L'IMPÉRIALISME BRITANNIQUE
Ses desseins, ses progrès
Les pages qui forment le premier chapitre de cette brochure ont paru en cinq articles dans le Devoir du 7 au 11 septembre. Ecrites d’un seul jet, elles ne constituent pas, tant s’en faut, une analyse approfondie de la grosse partie diplomatique engagée par l'Angleterre à Washington et à Tokio, concurremment avec la propagande intense poursuivie dans tous les pays britanniques afin d'amener le Canada et les autres colonies “autonomes” à prendre de nouvelles charges impériales, à se forger de plus lourdes chaînes. En écrivant ces lignes à la hâte, — entre deux épuisantes conférences sur les oeuvres de presse catholiques et nationales, si mal comprises et si peu soutenues par ceux là mêmes dont elles défendent les intérêts vitaux, — je n'ai eu d’autre but que de lancer un cri d'éveil et d'alarme. J'ai voulu signaler un nouvel écucil dans la voie
érilleuse où le Canada se laisse entrainer depuis vingt ans, à a suite de l'Angleterre. J'ai voulu marquer une fois de plus avec quelle tranquille audace l'impérialisme britannique tente d'accaparer et d'utiliser toutes les forces internes ou externes qui peuvent favoriser ses desseins, avec quelle inlassable persévérance il plie ou rompt les énergies qui s'opposent à son insatiable avidité, avec quelle infernale habileté il corrompt ou endort les clairvoyances qui pourraient démasquer son jeu, avec quelle maîtrise il étouffe les voix qui pourraient stigmatiser son hypocrisie.
Cette étude aurait pu être beaucoup plus développée. Sans même sortir du champ embroussaillé des nouvelles quotidiennes et publiques où la vérité perce à travers le menson e, comme le bon grain dans l’ivraie, il m’eût été facile de muiti-
lier les preuves de la monstrueuse conspiration nouée dans e but d’entraîner les Etats-Unis dans l'orbite de l’impérialisme britannique — conspiration où notre malheureux pays est appelé à jouer le rôle d'otage, en attendant le jour prochain, si une forte réaction nationale n’y met obstacle, où le Canada ne sera plus que l’escompte payé par l'Angleterre impérialiste à la finance américaine, en compensation de l’appui accordé
ar les Etats-Unis aux éntreprises anglaises : assassinat de
Ptriende, écrasement de l’Inde et de l'Egypte nationaliste, isolement de la France —” sans parler des Hole opérations de moindre envergure mais d’une égale immoralité.
De ces preuves additionnelles, je me borne à signaler une, inédite, qui m’a été fournie par l’un de nos amis, de retour d’Angieterre où il a passé une partie de l’été. Je le rencontrai précisément le soir où paraissait le quatrième de ces articles,
ET
celui où j'avais entrepris de clarifier les métaphores de sir Auckland Geddes. “Savez-vous, me dit-il que Geddes, avec son pont d'or, n’a fait que répéter le discours de l'ambassadeur des Etats-Unis à Londres, au banquet du Dominion Day ? J'y étais. Je l’ai entendu de mes orcilles faire la même thèse sur la nécessité d’un accord entre la Grande-Bretagne et les Etats- Unis et sur le rôle particulier que le Canada doit jouer pour rendre cet accord possible.”
On peut être sûr que lorsque le représentant des Etats- Unis à Londres et l'ambassadeur anglais à Washington chantent la même chanson, à deux mois d'intervalle, c'est que les violons sont d'accord, et depuis longtemps, dans les salles capitonnées et calfeutrées où ces sortes de concert sc préparent, Si les diplomates sont autorisés, pour ne pas dire instructed— et qui en douterait ? -- à laisser pressentir l’ar ‘angement, avec une telle transparence, c’est qu'il est d'ores et déjà bâclé entre les meneurs de la diplomatie secrète et leurs maitres, les chefs de la haute finance. Tout ce qui reste à faire c'est de préparer l'opinion publique, ou plutôt de l'endormir, tout en fournissant aux Journalistes et aux politiciens, sous-ordres des diplomates et des finance’ :rs, l’occasion de dire que l’opinion publique acceple l’acce « et que le peuple est prêt à supporter les charges qui en rt alteront. De là ces apartés, ces à-côtés, ces insinuations subreptices, ces demi-révélation ans les milieux les plus divers : banquets, réunions profess nelles, congrès du travail, du commerce ou de la presse. Au, an de ces corps n’a le droit de parler avec autorité au nom de la nation; mais ils exercent une influence énorme sur la politique, ils se recrutent en partie parmi les politiciens, ou mieux encore parmi les bâilleurs de fonds qui commanditent la politique et les politiciens : leur adhésion aux plans impérialistes suffira à imposer le silence à la plupart des parlementaires qui pourraient être tentés de s’opposer à la consommation du marché ou simplement d’en réclamer la discussion préalable au parlement. L’envoûtement de la plupart des journaux maintiendra l'opinion publique dans une douce somnolence jusqu’au jour de l'exécution, alors qu’un parlement veule ou corrompu, ou simplement surpris, plongera les peuples endormis dans le nouveau gouffre qu’on leur prépare.
