‹ La Prodigieuse Vie D,Honore De balzacChapitre 4 sur 10 · —2— TT · texte numérisé non relu

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milieu de l'agitation générale ; tout le monde papillonnait ; il creusait en profondeur. Il était Cromwell ou Charles Ier. Qu'est-ce que ces hommes pensaient? Comment agissaient-ils? Honoré fermait les yeux et tentait de suppléer à son manque d’expériences par des inventions, qui ne lui plaisaient qu’un instant. Puis, quand il se sentait la tête trop enfumée, sans beaucoup de feu, il écrivait à sa sœur une lettre

charmante, aisée, railleuse, où étincelait la vie l'esprit, la bonté, le naturel, tous ces dons avec quoi l’on peut faire un chef-d'œuvre, mais qui lui échappaient tous comme l’eau entre les doigts, dès qu’il se remettait à son drame en vers.

Un ami de ses parents, M. Dablin, vint le visiter un dimanche, dans sa mansarde, peu de Jours après qu'il s’y fut installé. C’était un quincaillier, de qui M. Balzac père disait : « Brave homme de quincaillier ! » et Honoré l’appelait : « Cher petit père Dablin ! » ce qui eût laissé croire qu'il avait du ventre et plus de trente ans d’affaires derrière lui. Or, il n’avait que trente-sept ans en tout, mais si sérieux et prudents, que l’ironie de ses amis le définissait bien. Il vendait des grils, des chenets, des chaudrons, et avec acharnement, au travail plus de douze heures chaque jour, n’y regardant point à clouer des caisses, lorsqu'une expédition pressait. Il n’ÿ avait pas plus digne. L’honneur même. Son teint était morne, son esprit froid, son front petit; mais dès que l’occasion se présentait de rendre service, ou de parler d’art et d’artistes, et de théâtres et d’actrices, dont il ne parlait d’ailleurs qu'en commerçant bien ingénu et ignorant, il

s’échauffait tout à coup avec naïveté, avec pureté, pourrait-on dire.

Quand il avait appris d'Honoré ce que le jeune homme voulait tenter, il l’avait embrassé, disant : « Ah! Ah! mon petit, que c’est bien! Que tu me plais! Et que mon cœur fait de vœux pour ta réussite ! » Puis un dimanche, le voici qui arrive essoufflé, un paquet énorme sous son bras. Le travail ne va guère; Honoré est maussade; mais Dablin ne le voit pas, et s’épongeant, il commence à conter sur Mlle Mars « des histoires. oh! impayables » apprises de la veille au café. Honoré demeure impassible. Il ne les trouve pas drôles du tout. Alors Dablin ajoute :

— Mon petit. Si vous pouviez donner une pièce comique dans le genre des choses que je vous dis là, je vous garantis un vrai succès !

Honoré voudrait ne rien dire d'irritant, et pourtant il éclate :

— Pauvre petit père Dablin ! Croyez-vous que l'esprit m'intéresse?

— Comment, l'esprit ne vous.

— 1” esprit ! ! Mais je le méprise ! | Mais j je le hais! Il est le principe de toutes les œuvres manquées, L'esprit, qui n’en a dans ce pays? L'esprit! Me serais-je enterré sous ce toit, résigné à tout supporter, pour faire de l'esprit ! Ce que je veux faire, c’est ce que personne ne fera, personne |

Et il a les bras croisés et l’œ1l ardent.

M. Dablin était toujours encombré de son paquet énorme. Honoré reprit :

— Que diable apportiez-vous là?

36 HONORÉ DE BALZAC RO ag A ERP ler

— Rien, fit l’autre en rougissant, et en regardant autour de lui.

— Vous êtes fâché?

— Oh! Honoré!

— Alors, montrez!

Il se résigna. C'était une plaque de cheminée, choisie dans son magasin ; mais de cheminée, il n’y avait point trace dans la mansarde.

— Brave petit père Dablin, s’écria Honoré, laissez que je vous embrasse! Vous êtes meilleur que moi : vous m’aimez. Je suis un daim. Je me fais honte ! Je ne vous ai dit que des sottises. Si je pouvais faire une belle comédie, allez, une belle comédie spirituelle.

— Ah!n’est-ce pas! parbleu !... C’est ce quime semblait ! dit vivement le quincaillier, des larmes plein les yeux. Je remporte ma plaque, et je vous apporterai une surprise. pour faire votre café.

M. Dablin parti, Honoré se retrouva sans courage face à son plan de Cromwell. Il lui parut odieux de rester devant sa table, et 1l rusa avec soi-même. Il avait besoin d’une analyse de la douleur. Où l’étudier? « Je trouverai, se dit-il, ce qu’il me faut au Père-Lachaise ! » Il saisit son chapeau, et s’échappa de sa chambre.

Il était parti confiant ; il revint amer. Que de comique affreux dans ce cimetière parisien! Que de fois les humains gâchent, par désir d’afficher leur chagrin, cette grande dignité de la vie qu’est la mort ! « À croire les pierres tombales, marmonnait Honoré, descendant d’un pied rageur vers Paris, toutes les épouses sont fidèles, toutes les

| LA LUTTE AVEC LA VIE 37 mères adorées, tous les enfants sont de leurs pères | Et il n’y a que d’honnêtes charcutiers, de bons procureurs, d’héroïques soldats ! » La réalité était trop stupide. Il fallait décidément se hausser au lyrisme. Or, pour être lyrique, il n’est nul besoin d’avoir vécu ; il suffit de sentir avec plus d’effusion que les autres.

Il reprit courage.

Cromwell...

Oui, mais dès qu’il était dans sa chambre, Paris de nouveau l’attirait. Avait-il eu raison après tout,

* de choisir un drame dont l’action se passe en Angle-

terre, au dix-septième siècle? N’aurait-il pas plus de sécurité à conter quelque histoire parisienne? Non ! D’abord il fallait étonner la famille. Ensuite, à marcher sur les traces de Corneille et de Racine, risquait-1l tellement de s’égarer? Il n’avait qu’à les suivre de près. Il les rouvrit pour chercher des modèles et des inspirations. Et il se lança dans un premier monologue, dont le rythme et les idées lui parurent assez heureux.

Il se chantait à lui-même ses vers en parcourant le boulevard du Temple. Il vit des couples élégants qui entraient au restaurant du Cadran-Bleu. Ceuxlà allaient dîner à cinquante francs par tête! Mesurant son effort du moment, il se hasarda à calculer les travaux gigantesques qu'il lui faudrait faire pour acquérir avec sa plume une situation sociale où lui seraient permis de tels excès, utiles tout de même à une âme qui veut observer, et savoir.

En rentrant il trouva sa maison ignoble, sa

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chambre glacée, son lit misérable, et ils’endormit, un goût de cendre dans la bouche. En s’éveillant, il relut son monologue. Il avait le corps calme et l’âme froide. Et il s’aperçut qu’au lieu de faire du Racine, il avait fait du sous-Pradon.

Dès lors, il sentit, avec l’hiver, s'installer en lui une sorte de désespoir fixe, contre lequel il n’avait plus qu’une arme, sa volonté. Puisqu’il voulait faire Cromwell en dépit de tout, il ferait Cromwell, mais il ne se croyait plus inspiré. C'était fini. Il avait visé trop haut...

Il lui arrivait bien de se consoler en songeant que le génie est peut-être une longue patience, et Boileau peut être un grand poète, comme certains font mine de le penser. L'idée aussi le rassurait, qu'il n’y a en ce monde aucun accord sur quoi que ce soit. En sorte que ce qu’il jugeait médiocre ne l'était peut-être pas Puis soudain, comme la foudre tombe, sa conscience lui assénait des coups terribles. Il se traitait de lâche. Allons! n’y avait-il pas que son jugement qui comptait? S'il était mal à l’aise, c’est qu'il ne faisait rien de bon! Mais alors? Devait-il avouer des semaines perdues? Qu'il avait en pure perte mangé l'argent de son père? Fallait-il brûler tout? La première tragédie de Racine non plus n’est pas fameuse, et elle n’est pas encore brülée ! Non, non de même il fallait que lui écrivit d’abord ce qu'il pouvait, pour arriver un jour à ce qu'il voulait. Et ce n’était pas pour cela une défaite. Napoléon était seul aussi sur son rocher de Sainte-Hélène. Napoléon souffrait, se rongeait, et il n'avait pas comme Honoré l’avenir en perspective.

se dit-il, récon-

. forté par cette image. C’est moi qui lui tordrai le cou | »

Après quoi, il vécut deux mois sans presque bouger. Le froid l’avait forcé à s’entortiller de couvertures et d’un vieux carrick, expédié par sa sœur. Il était immobile et engourdi devant son Cromwell. Il passait à peine de son fauteuil à son lit, où d’ailleurs il lui arrivait de vivre des journées entières, continuant d'écrire, alignant ses vers, mettant de l'encre à ses draps. Une scène de plus achevée !.…. Ouf ! Il se frottait les mains et se battait les épaules, à la fois pour se réchauffer et dire son contentement.

Il sortit une fois afin de tirer au sort. Bon numéro. Il ne fut pas soldat. En rentrant il se demandait s’il n'aurait pas mieux valu qu'il le fût. Enfin puisqu'il ne l'était pas, Cromwell, toujours Cromwell! On l’avait toisé. Un mètre soixante-cinq. « Que mesurait Shakespeare? » se dit-il, en reprenant son travail.

Il souffrit d’engelures, comme au temps du collège ; puis d’affreux maux de dents. Mais il avala, pour ainsi dire, et digéra ses souffrances, continuant à rimer.

Endurci, le cœur gelé et l’esprit calleux, ayant perdu l’habitude de parler, ruminant sans trêve ses idées vraies ou fausses, perdu au milieu de ce Paris si peuplé comme dans un désert, il était devenu voltairien de la façon la plus desséchante, et la proie de théories égoïstes, qui le brûlaient sans le réchauffer, et le faisaient ricaner de la société et

oo

de la religion. Dire qu’à douze ans il s’était figuré que Dieu se cachait derrière les nuages pour suivre avec bienveillance les humains et les assister dans leurs actes! Puérilités, que seuls messieurs les prêtres étaient capables de croire! Ils ne luttent donc jamais, ces gens-là ! Et ils n’ont pas regardé Paris, monstre de ville, où la misère et le luxe s’entre-choquent et se défient ! Honoré, mal nourri, vivant dans son linge sale, riche de lectures seulement, mais pauvre d’expériences, doutait de ses convictions les plus chères.

Dans sa chambre, en quelques mois, le soleil, la poussière, les infiltrations avaient tout gâté. Le mur était noirci, les livres jaunis; le plancher boueux ; la table tachée. La commode contenait des chemises de flanelle en bouchon, attendant toujours une blanchisseuse introuvable, dix paires de chaussettes mêlées, constellées de trous, des mouchoirs qui semblaient avoir essuyé le toit. Enfin, il n’y avait plus que la nuit qui convint à ce galetas de misère. Mais Honoré était aussi malheureux que lui. Il faisait noir dans son âme comme dans l’escalier.

Peut-être eût-il suffi pour l’éclairer qu’il apprît la visite que son père avait faite aux concierges. Mais il ne la sut même pas.

M. Balzac, depuis la séparation, n'avait jamais donné signe de vie à son fils. A Villeparisis on n’osait pas, devant lui, parler d'Honoré. Sa femme, qui ne le comprenait pas, ses filles qui l’ignoraient, le croyaient en boule sur sa rancune. Il avait le cœur gonflé de tendresse, mais pour un empire il ne l’eût

montré, redoutant plus que tout de paraître faible, et ce fut à l’insu des siens qu’un jour, de passage à Paris, il vint rue Lesdiguières, comme un étranger, interroger sur son enfant le couple bizarre d'animaux humains qui gardaient la maison.

L'homme était inepte et muet. La femme parlait pour parler. M. Balzac écouta la femme, qui dit :

— Oh! pour honnête, c’est bien honnête! C’est même une fille, ce garçon-là. Timide, rougissant, et ça pense qu’à se cacher et qu’à écrire ! Quoi? On se demande ! Apprenez-le si vous pouvéz ! Nous autres, on connaît rien dessus la famille... Mais mon idée à moi, et qu’on ne m'ôtera pas, c’est que ça doit avoir un père quasi fou.

— Pourquoi un père? dit M. Balzac, rêveur.

— Enfin, dit l’autre, il est comme en prison volontaire ! Il y en a qu’ont assassiné, qui sont pas plus renfermés que lui!

Dans la diligence qui le ramenait à Villeparisis, M. Balzac, ramassé dans une encoignure, réfléchit à l’insondable nature humaine, celle d’Honoré, la sienne aussi. Pourquoi ce garçon se condamnait-il à une telle vie? Il fallait donc que sa vocation fût bien forte. Et pourquoi, lui, n’avait-il pas pu vaincre son respect humain, et grimper six étages pour embrasser son petit?

= — Papa... papa. lui dit Laure après le dîner de ce même jour. (elle tremblait un peu.) J’ai reçu ‘une lettre d'Honoré.. Il a fini une tragédie en vers. — Ah! Ah! Pas possible? dit M. Balzac, doucement, avec un visage subitement épanoui. Mais voilà une ravissante nouvelle, petite fille !.… (Il prisa,

donna une pichenette à sa cravate blanche, et lui serrant affectueusement les épaules :) Il faut lui écrire vite, qu’il vienne nous lire cela !

Le lendemain matin partait une lettre pour Honoré, comme une sœur tendre est seule capable d’en faire. Elle contenait tous les élans, tous les appels, toutes les folies. Honoré en eut les larmes aux yeux, et répondit : « Je viens! »

Quinze jours après, un dimanche, il débarquaït à Villeparisis. [l était ému ; il n’était pas heureux.

