‹ La Prodigieuse Vie D,Honore De balzacChapitre 5 sur 10 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

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Rien dans une grande ville n’est plus émouvant pour l’esprit que d’y rencontrer ce qu’il n’espérait plus : un coin de province ou un air de campagne. Dans une cité où l’achat de dix mètres de terrain mange les économies d’une famille modeste, rien n’est touchant comme un espace libre, sans emploi productif. C’est un défi à l’âpreté, un répit, un espoir comblé, dont l’âme a besoin. Là où selon la logique d’une société avide on devrait voir de hautes bâtisses le long d’une rue pavée, voici des potagers, une esplanade en terre battue, des arbres, un couvent. Serait-on à cent lieues de la capitale? On est à Paris. C’est le quartier de l'Observatoire, où Balzac habite depuis deux ans au printemps de 1831. Il ne remonte jamais vers sa rue Cassini sans qu’un flot de pensées vienne lui battre l'esprit. Il quitte la foule, le vide et la vanité : 1l retrouve sa solitude, pleine de souvenirs et fertile en leçons. Il sort du Luxembourg, tournant le dos au palais des Médicis ; son œil est ravi par un dôme qui est une couronne, le Val-de-Grâce, et de tout son cœur, il salue la mémoire d'Anne d'Autriche, puisqu’elle

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avait tant de goût. Là où de vieux bonshommes pacifiques jouent aux boules, le long d’un mur, lépreux, est tombé le maréchal Ney, tué par des soldats. Balzac est passionné pour ce héros. Quel drame! Voici des palissades, quelques jardins chétifs, de l’humilité — de quoi tempérer l’orgueil et le luxe dévorants. Une grande demeure modeste à hauts toits de tuiles : c’est l’ancien Port-Royal devenu Maternité, la maison des naissances. Et de chaque côté du Val-de-Grâce, à droite, à gauche, des couvents où l’on médite sur la mort. De sa table de travail, Balzac entend les cloches des religieuses, et cet appel lui donne de l’élan pour faire une œuvre noble, pour être l’homme qui guide, pendant que des femmes prient. Ce quartier semble un désert ; l’âme pourtant s’y abreuve. Quartier des Enfants-Trouvés, de Cochin, des petits Sourds-Muets. Que de malheurs et de vices! Hospices où l’on souffre, chapelles où l’on supplie, jar: dins de légumes qui font aimer la terre, près de l'Observatoire où l’on admire le ciel; la vie enfin dans sa vérité, puisqu'il y a là la science qui cherche, à côté de la religion qui espère, et qu’on y voit la peine des hommes et leur mérite. Balzac disait romantiquement : « Je suis entre les Carmélites et l'endroit où l’on guillotine ! » C’était vrai : place Saint-Jacques, derrière le jardin des astronomes, tombait de temps à autre une tête de criminel. Ce trait infernal n’était pas pour lui déplaire. Il avait trouvé rue Cassini une retraite féconde.

Il faut dire qu’il était au printemps de sa vie. Tout germait, fleurissait ; il se sentait emporté par

un torrent de pensées. C’était même une abondance qui l’effrayait, car à force d’avoir trop, il n’utilisait plus : il était débordé. Il lui aurait fallu deux autres cerveaux, pour mettre en œuvre ce que proposait le sien. « Je devrais avoir la tête, soupirait-il, telle que les ruminants ont l’estomac. » Et le cœur battait en proportion! Tout sollicitait le feu de son inspiration : un entretien, une lecture, une course dans Paris. Non qu’il prêtât l’oreille aux amis, qui disent toujours à un auteur : « Ah! j’ai un beau projet pour vous! » Mais il regardait vivre les autres, et un mot, un trait lui faisait apercevoir un monde. C’était comme une lanterne qu’il projetait sur l’ombre des vies les plus grises. Aussitôt surgissaient de mystérieux drames et des beautés cachées. Or, en inventant, neuf fois sur dix, il découvrait. D'ailleurs, son esprit avait pu; il était sûr. Aucun besoin d'attendre l’observation des yeux ou des oreilles, qui dépend d’une chance ou d’une indiscrétion. Le vrai poète est celui qui devine, dont l’esprit est assez fort pour créer juste. Il était ce poète-là. Et les maisons, les rues lui semblaient aussi claires que les visages . certaines avaient une grâce bienfaisante; d’autres étaient répugnantes et hideuses comme le vice. Les choses ont les maladies des gens, leurs chancres et leurs lèpres. Il traversait Paris, tel un médecin ; portait sur les quartiers des diagnostics ; et par sa seule imagination, il était renseigné mieux qu’un policier. Cette extrémité de Paris qui s’appelait le faubourg Saint-Marceau, les rues et ruelles descendant de la rue Saint-Jacques vers le Jardin des Plantes

