PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE DOUZIÈME
avoir plus honte des œuvres désordonnées de la nature humaine que la nature d'un séraphin, des goûts d'un vil vermisseau.
Que celui-là donc qui reçoit la grâce rougisse, sinon de la nature de l'homme, du moins de ses vices, de ses inclinations déréglées, de ses mauvaises habitudes qui sont un obstacle à l'influence de la grâce; ceci est grandement à considérer , car si celui qui a la grâce , devenu une nouvelle créature, comme parle saint Paul, et ayant reçu une autre nature en quelque sorte céleste , n'éprouve pas en lui les heureux effets qu'elle est appelée à produire, la cause n'en est pas dans la nature humaine considérée en elle-même, car toutes les œuvres de la grâce s'y adaptent bien, et elle en est capable; mais cela tient aux choses que nos péchés ont superposées et ajoutées à notre nature, c'est-à-dire aux habitudes maudites et invétérées, aux vices et aux inclinations mauvaises. Voilà autant d'obstacles à la vertu et à l'impulsion de la grâce , et ainsi Ton doit les faire disparaître et guérir des plaies si purulentes, afin que l'influence divine qui nous vient par la grâce ne soit pas entravée. Car ainsi que, dans une branche d'olivier sauvage, greffée sur l'olivier franc, la nature de l'olivier sauvage n'empêche pas que l'influence de l'olivier franc lui soit communiquée, ni qa'elle participe à sa nature plus noble ; et si elle ne porte pas de fruit, ce sera, non pas à cause de la nature de l'olivier sauvage qui est capable de la vertu de l'olivier franc, mais à cause de quelque vice qui lui est propre, soit parce que la branche se trouve brisée ou desséchée, ou qu'elle a éprouvé quelque accident de ce genre; ainsi, quand celui qui est en état de grâce ne sent pas l'influence de la grâce, et n'avance pas comme il devrait, cela tient, non pas à la nature humaine, mais à ses vices et à ses mauvaises habitudes toujours persistantes. Il faut donc travailler de toutes ses forces à les déraciner, afin que rien ne fasse obstacle à un
si grand bien. Oh ! si l'on savait quels divins effets de la grâce peut entraver une seule passion désordonnée qu'on a dans le cœur ! Assurément on briserait en mille pièces sa volonté si on le pouvait , plutôt que de laisser subsister ce désordre si grand et si fatal à son âme; car si les passions déréglées sont en tout temps un mal considérable, et causent les plus grands préjudices, elles ont, dans ceux qui sont en état de grâce, cette raison particulière d'être abhorrées, qu'elles empêchent les plus grands effets et les influences célestes de la grâce.
La grâce, étant dans les justes comme une nouvelle nature , devient pour eux la source de biens multiples; car, outre qu'elle leur donne l'être et l'état divin, ce qui est signifié par la femme de l'Apocalypse élevée au ciel] et revêtue du soleil , avec la grâce viennent toutes les autres vertus infuses et naturelles qui n'étaient pas dans l'âme et qui sont figurées par les douze étoiles dont cette femme était co ironnée. De même que la nature de chaque chose entraîne avec elle ses propriétés actives et passives, ainsi la grâce amène avec elle les vertus surnaturelles, comme étant ses propriétés. De plus, elle rend l'âme féconde en œuvres excellentes, agréables à Dieu et méritoires de la vie éternelle; ce qui est figuré par l'enfantement de cette femme dont le fruit , en naissant , fut élevé au trône de Dieu, comme une chose qui lui était souverainement agréable. Outre cela, l'homme reçoit des secours divins pour conserver et augmenter la grâce en lui, comme l'indiquent et les anges qui combattent pour cette femme, et la nourriture qu'elle reçoit dans cette solitude* Voilà un point très-digne d'attention ; car si l'on considère la nature humaine seule, et avant qu'elle ait reçu la grâce, les secours divins surnaturels ne lui sont pas dus , et ils ne sont pas en rapport avec son état. Et si on la considère avec le péché, elle est indigne de tout secours et de toute aide de Dieu. Le bien de la grâce, parce qu'elle est comme