Fin d’avril 1820. Une aigre bise secoue les arbres fruitiers en fleurs, et malgré cette fine parure blanche et rose, la campagne est triste. Tristes ces grandes routes pavées, plantées d’ormeaux mélancoliques. Tristes les plaines couleur de boue. Triste le village, avec ses grandes bâtisses, plates et alignées. Triste la maison des Balzac, entre une cour de rien et un jardin sans caractère. Triste sans doute l'accueil qu’il va recevoir? Eh bien, non ! Quelle surprise ! L'accueil est charmant, étourdissant, grisant. Laure et Laurence l’embrassent, le caressent, le serrent. Il sent sur sa figure leurs petits cheveux doux. Et Laure, les yeux humides, bredouille : « Il y a une surprise. Je n’ai pas voulu te l'écrire... Je suis fiancée, mon grand frère ! » — « C’est pourtant vrai, » dit Mme Balzac, qui s’avance, et qui, avant de lui mettre deux baisers bien nets sur les joues, s’écrie : « Oh! oh! Tu as maigri, mon grand ! Il va falloir te refaire, dis donc ! » — « Bonjour, Honoré ! » Voilà M. Balzac qui a son ton le plus naturel : « Eh bien? Quelles nouvelles politiques? Qu'est-ce qu’on dit à Paris? Est-on content

du duc de Richelieu? Quoi? Tu regrettes Decazes? Ah! je m'en doutais! Sacré bonhomme ! » Honoré détendu ouvre ses bras et pense : « Mon Dieu, que je voudrais que mon Cromwell fût magnifique! » La porte s'ouvre. C’est le fiancé, M. Surville, ingénieur des ponts et chaussées. Présentations. Gaieté générale. Et on s’assied à table.

- Déjeuner succulent. On a tué un canard. Il y a un petit vin blanc de Vouvray. Quand il en a bu trois verres, Honoré, le cœur chaud, distingue avec précision, dans sa tragédie, une quinzaine de passages, qui sont sublimes.

La conversation va son train. Les petites sont ravissantes. Il semble à Honoré que M. Balzac a offert à Mme Sallambier, la grand’mère, du vin avant qu’elle en demandât. Et le temps même s’éclaircit. « On pourra faire un tour! » dit M. Balzac. f

— Oh! reprend Laure, après la lecture d'Honoré.

— C’est vrai! dit M. Balzac.

— Quelle lecture? demande M. Surville.

— Une tragédie, dit M. Balzac.

— Sur Cromwell, dit la mère.

— Oh! ce sera intéressant ! fait Laure qui bat des mains.

Et Honoré sourit. Il pense qu’il va bien lire. Il fera un peu chanter les passages les plus faibles. Il se sent roublard, fort, sûr de soi. Il ne serait pas étonné maintenant que Dieu existât.

— Voilà le soleil ! dit Mme Sallambier.

— Bravo ! Vite le café et on tape les trois coups! déclare M. Balzac.

— Nous mettons-nous dehors? demande Mme Balzac.

— Non, non, la voix ne porte pas dehors, dit M. Surville qui déborde d'affection, qui n’aime pas seulement la petite, mais la maison, les parents, les meubles, le nouveau beau-frère, et d’avance le drame sur Cromwell.

Honoré le regarde et le chérit aussi; et un quart d'heure après, dans le salon sympathique, qui sent la pomme, quand il commencera :

— Acte un! Première scène! son ton a beau être assuré, c’est ce fiancé attendri que d’abord il regardera.…

Hélas! Trois fois hélas! Les promesses que représentent cet amoureux, le meilleur accueil, un bon déjeuner, le vin de Vouvray s’écroulent au bout de trente vers, en même temps que la voix d'Honoré. Pourquoi? C’est lui-même qui, d’un coup, perd la foi, sur une rime niaise ; c’est lui qui s’affole, lui qui rougit ; lui qui dit en grattant de la gorge : « Ce n’est pas commode à lire. C’est fait pour être joué... » Puis deux pages plus loin : « Je ferais peut-être mieux de vous le donner... » Encore une page et : « Écoutez... Je ne veux pas empêcher une promenade... »

Tout le monde est bien confus. M. et Mme Balzac, honnêtement, se disent qu’ils ne peuvent pas juger...

— Continue, continue ! fait Laure.

— Je vous en prie ! dit M. Surville.

— Sortons ! dit Honoré.

On ne peut plus insister. Puisqu’il le veut.

— C’est. c'est tout le temps en vers de douze

pieds? demande simplement M. Balzac, un peu

triste.

— Oui, papa, naturellement. répond Honoré, sans aigreur, triste aussi.

On sort dans le jardin. Une voix intérieure ne cesse de dire à Honoré : « Mauvais... mon pauvre ami... Mauvais... Sûrement mauvais. »

Les petites se sont mises à parler du mariage prochain : robes et gâteaux. Et les guirlandes à l’église? Est-ce qu’on a convenu de quelque chose avec M. le curé?

Honoré écoute sans entendre. Il n’est déjà plus question de Cromwell. Mon Dieu! Personne dans la famille n’en parlera sans doute plus jamais! Il vit le jour qu’il rêve depuis douze mois. Et c’est un affreux effondrement. D’autres s’enflammeraient, haïraient, chercheraient des responsables. Mais lui, dans son échec, a bien trop fortement le sens de la vérité pour ne pas l’apercevoir et l’accepter ; et il est bien trop honnête, pour ne pas s’accuser, d’abord sans fausse honte... Aussi tandis qu’on parcourt le petit jardin de curé, qui, sous le premier soleil de printemps, montre 1ci et là quelques promesses bien humbles, il reste en arrière, il se sent modeste infiniment, et il s’avoue avec courage qu’il a voulu faire une grande œuvre... et qu’il l’a bien manquée.

Laure mariée et partie, le silence ayant succédé à l’agitation, Honoré, dans sa chambre, fit son petit inventaire moral.

Du côté des profits, imprévus du reste, il mit d’abord la bienveillance familiale, qui ne se démentait pas. M. Surville affectueusement l’avait contraint à lui donner sa tragédie, et il l’avait portée à un de ses anciens maîtres de l’École polytechnique, M. Andrieux, qui, il est vrai, l’avait rendue avec un jugement sévère. Mais M. et Mme Balzac avaient alors objecté qu’il n’y avait point d’avis infaillible : « Sitôt ta sœur mariée, avait dit Mme Balzac, je copierai ta pièce. Notre ami M. Pépin-Lehalleur. a des relations au Théâtre-Français. On essaiera de l'y faire parvenir. Il faut tout essayer. » — « D’autant plus, avait repris le père, que. ce n’est pas plus ennuyeux qu'autre chose! Moi, Cinna m'’assomme ! » Et Mme Balzac, la vaisselle et l’argenterie du mariage rangées, la maison remise en ordre, copiait maintenant trois heures par jour. Honoré se laissait faire.

Profit encore, la vie matérielle, douce à Viilepa-

ORNE AE A AR A Le

risis. Bon lit de plume, cuisine délectable, hnge propre : il n'avait pas volé ces petites voluptés-là.

Profit, le spectacle du printemps, des jeunes pousses, des oiseaux qui tombent du nid, de toutes les éclosions. Il se disait : « Regardons bien comme la nature est forte et sage ! Et tâchons de l’imiter ! »

Mais du côté des pertes, il était obligé de mettre Paris, dont il avait la nostalgie après trois semaines

d’absence. Ce n’était pas sa mansarde, ce sépulcre

aérien, qu’il regrettait, mais les rues, le soir surtout, quand l’ombre leur donne du mystère, et que les passants, riches ou pauvres, paraissent tous poétiques. Il lui semblait alors qu’il ferait sur eux une foule d’observations fécondes. Et le Père- Lachaise ! Les inscriptions y sont plus tristes que la mort, mais qu’il est beau, ce cimetière, d’où l’on domine la ville, et où il vous prend l’envie, quand on a le pied sur les défunts et que d’un regard on embrasse les demeures de huit cent mille vivants, de ne pas se laisser mourir, avant d’avoir vécu plus glorieusement que les autres. A Villeparisis, aucun stimulant. Tout disposait à la vie lente et morne. La terre donne ses biens sans se presser ; et toutes les bêtes, même quand elles sont belles, sont tristes.

Que faire d’ailleurs? Il 8e trouvait devant ce dilemme : ou écrire encore pour écrire ; ou attendre d’avoir vécu, mais vivre. comment? Il ne pouvait plus vivre sans écrire : il avait dit au docteur Nacquart, médecin de la famille, officieusement chargé de voir dans ses relations s’il ne trouverait pas

« quelque chose pour Honoré » :

— Docteur, je n’accepterai rien! Je le jure sur

votre tête, sur la mienne, sur la science et sur les lettres ! Je ne veux à aucun prix de ce qu’on appelle de ce mot hideux une place. Je ne suis pas et ne serai jamais un cheval de manège !

Ainsi, il se condamnait lui-même à reprendre la plume. Tout le monde, dans le pays, travaillait. Puisqu’il ne voulait pas élever de poules, ni bêcher la terre, il fallait se mettre à un nouveau manuscrit.

Dans sa chambre, dont le papier écossais lui occupait l'esprit sans lui donner d'idées, il commença donc de bâiller sur un projet de roman. Les romans étaient à la mode. On en publiait de tous côtés ; on lisait surtout les traductions de Walter Scott, et c'était le plus clair du travail d'Honoré, à qui le romancier d'Édimbourg donnait de la confiance en soi.

Une fois ou deux, il essaya de le faire lire à son père. Vaine tentative. M. Balzac déclara que le roman était l’opium des peuples d'Occident. Et il ajouta, seul avec son fils : « C’est bon pour les femmes... qui, après tout, en ont peut-être besoin. »

Sur les femmes, il était toujours gaillard et sceptique. Il disait à Honoré : « C’est cela que je ferais, moi, à ta place : un livre sur le mariage... Mais pas un roman... un livre d'expérience !

— C’est que je n’en ai pas, objectait Honoré.

— Vraiment? Et tes grands-pères n’en ont pas eu pour toi? Et l’hérédité, qu'est-ce que tu en fais? Écoute-les, tes grands-pères ! La nuit, si tu te réveilles, il y a là des minutes salutaires, où tu es tout neuf, tout naïf. Prête l’oreille : ils parlent en toi. Et tu verras ce qu'ils te diront tous : que la femme,

mon petit, procède comme la puce, par sauts et par bonds, sans suite ! Elle échappe par la hauteur ou la profondeur de ses premières idées, et comme on ne peut plus rien y comprendre, il n’y a que deux solutions : ou l’écraser, ou se laisser dévorer par elle !

Il tenait ces propos féroces avec des rires d’une vraie gaieté. Et Honoré rêvait au ménage si bizarre de ses parents, à sa mère agitée, à sa grand’mère quinteuse, à la vigueur de ce père qu’il avait surpris lutinant une fille de ferme, enfin au grand problème de la femme, devant lequel les hommes sont faibles, en se croyant forts. Une maîtresse, mot rayonnant et dévorant ! En aurait-il une un jour? En mériterait-il une? Une femme belle et digne d’être adorée par un cœur qu'il sentait abondant. Serrant les poings, il soupirait : « Eh quoi! N’y aura-t-il pas une femme pour moi dans le monde? » Il se souvenait de ravissants visages, qu’il avait aimés aux cours de la Sorbonne, de silhouettes aperçues au théâtre. Paris, toujours Paris! C’est à Paris, parbleu, qu’il aimerait, puisque Paris contient tout ce qui est aimable !

Mais ies jours passaient, et en un an, il ne retourna dans la ville de ses rêves que pour renouer connaissance avec quelques jeunes gens qui avaient leurs entrées dans les journaux. Et il en rapporta le désir d’aimer, sans amour.

Or, au début de juin 1821, Mme Balzac, qui entretenait des relations avec une dame du voisinage, Mme de Berny, annonça qu’elle avait invité cette personne, son mari et ses deux grandes filles. des

« jeunes filles charmantes », à venir goûter le dimanche suivant.

Cette épithète de « charmantes », accolée à « jeunes filles », exaspéra Honoré qui, sans raison, crut que sa mère l’avait mise là pour lui, et il bougonna « que le jour en question il irait se promener, qu'il n’aimait pas les jeunes filles, toutes des serines (merci ! fit Laurence), que d’ailleurs le cas de cellesci s’aggravait de ce qu’elles étaient filles de magistrat : il ne pouvait pas sentir 4es fonctionnaires (merei ! fit M. Balzac).

— Mais il y a la mère, dit Mme Balzac, qui est bien délicieuse.

— Quel âge? demanda Honoré.

— Trois ans de plus que moi.

— Alors, quelle conversation veux-tu que j'aie avec elle? dit Honoré.

— Merci! fit Mme Balzac.

Le 11 juin, à deux heures, Honoré était dans le salon, au milieu des siens, attendant les de Berny, et ne pensant plus à protester, parce que personne, depuis sa mauvaise humeur, ne l’avait prié de se forcer ni de rester. Il affectait simplement de l’indifférence, et il avait décidé de ne dire que quelques mots entre hommes, négligeant des femmes, ou trop jeunes ou trop mûres, habituées à ne respirer que l'air sans saveur de Villeparisis. Mais il vit tout à coup entrer trois robes blanches, pures, jolies, animées ; il vit des yeux clairs, des bouches fraîches, une mère... qui avec un peu de rondeur semblait la sœur de ses filles, et qui était simple, bonne, gentille et toute émue, d'annoncer une nouvelle poi-

gnante que son mari venait d'apprendre : « L’Empereur était mort, il y avait un mois, à Sainte- Hélène ! »

Mort ! Napoléon! Le grand homme | Mon Dieu!

