‹ La prix de la graceChapitre 69 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE NEUVIÈME

dessaisir pour qu'elle lui profite ; au contraire , s'il la laisse, elle ne lui est d'aucune utilité. Elle est d'elle-même éternelle , consistante , suffisante. C'est le côté misérable . des richesses de la terre de ne pouvoir profiter qu'à la condition d'être données; car, avec ce qu'elles sont en elles-mêmes , elles ne peuvent procurer à leur possesseur ce dont il a besoin. Il faut qu'il les échange pour avoir ce qui lui est nécessaire. Mais celui qui possède la grâce, qui est tout l'être , n'a pas besoin d'autre chose. De même que Dieu se suffit à lui-même , sans avoir besoin de quoi que ce soit en dehors de lui t ainsi celui qui a la grâce , qui est une participation de Dieu, n'a que faire d'autre chose. Il n'y a pas dans le monde de bien possible ou imaginable contre lequel on puisse échanger la grâce : car toute la félicité de la terre ne peut procurer un bien assez grand pour contre-balancer la perte du moindre degré de grâce. Que l'avare ouvre donc les yeux; qu'il regarde le tort qu'il se fait à lui-même ; qu'il s'en attriste ; qu'il calcule combien il s'est trompé, puisque ce qu'il devait désirer n'est point un bien d'imagination, un bien périssable et insuffisant, mais le bien Véritable de la grâce, dont l'être et la valeur sont indépendants de l'opinion; un bien qui ne se corrompt point, qui ne peut être la proie des voleurs , qui est très-suffisant, qui ne diminue pas quand on en fait usage, mais plutôt qui s'augmente en noua servant ? un bien d'une très-noble condition , qui eit bon de toute manière , qui apporte avec lui tous les biens i Que l'avare ouvre les yeux et voie le tort qu'il se fait en mépHsant la grâce par préférence pour l'or. Si on laisse de côté la Maison du bien surnaturel , on trouvera même pour là vie temporelle beaucoup plus dans la grâce que dans l'or. Souvent avec de l'argent on ne trouve pas ce qui est nécessaire ; mais avec la grâce , on trouve tout, t'est pour elle , et non pour l'or, que le Fils de Dieu a engagé sa parole, quand il a dit : * Cherchez d'abord Je

royaume de Dieu » , c'est-à-dire sa grâce, « et tout le reste vous sera donné comme par surcroit. »

Les plaisirs , qui sont un autre abîme dangereux pour le salut éternel, tiennent aussi une grande place dans l'imagination. Ils ont en outre quelque chose d'abject, puisqu'ils nous sont communs avec les animaux , et qu'ils sont indignes non-seulement de la vie du juste, mais encore de la vie d'un homme raisonnable. Étant au-dessous de la raison, ils sont encore davantage au dessous de la grâce. Outre cela , dans leur sphère même , ils sont très-courts ; à peine nés , ils meurent ; ils naissent dans les sens pour s'ensevelir dans les sens ; à peine les a-t-on goûtés qu'ils disparaissent ; et le peu d'être abject qu'ils ont est mêlé de peine et de douleur , qui en diminuent singulièrement le charme. Que reste-t-il donc du plaisir, si à une once de miel se mêlent vingt livres de fiel? Le plaisir est accompagné d'un cortège de peines qui tourmentent l'homme avant qu'il en jouisse et après qu'il en a joui. Angoisses pour l'acquérir, infirmités ou douleurs après l'avoir obtenu. Or, les angoisses et les douleurs ont beaucoup plus d'être que les plaisirs , parce que ceux-ci ne font qu'effleurer un peu le cœur humain , par une joie légère, vaine, superficielle; mais les peines vont au fond; elles entrent dans l'âme et y tiennent une grande place. Les douleurs de la vie sont bien plus vives et plus fortes que les plaisirs. Quel plaisir égale en intensité l'affreux mal de la pierre, de la [sciatique Ou de la goutte? Et dire qu'une chose si vile le dispute dans le cœur chrétien à la grâce dont l'être est si solide et si sûr ! La grâce n'est pas dans les sens , mais dans l'âme ; il n'y a pas en elle de mélange de mal capable de diminuer sa valeur; elle est une chose qui nous est commune , non avec les animaux , mais avec les anges ; enfin , elle participe à la nature de Dieu. De soi, elle est éternelle. Jamais elle ne quitte celui qui ne l'abandonne pas, bien différente des biens du

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