PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE TREIZIÈME
ter et borner, car il n'est aucun degré déterminé dont elles ne puissent sortir, comme cela a lieu pour les autres natures. En effet, cette limitation devrait venir, ou du manque de vertu dans la cause efficiente qui produit la grâce, ou de la limitation de la forme même, ou de l'incapacité du sujet qui la reçoit. Or, la grâce ne peut être limitée dans son accroissement par aucune de ces choses. Elle ne le peut par le défaut de la cause; car sa cause efficiente et immédiate, est Dieu seul qui a une vertu infinie, et répand la grâce sans le concours d'aucune autre cause créée et bornée, à la limitation de laquelle il se doive accommoder. Du côté de la forme de la grâce et de la charité, sa grandeur et son augmentation ne peuvent être non plus restreintes, parce que , dit saint Thomas , « elle est une participation de l'infinie charité et sainteté de Dieu » , et ainsi, en raison de sa propre essence et espèce, elle n'a pas de terme quant à son augmentation. Elle ne peut pas davantage être limitée du côté du sujet qui la reçoit; car, bien que le sujet soit en lui-même borné, la grâce ne se mesure pas à sa capacité naturelle ; il est en effet d'un autre ordre, d'un ordre divin et surnaturel, et ainsi, à mesure que la grâce et la charité croissent en l'homme, « la charité croit aussi en lui, dit le Docteur angélique, pour recevoir la grâce en plus grande abondance * . Avec cela il peut croître infiniment en grâce et en charité, supposez qu'un degré est une disposition pour en recevoir un autre. Un docteur 1 , considérant le sujet qui nous occupe, a dit : La grâce est telle « qu'elle ne parait pas faite avec nombre, mesure ni poids », comme les autres choses; « car comment aurait donc un nombre , une mesure , un poids, ce qui a une certaine infinité? * Ce qui est véritablement infini n'est enfermé dans aucun nombre, ni compris dans aucune mesure , et ne peut être distribué avec poids, ni s'épuiser. La grâce a donc une certaine infinité;
' Lob m us. lib. II De peccalo, prop. n , $ 3.
car si le Docteur angélique a dit de la lumière de gloire qu'elle est en une certaine manière infinie, et qu'elle élève la créature pour qu'elle voie Dieu comme il est en soi et clairement , pourquoi n'affirmerions-nous pas avec plus de raison que la grâce comprise dans ses limites est infinie ? Elle élève, l'âme au-dessus de tout ètra naturel à un degré divin, et elle est plus parfaite en soi que la lumière de la gloire.
La grâce étant ce que nous venons de voir, comment donc l'homme songe-t-il à tourner ses yeux vers le monde ? Est-il possible qu'on n'ait pas pour la terre le plus profond mépris, qu'on ne foule pas aux pieds ses biens caducs, qu'on ne rougisse pas de s'être laissé séduire par eux et d'avoir vendu, pour se les procurer, les biens légitimes et véritables ? Quelle fascination fait donc désirer infiniment aux hommes ce qui est limité et de peu de valeur, et désirer si lâchement les biens de la grâce qui sont .sans bornes ni limites ? Oh ! il faut qu'un bandeau bien épais couvre nos yeux pour que nos désirs se trompent si souvent d'objet ! Ces inquiétudes perpétuelles que portent constamment dans leur cœur les enfants d'Adam ne sont pas faites pour des choses aussi petites que celles du temps; des désirs sans limites doivent avoir pour objet des choses qui n'ont pas de limite , et non ce que donne le monde; car tandis que la grâce n'a pas de bornes , les biens temporels sont de tous côtés limités et étroits. Si vous regardez le monde qui vous les donne, vous trouverez qu'il a les bras paralysés, car même ce qu'il veut donner, il ne le peut pas toujours. Combien de fois il aurait voulu vous donner une chose de prix, et il lui a été impossible de le faire, celui qui pouvait vous i'accorder et qui en avait la volonté se trouvant embarrassé par mille obstacles, par une intercession puissante qui est intervenue en faveur d'un autre, ou par la mort de celui qui vous était affectionné , ou par une autre cir-