Quand? Comment? Honoré, tout près d’elle, avait déjà posé vingt questions. Et voici qu'il se sentait à la fois le cœur épouvanté et ravi, parce qu’il découvrait une femme qui lui semblait exquise, et que de sa bouche pleine de bonté et de pitié il apprenait la fin cruelle de l’homme à qui son âme, de tout temps, avait voué la plus vibrante admiration.

— Ah! madame! vous l’aimiez aussi, n'est-ce pas?

— Quel est le vrai Français, monsieur, qui ne Paimait pas?

Comme elle a bien dit cela! Comme elle a le regard vrai! Et que sa taille est bien prise dans cette ceinture de soie, assortie à l’azur de ses yeux!

— Madame. dites-nous tous les détails que vous savez. [Il veut être inhumé sur les bords de la Seine? Bertrand et Montholon étaient là? Qu'est-ce qu'il a dit en mourant?

Il oublie le mari, les jeunes filles, les siens. Il l’accapare, la fait parler, la regarde, l’écoute ; il parle lui-même, il est plein de feu, débordant d’âme,

‘il est étonnant ; elle l’écoute à son tour, et elle rêve

soudain devant ce jeune garçon de vingt ans, qui aime avec tant de chaleur les grands hommes... et les femmes sans doute.

Surprise, troublée, plus prudente, se tournant vers Mme Balzac, elle raconte maintenant ses sou-

venirs sur la mort de Louis XVI, son auguste parrain, mais toute remuée qu’elle est, elle ne saurait dire sans émoi que le bourreau l’a exécuté son chapeau sur la tête, puis qu’il a jeté au peuple la belle redingote en molleton blanc, qui fut aussitôt déchiquetée par mille mains !

Pour Honoré, c’est assez de ce récit. Il a deviné la femme. Elle est noble. Son histoire est superbe, puisque les plus grands noms sont mêlés à sa vie. Elle représente le temps de la royauté souffrante, pitoyable. D'ailleurs elle habite, au bout du village, une gentilhommière où se résume le meilleur de l’ancien régime. Elle-même n’a-t-elle pas une grâce à rendre poète le plus prosaïque des cœurs ? On sent qu’elle fut meurtrie. Elle ne doit pas être heureuse. Son mari n’a pas l’air d’avoir de grandes clartés.. Peut-être qu’elle n’a jamais aimé... Si elle attendait l'amour?

Dès qu’il se pose cette question, il devient plus timide, s’écarte, parle aux jeunes filles; mais à distance 1l tend sa volonté, il lui envoie de son âme, 1l contrôle sérieusement pour la première fois de sa vie les forces de magnétisme dans lesquelles il croit d’une façon confuse depuis l’âge où il réfléchit. Ah! Elle l’a regardé! Encore! Encore! Il n’y tient plus. Il va la retrouver. A-t-elle lu le pamphlet de Paul-Louis Courier sur lè château de Chambord? Lui, il s’est diverti, mais ouil.… Eh bien, elle, a horreur de cela! Elle se croit libérale pourtant, mais elle est triste devant la mesquinerie.

— Femme admirable ! se dit Honoré, convaineu

sur-le-champ. Aucune vulgarité ; et tout ce qu’elle possède lui appartient en propre !

Et voici qu’il se sent mené par la fatalité... ou la Providence. C’est cela : Dieu organise nos vies. Il a des desseins sur tous. Et si Honoré croupit depuis un an à Villeparisis, ce n’est pas pour s’y engourdir, s’endormir, y finir, c’est pour y aimer, car voilà la femme de ses rêves, très jeune encore malgré ses. quel âge a-t-elle? 11 s’en moque! Elle est douée de toutes manières, par la nature et par la société ; elle est celle qu’il cherche, à qui il dévouera sa vie, une vie de chevalier, pleine de courage et d’effusions |

Il n'avait absolument aucun prétexte le lendemain pour aller chez elle ; il y alla. Il dit qu'il se promenait. Il se présenta gauchement.

— Oh ! fit-elle, mon mari regrettera. Il est à Paris.

Il s’épanouit. Trois enfants entrèrent ; il se renfrogna. Puis s’asseyant, il dit :

— Ah! madame, comme votre mari. et vos filles doivent vous aimer !

C’est la période des soupirs qui commençait.

Mme de Berny fut d’abord très digne, bonne mais distante, sachant ne pas comprendre les déclarations directes, et honnêtement au lieu de se rajeunir, elle parla tout de suite de ses grands enfants, de sa fille mariée, de son gendre, et prit pour Honoré un ton maternel.

C'était le danger ! Il n’avait jamais eu le moindre épanchement avec sa mère. Il étouffait du besoin de se confier, et de faire à cœur perdu du sentiment. Il lui parla d’une voix émue de la jeunesse pleine de

54 HONORÉ DE BALZAC a ————————————————

désirs, de la vie qui a besoin de chaleur, de la société qui méconnaît ses forces vives. Il parla pour parler, pour être ému. Et il l'était surtout qu’elle l’écoutât. Il avait en venant préparé quelques phrases : « Tout ce que vous dites, madame, a pour moi de l’importance ! Le moindre mot qui vient de vous me paraît solennel, et retentit dans mon cœur ! » Il ne les dit pas : il était trop troublé. Il remarqua sur ses joues, près du cou, un léger duvet qui faisait sa peau douce et soyeuse. Et elle portait une robe en cachemire blanc à dessins perses, qu'il avait envie de toucher, de caresser. Elle y était plaisante, elle y avait une forme heureuse. Il partit bien malheureux de rentrer chez lui.

Vingt-quatre heures après, 1l lui portait des livres. Il vint ensuite les rechercher. Il proposa des leçons au plus jeune fils. Souvent, il venait le matin, ayant marché dans la rosée des prés. Il la surprenait chez elle, coïffée d’un bonnet de mousseline à ruches, qui lui donnait un air coquet. Les domestiques commençaient de parler bas... Et le soir, on le voyait reparaître, toujours rapide, maladroit, venant à l’heure où les malades ont la fièvre et où le cœur des amoureux recommence à battre et à déranger la raison. Il sortait de lire Rousseau. Il était plein d’élans, d’ardeurs, d’apostrophes. Elle finit par lui dire d’une voix tremblante :

— Mon ami, je vous en prie, vous rendez-vous compte?

—- De quoi, mon Dieu?

— Que je ne vais plus pouvoir vous laisser venir ainsi.

LA LUTTE AVEC LA VIE 55 et

— Moi? Qu'est-ce que j'ai fait !

— Enfant !... Je suis une femme... Vous êtes un homme.

Comme ces mots l’enflammèrent! On eût dit qu’elle les avait choisis... Il n’y a décidément que Dieu pour voir clair dans le cœur des humains, dès que l’amour y brouille tout. Peut-être sincèrement pensait-elle se défendre, mais menée déjà par sa tendresse pour ce caractère tout de franchise et d’abondance et d'abandon, elle eut une façon de le mettre en garde, où elle avouait son propre trouble. Montrer le danger, c'était en donner le goût. Et puis quels yeux avait cette femme! Si pâles, et tout à coup dorés par l'émotion. Et cette voix ! Le souffle de son âme y passait. Et pourquoi, surtout pourquoi, quand il partit ce jour-là, lui prit-elle la main pour la mettre sur son cœur! Juste ciel! Il avait éprouvé la tendresse de son sein. Il sortit enflammé, le pied trébuchant ; et les ormeaux de l’allée et les bancs de pierre moussus purent l'entendre qui bégayait des mots passionnés : « Vous! Vous !... Toi! Ma chérie ! »

Dès lors, il voulut occuper toute sa vie. Il demanda des rendez-vous dans les champs, dans les fermes. Et avec insistance et chaleur, il parla d'amitié, d'amitié pure, pure et chaste, et de l’union des âmes. C'était la preuve pour elle qu'il fallait se rendre. À la vérité, ni elle ni lui ne savaient où ils allaient. Quand elle l'avait désespéré par un refus raisonnable, il s’écriait : « C’est bien ! Je n’ai plus qu’à partir pour les Indes ou l'Amérique ! » Mais en restant, il ignorait ce qui allait advenir. Ce fut

ro

même la cause de leur plus grand émoi. Il n’avait des femmes aucune connaissance. Il n’était pas sûr du tout qu’elle serait sa maîtresse. Il en avait fort grande envie. Mais il ne croyait pas que cela dépendît de lui seul : elle avait ses droits ; elle aurait le dernier mot. Et il s’en irait désespéré, si elle le voulait ainsi ! Dans l'honnêteté de son extrême jeunesse, il ne cherchait même pas à la convaincre. Il gémissait seulement devant elle, et souffrait :

— Je vous demande un peu de compassion, d'expansion! Je vous dis tout, moi. Dites-moi quelque chose, vous!

Puis soudain :

— Je sais bien que vous n'êtes pas heureuse.

Tenez, je déteste votre mari!

Elle ne répondait jamais directement. Elle le calmait :

— Voyons. puisque vous me montrez tant d'amitié, travaillez pour moi. Écrivez un beau livre |

Et le lendemain, 1l lui envoyait une lettre dix fois refaite sur brouillon, et des vers enfantins, dont elle s’attendrissait

La rose en détournant sa gracieuse tête, Insulte au papillon!

Parfois, il entrait chez elle ragaillardi, faisant feu des quatre pieds :

— Salut, madame ! C’est le poète français et écrivain publie, Balzac Honoré !

Elle était bien obligée de jeter un froid par des précautions :

— Mes filles me font peur, vous savez! Je crois qu’elles se doutent de quelque chose...

— De quoi donc? Ah! bien, voilà une fameuse nouvelle! ricanait Honoré. Alors, il y a quelque chose entre nous? Mais dites ce qu’il y a, je vous en supplie !

Et il faisait un front mélodramatique.

Pour la forme, elle essayait d’une autre conversation, mais elle savait au fond d’elle-même qu'il était déjà trop tard pour causer, de quoi que ce fût.

Laurence allait se marier : « J’ai vu la mère du jeune homme, disait-elle. Vive comme la poudre. Elle mettra le feu partout ! » Au lieu de rire, Honoré gémissait :

— Le mariage est toujours à rebours de ce que. Ce ne sont jamais ceux qui devraient et qui... Tenez, nous. est-ce que nous ne devrions pas.

Elle lui prenait la main : « Grand fou ! »

Alors il s’irritait, devenait puéril, incohérent, touchant :

— Dieu! Si j'étais une femme, grondait-il, et si je m’appelais Laure...

— Je vous prie de me nommer par mon nom!

— C’est bien ce que je fais! Laure. Laure de Berny.… oh! comme je me conduirais autrement que vous |

— Vraiment?

— Adieu { Je m’en vais ! C’est la dernière fois que je vous vois, parce que je meurs de vous voir. Je ne peux plus vous voir. J’ai trop envie de vous dire des choses folles ! de vous tutoyer.. Oh! toi... toi!

Gr: 5 HONORÉ DE BALZAC

— Honoré!

— Merci! Vous avez bien dit mon vrai nom!

— Écartez-vous | $

— Non! Et je reste ! Et je reviendrai! Vous êtes ma vie! Et je sens que je ferai de grandes choses pour vous, Laure!

— Asseyez-vous, je vous prie |

— Dieu que vous êtes belle! Trente ans, pas plus ! Comment, Seigneur, pouvez-vous refuser encore de cueillir la pomme qui perdit vos premiers parents |

— Êtes-vous fou! Qu'est-ce que vous dites!

Allez-vous-en ! Vous me faites rougir ! Quelle audace! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi! Je ne veux plus que vous veniez, entendez-vous… Pas demain en tout cas, je ne vous recevrai pas demain |

— Demain, je vais à Paris : vous y viendrez.

— Non!

— Je vous attends au Théâtre-Français.

— Jamais!

— Laure!

— Vous me ferez mourir de peur : mon mari va rentrer.

— Tant mieux ! Je le hais ! Je le lui dirai. Donnez-: moi votre main.

— Laissez-moi, pour l'amour du ciel! Mes filles; vont entendre !

— Vos filles, je les aime !.. Mais elles ont besoin! d'un soutien dans la vie. Et vous savez que je le: serai, quand vous vous serez donnée à moi !

— Qu'est-ce qu’il dit ! Qu'est-ce qu’il a?

— À demain, au Théâtre-Français !

— Lâchez-moi.….

— Laure, ma Laure, tu es sublime ! Comme dit Rousseau de sa chère amante-: tu as une bouche à la mesure de la mienne !

+ La tendre Mme de Berny résista plus que Mme de Warens. S1 la postérité, toujours digne et pudique, ‘a le goût des amours retardées, qu’elle lui sache gré de ce long effort! Mais en amour, il faut se donner, quand on ne meurt pas, ou qu’on n’a pas “fui le premier soir. Cette femme avait manqué sa ‘vie. Il se dégageait d’elle la séduction d’un bel automne. Elle se sertait flattée d’un si jeune amou- ‘reux. Que le cie la juge : ce n’est pas l’affaire des hommes. Car elle se donna par un soir de printemps, après deux rendez-vous délirants dans son jardin, après des promesses passionnées, après des baisers fous, dans un cri magnifique :

— Je suis heureuse : je t'adore ! Et je peux mourir maintenant : j'ai donné enfin du bonheur !

« Il n’y a que le dernier amour d’une femme, écrira plus tard Honoré, qui satisfasse le premier amour d’un homme ! » Forte vérité, mais il faut du temps pour que l’homme s’en convainque. Et la première étreinte, tant désirée, n’est que froissement pour lui, quand elle se réalise. La femme, à son gré, met trop de temps à se donner. Ensuite, elle s’abandonne trop vite ; trop brusquement elle laisse voir et sa passion... et son âge ; et il y a une heure de dépit cruel, de noire amertume, de besoin subit de silence, de recueillement, de solitude.

