PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE NEUVIÈME
tout ce qu'il y a ici-bas de plus terrible, au dire d'Aristote. Rien n'est plus épouvantable que la mort, rien ne cause de plus grandes ruines, rien n'est plus dégoûtant. Il n'y a pas en effet d'horreur qui se puisse comparer à un cadavre rongé par des vers. Enfin la mort est ce qu'il y a de plus préjudiciable à la nature. Il n'y a donc pas de chose qui ruine plus les hommes et les avilisse, qui les corrompe et leur fasse plus de mal que la privation de la grâce. Le Saint-Esprit, avec toutes ses comparaisons, donne à entendre quelle ruine, quelle ignominie, quelle horreur, quelle abomination, quel mal il y dans l'homme quand il est sans la grâce. Assurément toutes ces comparaisons prises parmi les choses corporelles se trouvent bien au-dessous de ce qu'elles sont censées signifier, tant la matière est éloignée de l'esprit et le naturel du surnaturel. Si un homme voyait toutes les parties de son, corps tomber en dissolution, et prendre peu à peu l'aspect dégoûtant, les proportions infimes, la difformité horrible d'un ver ou d'un crapaud venimeux, que ne donnerait-il pas pour remédier à un mal si grand ? pécheurs, considérez que votre changement est plus complet, que vous êtes plus amoindris encore, plus dégoûtants, plus horribles et plus affreux sans la grâce.
Autant la sainte Écriture s'efforce d'abaisser les pécheurs, et d'inspirer de l'effroi pour l'affreuse abjection de leur état , autant elle met de soin à exalter la grâce, exprimant son excellence par des métaphores et des comparaisons empruntées aux choses que les hommes estiment les plus grandes. Elle l'appelle gloire, royaume, vie éternelle , et elle se sert d'autres épithètes semblables qui signifient une haute estime et une exceptionnelle grandeur. Les docteurs dont nous avons cité le sentiment dans le chapitre précédent disent que la sainte Écriture fait cela pour montrer qu'avec la grâce non-seulement nous recevons un être supérieur à tout, et véritable, mais
encore un être très-glorieux et rempli de perfections. De même que Dieu non-seulement est par essence la plénitude de l'être, mais encore contient en lui la plénitude de tout être, et toutes les perfections possibles; ainsi la grâce, parce qu'elle est la participation de la nature divine, nonseulement donne un être grand par antonomase, mais elle est tout être, et contient par participation la plénitude, la perfection de tout être et de toute grandeur. C'est pour cela qu'elle est appelée gloire dans les saints livres, conformément à ce que dit saint Paul : a Tous ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu ! » , c'est-à-dire de la grâce qui est, on le voit clairement, appelée ici par l'Apôtre « gloire » . Et - dans un autre endroit il dit : * Notre gloire est le témoignage de la bonne conscience 2 » , comme s'il disait : c'est un effet de la grâce de n'avoir pas de péché, désignant la grâce par le mot de gloire, selon la pensée des théologiens déjà cités. Dans un autre endroit, saint Paul semble l'insinuer plus clairement encore, quand il dit que Dieu nous a adoptés comme enfants « pour la louange de la gloire de sa grâce 3 ». Da-r vid adresse à Dieu ces paroles : « Que ma gloire vous chante 4 », c'est-à-dire que tout l'être que j'ai par votre grâce vous célèbre et vous exalte. Ce nom de gloire porte avec lui la signification de grande 'excellence. Et en hébreu il signifie tout l'être ; ainsi Judith fut appelée * la gloire de Jérusalem 6 », c'est-à-dire tout l'être de Jérusalem. Le saint homme Job 6 dit que Dieu l'a dépouillé de toute sa gloire , c'est-à-dire de tout son être et de tout ce qu'il avait . saint Paul appelle le Fils de Dieu la splendeur de la gloire du Père 7 , c'est-à-dire de tout l'être
* i2om., m, 23.
a // Cor., 1 , 12.
3 Ephes., I.
» Ps. xxix.
û Judith , xv.
6 /oô, XIX.
7 Hébr., i.