GhangaFQier n'aimant pas les braillards
Le chef du ixc corps a commandé une fois, durant quelques heures, et avec un succès remarquablement négatif, 2,500 hommes devant l'ennemi. Je ne devrais donc point parler de lui. Mais, depuis quelque temps, il se fait du bruit autour de son nom, et l'on affecte de le considérer comme un des généraux de l'avenir.
Ce n'est point son passé, à coup sûr, qui peut autoriser de semblables pronostics. Officier de cavalerie, M. de Galliffet fut blessé au siège de Puebla. Guéri, il retourna au Mexique et reçut le commandement de la contre-guérilla française, après le départ du fameux colonel Dupin, « le vieux de la montagne », soudard de la plus rude espèce, peu ferré sur la morale, mais doué de talents militaires tels qu'on n'a jamais eu lieu d'en soupçonner chez celui qui lui succéda sans le remplacer. Les temps héroïques de la contre-guérilla étaient passés; l'âme de la bande semblait être partie avec le « vieux de la montagne ».
M. de Galliffet était, en 1870, colonel du 3° chasseurs d'Afrique. Il fut promu général de brigade vers le commencement de la guerre. A Sedan, après la mort* du général Margueritte, il conduisit les charges de cavalerie tentées pour donner du répit à l'infanterie du viie corps. Que l'idée fût heureuse ou non, M. de Galliffet n'en est pas responsable : il obéissait aux ordres du général Ducrot. On ne pourrait mettre à son compte que le défaut d'ensemble qui, suivant les ennemis, caractérisa ces charges et leur enleva le peu de chances qu'elles eussent de réus-
sir. « Oh ! les braves gens ! » s'écriait le roi Guillaume, à la vue de tant de bravoure si mal utilisée.
A son retour de captivité, M. de Galliffet commanda une brigade de cavalerie dans l'armée de Versailles. Il ne prit qu'une très faible part au combat, mais il en prit une très grande à la « répression». Les «fonctions pénibles» qu'il remplit alors, lui valurent en Europe une renommée fâcheuse, et plusieurs fois j'ai eu, à l'étranger, la douleur d'entendre accoler le nom d'un général français aux noms de Haynau et de Mouravieff. Envoyé en x\lgérie, il dirigea, en 1873, une petite expédition contre EI~Koleah, dans le désert.
Un peu plus tard, quoique général de cavalerie, il reçut le commandement d'une division d'infanterie (la 15e), puis celui du ix^ corps. On le dit très ambitieux et très travailleur. L'ambition est un sentiment fort légitime et le travail une chose excellente. Malheureusement il ne supplée pas aux dons de la nature, et lorsque après avoir eu tant d'occasions de montrer ce qu'on vaut, on arrive à quarante-huit ans sans avoir révélé aucun talent remarquable, ce n'est pas bon signe. Pour dire toute ma pensée, je crains bien que le chef du ixè corps n'ait pas été choisi pour des motifs purement militaires. C'est une faute : d'ardent bonapartiste, M* de Galliffet a pu devenir républicain fervent, à en juger par ses paroles, mais à considérer ses états de service, il n'a jamais été qu'un colonel de cavalerie très ordinaire. Ajoutez à cela qu'une épouvantable blessure le rend incapable de monter à cheval sans aide.
Encore une condition fâcheuse pour viser à l'emploi des Murât.
Le commandant du xi« corps est le général Courtot de Cissey. Comme il avait assez bien conduit une division de l'armée de Metz, on lui confia dans l'armée de Versailles un corps qu'il conduisit assez mal. M. Thiers, le sachant presque aussi ennemi que lui-même de toute innovation, le prit pour ministre et le chargea de s'opposer à la réorganisation de l'armée. M. Courtot fit de son mieux. Contre presque tous les généraux et contre l'Assemblée, il défendit le service de cinq ans — une des marottes de son protecteur — créa les quatrièmes bataillons ce qui a réduit les compagnies à l'état de fantômes, et s'appliqua surtout à ne pas organiser l'armée territoriale. Ce fut lui qui posa en principe de n'accepter comme officiers territoriaux que les hommes bien pensants ; et dans les bureaux de la guerre, un principe une fois posé, un précédent établi, les ministres peuvent changer, les gouvernements s'écrouler même, la routine persiste immuablement. C'est donc à M. de, Cissey qu'il faut s'en prendre si notre armée de seconde ligne est dans le triste état que l'on sait, à lui qu'on aurait à reprocher une préparation insuffisante, si la guerre éclatait demain. Plusieurs fois ministre, il a définitivement abandonné le portefeuille, à lasuite de bruits étranges, qu'on 'ne peut rapporter ici, puisqu'ils n'ont été ni confirmés, ni démentis. Heureusement il touche à l'âge de la retraite et l'on a tout lieu d'espérer que dans la prochaine guerre on ne verra pas
30,000 hommes confiés à M. Courtot (de Cissey).
