PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE DIXIÈME
O insensé, vous ne vous hasarderiez pas à faire ce calcul pour les choses de la terre; et vous osez le faire pour celles du ciel ! Est-il un homme de bon sens qui, uniquement pour un léger plaisir, consentirait à perdre son titre de noblesse, et avec ce titre son droit à un majorât , disant que peut-être il le recouvrera plus tard? Qui donc consentirait à perdre une chose qu'il n'est pas assuré de retrouver? On ne ferait pas un acte judicieux en se dessaisissant de ce qui est sûr dans une affaire de cette importance. Et Ton agirait ainsi pour la grâce? Qu'y a-t-il de plus important et de plus grand que le royaume de Dieu ? Et l'homme ayant un si grand bien assuré consentirait à perdre cette sécurité ? Malheureusement nous ne jugeons pas d'une manière impartiale les choses qui sont importantes et celles qui ne le sont pas, ou plutôt qui nous damnent, et nous avons pour les peser des poids différents. Nous donnons à ce qui n'est aucunement important une attention profonde, scrupuleuse, nous montrant extrêmement cauteleux et circonspects ; mais pour l'affaire de l'éternité qui importe uniquement , nous procédons avec une grande témérité et à tout hasard. Qui donc, considérant qu'il perd un royaume, se jetterait dans un puits, d'où il lui serait impossible de sortir , avec la seule espérance que son plus grand ennemi l'en retirera? O prodigieux égarement! vous vous jetez dans l'abime profond du péché , d'où vous ne pouvez sortir par vous-même ; et vous perdez en même temps le royaume de Dieu , avec l'espérance que celui qui est votre ennemi vous tirera de là? Bien que Dieu ait coutume d'user envers le pécheur d'une grande miséricorde, pécher avec cette présomption est assurément la plus affreuse insolence et la plus misérable extravagance du monde. Et puis , bien que Dieu ait coutume de retirer le pécheur de l'abîme du péché, il peut ne pas le faire, et pour beaucoup il ne l'a pas fait. Cette grande affaire de
la grâce et de l'éternité ne doit pas être abandonnée à ces hasards incertains.
Mais supposé que vous deviez recouvrer la grâce perdue, pourquoi vouloir vous infliger, en attendant, la plus honteuse ignominie ? Que penserait-on d'un homme qui , choisi pour être le roi d'un grand empire et pour être élevé au trône , renoncerait sans motif, pour une heure seulement , à son royaume ; se dépouillerait de son vêtement royal, quitterait sa couronne, déposerait son sceptre, et , au lieu de ces insignes royaux , prendrait de honteux haillons sur ses épaules, et ayant le reste du corps nu, plein de boue et de fumier , s'en irait ainsi par les rues où tout le monde pourrait le voir? On dirait avec raison qu'un tel homme a perdu l'esprit, ou au moins tout sentiment de honte. Voilà ce que fait le pécheur qui ose perdre la grâce , ne fût-ce que pour une heure , perdant avec elle le droit au royaume du ciel , se dépouillant de sa pourpre divine et de tous les insignes d'enfant de Dieu et d'héritier de son royaume ; se revêtant des ignominieux haillons du péché , dénué de tout bien , rempli de toute espèce d'abomination et d'ordure ; et cela devant Dieu et devant tous les anges qui ferment les yeux pour ne pas voir un spectacle si horrible et si désastreux. hommes insensés ! vous ne pouvez supporter même la pensée des. perte s temporelles, et les pertes éternelles vous laissent insensibles. Quand il s'agit de risquer l'inestimable dignité de la grâce , de risquer Dieu , de risquer l'être de Dieu pour ainsi parler , la chose en vaut la peine ; et l'on doit prendre toutes ses mesures pour assurer une affaire aussi importante.
La perte de la grâce renferme deux maux immenses :
l'un pour le présent, l'autre pour l'avenir. Le mal pour le
présent consiste dans la perte mtoïYe &fc \fc %rtae c^ui , en