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Ne pas confondre avec la Saale

lieu de rendez-vous pour les armées. Aux lecteurs français il suffit de rappeler qu'Iéna et Rosbach, Lutzen et Leipzig y sont situés.

En sept ou huit marches par des routes excellentes, on arrive sur l'Elbe moyen entre Magdebourg et Torgau, deux places fortes à observer. Après l'Elbe on ne trouve plus en avant de Berlin que la ligne du Havel, rivière facile à passer en amont de Potsdam. De Potsdam à Berlin il y a 30 kilomètres.

Paris n'est qu'à 317 kilomètres de Metz. De ce côté la France n'a qu'une seule ligne de défense, très forte il est vrai. Elle s'étend de la frontière belge à la frontière suisse en un vaste demi-cercle formé par les monts Faucilles et par la double chaîne des Ardennes-Argonnes, entre lesquelles coule la Meuse. Un espace vide, à son extrémité orientale, est fermé

par Belfort.Epinal,Toul, Verdun, Montmédy, Sedan, Mézières, la défendent. Des ouvrages nombreux commandant tous les passages relient ces forteresses, et au delà, presque au centre du demi-cercle, en face du camp retranché de Metz, on ajeté le camp retranché de Nancy qui s'appuie en arrière sur Toul. Garnie de troupes solides, cette grande place d'armes gênerait considérablement un envahisseur venant de Metz; et si, renouvelant la faute favorite de M. de Moltke, l'ennemi s'avisait de déboucher par deux points éloignés, Metz et Saverne, par exemple, un général passable lui ferait payer cher cette fantaisie stratégique plusieurs fois renouvelée sans accident jusqu'à ce jour.

Derrière cette ligne et jusqu'à Paris, il n'y a rien.

L'Aisne, la Yesle, la Marne dans son cours supérieur, pourraient servir d'abri contre une armée peu considérable. Mais en présence de masses énormes, supérieures en nombre et ne craignant pas de s'engager à fond dans la direction de Paris, toutes ces vallées convergeant vers la capitale ne sont que des routes pour l'invasion. Quelques forts et quelques places gêneraient les communications de l'ennemi sans retarder sa marche. Paris est fortifié sans doute, encore faudrait-il qu'il fut sérieusement défendu.

Mais, comme on Ta dit, le meilleur rempart d'un État est la poitrine des braves, et les plus solides forteresses ne valent pas des armées.

L'armée allemande fut formée en des jours de détresse. La patrie avait été écrasée sur les champs de bataille. Les vieux régiments du grand Frédéric avaient disparu dans la tempête; les vainqueurs occupaient le territoire réduit de moitié. En présence d'aussi grands malheurs, la haine de l'étranger domina tout autre sentiment. En outre, la Prusse n'était pas née encore à la vie politique et ne connaissait pas les passions forcenées qui, sous le sabre même de l'envahisseur, font crier : « Plutôt Mahomet que le pape ! Vivent nos amis les ennemis ! » Le roi, sûr de son peuple, trouva dans le peuple tous les instruments de son ambition. L'Allemagne délivrée, il fallait réunir ses membres épars. C'était là une tâche patriotique pour l'accomplissement de laquelle prince et sujets furent d'accord et oublièrent tous les dissentiments intérieurs. Jusqu'à ces derniers temps le soin de se défendre contre le peuple n'a

pas été la préoccupation principale et constante du gouvernement. L'armée prussienne, devenue l'armée allemande, n'a pas cessé d'être l'armée du pays en demeurant l'armée du roi.