Si M. Balzac, qui depuis quelques mois regardait son fils avec grande bienveillance, se laissant aller

ET

jusqu’à dire aux amis : ( [l travaille... Il est doué... Je crois qu’il se fera un nom ! » si M. Balzac observa

d’un peu près Honoré, il dut tout comprendre, en\

voyant son humeur changer gravement et brutalement. Un soir, il parle, parle, il a les pommettes en feu, il fait rire tous les siens ; il imite Pantagruel cherchant Épistemon, puis Panurge qui le découvre et lui recolle la tête, après l’avoir nettoyée au vin blanc. Et Honoré est plein de génie, singeant Épistemon, qui revient à soi, tousse, éternue, raconte ce qu’il vient de voir aux enfers : Alexandre rapetassant de vieilles chausses pour gagner sa chienne de vie, Xerxès criant la moutarde, Démosthène vigneron, Achille teigneux, Priam vendant des vieux drapeaux. Et chacun de ceux-là, Honoré les imite encore, au point de faire rire Mme Balzac ellemême, qui pourtant se plaint d’une migraine

atroce : « Marie! Marie! (c’est la servante), le bain de pieds à la moutarde est-il pour cette année? » — Honoré, Honoré, vous aviez reçu ce

soir-là, de Laure de Berny, le serment merveilleux qu’elle allait être à vous! Et une semaine après, vous empiliez du linge et des livres dans ur sac de voyage, et preniez, au petit jour, une diligence pour Paris, d’où vous gagniez Bayeux, qu’habitait votre sœur mariée ! Le prétexte était futile : «trop de travail, anémie, l’air normand qui serait salutaire. »

Il eût fallu que M. Balzac, si les questions d’amour l’'intéressaient, rencontrât alors dans la campagne Mme de Berny qui s’en allait toute seule, pâle,

hagarde, dans une méchante robe, pleurant des larmes de sang !

Mais peut-être faut-il tout cela pour qu’ensuite la passion se ranime plus follement.

: Honoré revint de Bayeux transformé, le regard clair, le cœur chaud, tout à l’amour. Sans prudence, il courut chez elle. Sans rancune, elle s’écria : « Quoi? Que t’ai-je fait? Qu’y a-t-il eu? »

Il embrassa son front, ses lèvres, sa chère poitrine, ses mains, ses genoux, et dit avec ferveur : « Nous sommes des amants pour la vie! » Elle n’avait plus besoin d’explications.

Loin d’elle, il avait réfléchi qu’il possédait une maîtresse unique. « Elle m’adore. La femme n’est fautive que par passion | » En la revoyant, il en fut persuadé. Et plein d’une infime gratitude, il voulut acquérir de la gloire, pour la remercier et l’enivrer d’honneurs. Il fallait écrire un beau livre : il l’écrirait. Il se sentait si riche, à présent, de sensations et de sentiments !

S1 elle était passionnée, il était sans calcul : il lui dit ces choses bonnement, naïf jusqu’en sa fatuité :

— Ma chérie, si tu avais continué de résister au bonheur, tu aurais pu en mourir vraiment ! Quant à moi, je n'avais pas encore vécu! J’ai toujours refoulé ce qu’il y a de généreux dans mon cœur. Tu m'as sauvé. Maintenant, toute ma volonté est au service de ma passion; je suis grandi; je vais faire une belle œuvre. Tu as lu mon Cromwell? L’aimestu?

— Non... Ou enfin, je ne crois pas. C’est toi que j'aime ! Et tu n’es pas dans ton Cromwell!

— Voilà ! Tu as trouvé d’un mot ce qu'Andrieux.

ce crétin, n’a pas su me dire! Tu es un ange ! Mais moi pour toi, je serai un archange | La tragédie n’est pas mon fait : je ferai des romans. Je serai le Walter Scott français. Écoute d’ailleurs les progrès de ma vie littéraire... J’avais vendu huit cents francs l'Héritière de Birague; j'ai vendu Jean-Louis treize cents. Sais-tu combien je viens de vendre Clotilde de Lusignen?

— Dis vite!

— Deux mille !

— Je t'adore!

— Bientôt, je reviendrai de Paris l’œil brillant, la tête haute, et le gousset plein ! Bientôt ce petit brisquet d'Honoré sera l’auteur le plus fécond et le plus célèbre !

Après quoi, il se féhcitait de n’avoir jamais accepté de « place »! L’horrible petit emploi, qui en six mois tue son homme, corps et âme! Que de morts de cette sorte compte la société, qui ne se lamente, l’imbécile, que sur les champs de bataille militaires |

Mme de Berny l’approuvait et l’admirait. Et il le lui rendait, — d’abord parce que c'était elle maintenant qui le rassurait sur ses filles, son mari, ses domestiques : les rôles étaient renversés :

— Non, non, disait-elle, personne ne se doute... C’est ton imagination qui travaille !.. Et puis... si quelqu'un se doutait, il faudrait le désarmer, entends-tu, par notre tranquillité. Viens quand tu voudras ; ne pense qu’à moi en venant : tu auras de l’assurance,

Et elle était sublime de naturel pour écarter les

importuns, prévenir les soupçons, répondre par une affection plus vive à la retenue pincée de Mme Balzac, qui laissait voir qu’elle avait tout compris. Pardon, elle-même avait-elle eu une vie si rigoureuse? Henry ne ressemblait pourtant guère à son père... Sans compter qu’à cette époque le mariage, uniquement basé sur des intérêts, était une institution trop cruelle pour qu’on eût le droit d’être sévère. « Jugez-moi, avait l’air de dire Mme de Berny, mais alors jugez-vous! » Et Mme Balzac remplaça les griefs par une simple mauvaise humeur, qui lui était naturelle. Elle venait de lire Clotilde de Lusignan. Elle écrivit à sa fille que c’était bien mauvais, et qu'Honoré lisant ce roman tout haut, les avait trompés, par sa façon de colorer, de faire vivre, de jouer les personnages. Parbleu! C’est bien ce qu'avait éprouvé jusqu’à en être transpercée Mme de Berny! Il avait un don de vie comme personne. Il en donnait, de la vie! Et elle en avait tant besoin ! La sienne était languissante : il l’avait ranimée. Comment lui refuser de l’amour?.…. Et maintenant elle lui faisait aimer jusqu'aux défauts de son corps.

De cela aussi il l’admirait secrètement, après lui en avoir voulu, après l’avoir fuie, car à présent il croyait voir son âme jeune et vivace sous une chair un petit peu marquée. Ame pure, sans une ride, toute bonne, admirable! Elle ignorait elle-même que sa taille était un peu épaisse et que la fatigue du temps se marquait sur certains traits. Sainte fatigue, plus touchante que l’éclatante jeunesse ! Il était à ses genoux, dévoué et ému.

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Aussi, pouvait-elle tout lui dire, et comme elle était vraie, sans artifice, sans intérêt, n’écoutant que sa sensibilité qui était raisonnable, et sa bonne raison qui était susceptible, elle le guida, et lui fit accepter, parce que sa bouche était belle, des vérités, qui, dites sèchement par d’autres, l'avaient rebuté. Avec ce naturel qui est le plus beau don des êtres exquis, elle savait mêler l’éloge ardent à la critique tendre :

— Tu es un œuf d’aigle couvé par des oies l... Oh! je connais ta famille! J’excepte ton père. Mais ta mère ne t’a pas compris. D’ailleurs, elle ne voit jamais le détail important. Elle est empêtrée dans des ragots minuscules. Un peu de plus elle te tuait. Et tes sœurs.

— Ne dis pas de mal de Laure! faisait Honoré.

— Fille de sa mère ! Tu verras dans vingt ans !.. Enfin ta famille t’a diminué. Et on ignore le bon ton chez vous, il faut bien que Je te le dise, les vraies bonnes manières, ce qui fait la poésie d’une vie d’intérieur. Ne me crois pas vieux jeu ; on a perdu l’habitude des formes polies. Si tu me permettais même de te reprendre, mon chéri, toi que j'aime et veux parfait, je te montrerais par de petites choses.

— Ah! Je t’en prie! je t’en supplie! faisait Honoré. C’est toi ma mère, toi ma maman!

Aucune de ses critiques ne l’eût blessé : elle n'avait ni amour-propre, ni pédantisme, et il sentait bien son seul but : le mieux former à toutes les nuances du cœur, dont 1l était avide d’embellir sa vie. Il était donc heureux. Il reprenait ses idées, les imageant :

— Sacrée famille, c’est vrai, que la mienne ! Ma mère ne descend plus de la diligence que pour y remonter. Elle se fera postillon! Elle va à Paris pour acheter une pelote de fil! Bonne-maman qui m'aime, je le sais, et que j'aime, j’en suis sûr, et que mon grand-père adorait (ah! chérie, il s’est évanoui, quand ma grand’'mère a dit qu’elle consentait à l’épouser!) eh bien, bonne-maman boude, grogne, grogne, boude, que c’est, ma parole, une vocation! Et papa, immobile, immuable, sourd, aveugle et muet, pyramide au milieu des éboulements du globe, est enfermé dans sa chambre, et dévore l’histoire de la Chine en treize volumes |

Mme de Berny éclatait de rire : « Tu as du génie !.…. Tu en as même trop... Oui, tu en as trop pour le monde. Chez n'importe qui tu parles comme

devant moi... Tu t’abandonnes à ta verve. Tu

t’amuses. Prends garde !

— Comment, disait Honoré, on ne peut pas être vrai dans le monde?

— Si, on peut ! Même on doit. Mais écoute (elle lui mettait ses bras autour du cou). L’homme éduqué est aussi vrai que celui qui ne l’est pas... avec des nuances en plus. Regarde une femme du monde au bal : elle a l'habitude ; elle n’y apporte pas cet air de joie naïve qu'y montre une boutiquière qui se distrait rarement... Ce sont des riens. tu me comprends. Ils n’empêchent pas le bonheur : ils lui donnent de la tenue et du charme.

Et ainsi elle le polissait, l’adoucissait, semait en lui des idées délicates, qui plus tard devaient éclore en fleurs merveilleuses. Il sentait un enrichisse-

66 HONORÉ DE BALZAC EEE EEE

ment dont il la remerciait avec lyrisme, et quand, ayant soif d’idéal, cette femme qui pendant quarante ans n’en avait pas connu, s’écriait, devenant mystique :

— Mon grand chéri, je suis sûre que notre lien a été tressé dans le ciel !

Il le croyait aussi, et répétait pieusement devant ce divin visage : « Dilecta ! Tu es ma dilecta |! »

Mais le temps, ce grand tueur, use les sentiments, surtout les plus candides, et après un an d'amour, l’admiration d’Honoré évolua. Il faut dire que de jeunes amitiés masculines venaient d’apporter à son esprit une gamme d’idées nouvelles. Pendant une année, les Balzac étaient revenus à Paris. Il avait alors renoué des relations avec quelques jeunes gens à qui il croyait de l’avenir, car il négligeait les médiocres. Il s’était attaché notamment avec enthousiasme à un certain Thomassy, qui était un spiritualiste délicat et timide. Secrétaire du préfet du Cher, qui venait souvent à Paris. C’était une âme bouleversée par le problème de l’au-delà, par le désir d’une humaine perfection, et il ne cessait de détourner Balzac d'écrire des romans inutiles, lui montrant de sa voix fiévreuse la gravité de la vie, et comme un cœur n'est fécondé que par les idées morales et religieuses.

— Croyez, cher ami, croyez! Revenez à vos croyances |! Et aimez-les! Et fortifiez-les! Car seules, elles vous garantiront un avenir élevé !

Honoré sentit alors qu’irrésistiblement il revenait aux ferventes pensées de sa quinzième année, du temps qu'il fréquentait, forcé contraint, le pen-

sionnat de M. Lepître. Il s’en ouvrit à Mme de Berny, qui le railla, car elle était libérale. Filleule de Louis XVI et de Marie-Antoinette, fidèle à leurs grands souvenirs, elle n’en était pas moins vibrante de mépris pour ces partis de réaction, qui par leur jésuitisme, leurs petitesses, savaient se rendre odieux. Un certain clergé voulait dominer l’Université. On fermait en Sorbonne les cours de Guizot et de Cousin. Lamennais réclamait la domination de l’Église comme au moyen âge.

— Quelles horreurs, disait-elle ! Que de dégoût j'ai pour ces gens. Je vais voir T'artufe ce soir. J’applaudirai à en user mes gants!

— Je t’entends bien, reprenait Honoré, mais les libertés nous perdront. Une société a besoin d’un cadre. Il faut de l’ordre, des chefs, une discipline, une hiérarchie. Il ne s’agit pas de goûts personnels. Il faut même les sacrifier, voir plus large et plus haut.

Et secrètement, sans la signer, il publiait une brochure Sur le droit d’aînesse. Ainsi sa chère mattresse ne régnait plus toute-puissante sur son esprit. Un seul désaccord, et le bonheur est atteint. C’est l’orage du cœur qui, comme dans le ciel pur, s’annonce par une nuée.

Quand la famille Balzac retourna à Villeparisis, Honoré loua une chambre à deux pas du Luxembourg, au coin de la rue de Tournon et du Petit- Lion Saint-Sulpice. Et le plus qu’elle put, la tendre Mme de Berny vint de son village en calèche pour l'y voir, et lui « donner de l’amour », comme elle disait avec ses yeux caressants.

