PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE NEUVIÈME
monde , qui , quand bien même vous ne voudriez pas les laisser , vous laissent. L'honneur , qui que ce soit vous le peut enlever; la fortune, beaucoup vous la raviront; les plaisirs, si personne ne vous les soustrait, fuient lorsque vous y pensez le moins, c'est-à-dire quand vous commencez à en jouir.
Combien il faut donc être dépourvu d'intelligence pour échanger un vain plaisir contre la grâce et la vie éternelle ! Toute l'antiquité païenne a condamné et a eu en abomination ce triste Lysimaque , qui donna son empire pour un peu d'eau, afin d'étancher sa soif. Il s'est condamné luimême, et il a exhalé cette plainte : Malheureux que je suis! fallait-il perdre un royaume pour un plaisir si court ? Gomme il devrait se lamenter et se sentir couvert de honte , celui qui, pour un plaisir d'un instant, a perdu la grâce, qui est un royaume, le royaume de Dieu, et plus que tous les royaumes du monde ! Tout ce qui vient d'être dit devra faire toucher du doigt l'erreur et l'illusion des hommes qui ont choisi, ce semble à dessein , les choses qui ont le moins d'être et de valeur pour en faire l'objet de leurs désirs. Nous avons pris ce qu'il y a de plus bas dans la nature : l'honneur, les richesses , les plaisirs , et nous avons vu que l'honneur- est un objet sans réalité; que les richesses n'ont presque rien de positif, et que les plaisirs sont comme s'ils n'étaient pas. Faut-il donc que ces choses abjectes et de si peu de prix contre- balancent, dans l'appréciation de l'homme, la grâce qui est tout l'être , qui est au-dessus de tous les êtres de la nature? Le Fils de Dieu nous a recommandé de la chercher en premier lieu, nous promettant qu'avec elle toutes les autres choses nous seraient données , parce que tout ce que désirent les mondains se trouve éminemment en elle. Si vous désirez les honneurs , elle est la gloire ; si vous désirez les richesses, elle est un royaume; si vous désirez les plaisirs, elle est la vie éternelle; et à elle sont due un bonheur et un contentement sans fin.