PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE NEUVIÈME
tent cette mer du monde et en soulèvent les flots jusqu'au ciel. Qu'on me dise ce que c'est que l'honneur, objet de si ardentes aspirations, de quelle couleur il est, et quel volume ou quelle figure il a. Qui l'a vu et touché des mains ? Personne, parce qu'il n'a aucun être. Il n'a pas d'existence réelle; il n'existe que dans l'opinion. C'est un produit de l'imagination qui a si peu de consistance que tous, et le premier venu, vous le peuvent ôter. Ainsi rien n'a moins d'être et moins de consistance que l'honneur. Il n'a pas d'être, parce qu'il est seulement une opinion. Il n'a pas davantage de consistance, puisque, comme le verre, il se brise au moindre choc, et quiconque veut peut le heurter. 11 n'en est pas ainsi des autres biens de la terre; car vos plaisirs, vos possessions, ne les touche pas toujours qui veut; mais votre honneur est à la merci de tous. L'honneur, qui a si peu d'être, voilà donc ce qui fascine le monde ; voilà l'idole par excellence qui captive les désirs du cœur humain. folie inconcevable des ambitieux qui se tourmentent pour une chose si vide; qui pour elle laissent l'être, la gloire, la plénitude et la consistance' qu'on acquiert par la grâce ; qui recherchent un bien si fragile que tout le monde peut le leur enlever de force ; qui abandonnent un bien si solide, si sûr que le monde entier ne peut l'ôter à son possesseur, contre son gré ! Que l'ambitieux rougisse de ses désirs insensés. H cherche l'honneur qui n'a pas d'être, et il laisse la grâce qui seule donne un être estimable, qui est tout l'être, qui est au-dessus de tout l'être de la nature. 11 cherche l'honneur, que n'importe qui peut lui ôter malgré lui, et il laisse ce que personne ne peut lui enlever contre son gré. Qu'on pèse donc maintenant l'honneur qui n'est autre chose qu'une vaine opinion, et la g âce unie à l'éternel poids de la gloire qu'elle apporte avec elle; à qui le cœur humain devrat-il donner la préférence? L'honneur n'a pas d'être, et ainsi tout l'honneur et toute la réputation du monde ne peuvent
pas l'emporter sur le plus petit degré de grâce. Le pieux cardinal Bellarmin fit cette belle réponse à quelques personnes qui le défendaient en une occasion où sa réputation semblait profondément atteinte : « Une once de grâce et de charité vaut mieux qu'une livre de réputation. * Assurément cinq cents livres d'honneur valent moins qu'une demi-once de grâce et de charité; car que peut peser du vent«ontre de l'or massif?
Les richesses n'ont guère plus de consistance. Elles sont le second écueil contre lequel font naufrage des âmes innombrables, en perdant une infinité de grâces. La valeur de l'argent consiste, en grande partie, dans l'idée qu'on y attache ; ainsi l'argent prend l'être que lui donne l'opinion. Ce n'est pas sa nature qui lui a donné de la valeur ; c'est la malice ou l'opinion humaine. Si nous regardons la vérité et l'être des choses, le plus vil petit ver de terre est plus parfait et plus estimable en soi que l'or le plus précieux. Devenu monnaie , l'argent acquiert une nouvelle valeur , qu'il n'aurait pas sans cela. Ainsi, ce qu'on estime dans les richesses, ce n'est pas ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais ce que l'imagination des hommes leur fait représenter* De plus, quelle consistance peuvent avoir les richesses, puisque, pour être utiles à leur possesseur, il faut qu'il les abandonne ? Car son argent, s'il ne le donne, ne lui sert à Hen ; l'argent conservé dans le coffre-fort ne procure à son maître ni la nourriture , ni le vêtement; 11 fout qu'il l'abandonne , «'il veut en tirer quelque profit.
0ue l'avare compare maintenant cette vile condition des richesses de la terre avec l'excellence des trésors du ciel; La grâce est estimable au-dessus de tout être , sans avoir besoin de l'aide de l'opinion, par elle-même, par sa propre perfection et par celle qu'elle communique à qui la possède. 11 n'y a pas d'opinion humaine qui puisse lui donner plus de prix qu'elle n'en a et plus d'estime qu'elle n en mérite. Jamais, sctat possesseur n'a besoin de s'en