PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE ONZIÈME
sainteté ; tout ce qu'il y a en Dieu est sainteté , et ce qu'il y a de plus en Dieu est la sainteté.
Considérez donc combien est merveilleuse la grandeur de la grâce, puisqu'elle est la participation de ce qu'il y a de plus grand en Dieu , sa sainteté ; sa sainteté , qui est la couronne de sa tête , et la gloire qu'il n'a donné à participer à aucune nature qui demeure dans son état. On pourra mieux comprendre ceci en observant que les natures participent des essences des autres perfections et attributs divins ; les cieux et les éléments participent à l'être ; les plantes, à la vie; les animaux, à la connaissance; les hommes et les anges , à l'intelligence ; ceux qui sont forts, à la puissance ; les savants , à la sagesse ; ce qui a de la consistance , à l'éternité ; le grand , à l'infini ; ce qui est pur, à la simplicité. Tous ces attributs divins se trouvent participés par les choses naturelles , demeurant naturelles, et eu raison de leur essence ; mais il n'y a pas de chose naturelle, et il n'y en peut avoir qui, selon sa nature, et demeurant dans la sphère naturelle, participe à la sainteté ; la sainteté est seule dans ce cas. La grâce seulement a ce privilège que , s'élevant au-dessus de tout être et de toute perfection naturelle, elle participe de Dieu dans cette si grande , si propre et si unique excellence. Il semble que le Fils de Dieu ait voulu justement foire entendre ceci quand il a dit que personne n'est bon , si ce n'est Dieu seul. Car il appartient à Dieu seul d'avoir la bonté et la sainteté par sa nature même. Les autres créatures , même les Séraphins les plus élevés , ne sont pas saints par leur nature ; ils sont des esprits , ils sont invisibles , ils sont spirituels par leur nature ; mais ils ne sont pas bons ni saints. Dieu seul est saint par nature ; les autres le sont par grâce. Et ainsi , il est dit , non sans
raison, que c'étaient les Séraphins qui admiraient la sainteté divine, et criaient par trois fois : Saint, saint, saint, déclarant par là leur impuissance en face de cet attribut incomparable , parce que les Séraphins sont les créatures les plus élevées et les plus parfaites du monde. Ainsi ces Séraphins, qui sont les premières et les plus sublimes essences de toutes les créatures , s'humilient et tremblent , au dire de saint Basile, en mettant le nom de saint sur leur» lèvres et en considérant que Dieu seul est saint par sa nature, gloire qu'ils ne savent comprendre , mais qu'ils veulent estimer avec tout l'amour qu'elle mérite. C'est ce qu'ils expriment en se voilant le visage avec deux de leurs ailes , et en volant avec les deux autres ailes de leur poitrine et de leur cœur.
La sainteté divine est une grande chose; et, à cause de sa grandeur, on doit estimer la grâce au-dessus de toutes les autres grandeurs, puisqu'elle est la participation de la sainteté divine. C'est ce que nous apprend la vision d'isaïe dont nous avons parlé. Après avoir dit comment le Seigneur de la Majesté que les Séraphins saluaient de cette acclamation : a Saint, saint, saint » , était assis sur le trône, le prophète ajoute : « Et tout ce qui était au-dessous de lui remplissait le temple. » Et selon le texte hébreu : « Et le bas de ses vêtements remplissait le temple. » La grâce est au-dessous de Dieu seulement, et elle est une chose si grande et si élevée qu'il n'y a rien de plus grand qu'elle, si ce n'est Dieu lui-même. Elle est au-dessous de Dieu uniquement; et au-dessous d'elle sont toutes les choses créées; elle n'est qu'au-dessous de la nature inoréée, et elle est au-dessus de la nature créée. Il est dit aussi d'elle qu'elle est comme le bord ou le pan du vêtement de Dieu, parce qu'elle appartient à un même ordre divin, et qu'elle est une participation de la sainteté de Dieu. Elle est donc ce qui remplit le temple du Seigneur, car personne n'y entre, si ce n'est avec la grâce. C'est pour cela que David