C’est ainsi que l’impérialisme anglais a imposé aux colonies leurs contributions “volontaires” à l’infâme spoliation des républiques sud-africaines: c’est ainsi qu’il leur a fait accepter son programme de flottes “nationales en temps .de paix, impériales en temps de guerre”, ou de contributions “volontaires” à la défense navale de l'Empire, modalités divernes d’une politique dont l'unique objet est de fortifier la domination mondiale de l'Angleterre: c’est ainsi qu'il a entraîné jes
1 IV. Ce qu'on veut de nous... 10 septembre 1920.
Le —
“nations-soeurs” à se plongér “volontairement” dans “le gouffre du militarisme européen” 1 et à mettre leur propre existence en danger sous le fallacicux prétexte de sauver les libertés du monde, en réalité pour permettre à l'Angleterre impériale, débarrassée de la rivalité germanique, de mieux asservir tous les peuples de la terre y Compris notre “seconde mère-patrie”, la France, C'est ainsi que l'impérialisme anglosaxon continuera de s’y prendre pour sucer jusqu'à la moëlle la vitalité des jeunes nutions qui s’imaginent naïvement devoir à l'Angleterre la vie, la paix et la liberté,
Leçons du passé
Ce cri d'alarme ct d'éveil, je l'ai jeté pour Ja première fois, tout faible et impuissant que j'étais, il y a vingt et un ans, au moment de la guerre sud-a ricaine; je l'ai répété à chacune des occasions où il était possible de faire voir à la lumière du jour la manoeuvre, habituellement souterraine et d'autant plus dangereuse, de l'impérialisme anglais et de ses agents occultes ou avoués, conscients ou aveugles.
Le 22 octobre 1899, dénonçant Jes conséquences futures de l'expédition “volontaire” en Afrique, je posais ces questions à l'opinion publique endormie :
“ Si aujourd’hui l’on demande cinq cents soldats au Canada “ pour aller combattre une nation de L00,000 âmes, que sera-ce
e . l'Angleterre aura à lutter contre un peuple puissant ? “ La voyez-vous aux prises avec la Russie ? Alors on fera lever “ des milliers de Canadiens... pour les envoyer dans les step- “pes glaciales de la Sibérie? Que serait-ce encore si la mère “ patrie allait porter la guerre en Allemagne ? A ce compte,
“ nos fils devront s'attendre à Partir au premier signal pour “les quatre coins du globe...” 2
À quelques mois de là, rentré en Chamwre,
même question au gouvernement, sous une rale :
On prétend, disais-je, par “ce déploiement fastueux de “ militarisme impérial... donner au monde un exemple et un “avertissement... Quelle est la conséquence ? Si nous en- “voyons deux mille hommes”. — un sccond contingent avait
re, je posais la forme plus géné-
1 Résumé des paroles prononcées par M. Laurier, à 1 le 15 avril 1902. C’est dans ce discours
hérer à toute forme d’impérialisme milit vait accepter sept ans plus tard.
M. Laurie a Chambre, qu'il justifia son refus d’ad- , qitaire—même à celle qu’il de- Ce discours est cité et commenté dans
ue devons-nous à l'Angleterre ? pages 139-141.
2 Discours à Papineauville.
23 octobre 1899.