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étaient pour sa curiosité particulièrement attirants. Il y avait là, à deux pas de chez lui, un dénuement , qui semblait cacher toutes sortes de secrets : là des rentiers achevaient leur vie; des étudiants commençaient la leur; par familles, par grappes, des ouvriers s’entassaient dans d’immondes habitations ; et tout cela sur la lisière du Muséum, où la science étiquetait les espèces animales : « Voilà pourtant des espèces humaines qu'il serait aussi utile de classer ! » pensait Balzac.

Un soir, il revint enivré. Il avait découvert, dans la partie basse de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, une maison dont l’indigence crasseuse et la morne désolation lui parurent les lieux exacts d’un drame, dont l’histoire sourdement s’organisait dans son esprit. Il tourna autour. Il était ravi. Voilà plus d’un mois qu’il cherchait cette ignominieuse pension de famille, où un personnage, dans une atroce misère morale, pourrait aussi être la proie d’une détresse matérielle, qui, étreignant le lecteur, le secouerait comme la vue du sang au théâtre. Eh bien, il l’avait trouvée ! Il l’avait devant lui. C’était elle ! Peu importait qu’il n’y eût pas, en effet, Pension de famille au-dessus de la porte. C'était une erreur de la destinée ; il la réparerait. Il dévorait des yeux la rue, les murs, le jardin. Il voyait la fenêtre de son bonhomme, dont il avait déjà trouvé le nom : « Goriot. »

— Îlsortira par ici... et tournera à gauche. pour aller chez sa fille, Mme de Restaud.…

— Eh là! le gros pèrel N’écrasez donc pas le monde !

LE TRIOMPHE DU GÉNIE 109 sn

C'était une marchande d’habits qui criait en le voyant reculer. Il avait pris du terrain pour voir à distance et il venait de mettre ses deux pieds dans le ruisseau. Il se retourna sur la bonne femme, et rit, mais d’un rire énergique qu’à elle seule elle ne méritait pas. C’est qu'avec la rapidité de l'éclair, son imagination venait de lui montrer un nouveau trésor ; il riait de contentement et murmura :

— C’est elle !.…

Sa logeuse ! la tenancière de la pension, il l'avait là sous la forme de cette commère moustachue, avec qui il engagea tout de suite la conversation, afin de tenir de cette bouche populaire un accent, un certain rythme, qu'il n’aurait plus qu’à continuer pour créer le personnage complet. La bonne femme était abondante : il eut plus qu’il n’avait demandé.

Il rôda ensuite dans les rues d’alentour comme pour en établir la carte. Les pavés, la place des lanternes, telle boutique, une tête d’habitant, il mettait tout dans sa mémoire. Mais il regarda sa montre, dont la grosse chaîne pendait sur son gilet :

— Hé! hé! C’est ce soir que j’ai ma Muse, mon spiritualiste et mon quincaillier à souper |

