PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE TREIZIÈME
pourquoi ne se soucient-ils pas d'avoir ce qui ne leur manquera jamais, la mort même étant impuissante à le leur ravir ? Pour un an que peut durer un emploi , combien de soins et de fatigues on se donne ! que de tourments causés par l'ambition ! * Mais quoi ! dit Tertullien, ceux qui intriguent pour obtenir des magistratures n'éprouvent ni honte ni répugnance à braver les fatigues de l'àme et du corps. Que parlé-je de fatigues? Us s'endurcissent aux affronts pour arriver au succès de leurs vœux. A quels vêtements grossiers ne descendent-ils pas ! Combien de portes ne fatiguent-ils pas soir et matin par leurs salutations intéressées ! Pas un personnage considérable devant lequel ils ne rampent et ne disparaissent ; pour eux plus de banquets, plus de réunions de plaisirs. Ils ' s'interdisent toute liberté, toute joie. Pourquoi tant de privations ? Pour acheter une satisfaction qui s'envolera avec l'année ! Et nous, ce qu'endure la brigue qui sollicite quelques haches ou quelques faisceaux, nous balancerions à le supporter quand notre éternité est en péril ! Nous hésiterions à réprimer le faste de notre table et de nos vêtements, quand nous avons offensé le Seigneur, tandis que les païens s'imposent ces sacrifices sans avoir offense personne ' ! " Tout ce passage est de Tertullien.
Nous sommes bien loin de traiter les choses comme elles le méritent : ces grandes fatigues que nous endurons pour ce qui n'est rien, nous refusons de les souffrir pour ce qui est tout. Dans l'un et l'autre cas nous nous trompons, et nous sommes injustes envers nous et à l'égard des choses que nous convoitons avec tant de partialité. Ce qui est borné de mille manières, comme les choses du temps, n'est pas digne des désirs infinis de notre ççeur ; ces désirs, nous les devons à la grâce qui est infinie enc^He* et dont l'accroissement ne connaît pas de limites. Dàn$'ee champ spacieux, notre.cœur a tout lieu de se dilater; ici l'on peut lâcher le frein
1 Lib. de Pœn. 9 c. XI. " ' '
à ses désirs pour qu'ils se donnent sans danger libre carrière, ne se renfermant pas dans d'étroites limites, ne se bornant pas à peu de chose, mais s'étendant à travers un large espace, à l'imitation de saint Paul, qui, ayant reçu tant de grâces de Dieu, jugeait qu'il n'avait rien encore auprès de ce qui lui manquait, et pensait qu'il n'était pas parfait. Il allait donc poursuivant sa course afin de mériter de plus en plus. C'est pourquoi saint Augustin dit: « Quelque longue que soif votre vie, et quels que soient les progrès que vous avez faits, ne dites jamais : c'est assez, puisque je suis juste. Celui qui disait cela s'est arrêté au milieu du chemin, et il n'a pas su arriver. A l'endroit où l'on dit : assez ! on demeure embourbé *. » Le bien n'a pas de fin; la volonté qui le poursuit ne doit donc pas s'arrêter; plus la grâce peut être grande, plus nous devons la désirer et nous efforcer de l'acquérir. Que personne ne s'arrête, mais que tous courent après un si grand bien, comme le faisait l'Apôtre. « Il court, dit saint Augustin, et vous vous tenez les bras croisés; il dit qu'il n'est pas parfait, et vous vous glorifiez de l'être. Qu'ils soient donc confondus, ceux qui vous disent : c'est bien, c'est bien; et soyez confondu avec eux, puisque vous vous dites aussi à vous-même; c'est bien, c'est bien. » Comment pouvez-vous dire : c'est bien, si ce que vous avez est peu de chose , ce que vous devez avoir est considérable, et ce que vous pouvez obtenir est infini? Dans la distribution de sa grâce dont il nous enrichit, Dieu ne s'arrête que quand nous nous arrêtons nous-mêmes ; et laisser perdre par notre faute la gloire qui en résulte pour le Seigneur et le profit qui en découle pour nous, c'est une injure que nous faisons et à nous-mêmes, et à la grâce, et à Dieu; et il y a là pour nous un grand motif de craindre. Aussi saint Augustin ajoute: « Rappelezvous la femme de Loth qui, en quittant Sodomc, et ayant déjà échappé au châtiment réservé à cette ville coupable,
' In psalm. lxix.