PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE HUITIÈME
ne peut être considérée comme un mal véritable. Ainsi quand il s'agit d'obtenir la grâce, de la conserver et de l'accroître même du plus petit degré, aucun autre bien, aucun autre mal, ne doivent nous arrêter. La grâce a tant de valeur qu'il faut laisser pour elle tout autre bien, comme s'il était un mal, et embrasser toute espèce de mal, de travail et de peine, comme si c'était un bien. Car, dans Tordre temporel, il n'y a ni bien ni mal qui puisse être comparé ou opposé à ce bien éternel. En effet, de même que rien ne peut être mis en comparaison avec Dieu, et que toute substance n'est qu'un néant devant sa nature et son être infini ; ainsi , la grâce étant la plus haute participation de l'être infini de Dieu , rien ne peut lui être comparé, et aucune chose au monde n'a d'importance auprès d'elle.
Nous ne devons estimer d'autre être que celui que la grâce nous donne. Ainsi faisait saint Paul. & C'est par la grâce de Dieu, dit -il, que je suis ce que je suis 1 . » D'après quelques théologiens 2 , ces paroles signifient un être très-essentiel de la grâce avec une allusion à la réponse de Dieu à Moïse, du fond du buisson ardent. Dieu, en disant : * Je suis celui qui suis » , a marqué l'excellence et l'infinité de sa nature; saint Paul, avec la même répétition et la même emphase, dit : « Je suis ce que je suis par la grâce de Dieu » ; à cause de l'être très-excellent et participé de Dieu qu'il a reçu par la grâce, faisant cas seulement de cet être et de cet état divin que la grâce lui avait acquis. Il estimait cela uniquement, et il était dans la vérité en considérant tout le reste comme rien. Saint Paul appartenait à une bonne famille; il était citoyen romain, de condition libre et savant; il était favorisé du côté de la nature et de la fortune. Mais il ne faisait pas plus de cas de tout cela que du néant , et il
1 1 Cor., xv.
* Joan. Vicest, et alili.
regardait uniquement comme un être véritable ce qu'il était par la grâce. Car être noble, libre; être bien fait, sain et riche, n'est rien, auprès d'être saint et juste, conservant ainsi précieusement la grâce , en comparaison de laquelle le génie, la noblesse, la richesse et tout autre bien temporel sont comme s'ils n'étaient pas. Avec tous les biens du monde, celui qui n'a pas la grâce et la charité n'est rien, comme saint Paul le dit clairement : « Si je n'ai pas la charité, je ne suis rien i . * Cet être incomparable de la grâce semble être indiqué en beaucoup d'endroits de l'Écriture; c'est du moins la pensée de docteurs et de Pères de l'Église d'un grand poids. Saint Paul, en tête d'une épitre, écrit ces mots : « Aux saints qui sont à Ephèse 2 . » Saint Basile lit seulement : * Aux saints qui sont 3 » , sans rien ajouter de plus, et sans déterminer le lieu ; et il dit que les interprètes qui l'ont précédé ont lu ainsi cette formule. Dans les textes et les livres anciens on ne trouve rien de plus. Une autre fois, l'Apôtre, écrivant aux Galales, dit : « Ceux qui sont à Jésus-Christ ont crucifié leur chair avec ses passions et ses désirs déréglés 4 . » Mais saint Jérôme dit seulement : » Ceux qui sont ont crucifié leur chair. » De sorte que dire : « Ceux qui sont » est la même chose que dire : « Ceux qui sont en grâce »; or, ceux-là sont ceux qui appartiennent à Jésus- Christ et ceux qui sont saints; car nous ne devons pas faire cas d'un autre être, mais seulement de l'être que nous recevons par la grâce, c'est-à-dire la vertu, la sainteté et la justice. .
Nous trouvons ce sentiment confirmé par les paroles que l'Écriture dit en sens inverse des pécheurs. Elle dit d'eux qu'ils ne sont pas. « Us seront comme s'ils n'étaient pas 6 »,
* I Cor. t xiii.
* Ephet. t i.
3 S. Baz., lib. II, contra Bunom.
4 Gal.,v.
5 ÀBD., V, 16.