Chef d'état-major de Cousin-Montauban en Chine et de M. Trochu à Paris, M. Schmitz, du xne corps, a été mêlé à de grandes affaires militaires, mais il n'a jamais exercé de commandement indépendant en face de l'ennemi. On manque donc des éléments nécessaires pour formuler une opinion sur lui.
M. Cambriels commande le xme corps. Général de brigade à Sedan, il fut si grièvement blessé à la tête, que les Allemands, le trouvant dans une ambulance, ne le firent pas prisonnier. A peine, ou plutôt non encore rétabli, il fut donné comme général au rassemblement d'une vingtaine de mille hommes, qu'on appelait l'armée des Vosges. L'excentricité de sa conduite, qu'expliquait trop bien la nature de sa blessure, jointe à l'état de sa santé, l'obligèrent à se démettre du commandement. Avec un courage digne d'éloges, il reprit du service un mois plus tard comme chef du camp de Bordeaux, puis du xixe corps. Mais de nouveau le mal fut plus fort que sa volonté. A défaut d'autre qualité, M. Cambriels possède donc une ténacité remarquable, et le plus tenace, à la guerre, triomphe souvent du plus habile.
Le commandant du xve corps est M. le général Billot, né en 1828, dans le département de la Corrèze. En 1870, au commencement de la guerre, il n'était que lieutenant-colonel. Chef d'état-major du xviiie corps, alors sans général, il dirigea provisoirement les opérations , chassa les Prussiens de Beaune-la-Rolande et reçut à titre définitif le commandement qu'il s'était montré digne d'exercer.
Trop éloigné de d'Aurelle de Paladines, il ne put prendre part à la seconde bataille d'Orléans et fut rappelé derrière la Loire. Là, grâce à son énergie, le xviii6 corps fut préservé de la désorganisation qui faillit dissoudre le xve et le xxe. Dans la fatale campagne de l'Est, il forma l'aile gauche de Bourbaki, et, devant Héricourt, enleva brillamment plusieurs positions. Quand l'armée oubliée par J. Favre fut forcée de se retirer en Suisse, Billot couvrit la retraite et contint vigoureusement l'ennemi. Interné, il s'échappa et vint prendre le commandement d'un de ces corps d'armée nouveaux (le xxvie), que le gouvernement de la Défense semblait faire jaillir du sol1. Elu député il repoussa, comme Chanzy, la paix sans honneur. Aussi, la célèbre commission qui jugea très valables les titres de M. d'Aumale au grade de général de division, trouva -t-elle insuffisants ceux de M. Billot. Le chef du xvnie corps redevint général de brigade. Il passa de nouveau divisionnaire en 1878 et fut l'année suivante élevé au poste qu'il occupe maintenant.
M. le général Lecointe commande le xvne corps. En 1870, il était colonel du 2e grenadiers de la garde. Pris avec toute l'armée de Bazaine, il s'évada et vint à Lille. A la bataille d'Amiens, il commandait une brigade. Promu général de brigade, il com-
1. En quatre mois (octobre-janvier) il créa quatre armées : Loiret Est, Vosges, Nord, comprenant 14 corps, 50 divisions et plus de 100 brigades d'infanterie ou decavalerie. C'étaient en moyenne cinq à six bataillons, deux escadrons et plus d'une batterie : 4 à 5,000 hommes et 7 ou 8 canons par jour.
manda une division lorsque Faidherbe marcha sur la Somme, et il enleva d'un coup de main, en passant, le château de Ham, occupé par les Prussiens. Quelques jours après, il reçut, avec le grade de général de division, le commandement du xxue corps qui supporta presque tout le poids de la bataille de Pont-Noyelle, et joua le rôle principal à Bapaume. A Saint-Quentin, ses deux divisions, — des conscrits et des mobiles, — sans cavalerie et pourvues seulement de 36 pièces, eurent à combattre les divisions Barnekow, prince Albert et comte de Lippe, appuyées d'une artillerie supérieure et d'une nombreuse cavalerie. Elles tinrentbon de neuf heures du matin à six heures du soir et se retirèrent sur le Gâteau sans se laisser entamer. Si tous nos corps d'armée étaient commandés comme le vie, le xve et le xviie, nous pourrions recommencer de 'suite la guerre contre les Allemands.
