‹ La prix de la graceChapitre 91 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE TREIZIÈME

constance qui a ruiné vos espérances ! Et si parfois on vous a donné quelque chose, on ne peut vous l'accorder toujours; pour une grâce que le monde peut donner, il y aura mille affamés et une infinité de gens avides qui ne vous la laisseront pas accorder deux fois. Examinez ce que sont ces biens : vous trouverez qu'ils sont en eux-mêmes vils , limités, faux , et qu'ils ne possèdent rien de céleste. Tous sont terrestres, et ainsi ils sont tous peu de chose, puisque toute la terre a si peu de valeur. Que peuvent être , je vous le demande, des choses qui ne sont qu'une partie d'un point ? Et la terre n'est qu'un point par rapport à ce ciel matériel qui lui aussi n'est rien devant Dieu. Ces biens sont également limités du côté du sujet, car on aura beau vous en donner d'innombrables , vous ne pourrez en jouir que dans la mesure dont peut en jouir un homme : combien de fois le gourmand a voulu manger davantage, sans le pouvoir faire ? Combien de fois l'homme le plus affamé de plaisirs s'est trouvé dans l'impuissance d'en jouir ? Quelque grandes richesses qu'ait l'homme opulent, il ne peut se vêtir, ni manger, ni se délecter pour plusieurs hommes. Il n'y a pas de trésors au monde capables d'agrandir le corps humain de façon à ce qu'il emploie plus de tissu pour son vêtement , ni plus de nourriture pour son estomac. L'homme peut regorger de richesses; mais avec elles il n'ajoutera jamais un pouce à sa taille. Nous ne sommes pas faits pour les biens de la terre. Les riches, ne pouvant employer tout en eux-mêmes, s'entourent de nombreux domestiques qui les aident et qui entrent pour leur part dans la dépense de leur fortune. Comparez maintenant biens avec biens, désirs avec désirs. Les biens de la grâce, vous pouvez les posséder et en jouir sans terme ni fin; les biens du monde, vous ne les possédez qu'en petite quantité, et pour bien peu de temps. Pourquoi vous tourmenter et vous épuiser à les désirer, ne laissant dans votre cœur aucune place

ppur les biens véritables ? insensés ! les plaisirs , les honneurs, les biens du inonde sont indignes de notre pensée; comment les aimons-nous tant? Us ne méritent par leur nature aucune estime : comment se fait-il qu'on les mette au-dessus de la grâce, que les hommes méprisent pour se les procurer ?

Ces biens temporels, très-petits sous le rapport de la qualité et de la quantité, sont très-pauvres et très-petits quant à la durée, puisqu'ils nous font défaut au meilleur moment qu'on les possède, et qu'au moins ils disparaissent avec la mort et ont une fin. Il en est tout autrement de la grâce, qui d'elle-même est infinie en durée et perpétuelle, et ainsi se conserve en la vie et en la mort; car elle ne fera pas défaut à celui qui la possède, même après qu'il aura quitté ce monde. Saint Chrysostôme a dit : * La grâce de Dieu n'a pas de limites ; elle progresse sans cesse : ce qui n'arrive pas parmi les hommes; car si quelqu'un obtient une charge dans la magistrature, il ne la conserve pas toujours, et l'on finit par l'en dépouiller ; et supposé que les hommes ne lui enlèvent pas cet emploi honorable , du moins la mort qui doit venir ne tardera pas à le lui ravir. Il n'en est pas ainsi des biens que Dieu accorde; ces biens-l:ï , rien n'en peut dépouiller celui qui les possède, ni l'homme, ni le temps, ni l'adversité, ni le démon, ni la mort même quand elle le frappe ; mais après qu'il est mort, il les possède avec plus de solidité ; et plus la possession de ces biens se prolonge, plus ils deviennent grands et plus la jouissance qu'ils causent s'augmente '. » Ainsi parle saint Chrysostôme. Pourquoi donc les hommes prennentils tant de peine afin de posséder ce qui doit leur échapper bientôt, malgré tous leurs efforts pour le conserver ? Et

1 Hom. ix ad Rom.

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