Il s’en revint par la Bourbe. Le temps était beau ; la boue sèche ; il marchait allégrement ; et toutes les choses qu’il venait de voir reparaissaient sous son front dans la forme nouvelle que sa riche sensibilité leur donnait déjà. Bien changées, leurs valeurs ! C’était, au lieu du soleil, une lumière spirituelle qui les éclairait maintenant. Le rêve, en un rien de temps, était passé sur la réalité : il avait

suffi que ce diable d’homme passât lui-même. Bien

mieux, dans ce paysage parisien, recréé selon sa \

vision, c’est-à-dire soumis à ses désirs et à sa volonté, ses personnages s’animaient, agissaient ; il voyait les scènes essentielles, et les mots typiques, inscrits dessous comme des légendes. Avec quelle allégresse il se mettrait à ce travail, dès qu’il aurait achevé ce qu’il avait en train ! Ce serait, dans son genre, un roman moderne, aussi pathétique qu’une tragédie de Sophocle, et, en 1900, peut-être qu’on dirait « Goriot » comme on disait « Œdipe » ou « Antigone ». Il fallait que cet humble bonhomme, cette épave sociale devint une figure symbolique, l’image d’un sentiment humain développé jusqu’au malheur, au sacrifice. Un père tué par ses filles, par l’ingratitude de ses enfants, à qui il a donné leur vie, à qui il redonne la sienne. Du petit peuple, ce père ; et les filles, des dames grâce à leur beauté, qui les a fait s’élever jusqu'aux sphères supérieures de la société. Le père, un imbécile, un cerveau d’auimal ; mais le cœur possédé, jusqu’à en mourir, par l’amour paternel; les filles, des corps fascinants, des cervelles d’enjôleuses, pas l’ombre d’âme. Ah! s’il pouvait, dès le lendemain, commencer cette magnifique histoire !

Mais. il fallait d'abord finir la Peau de chagrin. Encore cinquante feuillets. À raison de dix par jour, dans cinq jours il s’attellerait peut-être à son bonhomme Goriot!. Les amis n’ont pas de flair : ils viennent toujours quand on se passerait si bien d'eux ! Rentrer pour recevoir, alors qu’il vivait des heures d’unique lucidité. Il lui semblait que s’il

avait pu prendre sa plume, il aurait jeté sur le papier, dans la soirée, le tiers de ce roman — quitte, après, à le laisser ; mais le premier jet est de telle importance. C’est un meurtre d’arrêter l’inspiration, de la contredire et de répondre : « Non! » quand elle ne demande qu’à créer, à produire, à ajouter de l’humanité au monde de Dieu!

Il arrivait rue Cassini. La cloche des Carmélites tintait pour l’angélus. Il monta dans sa chambre, ouvrit sa fenêtre et dit : « Saintes femmes, priez le Seigneur pour qu’'Honoré de Balzac ait du génie! »

Il avait dit de Balzac, et peu de jours avant, il avait signé déjà avec cette particule un article dans la Mode.

Ses yeux embrassèrent les vingt arpents de jardins qui s’étendaient devant lui, s’en allant au delà de la route de Sèvres, jusqu’au dôme brillant des Invalides. C’était la grande paix riche des soirs de juin. Les arbres hauts cachaient de leur feuillage foisonnant les maisons basses. On respirait un air d’une tiédeur fécondante. Mais il se sentait luimême tellement plus abondant que cette printanière saison! Elle profitait seulement de l’ordre du monde ; tandis qu’il possédait l'esprit, l’esprit et le verbe, qui, seuls, donnent une portée et un sens à la création.

Il se retourna. Il avait sur sa table un petit cahier cartonné vert, de la noble couleur des lauriers. Sur ce cahier, il inscrivait des pensées de l’Empereur, chaque fois qu’il en rencontrait une nouvelle pour lui. Il dit, la main sur le cahier :

— ]l faut faire dans le domaine de la pensée

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ce qu'il a fait dans la réalité : mettre de l’ordre

Il était échauffé par sa course et par toutes ces \ idées exaltantes qu’il remuait. Il ôta sa redingote et enfila une robe de moine toute noire, qu’il serra sur la taille d’une cordelière toute rouge. L’annonce d’une sombre activité ! Puis il appela Rose, sa servante. Elle apparut. Elle avait un plat visage, la marque d’une conscience sans replis : de grands pieds et de larges mains, l’indice d’une âme rude au travail. Il dit :

— Qu’avez-vous fait, Rose, pour le souper?

— Parbleu ! répliqua Rose, ce que monsieur m'a commandé.

— Et qu'est-ce donc? fit Balzac.

