Un tel homme est un prodigue , un ennemi de son propre bien , et il a pour son Créateur un effroyable mépris. Oui , celui qui méprise une chose qui est une si haute participation de la bonté et des excellences de Dieu , qui nous établit dans une condition divine, au-dessus de la nature créée, méprise grandement Dieu, et il s'abhorre lui-même d'une manière impie : il n'a ni honneur, ni jugement, ni cœur.
Ajoutons une autre considération. Il n'en est pas de cette dignité divine comme des honneurs humains. Ceux-ci ne sont guère qu'une vaine réputation qui consiste beaucoup plus dans l'opinion que dans une excellence réelle; tandis que la grâce , en élevant l'homme à une condition divine , n'est pas seulement une affaire d'opinion , mais une réalité , une vérité , à cause des qualités positives , des propriétés , des dons excellents qu'elle apporte avec elle , et par lesquels la créature se divinise • intérieurement. Ainsi l'âme arrive à posséder par grâce ce que Dieu possède par nature. Telle est la pensée de saint Thomas : « Ce qui est en Dieu substantiellement, dit-il, s'accomplit accidentellement dans l'âme de celui qui participe à la divine bonté. »
Les saints expliquent cette vérité par différents exemples. Saint Athanase emploie la comparaison d'une liqueur précieuse et aromatique qui donne son odeur aux choses sur lesquelles on la répand, leur communiquant les mêmes qualités de parfum et de suavité. Un vase où l'on a mis de l'ambre a les accidents de ce parfum, comme l'odeur, la suavité, bien qu'il n'en ait pas la substance. Ainsi, l'homme qui, par le moyen de la grâce, reçoit l'Esprit- Saint, bien