La plupart des autres chefs de corps sont dés hommes nouveaux et qu'on n'a pas vus à l'œuvre. Mais les qualités guerrières n'étant point ce qui manque à notre race on peut, sans outrecuidance, admettre que l'armée française contient assez d'hommes de talent pour supporter la comparaison avec n'importe quelle armée du monde ; et les nouveaux choix peuvent très bien être tombés sur des hommes de talent. Outre les chefs de corps en activité, il y a plusieurs généraux qui ont joué un certain rôle en 1870, et qui pourront prendre part à la prochaine guerre.
Le premier, par rang d'ancienneté, est M. Ducrot.
Malgré le discrédit dans lequel il est tombé, on ne doit pas fermer les yeux sur ses qualités. Je ne les tairai donc point, pas plus que ses défauts. Ce livre n'étant ni un pamphlet ni un panégyrique, je dis seulement ce qui me semble vrai. Peu m'importe qu'on approuve ou qu'on blâme, qu'on croie ou qu'on ne croie pas ; je n'ai pas la moindre velléité de prosélytisme. Parmi les généraux de l'Empire, M. Ducrot est un de ceux qui se faisaient le moins d'illusions sur les périls d'une guerre avec l'Allemagne , il les avait même signalés depuis longtemps. Au début des hostilités, il commandait une division dans le corps de Mac-Mahon, sur qui il exerçait une assez grande influence, grâce à son aplomb, et grâce aussi à une supériorité relative. Cette influence n'eut pas de très heureux effets, s'il est vrai que, le 3 août, M. Ducrot ait empêché le général Abel Douay de se replier sur le gros du ier corps. A Reischoffen, la division Ducrot, établie dans de solides positions, résista vaillamment au 11e corps bavarois. A Sedan, Ducrot semble avoir été le seul des généraux qui ait eu conscience de la situation réelle, et, tandis que les autres, ne se trouvant sans doute pas assez avant dans la gueule du loup, parlaient tous de « pousser sur Carignan », — juste la direction par où venait le gros des forces allemandes,— M. Ducrot voulait essayer de battre en retraite sur Mézières. On connaît le débat qui eut lieu à ce sujet entre M. de Wimpfîen et lui. Son idée était peut-être plus juste en théorie, mais elle était aussi impraticable que celle de son contra-
IA PROCHAÎNE GUERRE 189
dicteur. Au moment où Mac-Mahon fut blessé, à sept heures du matin, Bonaparte, assisté d'Annibal et du grand Frédéric, n'aurait pas tiré l'armée française du gouffre où l'avait conduite son général. « L'illustre vaincu de Reischoffen » n'avait pas fait les choses à demi.
Fait prisonnier, M. Ducrot réussit à s'enfuir. Les Allemands l'ont accusé d'avoir violé sa parole : il a prétendu que non ; si le récit qu'il a donné de son évasion est exact, ce sont les Allemands qui ont tort. Pour son malheur et pour le nôtre, il vint à Paris et M. Trochu, son ami, lui confia la moitié au moins de l'armée réunie dans la capitale. La tâche dépassait de beaucoup ses forces. Il ne fut pas long à le reconnaître et, se sentant incapable de' diriger la défense, il fit tout pour l'entraver. C'est un sentiment, hélas! fort commun chez l'homme de ne pas vouloir laisser *à d'autres l'honneur de faire ce qu'on ne peut faire soi-même. La bataille de Champigny, qui ne fut qu'un immense désordre, lui révéla définitivement toute son impuissance ; il en éprouva un redoublement de rage contre Paris qui voulait se défendre, et glissa très avant sur la pente de l'abîme où Bazaine a roulé. A Buzenval il eut deux heures de retard sur une marche de trois lieues et n'entra guère en ligne que pour la forme. Cela du reste n'eut point d'importance pratique, l'affaire n'ayant pour but — on s'en est vanté ensuite — que de dégoûter de la résistance la garde nationale de Paris. Quinze cents hommes , entre autres Lambert et Regnault, payèrent de leur sang cette glorieuse
idée. Ayant enfin vu capituler Paris, M. Ducrot fut élu dans la Nièvre, son pays natal, sur la réputation que lui avaient faite les proclamations de M. Gambetta mal informé, et le mot célèbre « Mort ou victorieux ». A la Chambre, il se fit remarquer par de véritables extravagances, qu'il continua plus tard à la tête du vme corps. Il alla si loin dans cette voie, que Mac-Mahon lui-même fut obligé de le mettre en disponibilité.
