‹ La prochaine guerre impériale [microforme]Chapitre 3 sur 7 · XE · texte numérisé non relu

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américaine. Ces objectifs, nous les retrouverons plus loin. Finissons-en avec la pièce jouée sur la modeste scène préparée, fort à l’aveugle peut-être, par ces bons messieurs du barreau. |,

Il importait de ne pas laisser le petit auditoire d'Ottawa, encore moins le grand public averti par le gramophone aux cent cornets de la presse quotidienne, sous l’impression déprimante de la thèse un peu abstruse de M. Taft. Sa réponse aux invites britanniques était trop guarded pour ne pas échapper à l'attention du plus grand nombre, même parmi les savants jurisconsultes qui l'ont reçue, cette réponse, de première main. La plupart de ces messieurs, ne l’oublions pas, sont beaucoup

lus forts — ou, comme dirait leur illustre président, mieux rss — sur la procédure et les précédents qu’en dialectique, en pme ra en histoire, ou même en droit international. De la grande politique souterraine qui mène le monde, la plupart ignorent à peu près tout. Il était donc fort important de ne pas les laisser se disperser, à peu près convaincus que les Américains ne répondent pas ou ne répondent qu’à moitié aux invites si pressantes de leurs frères d’armes, les Britanniques

des cinq continents.

Sir Auckland Geddes et son “pont d’or”... qui marche

L'homme tout désigné pour remettre les choses à point et donner le coup de pouce, voire le coup de poing final, c'était sir Auckland Geddes, ambassadeur de Sa Majesté britannique à Washington. Mandataire autorisé de l'Angleterre, il l’est de par ses fonctions officielles; interprète de l'impérialisme britannique le plus exalté, il l’est par tempérament, par sa brève carrière politique et probablement par conviction. Au nom du Canada il peut réclamer le droit de parler, un peu par sa naissance, beaucoup par l’abdication générale que les Canadiens ont faite de leur autonomie entre les mains des politiciens impériaux, depuis 1914 et même auparavant; il le peut davantage, depuis la création de ce poste hybride de représentant du Canada à Washington, comme sous-ordre de l’ambassadeur britannique. Lorsqu'il s'adresse aux Canadiens, il a même quelque titre à parler au nom du gouvernement américain, puisque une tradition déjà séculaire démontre que la principale fonction de l'ambassadeur d'Angleterre à Washingtor. en ce qui concerne le Canada, consiste à sacrifier les intérêts canadiens aux appétits américains. Nul donc n'était mieux qualifié pour indiquer à larges traits le rôle que doivent jouer, dans la réfection du monde, les nations anglophones et la fonction particulière du Canada dans ce grand oeuvre.

Après une longue et intéressante peinture de la situation sociale et économique du Royaume-Uni — peinture chargée à

dessein, on peut le soupçonner, en vue des prochains assauts sur le budget des richissimes “nations-soeurs” — le diplomate impérial aborde la question du jour, la pacification de l’Europe et du monde.

“Les nations de l’Europe, dit-il, doivent déclarer la paix des Européens. Pour que la paix dure, il doit se développer une sympathie intime, une responsabilité (commune ou réciproque) et une entente entre les nations britanniques et les Etats-Unis. Sur le fondement de cette amitié, la paix de l’Europe peut être établie. Je doute que d’ici de longues années elle puisse exister autrement.”

Voilà au moins qui est clair : la France, l'Italie, l'Espagne, la Grèce, aussi bien que l'Allemagne, la Russie. la Pologne, les races balkaniques et les multiples naticrs faites ou refaites à même les débris des empires moscovite. llemand, autrichien, turc, sont dûment averties qu’elles n’auront la paix — elles ne pourront même “vaquer à leurs affaires internes” avait dit précédemment le diplomate anglais — qu’à la condition d’accepter la paternelle autorité de l’Empire britannique et des Etats-Unis. 11 serait intéressant d’entendre les collègues de sir Auckland Geddes à Paris et à Rome, et son chef hiérarchique, M. Balfour, ministre des Affaires étrangères à Londres, faire écho à ce projet qui équivaut à mettre l’Europe entière sous la tutelle des deux grandes puissances anglo-saxonnes.

