‹ La prix de la graceChapitre 73 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE DIXIÈME

dû dans l'autre vie , alors nous serons très-semblables à Dieu, parce que nous le verrons; nous jouirons de lui comme il est en lui-même , car la grâce nous dispose à voir clairement Dieu. Saint Augustin 1 expose ce passage à peu près de la même manière.

Considérons donc combien est excellente cette participation de la grâce ; par elle , nous sommes en quelque sorte du même sang que Dieu; nous sommes les commensaux du Seigneur , nous nourrissant du même mets de la béatitude. Cet honneur peut faire comprendre combien elle est grande en elle-même. Est-ce qu'une chose à laquelle est due la béatitude et la félicité même de Dieu n'a pas une dignité en quelque sorte infinie? Parmi les hommes, ce qui fait qu'on est admis à la table d'un souverain, c'est qu'on appartient à la famille royale ou qu'on occupe la seconde dignité du royaume. Or, la grâce nous fait admettre à la table de Dieu ; elle est donc la plus haute dignité qu'il y ait après celle de Dieu. incomparable grandeur de la grâce ! puisque tout ce qui n'est, pas l'être de Dieu , est moins qu'elle , et elle est la seconde dignité après • la dignité divine ! La grâce est une si grande chose que, communiquée , elle est la dignité la plus proche de Dieu; et si elle n'était pas communiquée, mais substantielle, elle serait Dieu lui-même, selon le sentiment de graves théologiens 2 . Ainsi, la grâce reçue fait un Dieu participé , et Dieu est la grâce substantielle.

David appelle avec raison le juste bienheureux même en cette vie, à cause du droit qu'il a, par la grâce, à la béatitude. Puisqu'il a droit à ce bonheur, cela suffit pour que, dès maintenant, il porte ce litre, ainsi que les hommes font pour les dignités de la terre. Laissons saint Ambroise expliquer combien ce titre et ce droit sont précieux : « Quel nom plus grand peut être donné à

' S. Aoc, epist. 111 et 112, et lib. XXII De Cù?i7. v c. XXV*.

9 Cursvs, IheoL, Carmel. Tpart., tr. 2 de vis,; dtop.3 n dvft>.*l,\^.

l'homme , quand il n'y en a pas de plus grand que celui-là pour être donné à Dieu, selon l'Apôtre, qui l'appelle bienheureux et seul puissant , roi des rois et seigneur des seigneurs ? Il a donc donné au juste communication de ce titre, qui est estimé digne de l'honneur divin. » Être roi est peu de chose pour Dieu; et ainsi, il ne se dit pas seulement roi, mais roi des rois. Être seigneur est également peu de chose pour Dieu ; et ainsi , il ne se dit pas seulement seigneur, mais seigneur des seigneurs. Être puissant est peu de chose pour Dieu ; et ainsi , il ne se dit pas simplement puissant ; il ajoute : seul puissant. Mais être bienheureux est suffisant pour Dieu ; et ainsi il se dit, sans rien ajouter, bienheureux. Cependant, ce nom si admirable, et convenant uniquement à Dieu, est communiqué à celui qui possède la grâce, parce que la grâce est une chose très-voisine et très-proche de Dieu , une chose qui appartient à un état et à un ordre divins. Ce titre et ce droit étant si grandement estimables, pourquoi ne les estimons-nous pas? Les hommes ne conservent-ils pas avec le plus grand soin, dans un lieu sûr, les pièces authentiques dans lesquelles sont consignés des titres ou des affaires importantes? Que de révolutions, que de bouleversements d'empires , que de sang répandu , pour conserver un vain titre, pour acquérir le droit à un pouce de terre ! Et ce droit à la béatitude , on ne se préoccupe pas • de le perdre; on ne s'inquiète pas de le mettre en sûreté, ou de l'acquérir de nouveau. Si, par un acte qui fait perdre la grâce, quelqu'un devait perdre son droit au trône, il se couperait la main et se laisserait tuer plutôt que d'accomplir cet acte fatal. Pourquoi donc foulons-nous aux pieds notre droit au royaume des cieux et à l'éternelle béatitude? Nous devrions nous arracher les yeux et le cœur , plutôt que d'y consentir ; mais l'erreur des hommes est de penser qu'ils recouvreront plus tard ce qu'ils perdent maintenant à plaisir.

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