En France, il en fut autrement. Depuis le commencement du siècle tous nos gouvernements se sont établis par surprise ou par violence. N'ayant pas pu exterminer le parti qu'ils avaient chassé du pouvoir, qu'ils avaient parfois cruellement frappé, ils le sentaient vivre dans l'ombre, guettant l'occasion favorable, profitant de leurs fautes, tournant contre eux leurs ' concessions, ne voulant rien d'eux... que leur départ. En face d'ennemis implacables, les gouvernements durent nécessairement s'appuyer sur la force matérielle, et ce genre de force était surtout représenté par l'armée. Poussés par l'instinct de la conservation, ils firent tout, et cela devait être, pour avoir une armée qui fût à eux, bien à eux. On s'appliqua d'abord à l'isoler du pays. La dispersion des conscrits dans les régiments, les changements fréquents de garnison, le service de longue durée, n'eurent pas d'autre but. Par suite l'armée ne pouvait avoir de réserves nombreuses, ni se mobiliser promptement, mais elle était plus isolée du pays, mieux dans la main du pouvoir. Au moyen du remplacement, on écarta de l'armée les classes intelligentes qui fournissent des recrues moins dociles. Du même coup, le pouvoir obtenait deux autres grands avantages : il faisait perdre aux classes aisées l'habitude des armes, et les désintéressait en partie de la politique extérieure et des choses de la guerre qui ne

les touchaient plus de bien près depuis qu'il ne leur fallait plus payer en nature le lourd impôt du sang. L'armée avait ses lois, ses tribunaux, ses hôpitaux particuliers ; elle eut aussi ses ateliers, ses industries, on aurait voulu qu'elle se suffit à elle seule. On arriva même, grâce h la loi sur les rengagements, à la faire en partie se recruter en elle-même. L'idéal du genre était atteint.

C'était des chefs surtout qu'il fallait s'assurer; mais sur ce point les intérêts du pays se séparaient profondément des intérêts du pouvoir. Le pays a besoin de généraux capables, le pouvoir de généraux dévoués; ils en sauront toujours assez pour écraser une émeute. Ce système restreignait les choix aux hommes d'un seul parti, et dans un parti il y a moins à choisir que dans la nation tout entière. Tout parti peut contenir des hommes habiles ; le dévouement n'exclut pas la capacité. Sans doute : mais les chefs d'État ne peuvent juger du dévouement que par les démonstrations extérieures. Le zèle le plus expansif n'est pas toujours sincère, ni surtout le plus intelligent. L'homme de mérite a généralement peu de goût pour les démonstrations bruyantes. Les sots, au contraire, sont moins retenus, par nature d'abord, puis par nécessité. Voyant que le zèle prime le mérite, ils en font d'autant plus étalage qu'ils se sentent moins de chances de réussir par un autre moyen. Quand le dévouement mène à tout, à quoi bon le talent? à quoi bon le travail? Aussi dans l'armée française le travail avait-il fini par être considéré comme inutile, bien plus, comme désavantageux.

Cela semble un paradoxe, rien de plus vrai pourtant. Un officier n'était pas mal vu, par cela seul qu'il travaillait, mais il le devenait dès qu'il publiait les résultats de ses travaux. Comment étudier un art sans formuler quelques critiques sur la façon dont on le voit pratiquer? et Dieu sait si notre manière de faire la guerre prêtait à la critique. Dès qu'on blâmait quelque chose, c'est qu'on n'était pas dévoué : on était perdu.

Tel fut le résultat de nos dissensions politiques, voilà où en vint l'armée de la France pour être devenue l'armée du gouvernement. Nulle part la prédiction sur le sort de la maison divisée contre ellemême ne s'est réalisée plus tristement que dans notre malheureux pays. Nos défaites ont pour cause première nos divisions; tout dérive de là. Si notre armée était peu nombreuse, c'est qu'on craignait d'y admettre certaines classes de citoyens ; si nos généraux étaient mauvais, c'est qu'on les choisissait non pas pour leurs talents militaires, mais pour leur dévouement au pouvoir. Si la nation privée de soldats a mal résisté aux envahisseurs, c'est que par crainte des révolutions on lui avait fait perdre l'habitude et le goût des armes, c'est enfin qu'en présence même de l'étranger beaucoup par attachement à des régimes passés refusaient de prêter leur concours au régime nouveau. Quand donc finiront nos discordes? Il est impossible de le dire, mais on peut affirmer avec certitude que si la France reste divisée, la France périra.