Dans cette grosse besogne, salutaire pour les pupilles et fort profitable pour les tutrices, quelle sera notre part à nous, Canadiens, “nation autonome dans l'Empire”? Oh, c’est bien simple : mettre d'accord les deux associés. Tiens ! tiens! il y a donc quelque chose qui cloche ? Ecoutons la voix charmeresse de “notre” serviteur (c’est ce que M. Geddes s’est humblement proclamé à Toronto) :

“Le Canada, par sa situation, ses intérêts, sa connaissance (de quoi ?) et son expérience, est ainsi placé qu’il peut construire un pont d'or de sympathie entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. [Ce pont! doit franchir les ravins de l’ignorance et l’abime des fausses représentations par lequel quel-

ues-uns ont tenté de créer la mésentente.” -— Qui sont ces “quelques-uns”? Ne seraient-ce pas sir Robert Borden, M. Meighen, lord Atholstan et tout le sanhédrin impérialiste qui a mené la campagne üe 1911 contre le traité de réciprocité : No truck and trade with the Yankees ! ? Le pontife ne s’est pas expliqué et les disiciples n’ont pas soufflé mot. Mais revenons au pont d'Avignon... non, au pont d’or. —“S’il a du succès, ce pont sera le premier pas (sic) dans la route vers le monde de nos rêves, un monde de paix et de justice. ...Les responsabilités et les chances du Canada sont énormes et glorieuses. Vous (les Canadiens) 2llez vous charger de bâtir ce pont que nous (qui ça, nous? les Anglais? les Américains? tout le mon:

de?) devons franchir pour arriver à la sécurité et à la prospérité à venir.”

I paraît clair qu’en fait de métaphores hardies et changeantes, le sire Geddes peut rendre des poinis au sire Aikins. Mais ne cédons point à la tentation de rire des ineffables coq-à-l’âne de ces coryphées de la haute culture saxonne. Ne nous arrêtons pas à déméler comment le devin Geddes, avec son pont qui marche dans le chemin du rêve, au dessus des fossés et des abimes, va se mettre d’équerre avec le barde Aikins et sa barrière infranchissable, invisible et intangible, inaccessible à tout pied “ferré.” Résistons même au désir plus impérieux de stigmatiser l’effroyable hypocrisie de cette évocation d’un “rêve de paix et de justice” réalisé par l’hégémonie anglaise, à l'heure où l'Irlande subit son martyre, où l’Inde et l'Egypte se soulèvent, pantelantes, sous le talon britannique; à l'heure où l'Asie mineure, la Syrie, l'Arabie, la Mésopotamie et la moitié de l’Europe se débattent dans l’anarchie, grâce à la cupidité anglaise et à la duplicité anglaise; à l’heure où la France, après s’être follement épuisée pour débarrasser l'Angleterre de la concurrence allemande, voit la même An- | lui jeter les Grecs et les Arabes dans les jambes en

sie, soutenir en sous-main les Bolsheviks contre la Pologne son aliiée, et même préparer à la barbe des F rançais son prochain rapprochement avec l'Allemagne !....

Ce qu’on veut de nous

Restons calmes... mais ouvrons les yeux et les oreilles: et tâchons au moins de comprendre ce qu’on nous prépare, à nous. De toutes ces phrases ampoulées, de toutes ces grotes-

ues figures de mauvaise rhétorique, retenons le pont d’or... 2. ou mobile. Ce que cela veut dire, c’est que, pour assurer le bonheur du monde (par la domination an lo-saxonne), le Canada doit se préparer à faire tous les sacrifices nécessaires, d'hommes et d’argent, afin de permettre à l'Angleterre et aux Etats-Unis de s’embrasser... et de mettre le reste du monde dans leurs poches. © - où l’on voit que le sire Geddes et le sire Aïkins, pour ju ‘ ,et cacophoniques que soient leurs métaphores, sont parfaitement d’accord sur l'objet pratique à atteindre. Mais laissons là le basochien et suivons la piste du diplomate.

Ce: programme d’entente anglo-américaine, sir Auckland Geddes l'avait tracé avec plus d’ampleur encore à Toronto, dans un discours prononcé à l’ouverture de l'Exposition, le 28 août. Avec un lyrisme dont le discours d'Ottawa n'offre plus que de maigres déchets, il avait glorifié le rôle du Canada dans. ce rapprochement des deux grandes nations anglo-saxonnes. Toute la pièce vaudrait d'être analysée; mais il est temps de remonter à la source commune de ces effusions.