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Certes, il était encore follement heureux de la recevoir et de l’écouter lui dire sur son talent . et son avenir tant de choses engageantes et douces, mais il souffrait d’avoir une humble chambre, de ne pouvoir l'emmener en voiture, au théâtre, de ne pas dépenser pour elle deux cents francs dans une nuit. Oui, en dépit de toutes les méditations où le voulait entraîner Thomassy, il aurait voulu, pour affirmer sa puissance, donner à celle qu’il chérissait ces marques puériles de tendresse. Hélas! les livres qu'il publiait ne réussissaient guère ! Que ce fût Annette ou le Criminel, ou le Vicaire des Ardennes, aucun n’apportait le succès, le succès et l’argent, sans lesquels, s’affirmait-il, 1l n’y a pas de bonheur, d’amour durable. Ainsi la voir si belle, si charmante, dans des toilettes qui dénotaient un goût exquis, et avoir un gilet trop court et un pantalon de nankin, il avait beau se dire : « Niaiseries ! » il s’apercevait dans un miroir et demeurait malheureux. Malheur qu'elle devinait, dont elle souriait, qu’elle tentait de consoler, lui apportant un jour du Palais-Royal un délicieux pantalon bianc à sous-pieds.

Il en rougit. Confusion ou plaisir? Après s’être fait prier, il le mit ; il sortit avec elle ; mais au bout de vingt pas, ils rencontrèrent deux élégants, et il dit avec rage :

— Comment font-ils pour avoir des chemises de cette blancheur-là !

— Mon pauvre chéri, répondit-elle, mon Honoré sauvage et merveilleux, pourquoi, pendant que tu

y es, ne te fais-tu pas friser comme ces jeunes gens? Que tu serais drôle !

Et elle le ramenait vers sa destinée : gagner la gloire par de beaux livres.

— Tu es unique ! Tu sais tant de choses qu’on se demande où tu les as prises ! Travaille ! Travaille ! Et ne crains rien : tu seras le plus grand de ta génération !

Il ne faisait pas de difficulté pour le croire, mais rien ne lui réussissait ; 1l n’arrivait pas à se faire connaître ; 1l restait pauvre. Et pourtant. c'était vrai que tous ceux de son âge lui semblaient audessous de lui!

Dans ces causeries pleines d’abandon et d’enfantillages, qui rue de Tournon suivaient les baisers passionnés, il imitait à sa chère Laure les camarades du café Voltaire, où 1l se rendait souvent, en sortant du Luxembourg, après avoir remué sous les arbres de ce jardin, comme tant et tant de jeunes gens, des projets ambitieux, démesurés, insensés. Grande poésie aux accords enivrants ! Dès le seuil du café, il retombait en pleine prose.

— Oui, disait-il, jy suis encore allé, afin de voir Thomassy.… qui doit être reparti pour Bourges. Mais j'ai vu tous les autres, à leurs mêmes places, avec leurs mêmes consommations : punchs, cafés, limonades. J’ai essayé, en entrant, de leur faire sentir ce que je valais. J’ai dit : « Debout, messieurs | Son Excellence Monsieur Balzac ! » Ils n’ont pas compris. Ils discutaient le « grand talent » de Delille. Je leur ai dit : « Messieurs, c'était un habile, rien de plus ! » Ils m'ont répondu : « Vous ne l’êtes guère

de nous soutenir cela ! » Nains, pygmées, cerveaux minuscules, qui font à perte de vue des phrases sur ce qu'est l’art ! Est-ce que les sœurs de charité passent leur vie à se demander ce qu'est le bien? Elles le font ! Les artistes ont à créer, et c’est aux bourgeois, ou aux factionnaires en montant la

garde, à ruminer si l’on crée « comme il faut ». Les

impuissants ! Ils ne s’intéressent même pas à leur siècle ! La science ne leur fait pas plus battre le cœur que la mort de César ! Cuvier ! Geoffroy Saint- Hilaire ! « Ah! disent-ils l’air absent, vous croyez qu’il faut suivre ces gens-là? » Aucun d’eux ne voit la grande œuvre à faire. Moi, — c’est vrai (et il se campait fièrement), c’est vrai que si Dieu me prête vie, et si toi, femme admirable, tu continues de m'assister de ton amour, c’est vrai que cette œuvre, je la ferai, et ce sera d'expliquer l’homme par la peinture de ses mœurs et de son âme, comme le savant l’explique, en posant les lois naturelles et en classant les espèces animales !

Il était beau parlant ainsi d’une voix un peu caverneuse, sa figure encore maigre mais colorée par un sang vif sous ses cheveux noirs rejetés en arrière, comme si le vent du génie y avait soufflé déjà. Et elle, exaltée, disait :

— C’est grand, très grand ce que tu dis là! Et malgré ton pantalon de drap poilu, malgré ta chemise de calicot, malgré tes gros souliers, je t’adore, mon, Honoré !.. Je devine ce que tu veux faire. Et la femme, n’est-ce pas, occupera dans ton œuvre une place immense. Et tu seras plus grand que Walter Scott, dont toutes les héroïnes pareilles

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incarnent le devoir, sans passion! Les pauvres! Quelle hypocrisie ! Nous l’exécrons en France. (Tu sais qu'hier soir j’ai applaudi Tartufe.) Et tu pourrais même faire une fresque avec toute notre histoire. Ce serait magnifique. Une étude de mœurs, comme tu dis, et des femmes, règne par règne |!

Alors c'était lui, cette fois, qui reprenait :

— C’est grand ! très grand, ce que tu dis là |

Sur quoi elle l’embrassait avec mille folies.

— Tu la connais, la femme, grâce à ta Laure chérie. Tu seras peut-être grand par moi, qui sait? — Surtout je serai grand pour toi, veux-tu?

Duo d’amour, qui semblait pur encore, mais il était court. Trop de mécontentements gâtaient la vie d’'Honoré. Pas de gloire et pas d’argent! Il disait avec une emphase tragique : « La jeunesse en France n’a plus d’issue. La jeunesse éclatera ! » Puis quand il avait bien cherché Thomassy au Luxembourg, qu’il l'avait attendu au café, suivi à la Bibliothèque, imaginant, concevant, pensant partout, n’agissant nulle part, quand une fois de plus il avait été manger à ce qu’il appelait son « établissement nourricier » de la rue de Tournon, chez la mère Girard, où le gibier était empaillé dans la devanture, et où à tous les repas on servait les éternelles pommes de terre entremêlées de verdures hachées, il se sentait du désespoir, lui qui avait débuté dans la vie par un Traité de la volonté; il regardait de loin le Palais des pairs de France, se disait : « N’aurais-je pas eu plutôt la vocation politique? » puis errait dans les petits journaux, à qui il fournissait de courts articles déjà zébrés

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d’éclairs, mais dans les rédactions il respirait un mauvais air d’égoïsmes et de convoitises, et il rencontrait soit un Roqueplan, soit un Rolle, qui l’éblouissaient et le faisaient souffrir d’envie par leurs habits couleur flamme d’enfer à manches à gigot.

Enfin, c’est en cette saison de désarroi qu'il connut à Versailles une femme dangereuse entre

toutes pour la paix du cœur d’un jeune homme :°

Mme d’Abrantès, l’ex-maréchale Junot. Elle avait

tout pour le troubler : son passé magique, plus

encore que son charme présent. Quelle féline tentatrice, lorsqu'elle contait avec des yeux brillants : « L'Empereur m’a baisée au front ! » Le diable au corps et dans l'esprit. Tantôt mélancolique et souffrante, tantôt fougueuse et impérative, follement désordonrée, créant de la passion avec l’air d'y céder. Honoré savait bien que Napoléon l'avait désirée. L’avait-il eue? Ah! elle n’eut pas grand effort à faire pour l’envelopper, l’enjôler! Il lui plaisait. Il était vif, chaleureux, ambitieux. Elle lui dit : « Je suis enivrée, quand je vous regarde ! » Elle lui parla de sa «tête céleste ». Et il l’entendit un soir, avec naturel, lui dire ces mots qui devaient plusieurs années bourdonner dans ses oreilles, chaque fois qu’en amour il se heurta à la vertu et à la noblesse :

— Je suis votre amie pour toujours, et votre maîtresse... quand vous voudrez !

Lorsque Laure de Berny sut qu'il la voyait, inquiète elle demanda : « Est-ce qu’elle paraît ses quarante ans? » Puis elle surprit une enveloppe, et

dit avec angoisse : « Qu’est-ce qu’elle peut t’écrire? » Honoré refusa de montrer la correspondance. Sursaut. Douleur. Mais l'imagination lui fournit une belle réponse : « C’est elle, dit-il, qui ne m’en a pas laissé le droit! » Le temps de se reprendre, et Mme de Berny fut une fois de plus la grâce de l’esprit et la dignité du cœur : « C’est bien, fit-elle, je respecterai ta délicatesse de jeune homme, mais elle est vite épuisée. puisqu'il ne t’en reste plus pour moi. »

Comment à de telles paroles ne répondit-il point par des remords passionnés? C’est que cette brève aventure, avec une seconde femme qui n’était pas jeune non plus, n’avait fait qu’augmenter son - trouble. Certes il avait la conscience trop claire pour s’attarder à cette histoire, mais lorsque dans la chambre de la rue de Tournon, il eut retrouvé Mme de Berny oublieuse, généreuse, ardente, sublime, il ne pleura pas seulement parce qu’il l'avait trahie. L’insuccès, la pauvreté, l'intrigue malsaine de Mme d’Abrantès l’oppressèrent. Il était disposé à faire un sort à toutes les idées noires. Que de désirs insatisfaits! Que de rêves écroulés! A son âge, il était au milieu de ruines ! Surtout il ne pouvait plus s'empêcher de songer sans un chagrin violent à ce qui manquait à son amour, où pourtant sa maîtresse apportait, et d’un cœur prodigue, les grâces enivrantes de son âme poétique. Mais il croisait au café, dans les théâtres, dans ses journaux, au bras de jeunes camarades, des femmes que leurs vingt ans frais éclos, pareils au ciel d'avril, dispensaient de tous les autres dons. Et

il s’avouait, avec un déchirement de l'esprit, que l’âme la plus claire et la plus abondante ne suffit . pas à nos désirs nombreux et misérables. Celle qu’il aimait avait perdu la rayonnante, l’irremplaçable jeunesse du corps. Regret sanglant et pour toujours | Passion qui ne donnerait plus que des plaisirs douloureux ! Venait-elle à s’écrier : « Tu es la source de ma vie ! Elle dépend de toi ! » il appelait de toutes ses forces et vainement l'illusion qui lui permettrait d’avoir un cri pareil. Et quand partant de chez lui, réclamant dix fois un adieu plus câlin, elle soupirait : « Je t’encombre ! Je le sens ! Je le sais! Mais je t’aime trop ! Trouves-en une autre ; alors je me retirerai, je deviendrai ta mère, avec le dévouement d’une mère, la résignation d’une mère, l’amour d’une mère ! » de telles paroles le traversaient. Il l'avait pourtant appelée « maman » dans les premiers balbutiements de sa passion. Créature adorable, adorée. dont il aurait pu être l'enfant! Quelle misère !

L'amour est une nécessité douloureuse, où sont mêlés les appels de l’âme et les besoins du corps; tout le reste est sophisme ; et malgré cette rencontre providentielle d’une femme qui avait fleuri ses plus arides pensées, il n’en restait pas moins qu’il avait désiré le grand amour, l’amour prodigieux et complet, où l’on croit toucher Dieu, et il ne l’avait pas eu.

Un matin, il prit une grande décision : il résolut, pour oublier, de devenir riche. Il se sentait l’esprit lucide, et 1l se dit : « La fortune, quand on a tant soit peu de génie, peut se gagner en un tour de main. Il suffit de vouloir. Jusqu'ici je l’ai désirée, pas voulue. À présent je la veux, donc je l’aurai, et vite, car après, d’autres soucis m'’attendent. Je vais faire des affaires largement. Je ne partirai pas sur de petites conceptions. Je suis actif et pressé. Les affaires ont autant besoin de poésie que les lettres et les arts. Il s’agit de créer : je créera. Irrésistiblement ma hardiesse attirera la curiosité du public. Avant deux ans, je serai riche |! »

— Mais de quelle nature seront ces affaires? lui demanda Mme de Berny, à l’énoncé de ce projet péremptoire comme un roulement de tambour.

— Je n’en sais rien encore. Il y a à créer partout !

— Et tes livres?

— Ils se feront en moi, dès que je n’y penserai plus. Je gagnerai du temps, en ayant l’air d’en perdre. Il faut d’abord vivre, avant d’écrire la vie. Molière n’a commencé ses chefs-d’œuvre qu’à qua-

ro

rante ans. Il s’est occupé bou d’être un homme. À devenir riche en peu de mois comme je le veux, tu te figures quelle masse d’observations je vais récolter. J’engrangerai sans cesse. J’aurai des greniers pleins. Et comme je ne crois pas mourir jeune, — mon père est vieux, mon grand-père est mort très âgé, et tous deux m'ont légué des os assez solides, — j'aurai devant moi de belles années pour triompher dans les lettres aussi bien que dans le commerce |

Il avait une manière irrésistible de tout embellir. Elle aimait la beauté : elle le crut sur parole. Le merveilleux est qu’en peu de temps il mit la main sur une affaire, et qu’en moins de temps encore il eut l’assentiment de sa famille, enchantée qu’il abandonnât la carrière infructueuse d'écrivain. Seule, Laurence conçut des doutes : « Je ne te vois pas vendant, achetant. »

— Et pourquoi? demanda-t-il furieux.

— Tu es trop bon... trop droit.

Il haussa les épaules. Il n’avait pas l'instinct précieux des femmes bien nées, qui savent qu’il faut se défendre toujours. Et il se lança dans une affaire d'impression, qui lui parut saine et généreuse.