L'Allemagne a sur nous un autre avantage. Son

armée n'a jamais fait que la grande guerre, elle n'a jamais combaltu que contre des troupes européennes. Chacune de ses campagnes est ainsi devenue pour elle une préparation sérieuse aux campagnes à venir. Elle a eu le bonheur d'éviter ces petites guerres contre des masses désordonnées, luttes cent fois plus funestes aux armées que la plus complète oisiveté, parce que l'officier y prend de mauvaises habitudes et le général des idées fausses. L'armée française a été formée par la guerre d'Afrique et pour la guerre d'Afrique; l'Algérie fut l'école de nos régiments. Triste école! passable pour le soldat, mauvaise pour l'officier, détestable pour le général. On avait pour adversaires des hommes braves, mais ignorants, mal armés, sans discipline. Dans ces conditions, l'issue d'un combat en rase campagne ne pouvait guère être douteuse. Les Arabes le comprirent vite et contre la tactique européenne, contre les armes de précision, contre l'artillerie, ils cherchèrent des auxiliaires dans le climat, dans la distance, dans les difficultés du terrain. Il était plus facile de les vaincre que de les atteindre : aussi les difficultés du terrain, la distance, le climat, devinrent-ils pour nos soldats les principaux obstacles, ceux dont on s'appliqua surtout à triompher. Armement, équipement, organisation, tactique, tout fut adapté aux nécessités de la guerre d'Afrique et l'on en vint à oublier qu'à la guerre, le principal ennemi, c'est l'ennemi.

Dès lors, à quoi bon les manœuvres, à quoi bon la stratégie? De brillants africains ont dit « que cela

n'existait pas » ! Pour eux, ce n'était que trop vrai ! Où et comment auraient-ils appris à manier les grandes masses? Bien rarement un corps expéditionnaire comptait 10,000 hommes, y compris les non-valeurs. Excepté lors de la prise d'Alger en 1830, et de l'expédition contre la grande Kabylie en 1857, jamais 15,000 combattants ne furent concentrés sur un seul point. iVussi quels hommes de guerre, que ces généraux d'Afrique ! L'un des plus brillants, Lamoricière, qui avait bataillé quinze ans contre les Arabes, entendit pour la première fois, à Castelfidardo, l'artillerie de campagne ennemie. Ce fut la seule occasion où il eut à combattre des troupes régulières, armées comme les siennes, dressées comme les siennes. 11 fut piteux. Ses soldats n'étaient pas de première qualité, soit ; mais ses conceptions stratégiques furent lamentables et présagèrent dignement celles de Bazaine et de Trochu. On a dit que l'Algérie avait coûté à la France le plus pur de son sang et de son or, ce n'est pas tout : elle lui a coûté aussi l'Alsace et la Lorraine.

Le Mexique, la Chine et la Cochinchine n'étaient pas de meilleures écoles de guerre que l'Algérie . En Crimée on eut des ennemis sérieux, mais les opérations stratégiques furent à peu près nulles. La façon dont l'armée française fut conduite en Italie, excita par l'Europe tout autre chose que de l'admiration. L'état-major prussien suivit de près cette campagne, dont l'étude fut pour lui féconde en enseignements.

Il remarqua, il écrivit que nos avantages dans cette guerre avaient été dus uniquement à l'intelli-

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gence et à l'initiative du soldat français. On s'appliqua dès lors en Prusse à développer les mêmes qualités chez l'Allemand, moins vif, plus docile, aussi brave que le Français. Quand cela n'était pas possible, on s'efforça de remédier, à force de travail, aux défauts de la nature et de compenser les aptitudes qui manquaient aux Allemands par le développGmrnl de celles qu'ils possédaient. Le Germain est moins bon marcheur, moins dur à la fatigue quele Français, on allégea son équipement ; il mange beaucoup, on perfectionna le service des vivres ; c'est un tirailleur médiocre, on en fit un bon tireur, et à l'impétuosité gauloise on résolut d'opposer la précision et la rapidité des feux. Les moyens de combattre les Français devinrent un sujet de préoccupation continuelle et d'études acharnées pour l'état-major prussien.