Comme bien l’on pense, cette poussée d’éloquence en terre canadienne se rattache à une grosse manoeuvre diplomatique. Tout verbeux qu’il est, sir Auckland Geddes ne s’est pas fendu de ces deux pièces oratoires sans avoir pris langue à Londres. Sir James Aïkins lui-même n’a pas prophétisé sans une inspiration de l'Esprit... impérial. Si l’on veut trouver le bout de la ficelle — pourquoi nous priver de comparaisons variées, à notre tour ? — on n’a qu’à relire une dépêche “spéciale” de Washington à la Gazette (numéro du 4 septembre). On y verra que “les relations entre le Japon et les Etats-Unis ont pris une nouvelle importance ;” que les négociations relatives au renouvellement du traité anglo-japonais se poursuivent maintenant à Washington; qu’une entente entre ces trois puissances “concerning their interlocking interests... auront un effet marqué sur la paix internationale” Contrairement à ce qu'on croyait généralement, ajoute la dépêche, ce n’est pas la question d’émigration des jaunes en pays américain (et anglais ?) qui appelle l’attention des négociateurs, mais bien le pense des nouvelles sphères d’influence en Chine et en Si-

érie.

Tout cela est fort plausible. A la faveur de l’entretuerie des nations d'Europe, les Etats-Unis ont obtenu, en Asie, d’énormes avantages économiques qu’ils veulent faire fructifier. D’auire part le Japon a pris pied en Corée, en Mandchourie, en Chine; il n’entend pas se laisser évincer ni abdiquer son ambition Je jouer en Extréme-Orient le rôle d’arbitre — et d’exploiteur — que l’Angleterre a joué avec tant d'avantages, depuis un siècle, en Europe, en Asie, en Afrique, partout.

Par une singulière coïncidence, le même numéro de la Gazette qui contenait cette dépêche révélatrice de Washington, en publiait une autre, arrivée par courrier, de Sibérie et datée du 15 juillet. On y voit que le Japon a refusé de reconnaître la juridiction de la nouvelle république sibérienne à l'Est du lac Baïkal. C’est dire que le Japon entend rester maître d’un bon tiers de l’ancienne Sibérie russe.

Angleterre, Etats-Unis, Japon

Au moment de l’entrée des Etats-Unis dans la guerre euro-

péenne, j’ai exprimé l'opinion qu’au sortir de la mêlée, l’An-

gleterre aurait à “choisir entre son alliance avec le Japon et son entente avec les Etats-Unis. “Ce sera,” ajoutais-je, “l’une des plus fortes parties que la diplomatie anglaise ait eu à jouer.”

1 L'intervention américaine — mai, 1917.

En ce temps-là, il me paraissait clair que, forcée d'opter, l'Angleterre lâcherait le Japon, même au risque d’une guerre, si cette dure condition était nécessaire pour s'assurer l'appui des Etats-Unis. Je le crois encore. Mais à l’heure actuelle, elle cherche mieux — et plus difficile — que cela.

L’Angleterre s'efforce de renouveler son alliance avec le Japon tout en resserrant son entente avec les Etats-Unis. Elle n’essaic pas de faire entrer les deux pays dans une ferme alliance tripartite : le voulût-elle, elle n’y parviendrait pas. Mais même si cette alliance était réalisable, elle n’en voudrait pas, pour l'excellente raison que les deux autres alliés pourraient fort bien se passer d'elle et même se tourner contre elle. Ce qu’il lui faut, c’est éliminer les causes trop irritantes de conflit immédiat entre les deux rivaux et les approcher suffisamment pour qu’ils lui viennent en aide, chacun dans sa sphère, aussi longtemps qu’elle aura besoin d’eux.

C'est une partie presque désespérée, que nulle autre nation n’oscrait entreprendre. Et pourtant, il faut que l’Angleterre la joue et qu’elle la gagne, si possible.

Elle a absolument besoin de se concilier le gouvernement américain pour consommer en paix le lent assassinat de sa séculaire victime, l’Irlande. La seule question irlandaise oblige l’Angleterre à acheter, à n'importe quel prix, le bon vouloir, la complicité ou le silence des chefs de la nation américaine.

