PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE NEUVIÈME
du Père, et de la plénitude de ses divines perfections. Dans un psaume, ce divin Fils est appelé « le roi de gloire * , pour signifier qu'il était le seigneur de tout et au-dessus de tout autre être. Quelle excellence plus grande pourrait-on imaginer? La nature divine, parce qu'elle a la plénitude des perfections, et qu'elle est tout l'être, s'appelle gloire; or, la grâce porte le même nom, puisque, à cause de la participation de cet être infini, elle est aussi en sa manière tout l'être. La vérité est qu'elle vaut plus que tout l'être de la nature. Et ainsi parce qu'elle surpasse toutes les essences des choses créées, elle a la plénitude de tout leur être ; et celui qui a laissé toute chose en ce monde pour Jésus-Christ peut se contenter de la grâce, puisqu'elle vaut pour tout et plus que tout.
Mais on ne pourra bien apprécier ceci si l'on ne se fait pas une idée de l'infinité et de la plénitude de perfection de la nature divine dont participe la grâce. Que l'âme sainte s'élève donc et contemple quel est celui à la nature duquel il lui est donné de participer. Qu'elle admire cette infinité au-dessus de toute grandeur, dont l'être est au-dessus de toute essence, dont le pouvoir excède toute puissance, dont le savoir surpasse toute sagesse. Qu'elle admire cette majesté immense qui projette autour d'elle , comme autant de rayons , toutes^ les beautés et les grandeurs qu'il y a dans le monde. Qu'elle admire cette suprême puissance qui a fait ce chef-dœuvre de la nature par un seul acte de sa volonté , qui peut faire avec une égale facilité des millions de mondes, et qui les replongera dans le néant quand elle voudra. Et maintenant sans fatigue ni travail, il soutient de trois doigts le globe de la terre. Sans effort i) remue les corps célestes, dont certaines étoiles sont huit cents fois plus grandes que la
terre. Immuable, il change les temps, dispose les choses, ordonne les éléments, produit les vents, fait sourdre les sources, crée les métaux, donne l'être à tout : la vie aux plantes, le mouvement aux planètes, le sentiment aux animaux, la raison aux hommes, l'intelligence aux anges : cet être qui est tout et rien de tout, parce qu'il est audessus de tout et meilleur que tout. Immense en soi, infini, immuable, éternel, tout-puissant, très-spirituel, très-saint, au-dessus de toute essence et de toute substance, surnaturel, bon, sage, beau au suprême degré; qui contient tout, remplit tout, vivifie tout, sustente tout, perfectionne tout, fortifie tout, gouverne tout. Pour lui les Chérubins brûlent d'amour; les Séraphins l'admirent; devant lui les Trônes s'humilient, les Puissances s'agenouillent, les Dominations s'abaissent, les Vérités tremblent, les Principautés se soumettent ; les Archanges lui obéissent; les Anges le servent, et toutes les hiérarchies sont dans la frayeur en présence de cet être qui est la plénitude de tout être, la perfection, la vie, la bonté, la beauté et la grandeur.
Or, la grâce participe de cet être , et celui qui la possède s'élève jusqu'au rang suprême qu'il occupe. Quelle gloire et quelle excellence pour la créature de se voir éclairée des splendeurs dejson Créateur, d'être revêtue des livrées divines et des mêmes ornements royaux, pour ainsi parler, que ce monarque tout-puissant du ciel et de la terre ! On est de cette manière tout l'être; on participe à ce qui est tout, à ce qui est la plénitude de toute perfection. Est-il rien de comparable ?
La sainte Écriture proclame cette même excellence, selon le sentiment de beaucoup de docteurs , quand elle appelle la grâce un royaume. Et ainsi il est dit dans saint Luc : * Le royaume de Dieu est venu jusqu'à vous 1 » , c'està-dire le temps de la grâce; et ailleurs : «Voici que le
1 S. Luc , xr.