Cet état-major, peu nombreux, se recrute par voie de concours parmi tous les officiers de l'armée. Sans cesse occupé d'études militaires, il se tient au courant de tous les progrès de la science, de tous les changements qui se produisent dans les effectifs et dans la composition des armées étrangères. La méditation des écrits des grands capitaines, l'étude profonde de la carte, l'habitude de régler aux manœuvres d'automne les mouvements de corps considérables, avaient préparé ces bénédictins militaires au grand rôle qu'ils ont joué depuis. Point de campagne à laquelle n'ait assisté comme témoin quelqu'un d'entre eux. Leurs rapports sur les opérations qu'ils ont suivies, ou sur celles qu'ils ont conduites, sont des sources inestimables de rensei-

gnements positifs et précis. Leurs jugements ne sont pas infaillibles, cela va sans dire ; mais leurs observations sont scrupuleusement exactes. Ce ne sont clone pas des êtres au-dessus de la nature humaine, et tout autre corps d'officiers pourrait, en travaillant, faire aussi bien qu'eux.

L'état-major français, deux fois aussi nombreux que l' état-major allemand, ne peut même de loin soutenir la comparaison avec lui. Jusqu'à ces dernières années, il se recrutait presque exclusivement parmi les élèves qui sortaient les premiers de Saint- Cyr, et subissaient de nouveaux examens l. On passait deux ans à l'école d'état-major, puis on entrait au corps avec le grade de lieutenant. A partir de ce moment on n'avait plus à redouter de concurrence. De cette façon l'état-major se spécialisait au lieu de s'universaliser. Les armes savantes, l'artillerie et le génie, avaient leurs états-majors particuliers et ne concouraient pas à la formation de l'état-major générai 2 .

Le corps d'état-major contenait des officiers d'élite qui, n'ayant pas l'occasion d'exercer leurs brillantes facultés, s'atrophiaient dans des travaux de genre inférieur. Ce n'était pas en Algérie ni en Chine, qu'on pouvait apprendre à régler les mouvements de grandes armées ; ce n'était pas même en Crimée, où l'on

1. En 187G, sur 54 officiers que renfermait l'école d'état-major, 5 sortaient de l'École polytechnique et 6 de la ligne ; dans la première division, un seul sortait de la ligne.

2. Ce mot est pris ici dans le sens du mot allemand gênerai stab; en France, on appelle état-major général l'ensemble des généraux (le toute arme,

resta immobile dans ses retranchements. Comme il n'existait, des pays à demi, barbares où la France a porté ses armes, que des cartes très imparfaites, on ne les étudiait pas de fort près ; on peut même dire que ceux qui ne travaillaient pas à la confection des cartes avaient presque perdu l'habitude de s'en servir. S'il en était ainsi dans l'état-major, qu'était-ce dans les autres armes? La guerre de 1870 nous a fourni à cet égard des traits qu'on n'ose rapporter, tellement, quoique vrais, ils sont invraisemblables \

Sous le dernier régime, l'état-major avait encore baissé. Avides, comme tous les parvenus, de se frotter aux classes aristocratiques, les Bonaparte visaient à s'entourer de « gentilshommes ». La possession, même très mal justifiée, d'une particule constituait partout, et surtout dans l'état-major, un titre fort sérieux à l'avancement. Les fils de riches familles, habitués au cheval dès l'enfance, excellent généralement dans l'équitation. Or l'école n'avait pas même de manège, l'équitation y était à peine pratiquée. De là un grand avantage, lors des examens de sortie, pour ceux à qui leur fortune avait permis, avant d'entrer à l'école, démonter beaucoup à cheval.