Éditer Molière et La Fontaine, chacun en un volume illustré, et les mettre ainsi à la portée dé tous, n’était-ce pas une dette envers ces grands hommes? Un ami. M. d’Assonvillez, prêta de l’argent. Mme de Berny l’imita. Six mois de travail, de courses dans Paris, de voyages à Alençon où habitait le graveur. Les livres sortent enfin. Pour un louis, chacun peut posséder l’œuvre entière d’un

grand écrivain français ! Mais personne n’est sensible à ce cadeau. On vend dix exemplaires, et voilà la somme effrayante de quinze mille francs de perdus !

Au lieu de s’aigrir et de regretter ses billets de banque, Mme de Berny croit trouver un remède. Une imprimerie est à vendre rue des Marais- Saint-Germain.

— Achète-la ! dit-elle. Tu ne dépendras plus des autres. Ce sont les autres qui te tuent. Ils t’entraînent, et tout va mal. Il faut que tu sois ton maître. Alors tu auras l’œil à tout, tu réussiras, et cette perte cruelle, que tu viens de faire.

— Oh ! crois-tu qu’elle m'inquiète l'reprit-il, avant même qu’elle achevât. Si tu sentais l’énergie de mon cœur |! Mets ta main là... J’ai confiance... Ton conseil est admirable. Une fois de plus, tu m’auras sauvé !

Et puis, l’imprimerie à vendre est à deux pas de la Seine, derrière l’Institut, dans une rue qui est une ruelle sombre, glacée, où l’on est opprimé par de hauts murs sans fenêtres, mais d’où montent comme d’un tombeau des souvenirs exaltants.

Racine y est mort ; Adrienne Lecouvreur y a vécu. Travailler là, aux yeux de Balzac, c’est marcher dans les pas de l’histoire. Quant au métier, il le transporte. Imprimer soi-même, pour un homme qui rêve sur les livres depuis vingt ans! Destin grandiose ! Il va faire fortune au service de la pensée.

Mais avant de mettre en caisse, 1l faut encore débourser, pour acquérir le fonds. M. Balzac servait toujours à Honoré sa rente de quinze cents

ro

francs : il consentit à donner le capital. La somme ne suffisait pas. Mme de Berny versa le reste. Il en fut ému jusquaux larmes.

— Comme elle m'aime! se dit-il. Ce n’est plus une femme ; c’est un ange. J’ai parfois des pensées affreuses à son égard. Comment, mon Dieu, comment les tuer?

Elle l’aida encore à avoir son brevet d’imprimeur. C'est par M. de Berny, conseiller à la Cour royale, «magistrat, fonctionnaire, homme haïssable », avait dit Honoré, qu’on l’obtint au bout de trois mois, durant lesquels il pesta et se dévora sur place.

Enfin, il entra dans les affaires, comme on monte à l'assaut. Le 4 juin 1827, il prit possession de son imprimerie avec le regard de feu du conquérant. Et ce n’était pourtant pas la fin d’une lutte. C'était le commencement de la grande bataille de l’argent.

Il n’était pas seul dans cette course à la fortune. Il s'était associé. Mais dans le contrat il fit inscrire : M. Balzac se réserve la comptabilité. Après quoi, la tête en feu, il s'enfonça dans cette meule bien faite, où chaque botte de paille a sa place marquée, et il l’incendia, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

C’est dans deux pauvres pièces irrémédiablement étroites et laides que sa vie désormais s’écoula : un bureau iout en cartons verts, et une chambre à alcôve, qu’il avait tendue de percale bleue.

Dans le bureau, il travailla, étudia, se congestionna. Et il se trompa à la fois par orgueil, par naïveté, par imagination. Il eut de l’impatience dès les premières commandes. Ne débuta-t-il pas

en imprimant un prospectus sur les Pilules anti-

glaireuses de longue vie, ou Grains de vie de Cure,

pharmacien, 77, rue Saint-Antoine?

— Allons, allons, nous perdons du temps! maugréa-t-1l.…

Son associé le regardait sans comprendre.

Il eut ensuite à réimprimer le Cing-Mars de Vigny. Cet ouvrage lui déplaisait. Il fut sans grâce avec l’auteur, qui partit en disant :

— Dieu que cet homme est malpropre!… Et bavard !.. Et il écume en parlant... j’ai horreur de cela !

Tandis que Balzac, penché sur les compositeurs, les houspillait :

— Finissons-en avec ce mauvais livre! Qu’on passe à autre chose! C’est un roman absurde, où le traître est soutenu contre l’autorité. Sans autorité il n’y a pas d'État!

Sur l’État il avait des théories ; sur l'imprimerie point : il créait. Il ne connaissait positivement rien des conditions dans lesquelles il devait travailler. Les clients s’en aperçurent vite. Ils discernèrent en même temps comme il était sensible et bon. Et de se renseigner les uns les autres. Si bien qu’ils arrivaient tous en chats fourrés, pour l’exploiter avec ensemble. Ce fut facile. Il avait l’âme foncièrement noble, inapte à tout commerce. Incapable de réduire son cœur pour le simple plaisir de compter juste, au lieu de parler sec et de voir petit, 1l faisait tout de suite appel aux larges sentiments. Découvrait-il un voleur? Il le raisonnait avant de le faire payer ; ou il pensait même : « Je l’ai humilié : c’est

suffisant | » Il ne luttait pas avec ses poings, il

jugeait avec son âme, il avait pitié, il élevait le

débat. Quelles gorges chaudes par derrière faisait alors la bande des gens sans probité, qui pullulent parmi les « clients honnêtes » ! Il était trop intelligent, malheur certain dans les affaires : il comprenait les vices comme les vertus ; il les examinait tel le médecin la maladie ; il ne concevait point de colère ; il était un savant à la tête échauffée et perdue dans un laboratoire d'imprimerie ; il n’était pas imprimeur ; et sa situation fut ainsi sans espoir, puisqu'il goûtait des voluptés plus grandes à se rendre compte, à savoir, à entamer la discussion morale, qu’à faire un gain, qu'à s’enrichir, lui qui s’était cru né pour une fortune rapide.

Mme de Berny, qui pendant près d’un an vint le voir chaque jour dans la chambre bleue, saisit très vite qu'il ne serait jamais qu’en rêve un puissant homme d’affaires, mais comme elle-même ne comprenait rien à la vie de petits calculs et de sourdes préméditations, quel conseil pouvait-elle lui donner? Elle trouva donc plus simple et meilleur de s’en tenir à son rôle d’amoureuse. Comme un feu qui se réduit, mais qui donne plus d’éclat, elle ne parla plus que tendresse, caresses, amour, passion. Elle était la clarté du cœur, après les ténèbres où Balzac s’enfonçait en esprit, en proie tout le jour aux chiffres : recettes, dépenses, barêmes, factures. Elle lui disait :

— Je sais, tu n’en peux plus ! Tu as mille soucis, mille rancœurs, mille indignations. Eh bien, ne parlons pas de tout cela, veux-tu, mon amant chéri !

LA LUTTE AVEC LA VIE ha

Calme-toi. Repose-toi. Mets là ta tête. Tu aimais bien être sur mon épaule. Je viens pour que tu oublies… Laisse-moi seulement regarder tes yeux. Je ne m'en lasse pas. Adoré, ton étrange mère t’a donc conçu sur les flancs du Vésuve, pour te faire des prunelles de cette chaleur-là? Ils veulent, ils caressent, ils aiment, tes yeux | Ils sont de l’âme, ton âme. Ils sont beaux comme l'été. Ils sont plus profonds que le ciel. On y voit Dieu!

— Ange, ma chère ange, reprenait-il, je suis bien, je suis heureux, tu me rends la vie! J’oublie les ouvriers, le travail gâché, la clientèle. Ah! tu ne peux pas savoir ce qu’on m'a fait aujourd’hui. Écoute !

Au moment d’oublier, les plus fâcheux souvenirs se pressaient, l’assaillaient. Elle lui mettait alors ses belles mains sur la bouche, toutes les horreurs humaines de la journée s’évanouissaient, et il n’était plus question que du divin amour. Qu’elle fut belle pendant l’hiver 27-28 ! Comme elle lui plut dans sa robe noire, serrée à la taille par un ruban moiré, surtout dans ce fichu de batiste à large ourlet, qu’elle mettait en guise de châle, et dont elle passait négligemment les deux bouts dans sa ceinture |! Et voici qu’il la chérissait de nouveau pour son âge, pour cette plénitude dans la tendresse que la charité seule est en mesure de donner, et celle-ci ne s’acquiert que par la lente expérience du cœur. « Je t’adore, répétait-elle sans se lasser, je t'adore, et malgré tes colères, tes caprices. tes manques d'usage, à cause. de ta « belle âme » ! Elle arrivait folle d'amour, venant à pied de la rue d’Enfer-

Saint-Michel, où elle habitait maintenant à Paris, derrière ce charmant et noble Luxembourg. Elle descendait la rue de Tournon, envoyait en esprit mille baisers vers la chambre où tant de mois ils s'étaient aimés, et par la rue de Seine, où elle lui achetait des petits pains et des fruits, car il ne prenait même plus le temps de déjeuner, elle arrivait essoufflée, un peu moite, amoureuse et dévouée.

— Ah! ami, disait-elle, en se laissant prendre des baisers, n’est-ce pas que nous sommes vraiment la même substance? J’en suis fière, s1 fière ! J’aurai partagé toutes tes mauvaises années. Il en viendra de glorieuses. et sans doute tu partiras avec une autre. Mais jamais tu ne pourras m’oublier, parce que moi, je t’aurai donné du bonheur dans tes souffrances, tandis que les autres dans ton bonheur... te feront peut-être souffrir ! Chéri, chéri, si tous les ménages nous ressemblaient, il n’y aurait plus de célibataires !

Puis, c'était chaque soir les tendres puérilités des adieux. Les ouvriers partis, il la reconduisait jusqu’à la rue, traversant l’atelier :

— Viens, ma mie, allons voir le marbre... Baisse ta chère tête. Attention à la poulie... Ne mets pas d’encre sur ta robe.

Il lui montrait une vignette nouvelle, représentant des amours qui soutenaient une lettre. Puis il fallait se quitter.

— Donnez votre bec, monsieur Minet.. Au revoir, Didi. faisait-elle. Reviendrai-je? J’en ai peur... Sans toi je ne respire pas | Donne-moi encore, gentil, cette main si douce que j'aime à tenir... Je

vous laisse, pour vingt-quatre heures, monsieur. Autant dire un siècle! (Elle lui prenait la tête à deux mains.) Vous êtes grand, mon ange! mais je vous en supplie, ne le dites pas tant aux autres : montrez-le seulement !

Il le montrait trop bien, et c’est pourquoi l’imprimerie allait à la dérive. Un commerçant doit avoir un masque et ne le lever jamais. Or, cette femme ne l’aidait qu’à l’ôter, ayant comme lui jusqu’à l'ivresse le goût du vrai. Elle n’était pas plus que Balzac armée pour la défense. Elle ne l’entretenait que d’idées nobles : qu’est-ce que le commerce peut en faire? Elle le ruiu. it en l’aimant, et lui l’adorait en dépit des ruines, parce qu’au milieu des soucis dont elle ne le pouvait préserver, parmi tant d’échecs, après lesquels elle ne savait que dire : « J’aurais fait comme toi ! » il sentait du moins qu’il devrait à ce bon génie féminin d’être un homme, digne de ce nom, épris du beau et passionné d’honneur, tout ce qui donne à cette vie du prix. Ainsi, dans la lutte commerciale, bien qu'il fût vaincu par les fournisseurs et les clients, grâce à elle son cœur se fortifiait, s’épanouissant tel un bel arbre ; et comme c’est le cœur qui donne à l'esprit le génie, il concevait un rayonnant espoir pour le jour admirable où il reprendrait sa plume, si vraiment les affaires refusaient de l’enrichir.

Il lui sembla cependant qu’il faisait tout pour atteindre son but. Ayant seul dans son bureau le même lyrisme qu’avec elle dans sa chambre, il crut à un coup de maître en voyant grand une fois encore, et en décidant d’étayer son imprimerie sur

une fonderie de caractères. Il se délivrait ainsi de lourdes dépenses. Restait la question d’achat, d’argent à trouver. Mais après, quel essor !.. Son associé Barbier ne le crut pas sur parole. Il refusa de le suivre, et c’est elle, toujours elle, qui folle et déhicieuse, obtint une procuration de son aveugle époux pour entrer en nom dans l’association nouvelle. Nouvelles charges aussi, sans contre-partie. Ce fut bien vite la panique, le sauve-qui-peut. Une grosse échéance approchait : la caisse était vide. Dans l’alcôve, il apporta les livres, et refit avec sa maîtresse des additions qui le condamnaient inexorablement. Que faire, mon Dieu? Les fournisseurs, doucereux, présentaient leurs notes.

— Eh bien, dit Mme de Berny, tu n’as qu'à rendre la pareille aux clients. Envoie toutes tes factures |

Il donna l’ordre de les établir en soupirant :

— Quelles mœurs ! Queile vie ! J'aimerais mieux qu’on me coupât la tête !

L'envoi des factures ne produisit rien. En revanche, les fournisseurs, impatients cette fois, reparurent avec leurs comptes. Aux impatiences succédèrent les menaces

— Nous allons être obligés d’assigner !

— Eh! qu'ils assignent donc! s’écria Mme de Berny. Est-ce que cela tuera notre amour? Cher adoré, tu ne peux savoir ce que tu es pour moi!

Le lendemain, il lui fallut visiter les banquiers. Il fut trop expansif. Et ils se montrèrent ou de glace ou pitoyables avec mépris. Laure de Berny le retrouva, le soir, les yeux baignés de larmes :

— Ma mie, pourquoi Dieu m’est-il cruel de la sorte? Tu sais, toi, que je n’ai pas de bas desseins. Ma situation est terrible. C’est demain le 13!