— Du bouilh.

— Du bouilli! Par exemple ! Et ensuite?

— Une salade.

— Diable ! Et après?

— Dame, des huîtres.

— Que vous servez d’abord?

— Non pas! Monsieur ce matin, m'a dit que «c’est pour finir »!

— Rose, vous êtes sublime! Avez-vous fait du café fort?

— Oui, monsieur.

— Vous le servirez au dessert, mais vous en ferez d'autre, beaucoup plus fort.

— Bien.

— Que vous ne servirez pas, que vous mettrez sur ma table, qui m’attendra, et dont j'aurai besoin cette nuit, quand mes invités seront partis.

—" Monsieur, on a sonné...

LE TRIOMPHE DU GÉNIE 113 ne DR EE ne EE

— Allez ouvrir. Ne faites pas entrer. Je descends au jardin.

C'était «la Muse », comme il disait. C'était George Sand. Il ne se fit pas attendre. Elle fut intimidée par sa tenue, et elle le trouva assez admirable, Il avait le cou très blanc : sa robe le lui dégageait ; et c'était un contraste amusant que cette chair claire sous un visage haut en couleur, où le sang vif cireu-

lait, trahissait la pensée, au-dessus du domaine de l’activité digestive. Balzac voyait George Sand pour la troisième fois ; et il avait eu le temps de se fâcher et de se remettre. Il restait assez dominateur : il pressentait un bas bleu, il se méfiait. Seulement le visage d'ivoire de cette jeune femme, ses yeux de bronze vivant, ses narines dilatées et cette bouche rouge, sensuelle, le captivaient au plus haut point. Il n’était donc pas fâché de la recevoir. Et puis il sentait qu’elle l’adorait ou qu’elle l’enviait. Elle disait « Maître » d’un ton bêlant. Et il songeait : « Elle ne le pense peut-être pas. et... et encore, comment pourrait-elle m'appeler? »

Afin de ne pas perdre le fil de ses idées, — c’était l'important, — il ne lui demanda pas ce qu’elle avait sur le chantier (elle venait de publier Indiana, qu’il n'avait pas lu et ne voulait pas lire : est-ce qu’il avait le temps l) il continua de songer tout haut à sa pension de famille de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, et se mit à en imaginer les pensionnaires. Elle s’amusait. Elle dit :

— Vous avez vu tous ces gens-là?

Il répondit :

— Que préférez-vous? Que je vous dise oui ou

non? Si je réponds oui, vous penserez : « Il n’a guère d’esprit d'invention! » Si je réponds non. vous direz : « Il me trompe! »

Elle fit dans un sourire énigmatique :

— Je ne poserai plus de question. Continuez.

Là-dessus Thomassy entra, le timide et charmant mystique, qui des bureaux de la préfecture du Cher était passé au tribunal de la Seine, où il siégeait comme juge. Il avait toujours une tendre affection pour Balzac, et il arrivait se disant :

— Pourvu qu’il soit seul! Il gâche sa vie à écrire des histoires romanesques. Je sens que j'ai ce soir des arguments qui bouleverseront son cœur.

— Tiens, Thomassy ! cria Balzac. Asseyez-vous là, mon bon ! Je racontais à Mme Sand ma dernière découverte de romancier, dans un quartier que j'aime follement !

Et il recommença, enrichissant sa seconde version de détails qui ne lui étaient pas venus la première fois, parce qu'il n’était pas assez échauffé sans doute. Il les sentit éclore en lui si soudainement, avec tant de bonheur et de naturel qu’il se dit : « Il ne faut pas perdre cette bonne chaleur !.. La création de l’esprit est un mystère ! » Et il ne cessa plus de parler.

M. Dablin, le bon quincaillier, qui aimait les artistes, vint bientôt se joindre au groupe. Malice de Balzac. Il se disait que George Sand devait être avide de rencontrer des écrivains, des penseurs, des intellectuels! Et :il avait repêché ce brave homme, qui n'avait pas tellement vieilli depuis dix ans, le temps où il venait en toute affec-

tion apporter une plaque de cheminée dans la mansarde de la rue Lesdiguières.