Compte-rendu résumé de Ja Patrie,
déjà rejoint le premier -- “et si nous dépensons deux mile “ lions pour combattre deux peuples dont ju population totale “s'élève à 250,000 âmes, combien d'hommes armerons-nous et “combien de millions dépenserons-nous pour combattre une * puissance de premier ordre ou une coalition internationale ? = Et c'est, n’en doutons pas, aux grandes puissances et aux “ coalitions éventuelles qu'on udresse cette leçon et cet aver- “ tissement. Si nous avons jugé à propos de prendre part à “ l'enseignement, il doit s'ensuivre que nous sommes prêts à “ participer à l'action, lorsque le temps sera venu d'appliquer = ha leçon. C'est le point de départ d'une polilique nouvelle “qui nous donne de sérieux aperçus sur l'avenir de notre “pays... On prépare par là une sombre destinée aux closses “agricoles et travaillantes de notre pays. On les menace du * fardeau insupportable qui écrase les paysans et les ouvriers * d'Europe.” 1
Le pronostic, on l’avoucra, s'est assez exactement réalisé,
Dix ans plus tard, lorsque les inlassables manoeuvres impérialistes eurent usé les résistances de M. Laurier, — comme elles l'avaient forcé à faire, contre son gré, l'expédition d'Afrique, — le De. : était fondé. Nous fimes entrevoir l’inévitable conséquence du principe posé, sous une forme apparemment différente, dans le politique navale des deux partis.
Plus tard encore, dès le début de la Grande Guerre, nous montrions le spectre de la conscription et de la banqueroute nationale au bout de la voie où les chefs des deux partis engageaient le pays, les uns à l’aveugle, les autres à dessein.
Dans ces diverses circonstances décisives, tout ce que le Canada compte de grands hommes, — chefs politiques ou sociaux, magistrats, professionnels, financiers — et es journaux à leur solde ou à leur dévotion, firent chorus pour traiter ou laisser traiter de “rêveurs”, “ ’agitateurs” ou de “démagogues dangereux” les pygmées sans titre officiel, sans décorations et sans écus tintants, qui osaient troubler de leurs voix discordantes le magnifique concert d’hymnes au dieu de l’'Empire, gardien de nos libertés et de la paix du monde. En dépit de leurs désaccords apparents, nos deux grands partis, leurs orateurs et leurs journaux étaient invariablement d'accord pour se moquer de nos lugubres prophéties: et invariablement, après un léger sursaut d'émotion ou de crainte, le bon peup' : se ee à sommeiller, confiant dans la prudence et l’éne -
ie de ses grands hommes, de ses hommes pratiques, de ses ommes sages.
Et pourtant, qui a eu raison, des éveilleurs ou des endormeurs, des “agitateurs” ou des “sages”?
1 Débats de la Chambre des Communes (version française), 13 mars 1900.
Est-elle venue la “coalition internationale”? Nous a-t-on poussés dans le “gouffre du militarisme curopéen”? Sont-ils artis, nos fils, pour les frontières d'Allemagne et pour la Siérie ? L'avons-nous eue la conscription ?
Pourquoi lutter?
Ce rappel du passé, n’a pas pour puéril objet de mettre notre clairvoyance en opposition à l’aveuglement, invincible ou volontaire, de$ prophètes préférés de la nation. Il n’y a pas de mérite à voir clair, quand on a pris soin de ne pas se laisser aveugler; ni à dire ce que l’on voit, quand on ne s'est pas laissé bâillonner.
Ce n'est pas même dans l'espoir d’être cru que j'élève encore la vo:x pour signaler les périls nouveaux qui pointent à l'horizon.
Ces cris d'alarme, je les ai poussés, je les pousse encore comme malgré moi, commandé par mes instincts profonds autant que par une conviction réfléchie, fortifiée par vingt années d’étude de l’histoire et d’observation des mouvements de la politique anglaise.
Sans vaine jactance, je pourrais n'appliquer ces paroles de Louis Veuillot :
“ Ma raison, non moins révoltée que ma foi, accable ce que “je voudrais conserver d'espérance, et me dicte des paroles “’acérées qu’il me semble que je ne voudrais pas écrire. J’en “viens à croire que c’est ma fonction, de faire entendre aux “ persécuteurs de la vérité quelque chose de cet indomptable “mépris par lequel se vengent la conscience et l'intelligence “qu'ils écrasent, et de leur montrer dans un avenir prochain “ linexorable fouet qui tombera sur eux. Je suis cet homme “qu’une force supérieure à sa volonté faisait courir sur les “remparts de Jérusalem investie, mais encore orgucilleuse, “criant : Malheur ! Malheur ! Malheur à la ville et au Tem- “ple ! Et le troisième jour il ajouta : Malheur à moi! Et il “tomba mort, atteint d’un trait de l'ennemi.” 1
Qu'on n’oppose pas mon insignifiance à la stature du maitre qui écrivait ces paroles de feu. Sans doute, si l'on ne considère que les personnes et le talent, le rapprochement est grotesque. Mais, qu’on ne l'oublie pas, tout homme qui fait entendre la voix de la vérité dans Ia brume opaque du mensonge, qui cherche à percer la conspiration du silence, ou qui s'efforce de secouer la lorpeur d'une opinion engourdie par les jouissances matérielles et de mesquines préoccupations, cet homme, si chétif füt-il. remplit cette ingrate mais nécessaire “fonction” de prophète de malheur.