Il vit les usuriers, ces fauves, qui avec un air de bienfaiteurs, offraient de lui garder 50 pour 100. Il les aborda la cervelle en feu ; il revint sans une idée. Mais après tant de courses exténuantes où il avait donné son âme à des gens qui n’en avaient pas, il eut ce mot douloureux, admirable :

— Que de temps perdu ! Que d’efforts d’intelligence pour rien |

Efforts de tout instant, et qui toujours allaient contre sa nature. S’1l rencontrait un ami, il fallait se taire, dissimuler. Et en famille il fallait mentir, surtout avec Mme Balzac, au caractère si malheureux, qui même dans le bonheur préssentait la détresse. Elle l’interrogeait : « Est-ce que ça va? N'est-ce pas que ça ne va pas? » Et comme il lui disait : « Qu’estce que tu crains? » « Tout ! Un commerçant n’est à l’abri des revers que quand il s’est retiré ! »

Il pensait à présent comme elle. Mais la question n’était pas de se retirer : il fallait sauver les meubles. Il refit des billets que personne n’accepta. Affolé, il courut jouer. Il revint avec tant de tragique sur le visage que Laure de Berny balbutia : « Tu as été au Palais-Royal, et tu as perdu! »

— Oui... mais l’affreux, dit-il, ce n’est pas de laisser les cent francs que j'ai laissés (ce sont les derniers, il ne me reste rien!) C’est de voir ce que j'ai vu : dans un lieu immonde des visages d’enfer, une trentaine d’yeux atroces, braqués sur moi, qui

me guettaient, me fouillaient, voulaient savoir si je m'en allais de là me jeter dans la Seine |

— Oh! mon ange, tais-toi! cria-t-elle, et viens contre moi : je te sauverai !

À genoux elle lui offrit de l’argent :

— Prends ! Prends tout ! Je t’aime plus que ma vie |

Ils entendirent un grondement dans l'atelier. Les ouvriers voulaient leur paye. Balzac courut. Ils lui jetèrent des mots injurieux :

— Vous vous en f., vous, qu'on crève de faim !

Tant d’injustice et de vulgarité le révoltèrent :

— Vous ne me connaissez pas, dit-il, en les défiant ! Me moquer d’un ouvrier ! Je suis prêt à l'être demain. Et d’abord, je paierai tout, vous entendez! Ceci n’est qu’un accident, un retard aussi atroce pour moi que pour vous. Moi non plus je ne mange pas ! Et ce que je dois, je l’acquitterai ! Je le jure solennellement : toute ma vie y passera ; j'ai une conscience et de l’honneur !

Dans ce genre de torture qui brûle le sang d’un homme acculé à la faillite et au désespoir, le conflit brutal permet au sentiment de s’échapper, et par là il est un bienfait du ciel, de même que les larmes, en inondant le cœur, le soulagent. Mais c'était la seule lutte dont Balzac fût capable, la lutte où l’on se donne. Il ignorait tout de celle qui enrichit : la lutte où l’on prend...

Le 16 avril 1828, les ouvriers lui adressèrent du papier timbré, et ce fut l’assaut de la maison par les créanciers de l'imprimerie, auxquels s’étaient

Tr

joints l’épicier, le chemisier, le bottier, celui-ci avec une note de trois cents francs.

— Trois cents francs | C’est du vol! cria Balzac.

— Non, monsieur, dit le bottier froidement, c’est le total... de vos dépenses chez moi.

Alors il courut comme un fou chez sa mère, afin qu’elle implorât un sien cousin, négociant, M. Sedillot.

— Qu'il vienne! Qu'il regarde! Qu’il compte!

Qu'il décide ! Et qu’on me mette en prison, maman, si la société l’exige | Oui, je vous ai peut-être ruinés | Oui, je dois vingt mille francs à Mme de Berny ! Oui, je suis sans doute un misérable ! Mais s’il y a une clémence divine, ah! je suis sûr, un jour, d’être pardonné ! Voici un an que je suis en enfer |! Je n’ai connu que brûlures de tête, serrements de cœur, désespoirs ! Pas un jour sans que la foudre tombât sur moi ! Je n’ai vu que des visages voraces, dont le souvenir m’épouvante, des yeux d'hommes dont tout principe humain s’était enfui. Et je n’ai vécu que d’affreuses scènes, comme sur un champ de bataille. Partout des forcenés ! Et rien ne comptant que la force. Vous êtes blessé? Tant mieux ! on vous achève ! Le boulet qui vous est arrivé en plein ventre, c'était le résultat d’un calcul juste! Ah! maman! maman! Si vous voulez vous faire une belle vieillesse, fuyez les calculateurs et détournezvous des gens d’affaires ! Lisez les mystiques et les poètes éperdument. Ce sont des hommes sublimes, qui n’ont pas mis le pied dans la boue de la vie!

— Mon enfant ! Mon enfant ! gémit Mme Balzac, les mains jointes, ne crie pas, je t’en supplie, ton

père va entendre ! Il ne faut pas qu’il sache ! À son âge, il en mourrait !

Balzac, en sanglotant, s’était effondré sur le lit maternel. Il lui semblait qu’on l’avait pris par les deux mains, et qu'avec rage on l’avait fait tourner, tourner. Il était tombé face contre terre, à bout de souffle ; tout dansait dans sa tête et tout autour de lui.

Il avait juré d’être riche, très riche, vite riche ; il était plus pauvre que jamais, de toutes les pauvretés ensemble.

La réussite d’un homme, dont la nature possède tous les éléments du succès, dépend soudain d’un rien, qui produit l’équilibre. L’homme le sent et il part. Tout comme aux premiers mois, quand ses petits pieds chancelaient. Sa mère, désespérée, de dire : « Il ne marchera pas! » Puis un matin, il s’est lancé d’un geste heureux; et. c'était fait; comme les autres, il avait pris sa place, solidement, sur la terre. Il en advint ainsi d’'Honoré Balzac. Une fois qu’il fut revenu de son étourdissement, quand sorti de la tourmente, où grâce à M. Sedillot son honneur ne devait pas sombrer, pendant qu’on liquidait sans qu’il comprît grand’chose, il s’aperçut, comme le malade après la fièvre, qu’il avait le cœur et l’esprit dégagés. Il sortait d’une nuit de cauchemar : à la clarté du jour il était rajeuni. Et la conséquence imprévue de son malheur fut qu’il retrouva du goût

à vivre.

— Soixante-quinze mille francs de dettes, avait

conclu M. Sedillot.

— C’est bien. J’ai vingt-neuf ans, de la santé et

de l'ambition. Je paierai, je paierai tout jusqu’au dernier centime ! répondit Balzac.

Pour cela, il fallait faire des livres capables de se vendre mieux que les premiers. Mais les premiers étaient mauvais : la vie venait clairement de le lui dire. Comme il avait été inspiré en les signant d’un pseudonyme |! Il avait réservé son nom. Il allait s’en servir fructueusement, glorieusement. Car à présent il savait comment la société déforme l’âme humaine, et que cette misère morale, qu’engendre ou l’amour ou l’argent, est autrement pathétique à conter que tels ou tels événements, que l’auteur complique, selon le vent qui le pousse. Toutefois, il tenait au cadre autant qu’au tableau. Ces sentiments humains qu'il voulait peindre, il n’en voyait pas l’éclosion dans le paradis terrestre ni dans la lune. Même pas au moyen âge! Il n'allait pas recommencer Walter Scott ; il le continuerait par une étude minutieuse et pittoresque des conditions morales et matérielles de la vie, mais à son époque. Et ce serait passionnant !

Il était même déjà passionné : sa famille seule resta dans le désespoir. Il venait de rencontrer un homme d’esprit, Latouche, celui-là même qui avait publié, dix ans avant, les poésies de Chénier, et grâce à lui il avait trouvé et loué sous le nom de M. Surville un petit logement au 1 de la rue Cassini, à trente mètres de la rue du Faubourg- Saint-Jacques, entre des toits de couvents et les dômes de l’Observatoire. Presque la campagne — silence et repos, — le recueillement. Il pourrait travailler là comme un chartreux. Il se commanda

LA LUTTE AVEC LA VIE 91 a —

même une robe de moine. Bref, il eut un élan de joie et s’acheta sans les payer des meubles et des tentures. Sa mère leva les bras :

— Devient-il fou? Il augmente ses dettes !

Il répliqua :

— J’augmente mon crédit! Je ne peux pas m'installer avec ma table au milieu de la Bourbe! (c'était le boulevard fangeux qui passait entre le Val-de-Grâce et la Maternité). D'ailleurs, on ne paie que ceux qui font croire qu’ils ont de l'argent !

Avec Latouche il peignit les boiseries, colla des papiers. Et au mois d’août 1828, il avait, avec cet ami d'esprit et de goût, achevé l’aménagement de trois pièces dont les murs semblaient fleuris comme le jardin sur lequel elles ouvraient. Il ne lui restait plus qu'à s’asseoir pour écrire. Brusquement, il partit pour Fougères.

C’est qu'il venait d'arrêter le sujet de son premier hvre, et il lui fallait des documents qu'il ne trouverait qu’en Bretagne. La mode était à la Chouannerie. Lui-même, rue des Marais-Saint-Germain, n’avait-il pas imprimé des « Mémoires » sur la guerre des Chouans? Il n’eut qu’à prendre le vent du jour pour que ce sujet lui fit envie. Un ami de son père, le général comte de Pommereul, résidait à Fougères ; il lui demanda l’hospitalité ; il aurait làbas des modèles, dans le paysage exact, et on lui conterait des histoires vraies, dont le romanesque, le pittoresque, le mouvement l’enchantaient d'avance. Car en dépit de ses déclarations qu’il était prêt à peindre strictement la société dans laquelle il vivait, cette étude, pour l'instant, lui parut plus facile,

92 HONORÉ DE BALZAU

oo

où certes il montrerait de vrais hommes qu’il creuserait, fouillerait en allant jusqu’au cœur, mais le récit de ces luttes guerrières, âpres et souvent horribles devait ajouter, il le sentait, de l’émotion à sa peinture. Il partit donc.

Latouche n’avait pas pris soin de l’habiller. Il arriva dans Fougères le chef surmonté d’un invraisemblable chapeau, roussi, sans formes, qui paraissait lui venir de son grand-père, le paysan d’Albi. Il portait des souliers de soldat, une chemise de gros chanvre ; on eût dit qu’il avait grandi dans sa redingote, tant les manches étaient courtes, et, dans cet accoutrement de misère, 1l reluisait de joie, httéralement. La diligence l’avait comprimé : il en sortit avec un besoin de rire, de gambader, de dire des folies.

On lui demanda avec précaution des nouvelles. de ses affaires. Il répondit vivement :

— Voilà, c’est simple : j’ai voulu me lancer dans une entreprise colossale. Elle ne m'intéressait qu’à cette condition. Elle n’a pas réussi : je me tourne d’un autre côté. Et ce que je commence aujourd’hui sera bien plus gigantesque ! Je vais m’atteler à une suite de romans historiques, comme personne dans ce pays n’en a jamais écrit.

— Vous n'avez pas lu Cing-Mars? dit Mme de Pommereul.

— Oh! chère madame, fit Balzac en se renversant dans son fauteuil, je l’ai imprimé : je le sais par cœur! C’est très mauvais ! Il n’y a là dedans

ni hommes ni paysages. Je connais la Touraine. J’y suis né.

Re me

— M. de Vigny aussi, dit le général de Pommereul.

— C’est possible... et regrettable ! En tout cas, pour noi...

Et 1l parla cinq heures de suite. Les de Pommereul avaient invité quelques voisins à passer la soirée. Il fascina tout le monde. À ces gens minces, serrés dans leurs habits, dont il se doutait bien que les vues étaient étroites, il conta son existence mouvementée et hardie, brossa vingt tableaux parisiens, parla politique, théâtre, art militaire, et hiérarchie de l’Église. Il était à l’aise, abondant, plein de chaleur. Les mots semblaient fleurir sur ses lèvres heureuses. On avait fait cercle. Les hommes restaient surpris et muets ; mais les femmes le trouvaient ravissant, éblouissant, et murmuraient de plaisir.

— Quel avocat ! dit un vieux magistrat, dans la rue, sous la lune.

— Ah! monsieur! cet esprit, cette verve! Et ce front, avez-vous vu son front? reprit une vieille demoiselle, dont le pied tremblait d’admiration sur les pavés carrés de Fougères.

Mais il était venu demander des histoires, et non en raconter. Les jours suivants, il tint sa langue... autant qu'il put, et prêta l'oreille. Il rôda, visita, regarda, questionna. M. de Pommereul l’emmenait dans son cabriolet d’osier. Il vit chez eux de vieux émigrés un peu secs, un peu vides, de vieux soldats radoteurs, de vieilles dames un peu mensongères. Il prit tout. Les têtes, les gestes, les plus étranges récits, il mit tout dans son « garde-manger » : c’est

ainsi qu’il appelait sa bienveillante mémoire. Le

matin, il rédigeait dans sa chambre. Elle ouvrait 4

sur la vallée, dominée par la ville et par le château. De ses yeux dévorants il faisait l'inventaire du paysage, cherchant le sens de toutes choses, le visage et l’âme du pays. Et c’est à cette fenêtre que lui vint l’idée qu’il pourrait éerire peut-être un roman sur chaque contrée française. Quel ensemble!

Quelle clarté projetée sur la France !

La cloche qui l’appelait au déjeuner le surprenait toujours au milieu d’une rêverie. Rien plus que le rêve ne met en appétit. Il descendait en songeant à son avenir brillant, à son passé rendu si doux en somme par Mme de Berny. Puis il faisait honneur à la cuisine, arrosée, chez les Pommereul, d’un petit vin de Graves, que Balzac disait « tout pétillant d'idées ».