Rose, d’une voix sans timbre, annonça que le bouilli était sur la table. Le moine noir se leva :

— Madame et Messeigneurs, au travail !

Et on rentra.

— Cher petit père Dablin, dit Balzac en entamant le bœuf dont les morceaux tombaient d’euxmêmes, avec un couteau pour égorger un porc, que pensez-vous, je vous prie, de ce que pondent les critiques sur mo1?

Dablin ne pensait pas, n’ayant rien lu.

— Et vous? balbutia-t-1l.

— Moi, dit Balzac, commençant par avaler d’un trait un verre de vin blanc des coteaux de Saché (Saché, Indre-et-Loire, messieurs ! Sachez-le bien !) moi je n’en ai lu qu’un qui m’admirait, mais mal !... Avez-vous remarqué, madame (il regardait George Sand et s’arrêta, parce que c'était lui qui remarquait soudain son front puissant et volontaire, couronnant ses prunelles méditatives), avez-vous remarqué un article d’un M. Hippolyte Castille? Beau nom pourtant !.. Thomassy, pourquoi refusezvous de boire? Vous pleurez Charles X? Moi aussi, malheureux, mais précisément, je m’enivre afin d’oublier Louis-Philippe !.. Oh ! j'ai fait de la peine à Mme Sand et à M. Dablin : je m’en excuse ; je les ai réunis, sachant qu'ils se plairaient.… Qu’étais-je donc en train de dire? Oui, M. Castille Hippolyte m’admire, mais 1l prétend qu’à l'opposé des maîtres, lesquels ne s’attachaient qu'aux généralités, je ne

prends, moi, que des exceptions ! Qu’en dites-vous, mon petit père Dablin?

Le quincaillier bredouilla :

— Moi, mon Dieu.

— Rose, appela Balzac, le second service! Et les vins adéquats !

George Sand écoutait et se taisait ; elle avait un sourire triste.

— Madame, dit Balzac, je vous ennuie, je le vois, en parlant des critiques. Vous préférez ceux qui créent? Ils ne sont pas plus intéressants ! Il y a dix hommes par siècle, et encore ! Le reste, encombrement! Tous ces gens qui publient travaillent au hasard. Ont-ils du talent? Je vois l'œil ému de mon petit père Dablin qui veut leur trouver du talent. Soit ! Mais qu'est-ce que cela, sans une forte volonté qui coordonne, compose, qui fabrique un ensemble. Pour dominer les autres, vous le comprenez bien, 1l faut d’abord savoir ce que les autres ignorent : où l’on va !

— Ainsi, selon vous, dit timidement Mme Sand, il n’y a personne à notre époque...

Il pensait : « Si, il y a moi ! », et ses yeux l’exprimèrent.

— Même Victor Hugo, dit Mme Sand...

— Ne sait pas où il va ! dit Balzac.

— Ah! pardon!

— Madame, est-il poète, auteur dramatique, romancier? Les Orientales! Hernani! Notre-Dame de Paris!

— Ce ne sont peut-être, dit Mme Sand, que les expressions diverses d’une même pensée.

— Elle n’est pas claire ! proclama Balzac. Et la preuve, c'est qu’il ne peut pas faire un livre sans préface. Le livre doit être écrit pour expliquer une chose. Or, lui, d’abord, explique le livre !

— Ainsi, dit Mme Sand, vous ne ferez jamais de préface?

— Si j'en fais une un jour, dit Balzac, je jure que je m'efforcerai le lendemain de la supprimer ! Madame, nous devons éclairer le peuple. Nous devons construire devant lui et pour lui. Tenez, vous me demandiez s’il y a quelqu’un à notre époque? Oui, il y a un grand poète !

— Musset ! dit M. Dablin.

— Lamartine! fit Thomassv.

— Ilya Cuvier, mes amis ! dit fortement Balzac. C’est le seul ! C’est le géant ! Avec quelques os blanchis, il a repeuplé des mondes, il a recréé la vie de plusieurs milliers de siècles! Si vous êtes embarrassés pour boire à la santé d’un grand homme, je vous donne toujours son nom !