D'après une loi en discussion depuis plusieurs années, l'état-major devra se recruter au concours parmi les officiers de toute arme jusqu'au grade de capitaine inclusivement. Pourquoi les officiers supé-

1. Voir par exemple, dans le procès Bazaine, la déposition d'un certain M. Castagny qui figurait dans l'armée française sous le costume de général de division.

rieurs sont-ils exclus du concours ? On ne sait pas. L'ancienne école d'état-major est remplacée par l'école supérieure de guerre. Le corps ainsi recruté et formé à cette école égalera, peut-être bien, un jour, le gênerai stab allemand. Mais les effets de ces réformes ne seront pas sensibles avant longtemps, et durant encore de longues années, durant la prochaine guerre, nous aurons l'état-major de 1870, Fétat-major des guerres d'Afrique.

Sa tâche sera lourde en présence des masses à mettre en mouvement. Notre seule armée active s'élève, on l'a vu, à 650,000 combattants, l'armée active allemande à 390,000.

Sur ce dernier nombre l'infanterie, y compris le bataillon de marine, compte pour 470,000 hommes, à raison de 1,000 par bataillon. A 800 hommes par bataillon, l'infanterie française atteint le chiffre de 520,000 hommes, sans compter les fusiliers marins.

Des deux côtés l'armement est presque le même, le fusil Mauser vaut le fusil Gras. Le chassepot était supérieur en portée au dreysse, c'est un avantage qu'a perdu notre infanterie. Matériellement l'infanterie ennemie n'a pas gagné beaucoup au changement de fusil, parce que, hors en de rares circonstances, le tir n'est plus efficace au delà de 7 à 800 mètres, et que le dreysse portait jusque-là. Mais la conviction que son arme vaut de tout point celle de l'adversaire influe très favorablement sur le moral du soldat.

Le fantassin allemand est plus légèrement équipé que le nôtre. Il ne porte ni tente, ni piquets, un

manteau remplace pour lui la couverture, il est coiffé d'un casque et chaussé de fortes bottes. L'infanterie française a été débarrassée de la tente-abri, nécessaire dans les solitudes nues de l'Afrique, mais parfaitement inutile en Europe où le soleil est toujours supportable et où ne manquent pas les maisons. On va substituer un casque de liège au képi d'étoffe et des bottines lacées au soulier à guêtre de toile ou de cuir. Mais ces changements ne peuvent se faire subitement, et si la guerre éclatait au printemps, nos fantassins devraient traîner encore l'abominable godillot. Avec ses bords minuscules, il prend l'eau dans la moindre flaque ; retenu seulement par le sous-pied de la guêtre que l'humidité relâche, il reste à chaque instant dans la boue. C'est une chaussure de la guerre d'Afrique, bien faite pour marcher sur un terrain sec et résistant; elle est de plus très légère, grande qualité dans un climat chaud; la guêtre soutient le pied et le bas de la jambe sans réchauffer autant que la botte. Tout cela était excellent dans un pays où l'on avait plus à souffrir de la chaleur que du froid et de l'humidité. On a aussi diminué le poids de la baïonnette et de son embarrassant fourreau : pourquoi n'avoir pas repris la vieille lame triangulaire avec son fourreau de cuir, si léger qu'on ne le sentait pas au côté ?

On a déjà parlé des qualités respectives du fantassin français et du fantassin allemand : celui-ci mieux dressé et tirant plus juste, celui-là marchant mieux et tirailleur plus intelligent. L'infanterie allemande s'est perfectionnée dans la tactique qui lui a si bien

réussi en 1870 ; l'infanterie française, qui connaissait mal alors le nouveau règlement de combat, avait beaucoup plus à apprendre : elle a beaucoup plus appris. Quelques hommes de guerre avaient cru l'introduction des armes à tir rapide funeste pour notre infanterie, dont l'élan expirerait sous un déluge de balles. Mais en substituant au combat en lignes serrées le combat en tirailleurs, la tactique nouvelle est éminemment favorable au soldat français avec ses qualités et ses défauts naturels, car il a autant d'initiative et d'inspiration que de fougue et d'impétuosité.

