PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE DIXIÈME
soi , est digne d'une incomparable estime , car elle élève la créature à un état très-pur, intellectuel, divin, participant de la nature de Dieu même, avec les admirables qualités que nous avons énumérées, dont on ne pourra jamais dire de trop grandes choses, et qu'on n'expliquera même jamais comme il faudrait. La posséder ou la perdre pour un moment est chose grave, ainsi que nous l'avons dit déjà. Le mal pour l'avenir consiste dans la perte de la béatitude à laquelle la grâce a droit; et cette perte est si grande que, quand bien même il n'y aurait que cela, la seule pensée que. sa perte est possible suffirait pour nous glacer de frayeur et nous faire dresser les cheveux sur la tête. Saint Jean nous a donné à entendre la grandeur de la béatitude, quand (il a dit qu'alors, c'est-à-dire quand nous la posséderons, nous serons semblables à Dieu, parce que .nous le verrons comme il est en lui-même. Voilà une grande excellence. Mais ici se présente une double difficulté. Saint Jean dit qu'en la gloire nous serons semblables à Dieu. Or , avant , nous sommes semblables à Dieu par la grâce , puisque nous participons à la nature divine. Première difficulté. Voici la seconde : comment est-ril nécessaire de ressembler à Dieu pour le voir? Est-ce que l'homme devient semblable à ce qu'il voit ou considère? H voit beaucoup de monstres et d'animaux ; il contemple une foule de belles choses , et il ne se fait pas semblable à tout cela. Saint Jean veut-il dire qu'il sera semblable à Pieu par l'intelligence ? Dans ce cas , dès cette vie , il lui est déjà semblable , puisqu'il connaît Dieu , et par la foi il s'élève à ses infinies perfections.
L'une et l'autre difficulté seront facilemen trésolues quand on comprendra ce qu'est] la béatitude. La béatitude est une possession totale de Dieu et un usufruit, pour ainsi parler , de tous les attributs divins et des infinies perfections. En jouissant de ses perfections, Àe %&%\w\d&ux>
de sa sagesse, de sa bonté, de sa justice, de sa charité et de sa nature incomparable et infinie , comme Dieu en jouit lui-même, nous nous rendons singulièrement semblables à Dieu ; sans doute ces perfections infinies ne sont pas à nous, mais à Dieu; cependant, l'usufruit et la jouissance de ces perfections, nous les avons en commun avec Dieu ; ce qui est un bien et une grandeur inestimables, puisque par là nous sommes dès dieux. L'Écriture et les saints appellent ainsi les bienheureux et ceux qui sont ici-bas en état de grâce, à cause du droit qu'ils ont à la béatitude. Peu importe que vous n'ayez pas la propriété .d'un grand domaine , pourvu que vous en ayez l'usufruit assuré; l'usufruit vous est plus utile que la propriété. Et ainsi parmi les droits qu'ont les hommes, on estime davantage le droit à l'usufruit perpétuel que le droit à la propriété nue. Or, quel bien ce sera pour nous d'avoir la possession de la divinité et le droit à l'usufruit de la divinité! Car, quoique les bienheureux n'aient pas la propriété de l'infinité et de l'immensité de Dieu , ils en ont le fruit; et si Dieu, par impossible , pouvait accorder à une autre créature d'être infinie ou immense, ou de l'égaler en grandeur, sans qu'elle jouisse de cet attribut et se sanctifie en vertu de ce moyen, il ne ferait pas à cette créature un don si désirable que le droit qu'il accorde à ceux qui sont en grâce de jouir de ses attributs divins : prérogative sublime, dans laquelle Dieu nous donne tout ce qu'il peut nous donner, excepté d'être Dieu. fruit merveilleux de la grâce qui n'est pas moindre que l'usufruit de Dieu luimême ! Que faut-il de plus pour la faire estimer au-dessus de tout? Supposé qu'au lieu d'être en soi si admirable, si excellente, elle fût la chose la plus vile de la terre, elle mériterait, uniquement par le droit qu'elle confère et la vertu qu'elle a T d'être estimée plus que tout. De quelle estime ne sera-t-elle pas digne, étant en soi une chose si grande et opérant un tel effet? Une petite pierre qui se