Il leva son verre. Ses yeux étincelaient. Il avait le feu aux joues. Mais son front restait magnifiquement blanc, comme s’il ne concevait que des idées olympiennes, négligeant les autres.

On avait vidé trois bouteilles. Il les montra .

— Nous ne buvons pas!

Quand on eut mangé six douzaines d’huîtres, il fit voir les écailles :

— Qu'est-ce que vous avez ce soir? Personne n’a faim?

Il ordonna d’assaisonner une seconde salade.

Après les huîtres, il réclama le bouillon.

— Comment, dit-il, il n’y a plus de vin de Saché? Rose, envoyez à M. de Margonne douze pigeons voyageurs tout de suite! À douze, ils peuvent rapporter quatre bouteilles. Soixante lieues, nous les aurons au petit jour ! Et nous allons, en attendant, respirer et deviser sous la lune!

Ce qu’il appelait deviser, c’était poursuivre son monologue. On descendit s’asseoir sous les clématites et les chèvrefeuilles en fleurs, qui répandaient un parfum sucré. Thomassy était rêveur.

— Mon pauvre Thomassy, dit Balzac, je comprends que vous ne soyez pas heureux sous un gouvernement sans plan, sans force et sans idées ! Mais, laissez-moi faire. Si vous saviez ce qui se prépare pour ce cher Honoré, à Cambrai et à Angoulême...

— Vous présenteriez-vous? dit Thomassy.

— Je me présente, dit Balzac, avec un programme d'ordre et de force. Ce que Napoléon fit avec de la poigne, Louis XVIII avec de la ruse, l’un à cheval, l’autre en voiture, voilà ce qu’il faut reprendre! Le peuple attend un chef!

— Alors, dit doucement Mme Sand, vous... vous lancez dans la politique. Et vous... laissez la littérature?

— La httérature! fit Balzac en soufflant, en haussant les épaules, en ouvrant le col de sa robe, mais, madame, cela n'existe pas, la littérature ! Il y a la vie, dont la politique et l’art font partie. Et je suis un homme qui vit, c’est tout !.. qui fait sa vie. voilà !

— Oui, mais le plan, le plan bien clair.

— Ah! ah! je vous jure qu’il l’est! fit Balzac.

riant de la bouche, des poumons et du ventre, il l’est, et aussi clair que la lune ce soir! Regardez comme elle est belle, royale, énorme, en or! Elle nous regarde avec amour! Elle couve M. Dablin! Elle l’enveloppe ; elle le dore! Moi aussi, ma parole! Est-ce signe de richesse? je n’en serais pas surpris... J’ai en tête deux ou trois sujets de livres, qui s’adressent à un immense public...

. — Ce que vous me contiez sur la rue Neuve- Sainte-Geneviève? dit Mme Sand.

— Du tout! Autre chose! Je veux écrire un roman qui s’appelera la Bataille. Il sera prodigieux ! Le résumé de toutes les guerres ! Cela commencera par un grondement de canon. On sera dans la poudre dès la première ligne; et on n’en sortira qu’à la dernière, avec le cri de la victoire ! Le lecteur sera pris dans le combat comme le soldat, mais le soldat se bat et ne voit rien : le lecteur verra. Il y aura tout : l'effort, le sang, les morts, les blessés, les généraux, les héros, les lâches, la comédie dans le drame, le petit détail, la vue d’ensemble, et, dominant tout, Napoléon avec son chapeau sur l'horizon, dans le soleil formidable !

— Fait par vous, ce peut être étonnant, dit Thomassy.

— Je le crois, dit Balzac. Je me sens au point. J'ai plus d'idées que je n’en peux contenir. Il me vient plus de mots que je n’en peux écrire. Je vois maintenant, et je devine... Ah! et puis je ferai aussi la suite de La Bataille, l'homme qu’on croit mort, dont la femme est remariée, et qui revient, et qu'on ne veut pas reconnaître ! Mes enfants, nous avons

vécu, nous vivons encore une épopée inouïie ! C’est même la plus belle qu’il y eut jamais ! Thomassy, ne proteste pas! Malgré le gouvernement qui est une lavette, tout est magnifique ! Nous sommes à un carrefour. Quel danger ! Mais quel pittoresque ! Quelle passionnante mêlée ! Quel travail j’ai devant moi ! Je n’y arrive malheureusement pas : les journées sont ridiculement courtes. Et il faut dormir ! Pourquoi dormir? La science se doit de trouver tout de suite le moyen de reposer en un quart d’heure des hommes comme moi!