Ce n’est pas tout. L’Angleterre a besoin, à un degré moindre mais encore important, de l'appui des Etats-Unis pour tenir tête à la France et à l’Italie en Asie Mineure et pour démêler, si possible, l’imbroglio russo-polonais qui menace, par répercussion, son emprise sur la Perse, sur le Turkestan et, par le nord, sur l’I: e. Enfin, si le Japon se tourne contre elle, elle a absolument besoin des Etats-Unis pour garder son empire des Indes.

Or, si elle ne met pas les Japonais et les Américains d’accord, elle ne peut s'assurer l’appui des Etats-Unis, en Asie surtout, qu’au risque probable, sinon certain, d’une guerre avec le Japon, compliquée d’une révolte aux Indes.

D’autre part, il lui faut non moins absolument garder le bon vouloir du Japon pour enrayer la propagande bolchéviste en Asie et surtout pour faire exclure l’Inde de la sphère asiatique où le Japon entend exercer son action libératrice. L’empire du Soleil levant a proclamé, à son profit, une nouvelle doctrine de Monroe : l'Asie aux Asiatiques. L’Angleterre veut répéter le jeu d'il y a un siècle, et faire excepter l'Inde du protectorat japonais, comme elle a réussi à soustraire le Canada et ses autres possessions d'Amérique à l'application de la politique qu’elle fit si habilement proclamer par le président noue et ses successeurs contre l'Espagne, le Portugal et la

rance.

Si l’Inde était paisible, résignée à son sort, comme nous le fûmes, l'opération serait relativement facile. Mais que l’Inde se soulève, comme tout le fait prévoir, l'Angleterre obtiendra difficilement que le Japon l’aide à réprimer la révolte.Si la résistance se prolonge, elle aura peine à empêcher les Japonais de suivre l'exemple des Américains à Cuba — exemple fortement encouragé par l'Angleterre, on s’en souvient.

Il faut donc, pour gagner la partie, se préparer à foudroyer toute tentative de soulèvement aux Indes avec une rapidité et un succès tels que le Japon n'ait pas le temps de prendre parti, et avec un tel déploiement de forces navales que les Japonais ne soient pas tentés d'intervenir par la suite.

Par où l’on voit que la mission Jellicoe et la nouvelle poussée de navalisme se rattachent directement à l'intrigue diplomatique, nouée à Washington et à Tokio, dont les figurants de la saynète d'Ottawa viennent de nous jouer un tout petit acte,

La prochaine “croisade” impériale

Qu'on ne s’y trompe pas : la prochaine expédition impériale, c’est aux Indes qu’elle se fera; et si uovus sommes assez idiots que de nous y prêter, elle se fera assez imposante, non seulement pour noyer la révolte indienne dans le sang, mais

our rétablir le prestige de l'Angleterre dans toute l'Asie. Et .1l y a des chances qu’elle se fasse, en même temps, contre le Turkestan, l'Afghanistan, la Perse et la Russie rouge ; ou, si l'Angleterre manque son coup avec le Japon. mais réussit à s’entendre, d’un côté, avec les Etats-Unis, et de l’autre avec les soviets d'Europe et d’Asie, — elle y travaille en sous-main tout en poussant ses pointes en sens contraire-la prochaine guerre impériale se fera à la fois contre l'Inde et le Japon. Ce sera bien, celle-là, la croisade anglo-saxonne. C’est la plus probable, ou du moins, la plus désirée par les impérialistes anglais. C’est celle que les souffleurs de l’ineffable Aïkins lui ont fait annoncer à son de trompe : “Ensemble. nous marcherons vers l'Ouest !”

De toutes façons, les “nations-soeurs,” si elles persistent à vouloir faire partie du greater empire than has been, peuvent se préparer à se saigner à blanc — et le Canada plus que les autres. Car pour jouer toutes ces parties diplomatiques, et

agner les guerres qui en résulteront, l'Angleterre, gènée par Eopoaition croissante de ses masses socialistes et prolétaires, devra tirer de ses colonies tout ce qu’elle pourra leur arracher de vaisseaux, de marins, de soldats, de munitions et d’argent. Pour s'attacher les Etats-Unis, elle n'hésitera nullement à livrer le Canada tout rond, ou par morceaux, à la finance américaine, après l’avoir, comme de juste, impérialement tondu.

C'est alors que la comparaison burlesque de sir Auckland Geddes deviendra réelle : après avoir cimenté l’alliance, le pont d’or marchera... du côté du sud.

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