PREMIÈRE PARTIE. .— CHAPITRE HUITIÈME
enfin en lui-même toute perfection existante et possible. Ceci posé, qui ne voit pas combien toutes les choses terrestres sont dignes de mépris? La grâce seule, et ce qui se rapporte à elle, mérite d'être estimée. Entre être et ne pas être, quel abîme ! Tout ce qu'il y a de plus précieux, comparé avec la grâce, est non-seulement petit, abject, vil, mais n'est rien. Et rien ne mérite moins d'être estimé que ce qui n'est pas. Ce qui est estimable, c'est la grâce qui a un être précieux et divin, puisqu'elle participe d'une manière très-excellente à l'être de Dieu. Les saints ne cessent pas d'exalter et d'admirer la réponse que le Seigneur fit à Moïse quand celui-ci lui demanda ce qu'il faudrait répondre aux enfants d'Israël s'ils venaient à l'interroger sur le nom du Dieu qui l'envoyait. « Je suis celui qui suis l », dit Dieu à Moïse , « et vous direz ceci aux enfants d'Israël : Celui qui est m'a envoyé vers vous. » Voilà une grande ambassade : « Celui qui est m'envoie. * Mais Dieu ne peut mieux expliquer ce qu'il est qu'en s' appelant c Celui qui est » . C'est le comble de la grandeur que de pouvoir se dire « l'être qui est « . Car Dieu seul est par lui-même; il a toujours été, il est et il sera toujours. Il eât, car il contient éminemment tout être. Il est, car toutes choses dépendent de lui. Il est éternel et immuable. H est l'être très-parfait et infini. Il eât, et, en comparaison de lui , tout le reste n'est rien. Et ainsi saint Bernard a dit : « Dieu est celui qui est; il est sort être même, et il est l'être de toutes les autres choses. Lili-méme est pour* lui et pour toutes les choses , et à cause de cela , il est , eil tine certaine manière, le seul être 2 » » Dieu est Seul, parce que, en comparaison de lui, le reste n'est qu'uri pur néant; les éléments, le ciel, l'ange, le chérubin, lé séraphin, sont comme s'ils n'étaient pas; tout ce cjui à l'être et la vie dans la nature , l'univers tout entier est
1 Bxod.y ni.
* Lib. V, De contid.
comme s'il n'était pas. David, à cette pensée, se tourne vers Dieu pour lui dire : « Toute ma substance est comme un néant devant vous, et tout homme vivant est la plus grande vanité du monde ! . » Les philosophes platoniciens eux-mêmes sont parvenus à entrevoir cette vérité, et ils ont dit que toutes les choses naturelles n'ont pas de véritable être; que Dieu seul a l'être, et que tout le reste n'a d'être qu'en Dieu. Il est certain que les créatures comparées à l'être divin ne peuvent être considérées que comme un pur néant. Le prophète Isàïe, après avoir dit que devant Dieu toutes les nations sont « comme une goutte d'eau qui tombe d'un seau, et comme ce petit grain qui donne à peine la moindre inclinaison à la balance » , et que * toutes les lies sont, devant ses yeux, comme un petit grain de poussière 2 », semble penser avoir exagéré leur importance puisqu'il les a comparées à un être bien que fort petit. Il s'explique donc et reprend : « Tous les peuples du monde sont devant lui comme s'ils n'étaient point ; et il les regarde eomme un vide et comme un néant 3 . » Si donc la grâce est une participation de cette inexplicable et incomparable excellence de Dieu, en tant qu'il est un être véritable et audessus de tout être, en comparaison duquel le reste n'est rien, il suit de là que nous devons estimer uniquement cette divine grâce, et regarder tout le reste comme un néant. Auprès d'elle, l'honneur, la richesse, le plaisir, la beauté, tout cela de purs néants. Ces. choses ne sont pas des biens, et en comparaison de la grâce, il ne fout pas plus les estimer que le néant. Le déshonneur, la pauvreté, le travail , l'affliction encore, autant de néants; ces choses ne sont pas des maux ; et la grâce auprès d'elles est un si grand bien que tout autre mal temporel, toute tribulation
1 Ps. XXXVIII.
* Is., xi., 15.
3 Ii. 17.,