CHAPITRE PREMIER
CRITERIUM DE LA PUISSANCE MILITAIRE. - CLASSIFICATION DES ÉTATS EUROPÉENS SUI~ VANT LEUR FORCE OFFENSIVE.
11 n'est pas probable que la prochaine guerre franco-allemande donne le signal d'une conflagration générale. Cependant, lorsqu'on y réfléchit, on voit qu'il n'est presque pas un Etat dont on puisse dire avec certitude qu'il ne sera pas entraîné dans le tourbillon.
Si donc on veut avoir une idée exacte de la situation militaire, il faut connaître, au moins som- * mairement, la force des nations européennes qui peuvent devenir les alliées de la France ou les alliées de l'empire allemand.
La puissance militaire est la résultante de forces si diverses qu'on ne peut même pas essayer de l'évaluer mathématiquement. L'état social et politique
du pays, le moral et la composition des troupes, l'intelligence des soldats, la science et l'habileté des chefs, la discipline, le patriotisme, sont choses qui ne se mesurent point. Nous ne pouvons comparer que des nombres, ce sont des nombres que nous allons exposer.
Quels nombres? Hormis l'Angleterre qui, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres, en est encore au moyen âge, toutes les nations européennes admettent le service universel en principe, et l'appliquent... avec plus ou moins d'exceptions. Certaines classes de citoyens, par exemple les prêtres des différents cultes, figurent presque partout au premier rang des exemptés. Toutefois, on peut dire que le nombre d'hommes susceptibles d'être appelés sous les drapeaux varie, suivant les pays, entre un quinzième et un vingt-cinquième de la population totale.
Mais ces hommes ne sont pas des soldats. L'art de tuer doit s'apprendre ; puis on ne se bat pas nu et avec les seules armes que fournit la nature. Les hommes n'ont de valeur à la guerre que lorsqu'ils sont armés, équipés et exercés. En outre, s'ils n'étaient pas dirigés, les meilleurs soldats formeraient des troupeaux, non des armées : on ne peut compter comme soldats que ceux qui ont des chefs, qui sont encadrés ; et c'est d'après le nombre des cadres et des soldats qu'on peut y verser, que doit s'estimer la force militaire d'un pays.
Est-ce tout? Non, certes. A la guerre, l'offensive seule peut donner des résultats décisifs et force
l'ennemi à la paix, ce qui est en définitive le but de toute guerre. La défensive est un expédient temporaire, n'ayant pour but que de préparer l'offensive et de gagner du temps, pendant lequel on espère accroître ses forces ou voir diminuer celles de l'ennemi, afin de pouvoir prendre l'offensive à son tour. Les forces qui peuvent être jetées sur le territoire ennemi sont donc les seules dont on doive tenir compte pour estimer la puissance militaire d'un État. Un pays dont toute l'armée serait occupée à l'intérieur serait comme un pays qui n'a pas d'armée. Une nation dont l'armée, de par la Constitution, ne pourrait être envoyée hors des frontières, ne jouirait d'aucune influence militaire à l'extérieur ; et l'on n'aurait aucune raison de la désirer pour alliée ou de redouter son alliance avec l'ennemi.
Considérées au point de vue de leur puissance offensive, les nations européennes peuvent se répartir en^quatre groupes.
Dans le premier se rangent les puissances qui peuvent lancer plus de 500,000 hommes hors de leur territoire ;
Dans le second, celles qui peuvent en lancer plus de 200,000;
Dans le troisième, celles dont l'armée de campagne dépasse 100,000 hommes;
Dans le quatrième", celles dont la force offensive est représentée par moins de 100,000 combattants.