1 Préface des Odeurs de Paris.
Qu'on n'objecte pas non plus la différence des objets. Veuillot, dira-t-on peut-être, combattait l’impiété et l'indifférence religicuse, l'attaque des ennemis de l'Église et la défection de ses enfants. L'impérialisme anglais n'est-il pas pure affaire humaine, une politique, temporelle dans son objet, matérielle dans ses intérêts, une politique discutable mais admissible ?
Cette erreur, osé-je dire, est pire que la première.
L'impérialisme anglais ne fût-il qu'une politique qu'il n’en serait pas moins détestable et redoutable; il n'en faudrait pas moins le combattre, au nom de la justice, de la charité et de l’ordre établi par Dieu dans le monde, comme il a fallu combattre, au seizième siècle, l'impérialisme austro-espagnol, il y a cent ans, l'impérialisme napoléonien, hier, l'impérialisme ermanique, comme il faudra combattre demain, peut-être, ’impérialisme bolchéviste. Toutes ces poussées monstrucuses, d’où qu’elles viennent, sont des péchés d'orgueil, de cupidité et d’injustice qui appellent la vengeance divine et la résistance de l’humanité. ee
Ce qui menace le monde
De tous les impérialismes modernes, l'impérialisme anglosaxon est le plus menaçant pour la liberté du monde, le plus dégradant pour la conscience, la dignité et ia civilisation chrétiennes. Il ne se contente pas de conquérir et de dominer par la force brutale; il énerve et abrutit par le trafic des consciences, par le négoce des volontés, par le monnayage de toutes les convictions, par l’abaissement de tous les idéaux.
Pour le catholicisme en particulier, c’est-à-dire pour la seule forme vivante et concrète du christianisme, le triomphe de l'impérialisme anglo-saxon serait une épreuve et un péril plus redoutables que l’eussent été, au huitième siccle, la con-
uête arabe, au quinzième, la domination turque. La victoire
e l’islamisme aurait suscité des martyrs et des héros. L’hégémonie politique et économique de l’, ngleterre engendrerait partout des adorateurs du veau d'or, des renégats de fait, des eunuques parlementaires, des multitudes d'esclaves abrutis par le négoce, le machinisme et la démocratie.
Le triomphe de l’anglo-saxonisme mondial anglais ou américain porterait le dernier coup, le coup fatal, à l'ordre religieux, social et politique établi par la victoire du christianisme sur le paganisme. La société chrétienne des nations, déjà divisée par le schisme grec cet l'hérésie protestante, sapée à sa base morale par la Révolution, disparaitrait définitivement pour faire place à un conglomérat de peuplades sans Dieu, sans foi, sans morale fixe, et sans autre idéal que la jouissance matérielle. Son unique religion serait le maconnisme occulte; son ordonnance politique et sociale, sans cesse
TJ
ballottée entre le despotisme ploutocratique et la tyrannie socialiste, manquerait de toute inspiration et de tout frein moral. La nation la plus riche serait la plus forte; la limite de ses appétits marquerait la seule borne de sa puissance. Le monde appartiendrait à qui saurait le mieux et le plus acheter, corrompre, avilir et terroriser.
Cette opinion paraît-elle excessive ? Qu'on me permette de l'appuyer sur le témoignage, pris entre mille, de trois hommes très différents par la nationalité, le tempérament, la culture et les fonctions sociales. La concordance de leurs jugements sur la politique angiaise contemporaine, envisagée du point de vue catholique ou simplement humain, est d'autant plus remarquable qu’ils ont exprimé leur pensée après mûre réflexion, à des époques éloignées l’une de l'autre et dans des circonstances fort diverses.