Quand il revint à Paris, chargé de notes et de souvenirs, il fut comme une abeille pressée ; il avait hâte de faire son miel ; et il emplit ses jours d’un travail acharné. Préparer un livre, y rêver, mettre en place, c’est le bonheur, la minute facile et grisante. On étreint son sujet : volupté ! Mais quand il faut ensuite écrire, c’est le travail du forgeron dans sa forge, qui attise le feu et frappe l’enclume. Il faut se donner dans la peine et la sueur. Et que c'est long, un livre! Et que c’est bref un jour! On noircit peu de pages en douze heures ; Balzac calcula qu’il lui fallait deux mois au moins pour son volume : il décida de le faire en un. L’hiver était si maussade et si sombre qu’il cessa de régler son travail d’après le jour et la nuit. Il écrivait ; quand

rh

il n’en pouvait plus, il s’arrêtait, dormait, mangeait, demandait la date, puis disait : « Les jours me fondent entre les mains comme de la glace au soleil ! » Au lieu d’un mois il en mit trois à faire ce Dernier Chouan, premier ouvrage qu'il devait honorer de son nom, parce qu’à chaque pas, cette fois, il avait confronté son imagination impatiente avec la froide et si belle vérité, et 1l en résultait un chef-d'œuvre, et un succès.

Non pas sans doute le succès qu’il rêvait, étant petit, avec de la musique et le public l’acclamant, mais cette assurance plus douce et forte qui monte des voix intérieures et qui affirme : « Voilà un livre réussi ! » C’est peu de chose dans le monde, mais tout est peu, et 1l en faut juger par rapport à la faiblesse humaine. Honoré Balzac, voyant pour la première fois son nom sur un livre, se sentit fier avec tranquillité. Ses amis venaient à lui la figure éclairée, comme si de l’avoir lu ils se trouvaient meilleurs. Quelle récompense ! Et de ses ennemis partout il sentait le regard fixe, parce qu’iis étaient surpris et confus. Des femmes lui écrivaient. Il reçut des invitations à déjeuner dans le monde littéraire, à dîner dans le monde politique, à aller en soirée entendre la Malibran. Sa maîtresse lui dit : «C’est une grande page d’histoire ! » Sa mère avoua : « Je l'ai lu d’un trait. Vraiment, tu devrais en vendre. de quoi pouvoir nous rembourser un peu.» Son père consentit à le lire et déclara : «Tu ne parles pas mal de l’amour, mais. il y a la contre-partie, mon garçon. Pense à ce que je t’ai dit : « Un livre « sur le mariage !... »

Il y pensait. Du temps qu’il était imprimeur, il en avait même écrit la première ébauche, qu’on avait composée, puis l’ayant relue, il ne voulut pas la publier. La remarque de son père réveilla ce vieux projet. Il se dit :

— J'irai en reparler avec lui. Il est étonnant sur les femmes. Mais rien ne presse.

Et le Dernier Chouan était paru depuis deux mois, quand un soir de juin, — un soir tiède de rayonnement et d’insouciance, — on lui apporta brutalement la nouvelle que son père était mort. Un vieillard de plus de quatre-vingts ans, c’est un malheur normal; mais la douleur d’un fils est normale aussi. La sienne fut aiguë et silencieuse, malgré que peu de tendresse en trente ans eût été échangée. A l’heure où son père disparaissait de ce monde, Balzac éprouva qu’au lieu de quitter la terre, il venait, avec sa sagesse railleuse, habiter en lui. C’est qu’un grand deuil, en nous faisant méditer sur notre destinée, ranime en nous les hérédités qui nous sont les plus chères. Ainsi les forces que son père lui léguait, Balzac en son chagrin les sentit s’animer, se placer, le servir, l’aider, et il eut l'illusion qu’il ne mourait pas. Cette peine profonde suivait la joie de sa réussite, joie solide, sans tricherie. Elle fondait sur lui à l'instant où il prenait conscience de sa valeur et de ses possibilités : elle ne pouvait donc pas l’abattre. Et elle lui fut une connaissance de plus. En sorte que, pour la seconde fois de sa vie, ses ancêtres proches ou lointains s'unirent en sa conscience pour l’assister, et lui faire dire, comme au bord de la Loire, quand il

LA LUTTE AVEC LA VIE 97 LL RIT APRES RAR RE T RRRRREn était un garçonnet s’éveillant à la vie : « Je serai un grand homme ! » Il suivit le cercueil de son père, murmurant dans ses larmes : « Vous pouviez mourir. Avec moi, le nom n’est pas en péril. » Et lorsqu'il revint de l’enterrer, il se mit à sa table, pour y écrire, avant tout autre, le livre que M. Balzac avait conseillé sur le mariage.

L'été et l'automne y passèrent, durant lesquels il vécut tout près des pensées paternelles. Il prétait l'oreille et croyait entendre le vieillard parler en riant des femmes, de la vertu, de l’adultère. Dès qu’un chapitre était écrit, il le lisait à Mme de Berny. Elle se divertissait de tant de vérités qui avaient l'air de paradoxes, puis répondait aux boutades masculines par quelque remarque piquante de femme avisée. Balzac, qui sentait à demi-mot, tempérait alors ses affirmations excessives. Et de cette collaboration il advint que le livre fait pour railler le mariage, c’est-à-dire la vie des hommes partagée avec les femmes, rendit ceux-là responsables de toutes les fautes de celles-ci.

La Physiologie du mariage, méditations sur le bonheur ou le malheur conjugal, parut en décembre. Second succès complet. Ou on applaudit, ou on s’effara; mais, dans tous les salons, on parla de l’auteur, et dans plusieurs, on le voulut voir. Pourquoi se serait-il fait prier? Ce n’était pas dans sa nature. Il n’avait pas d’habit convenable, c’est vrai, il venait de commander une seconde robe de moine et ne pouvait l’endosser pour se rendre chez Sophie Gay. Il y alla comme il était, cédant un peu au démon de l’orgueil.

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qui lui soufflait : « Tu es vêtu de ta renommée ; c’est ce qui se fait de mieux! » Malheureusement, il avait des souliers à clous, qui marquèrent les tapis. M. Philarète-Chasles en fit la remarque dans un coin ; mais la tendre Mme Desbordes-Valmore admira ses yeux, et demanda à la maîtresse de maison s’il y avait une femme dans la vie de ce jeune homme.

A peu de temps de là, il rendit visite à Mme d’Abrantès, qui se reposait quelques jours à l’Abbaye-aux-Bois, et qui venait, après son livre, de lui écrire : « Vous êtes le diable en personne ; vous savez que je l’ai toujours aimé ; avec quel plaisir je vous reverrais ! » La visite fut cordiale. Il l’interrogea sur les personnes qui, comme elle, coulaient des jours tranquilles à l'Abbaye, et le nom de Mme Récamier vint dans la conversation. Ilétait un de ceux qui faisaient rêver Balzac, toujours épris de grandeur. Cette femme si belle avait eu une vie si dramatique |

— Lui avez-vous envoyé la Physiologie? dit Mme d’Abrantès.

— Non... Je n’aurais pas osé...

— Envoyez-la-lui vite. Revenez dans huit jours. Nous traverserons le jardin, monterons chez elle, et je vous présenterai.

Il accepta d’un cœur vibrant.

— M. de Chateaubriand vient d’arriver, je l’ai aperçu ! lui dit Mme d’Abrantès, quand il entra, la semaine d’après.

Puis elle éclata de rire :

— Cette crinière ! Il ne s’est même pas fait couper

les cheveux pour voir la belle Juliette ! Enfin... il a l’air d’un lion !

On était en mars 1830, à quinze jours de la première d’Hernani. Elle ajouta :

— Vous êtes mon lion superbe et généreux!

Balzac ne répondit rien.

— Du sérieux ! fit-elle. Et en route !

Mme Récamier habitait deux pièces carrelées sous les combles, mais qui avaient du charme, car tout en avait à l'Abbaye-aux-Bois.

— Son escalier est plus dur que le mien, dit Mme d’Abrantés en arrivant, mais. chez elle du moins l’on est récompensé !

Balzac ne broncha toujours pas.

Ils entrèrent. Une chambre dorée de soleil. Il y avait un piano, une harpe, un grand portrait de Mme de Staël, et elle était là, la divine, dans une robe claire, avec la poésie de son passé et de sa vie, qui lui donnait une éternelle jeunesse. Balzac s’inclina bien gauchement, mais loin de s’en offusquer, le premier mot qu’elle dit à Mme d’Abrantès, fut :

— Comme il a l'air bon!

— Et ce n’est pas l’ordinaire des gens de lettres, n’est-ce pas, madame? reprit en sourdine M. de Chateaubriand, le buste droit, guêtré de blanc, la rose à la boutonnière.

Balzac ne l’avait jamais vu non plus. Il le regarda, tout en répondant aux questions qu’on lui posait, car on l’entourait. M. Ballanche, qui était présent, parla le premier de la Physiologie du mariage. Il dit avec onction ;

— C'est un livre pour défendre les femmes ; J'avoue que j'avais douté du sexe de l’auteur!

— Les femmes, reprit Mme Récamier d’une voix douce, ont grand besoin d’être défendues. Vous avez fait là, monsieur, œuvre excellente, et si spirituelle !

— M'auriez-vous lu, madame? ne put s'empêcher de dire Balzac.

— Je crois bien, et il faut que je vous donne le livre, mon cher ami, fit-elle, tournée vers M. de Chateaubriand, qui n’entendit pas.

Il avait une main dans le gilet, comme l’Empereur. Il était grave, 1l rêvait ; et les cheveux épars sur son front s’harmonisaient à la liberté de sa cravate.

Balzac était heureux. Il alla vers la fenêtre. Le jardin était nu, puisque c'était l'hiver, mais le vent balançait des arbres aux belles formes, et il montait des voix de jeunes filles. Tout seul, sans raison, on l’entendit qui riait :

— Qu'est-ce qu’il a? dit à mi-voix M. Ballanche. Il est fou, ce défenseur des femmes |

— Non, non, et il a du talent, vous savez, mon ami, dit Mme Récamier à M. de Chateaubriand qui, cette fois, eut l’air d'entendre.

Il répondit même avec lenteur, comme s’il se réveillait d’un songe qui l’aurait transporté aux forêts d'Amérique :

— Oui, mais il a d’affreux bas bleus !

— Taisez-vous donc! Monsieur Balzac, repritelle, venez un peu vous asseoir près de moi. Avezvous de grands projets'littéraires?

— Oh! oui, madame!

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— Et est-ce indiscret de.

— Oh! non, madame... Je voudrais être non seulement un conteur, n’est-ce pas... mais... un véritable historien, historien des mœurs... et. et aussi un philosophe, qui guiderait les esprits. Car.

Elle l’écoutait avec sérieux, l’inspirant par son beau visage, où il y avait marquées tant de souffrance et de noblesse.

— Qu'elle est bonne ! Qu’elle est belle ! Qu'elle est imposante ! répétait-il avec feu, en sortant, à Mme d’Abrantès.

Puis il se retrouva seul, remontant vers sa rue Cassini, qui est sur une des buttes de Paris. On y respire moins de miasmes ; il y a plus d’air pour les poètes et les créateurs qui se sentent des ailes.

Cette visite à une femme qui était un des grands noms de la vie française venait d'apporter une clarté de plus à son destin. Il s’éclairait de tous côtés. Pourtant, la richesse n’était pas venue, mais malgré ses dettes 1l ne désespérait pas qu’elle vint un jour. Pourtant les trompettes de la renommée ne chantaient pas encore son nom aux quatre coins de l'univers ; mais il se sentait de la force pour devenir célèbre. Pourtant il n’avait pas connu l’amour d’une toute jeune femme qui vous donne sa beauté et son avenir ; mais un ange l’avait protégé, aidé, ennobli. Pourtant il n’avait pas eu de vraie jeunesse, car vingt ans sans le bonheur... Mais en cette heure de floraison il ne le regrettait plus. Il lui parut même qu’elle avait été retardée, simplement. Les chiffres des années ne comptent pas, puisqu'on.ne sait quand on doit mourir. Et il songea à son père, qui

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s'était endormi pour jamais, sans infirmités, à un âge avancé. Il se dit que si le même sort lui était réservé, il aurait le temps de faire de belles œuvres ; et c’était probable, puisqu'il se sentait robuste.

Comme il allait entrer dans le Luxembourg, quelqu’un le héla, qui passait en cabriolet. Son éditeur Gosselin.

— Oh! fit Balzac, l'œil animé et des couleurs aux joues, que je suis content de vous voir |! Je sors de chez Mme Récamier |

— Ah! Ah!

— Elle n’a jamais lu un livre qui lui plût autant que la Physiologie!

— Parfait !

— Or, vous savez que je prépare pour vous un roman qui s’appellera la Peau de chagrin.

— Serait-il fini?

— Non! mais Mme Récamier, — je vous dis cela pour que vous en fassiez l’usage que vous voudrez, sachant mieux que moi les conditions d’une mise en vente, et comme il faut la préparer, — Mme Récamier m’a fait promettre que j'irais lui lire le manuscrit de la Peau de chagrin.

— Tiens, tiens.

Gosselin le félicita, dit encore : « Bon... Soit... On verra... » Ils se séparèrent.

Balzac entra dans le Luxembourg, et sous les arbres qui en d’autres saisons l’avaient entendu faire d’ardents et juvéniles projets, il dit joyeusement, en faisant tourner sa canne :

— J’ai idée, mon brave Honoré, que nous voici le pied à l’étrier !

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