Triste exemple de ce que le dépit et la passion politique peuvent faire d'un bon soldat, car M. Ducrot était un bon soldat. Il y a en lui l'étoffe d'un excellent divisionnaire, même d'un chef de corps passable. Il faut seulement lui tenir, comme on dit vulgairement, la bride un peu courte, ce qui n'est pas très difficile, car il est plus tapageur que turbulent, et plus incommode que dangereux.
Un autre général s'échappa comme lui de» Sedan et comme lui vint à Paris, c'est M. Carrey de Bellemare. On sait qu'il s'empara du Bourget et que M. Trochu ne voulut ni l'y soutenir ni lui donner l'ordre de l'évacuer. A Champigny, Bellemare conduisit si brillamment sa division, que le gouverneur de Paris, qui pourtant ne l'aimait guère, lui donna, à Buzenval, le commandement du centre, fort de 34,000 hommes. Laissé sans appui sur sa droite, grâce au retard de M. Ducrot, il ne put avancer qu'à grand'peine ; mais il se maintint dans les positions conquises et les évacua seulement sur l'ordre de M. Trochu. Il avait été nommé divisionnaire, mais la commission des grades le fit redescendre d'un
•rang et, jusqu'en 1879, il resta général de brigade. Il commande aujourd'hui la 29e division d'infanterie du xv° corps.
La 30e division a aussi pour chef un officier distingué; le xve corps est vraiment favorisé. Général de brigade en 1870, M. Martineau-Deschesnetz commanda une division à l'armée de la Loire. Le 3 décembre, d'Aurelle de Paladines, n'ayant sous la main que les divisions Martineau et Peytavin, fut attaqué par cinq divisions prussiennes que commandait Frédéric-Charles. Il battit en retraite sur Orléans, disputant pied à pied le terrain. M. Deschesnetz déploya dans cette journée autant d'intelligence que de fermeté. Le xvc corps y avait été écrasé, et ne put prendre qu'une faible part à la campagne de l'Est. Il était alors sous les ordres de M, Martineau-Deschesnetz, qui avait succédé au général Martin despPailhères.
Citons encore M. le général Berthaut qui commandait au début de la guerre la garde mobile de la Seine. Placé durant le siège de Paris à la tête d'une division de ligne et de mobiles, il se fit remarquer en plusieurs* circonstances, notamment à Champigny. Il montra plusieurs fois dans les grandes manœuvres de sérieuses qualités de tacticien. Ministre de la guerre en 1877, il vit ses idées de réforme échouer contre la force d'inertie des bureaux. Nommé commandant du xvme corps , il donna sa démission au bout de peu de temps, à la suite de l'ordre du jour parlementaire qui frappa le ministère du 16 mai dont il avait fait partie.
Il reste à parler de deux marins, dont les circonstances ont fait deux remarquables généraux, MM. Jaurès et Jauréguiberry. Tous deux furent les dignes lieutenants de Chanzy à Farinée de la Loire. M. Jauréguiberry a soixante-cinq ans. Il a servi en Crimée, en Chine et au Sénégal, dont il fut un moment gouverneur en 1861-62. Contre-amiral depuis 1869, il commanda à Coulmiers et à Loigny une division qui prit à ces deux batailles une large et glorieuse part. Chanzy devenu général en chef transmit à l'amiral le commandement du xvic corps qui forma l'aile droite de son armée. A Villorceau, à Vendôme, au Mans et dans les combats incessants de la « retraite infernale » 1 , Jauréguiberry déploya de rares talents militaires et une inébranlable fermeté. Après la guerre il rentra dans la marine avec le grade de vice-amiral. Quel chef de corps que ce marin !
On en peut dire au moins autant de M. Jaurès, ambassadeur de France à Madrid. Né en 1823, il a pris part aux campagnes de Crimée, d'Italie, de Chine, de Cochinchine et du Mexique : il a même dirigé une expédition contre un daïmio japonais. Partout il se fit remarquer par son intelligence, sa fermeté, sa promptitude de décision. Capitaine de vaisseau en 1870, il fut d'abord embarqué sur une des escadres d'opération qui n'eurent pas l'occasion d'opérer. Rappelé en France, il fut chargé d'organiser, puis de commander le xxie corps, fort de quatre divisions, et qui fut, vers le commencement de décem-