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“Rêve” et réalité
Si maintenant l’on me demande si je ne “rêve” pas, à mon tour; s’il est possible de croire qu’une si grosse partie puisse s’amorcer dans une simple parlote d'avocats, au fond de la petite capitale de l’un des pays mineurs du globe, la réponse est encore facile.
C’est l’une de nos erreurs habituelles — celle-là nous a pourtant coûté assez cher ! — et c’est l’erreur commune à la plupart des peuples contemporains de ne rien comprendre aux agissements et aux procédés de la politique anglaise, la plus puissante, la plus retorse, la plus suivie, la plus efficace au monde depuis les jours de la puissance romaine.
D'abord, c’est bien dans les habitudes des hommes d'Etat anglais de dévoiler de la façon la plus imprévue et la moins régulière, ce qu’ils veulent faire connaître de leurs desseins. Quelques-unes des manoeuvres les plus compliquées et les plus formidables de la politique anglaise, de celles qui ont remué le monde, ont été lancées dans quelque réunion de village ou après un lunch à la Mansion House.
Et puis, ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que la petite comédie d'Ottawa n’est qu’un incident de l'immense campagne amorcée dans tous les pays d’empire et dans tous les’ pays étrangers où il paraît nécessaire de la poursuivre.
Après avoir fait danser nos fillettes et grisé de vanité nos parvenus et nos jobards, le petit prince est allé poursuivre ses ravages en Australie, en Nouvelle-Zélande, partout où il peut mettre le pied, et la main, sans trop de danger. Jellicoe l’a également suivi ou précédé dans toutes les colonies d’où il est possible de tirer de la mouture de guerre. Et croit-on que, dans chacun de ces pays, il ne se trouve pas des sur-Aikins pour at 1cher les grelots, des sous-Geddes pour les agiter, et des associations de badauds enrubannés, bicornés- et tricornés pour applaudir à tout rompre et endoctriner de plus badauds qu’eux-mêmes ?
Si l’on admet que pour jouer avec avantage ses parties diplomatiques, pour gagner ses batailles (et celles des autres) et pour élouffer ses victimes, l'Angleterre impériale a besoin du concours de toutes ses possessions prétendûment “autonomes,” l’on admettra qu’elle ne saurait mieux s’y prendre pour s’assurer ce concours.
Le secret de la politique anglaise, c’est de ne rien négliger pour arriver à ses fins. Elle achète tout ce qui est à vendre, elle flatte toutes les vanités, elle bourre tous les estomacs, elle utilise toutes les forces, elle écrase toutes les molles résistances; elle ne dédaigne que les inerties et ne cède que devant les oppositions irréductibles.
RE
Niera-t-on qu’en s'assurant le concours de la finance, de la presse et du barreau, les impérialistes anglais ne domineraient pas, chez nous, les trois principaux facteurs de l’action politique? Aux Etats-Unis même, par ses influences sur une simple fraction de ces trois forces sociales, l'Angleterre est venue à bout d'orienter la politique américaine dans le sens de ses intérêts, contre le gré de l'immense majorité du peuple américain. Et l’on croit qu’elle négligerait les mêmes méthodes dans notre malheureux pays, aveuli par des siècles de colonialisme, saigné à blanc par la guerre, pourri de dettes... et de puérile vanité ?
Rompons la chaine
Et pourtant les résistances se dessinent. C’est même pour les encourager qu’il m'a paru utile de faire l'analyse assez minutieuse de cette nouvelle manifestation, insignifiante en elle-
même, des monstrueux desseins de l'impérialisme britannique.
D'un côté, il est nécessaire de toujours ns le but poursuivi, les catastrophes qui nous guettent, la multiplicité des forces d’attraction qui nous y mènent. De l’autre, il est bon de rechercher, dans le mode même d'opération, le moyen d'y faire obstacle. C’est précisément dans l’utilisation du détail qu’on y parviendra. Nous ne pouvons rien faire pour contrecarrer les intrigues impérialistes à Washington ou à Tokio, non plus que pour combattre la domination an laise en Irlande, aux Indes, en Egypte, à Malte ou ailleurs. Mais nous pouvons beaucoup pour faire rater le coup ici. Occupons-nous à rompre le chainon qu’on s'apprête à nous faire river, ici, à nos dépens, avec notre fer, sur notre enclume, avec notre-marteau. Soyons certains qu'ailleurs, d’autres hommes libres, libres de coeur, libres d'esprit, libres de conscience, travailient également à cette oeuvre d’affranchissement du monde. Quand la chaîne sera rompue à dix ou vingt places, il deviendra difficile d’encercler le monde,
Et alors, nous pourrons dire : vive la vieille Angleterre ! Car vraiment, quand ils veulent se contenter de ce qui leur appartient, ils ont d’excellentes qualités, ces Anglais.
Mais, grand Dieu ! qu’il y a longtemps qu’ils ont désappris la science de distinguer le tien du mien!