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chantait avec sa harpe : « La sainteté, Seigneur, doit être l'ornement de votre maison 1 . » Il n'y a que la sainteté qui habite dans, la maison de Dieu et dans le temple de la Jérusalem céleste. La grâce est donc ce qu'il faut le plus estimer après Dieu, car elle est la participation de sa sainteté essentielle, qui est en Dieu la chose la plus estimable. O pécheurs, voyez maintenant quelle idée vous devez vous faire de la sainteté et de la grâce, puisque les intelligences angéliques, éclairées d'une lumière surnaturelle, n'ont pas trouvé, même en Dieu, une chose plus digne d'estime que la sainteté. Et il y a des hommes qui mettent ici-bas quelque chose au-dessus de la grandeur d'être saint ! O aveuglement, ô folie des enfants d'Adam qui osent juger les choses d'une manière si contraire à la vérité et à leur propre avantage ! La grâce seule, la sainteté seule, voilà ce que vous devez estimer au-dessus de tout ce qui est estimable. La grâce est précieuse au-dessus de tout ce qu'il y a de plus précieux, et les avantages qu'elle procure sont incomparables! Quelle injure vous vous faites à vous* même et à Dieu en n'estimant pas la participation de ce qu'il y a de plus estimable en lui ! Les Séraphins prononçaient trois fois le nom auguste de saint, et une seule fois celui de Seigneur , pour donner à comprendre que Dieu fait plus de cas d'être saint que d'être Seigneur. Que les souverains de la terre rougissent, eux qui mettent au* dessus de la vertu leur puissance, pourtant si petite et si bornée; tandis que Dieu, qui est le Seigneur tout-puissant, dont l'empire s'étend sur le ciel et sur la terre, ne fait pas tant de cas d'être le maître de tout que d'être saint. Il estime la sainteté beaucoup plus que tout le reste, afin que l'homme sache qu'il n'y a rien à estimer au-dessus de la sainteté et de la grâce, et que cette dernière mérite le plus haut degré de notre estime. Si un roi donnait à quelqu'un pour l'enrichif et pour l'ennoblir son joyau le
1 Ps. xcii, 7.
plus précieux, lui recommandant de le garder et de s'en orner, quelle attention et quelle reconnaissance ne demanderait pas cette faveur ! Et quelle injure cet homme se ferait à lui-même et au roi si, ne tenant aucun compte de ce bijou, il le perdait bientôt, ou le jetait dans la mer, de façon qu'on ne put jamais le retrouver ! Un tel acte est rare parmi les hommes; mais chaque jour on voit se produire des faits semblables à l'égard de Dieu. Celui qui est le Roi des rois et le Seigneur de la création a donné aux hommes le joyau le plus considérable de son trésor, et la plus précieuse perle de sa couronne, qui est la grâce et la sainteté, pour qu'ils s'en décorent et révèlent par cette divine parure leur haute dignité ; mais ils perdent ce bijou en un moment, et avec si peu de pudeur qu'ils ne répandent pas une larme, et ne songent pas même à s'attrister d'une perte si immense.
Le châtiment que de tels hommes méritent ne se peut exprimer, bien que Jésus Christ notre rédempteur, dans la parabole des talents, qui signifient la grâce que Dieu donne aux hommes, nous en ait dit quelque chose. Celui qui n'a pas fait fructifier son talent a mérité qu'il lui fût enlevé; on lui infligea une punition sévère, il eut à subir des reproches déshonorants devant tout le monde et fut pris ensuite pour être lié et jeté dans les abîmes où il y a des soupirs éternels, de perpétuelles ténèbres, des grincements de dents sans fin. Il n'avait pas perdu son talent ; il l'avait conser * é avec soin; mais il ne l'avait pas fait produire. Quelle peine aurait-il subie s'il avait perdu le talent? Il n'y a pas de tourments suffisants pour celui qui ose perdre la grâce ; et c'est pour cela qu'il n'est pas question dans la parabole d'un homme qui a perdu le talent, mais d'un homme qui ne l'a pas fait fructifier. Que celui donc qui a reçu ce joyau, et ce riche talent de la grâce, voie comment il en use, et qu'il prenne bien garde à* ne pas le perdre. Dieu qui donne une chose si précieuse veut que nous l'estin ions