Tout bien considéré, l'infanterie française ira au combat dans des conditions bien meilleures qu'en 1870. Or, l'avis de presque tous les étrangers, l'avis même de beaucoup d'officiers allemands, est que notre infanterie du début de la guerre, celle qui n'était pas formée de recrues de trois mois, ne s'est nullement montrée inférieure à l'infanterie ennemie ; bien au contraire. Nos recrues même, si elles avaient eu des cadres, auraient tenu tête aux fantassins d'outre-Rhin.

L'infanterie de notre armée active a donc aujourd'hui pour elle le nombre et la qualité ; en est-il ainsi des autres armes?

La cavalerie allemande est forte de 372 escadrons, elle est bien montée, bien équipée, bien exercée ; 25 régiments (100 escadrons) de hulans portent la lance, vraie arme du soldat à cheval, supprimée dans la cavalerie française. Les officiers de toutes les cavaleries du monde passent — à tort sans

doute — pour n'être pas les plus intelligents de l'armée. Les officiers allemands de cavalerie ne sontpas supérieurs aux nôtres, dans les grades subalternes ; mais l'Allemagne possède ce que la France ne connaît plus : des généraux de cavalerie et des généraux en chef qui savent se servir de la cavalerie. En 1870 la cavalerie allemande n'a presque pas été engagée sur les champs de bataille, où l'importance de son rôle a été bien diminuée par l'emploi des armes à tir rapide. Hormis dans des cas tout à fait exceptionnels, il ne faut plus songer à la lancer contre l'infanterie; mais elle peut toujours charger la cavalerie ennemie, escorter l'artillerie, et parfois même sabrer les batteries portées trop audacieusement en avant. C'est hors du champ de bataille qu'elle a été surtout employée. Eclairer la marche de l'armée, dérober ses mouvements, découvrir ceux de l'adversaire, se montrer, pour ainsi dire, partout à la fois, et, grâce à cette rapidité de mouvements, répandre la terreur sur une grande étendue de pays, telle fut la tâche de la cavalerie allemande. Comme l'a judicieusement remarqué Rossel, dans les souvenirs du peuple l'invasion de 1870 s'appellera les hulans, comme celle de 1814 s'appelle les cosaques. Faire jouer aux lourds escadrons allemands le rôle des légers coureurs du steppe, c'est le triomphe des études hipparchiques.

LaFrance peut mettre en campagne 300 escadrons de guerre; c'est 72 escadrons ou 10,800 chevaux de moins que l'Allemagne. Jusqu'au xvne siècle la cavalerie française a passé pour la meilleure

de l'Europe, et sous le premier empire elle valait notre infanterie. La plupart des chevaux sont tirés de l'étranger. Bien des fois on s'est plaint qu'ils fussent trop chargés. C'est qu'en Algérie, où l'on avait à parcourir de vastes espaces déserts, le cavalier devait porter avec lui plus de choses qu'au milieu d'un pays européen bien peuplé. Un autre résultat de nos guerres d'Afrique, c'est qu'on y a perdu l'habitude de manier de grands corps de cavalerie. Jamais un chef n'y a réuni 3,000 cavaliers, agissant isolément avec leurs batteries légères. Un général de division conduisait le plus souvent cinq ou six escadrons, un général de brigade, trois ou quatre, plus quelques centaines d'irréguliers. Il en fut de même au Mexique. En Crimée, où les opérations se bornèrent pour ainsi dire au siège de Sébastopol, la cavalerie n'eut presque rien à faire. En Chine et en Cochinchine on n'envoya pas de cavalerie du tout J . Ce n'était pas le moyen de former des chefs. Aussi que n'a-t-on pas vu dans la dernière campagne? A Reischoffen la cavalerie est inconsidérément lancée à travers un village occupé par l'ennemi. Le matin de Rezonville la cavalerie de Forton, chargée d'éclairer la route de Verdun, est surprise au bivouac. La veille de Sedan, le général Margueritte — un beau sabreur tué le lendemain — avait si peu l'idée de son rôle et de la situation des affaires, qu'il restait isolé sur la rive gauche du Chiers où l'ennemi l'eût

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