Donoso Cortès et l'Angleterre révolutionnaire
Donoso Cortès avait débuté äans la vie publique comme libéral, admirateur convaincu des institutions parlementaires et de l'influence bienfaisante de l'Angleterre dans le monde. La tourmente révolutionnaire de,1848 lui ouvrit définitivement les yeux sur les duperies de l'illusion libérale, que son esprit vigoureux ct droit, fortifié par de patientes études d'histoire cet de philosophie, avait déjà totalement repoussée en principe. Cependant, il croyait encore à l’action ordonnatrice de l’Angleterre. En 1849, dans un discours célèbre qui fixa sa renommée, il disait, avec la sincérité qui marqua toute sa vie: “C’est “un fait historique, un fait reconnu, un fait incontestable, que “la mission providentielle de la France est d’être l’instru- “ment de la Providence pour la propagation des idées nouvel- “les, soit politiques, soit religieuses et sociales... De même, “je crois que la mission providentielle de l'Angleterre est de “ maintenir le juste équilibre moral du monde, en servant de “ contre-poids perpétuel à la France. La France est comme le “ flux, l'Angleterre comme le reflux de la mer... Que signifie “ donc la coexistence de ces deux puissartes nations? Elle si- “ gnifie le progrès contenu par la stabilité, la stabilité vivifiée “par le progrès.” 1
Ce discours lui ouvrit de plain-pied, et sans qu’il y eût songé, les portes de la haute diplomatie. Ambassadeur d’Espagne à Berlin, puis à Paris, il pénétra dans les arcanes de la diplomatie secrète. Son regard clairvoyant, sa haute intelligence, Sa remarquable puissance d’analyse et de déduction lui permirent de saisir rapidement les dessous de la politique anglaise, de la vraie politique anglaise, celle qui mène le monde depuis un siècle. Il eut tôt fait de comprendre à quel
1 Oeuvres de Donoso Cortès, 3e éd., tome 1er, pages 320-1.
point l'Angleterre, alt ‘nativement conservatrice et libérale chez elle, est essentiellement et constamment révolutionnaire à l'étranger, diviscuse d'énergies rivales et accapareuse du bien d'autrui. Trois ans après le discours de 1849, il écrivait de Paris, le 24 février 1852 :
“ L'intérêt de la France... est de réunir le continent con- “tre PAngleterre. Pour le réunir, son intérêt est de proclamer “comme objet final de la lutte, d’un côté, l'indépendance con- “tinentale vis-à-vis de l'Angleterre, et de l’autre, la réaction “ continentale contre la démagogie européenne. Si la France “ sait poser la question de cette manière, l'issue de la lutte ne “sera pas douteuse : l'Angleterre et la démagogie seront ex- “ pulsées du continent. L'intérét de l'Angleterre est de diviser “4e continent, afin de le dominer: pour le diviser, son intérêt “est de poser la question d’une toute autre manière, et de faire “ de toutes les questions, des questions d’ambition, des ques- “tions territoriales. Si elle y parvient, le continent est per- LLI du.” 1
Et le 10 mars 1852 :
“ Si les choses continuaient à marcher dans la voie où elles “sont, on aboutirait à une épouvantable catastrophe : {a do- “ mination universelle de l'Angleterre serait avant peu un fait “consommé, et ce fait aurait bientôt our conséquence néces- “ saire, inévitable, la Révolution univers('le. Sur ce point, “mon cher ami, il n’y a pas à se faire illusion : l'Angleterre et “la Révolution sont une même chose; cela a toujours été, cela “est encore, et cela sera toujours...” ?
Et un mois plus tard, le 10 avril :
“On a donné à l'Angleterre et l'Angleterre a saisi l’occa- “sion de poser la question territoriale [à propos des affaires “ d'Italie], dont le résultat scra de rendre l’Europe anglaise, “ Les gouvernements de l'Europe sont coupables devant Dieu “et devant les hommes de livrer ainsi le continent à l'Angle- “terre, et de tout sacrifier aux questions territoriales. Ils com- “ mettent tous la même faute; tous font des :endre au second “rang la question principale, la vraie, l'unique questien, qui “est la question révolutionnaire; et tous recevront leur chäti- “ ment administré par la main de l'Angleterre et par la main “ des révolutions. Si la guerre éclate, le châtiment arrivi « “bientôt; il arrivera encore, si la paix se conserve, par bc 1- “heur, mais il arrivera plus tard.” 3
On admettra que ce diplomate d'occasion, conimc l’'appelaient volontiers les sages de la carrière, a prévu avec une certaine lucidité, soixante ans d'avance, ce qui se p. BU jours. Le “châtiment” s'annonce conforme à ses prévisions.
1 Oeuvres, tome II, pages 404-5, 2 Oeuvres, tome II, page 409.
3 Oeuvres, tome II, page 413.