— Juste ciel! soupira M. Dablin, il veut nous supprimer la nuit et le lit ! Mes nuits, mon hit !

— Non! non! je vous les laisse ! dit Balzac. Mais moi, je suis comme la lune et les astres : je ne puis m'arrêter d'éclairer Malheureusement, cela ne m’empêche pas d’avoir soif. Parbleu ! nous n’avons pas mangé de fruits ! Au mois de juin, quelle folie ! Rose, mon enfant, des fruits ! Vous n’en avez pas? Allez en acheter! Les boutiques sont fermées? Courez en cueillir ! Où? Dans les vergers du Mont- Parnasse ! Et si vous trouvez une Muse par la même occasion, vous l’amènerez à Mme Sand, qui a du goût pour le personnel littéraire. Voilà! Filez !…. Mon petit père Dablin, avez-vous lu dans La Silhouette mon article Sur un pantalon de poil de chèvre? On jurerait que j'avais vu le vôtre, ce soir. Madame Sand, combien de temps avez-vous mis à apprendre le français? Moi, sept ans ! C’est une chose qui reste très peu connue en France. Voyez M. de Lamartine : charmant troubadour! Mais il ignore sa langue. Ah! que c’est dur d’écrire! J’ai

LE TRIOMPHE DU GÉNIE a?

fait sept romans, rien que pour apprendre mon métier. Un pour m’exercer au dialogue; un pour savoir faire une description ; un pour bien grouper mes personnages ; un pour que chaque chose fût à sa place, etc., etc. ! Et si je suis ce que je suis. et surtout ce que je vais être, je ne le devrai qu’à moi, à ma volonté! Mais il faut être grand ou n'être pas. On se demande, en voyant la masse des humains ordinaires, pourquoi ils vivent, dans quel but, quel intérêt ils y prennent.

— La Touche a fait devant moi la même remarque ! se permit de dire M. Dablin.

— C’est bien étonnant, dit Balzac, il fallait qu'il fût malade, car, dans son état ordinaire, il ne dit rien de sensé !

— Vous... n’êtes donc plus amis? dit M. Dablin, confus.

— Nous n'avons plus cet honneur! reprit majestueusement Balzac, et je n’ai pas besoin de vous dire que je m'en moque comme de cela ! (Il fit claquer son ongle sur sa dent.) Je n’ai plus le temps de m’attarder à des détails de ce genre. (Il avait desserré sa cordelière rouge.) Lui n’a rien à faire. Il s’est occupé toute sa vie de vétilles. Moi, j’ai une œuvre | (De ses bras allongés, il s’empara de tout le dos de son banc.) Cette Rose ne rapportera pas de fruits ! Fille honnête et bornée ! Et il n’y a plus de vin. Voulez-vous encore des huîtres? Ou du café, du café très fort, de quoi faire sauter les crânes qui ne sont habités que par des idées tranquilles ! C’est inouï que dans une grande cité on ne puisse avoir des fruits la nuit. Je porterai la question

devant le juge de paix. Ah! voilà encore un sujet admirable : le Juge de paix! Il y a longtemps que, j'y songe : le juge de quartier, modeste, tout humble, qu’un homme riche n’arriverait pas à corrompre, ni par des dîners, ni par la peur. Et je le montrerais dans une affaire de rien, déployant les plus hautes vertus !

— Ah! oui... sous votre plume, dit Thomassy, cela pourrait être une œuvre importante.

— Et pour le peuple ! dit Balzac, car le vrai penseur, le vrai philosophe — or il n’y a que lui qui soit digne d’écrire — s’adresse au peuple.

— Mon Dieu! Minuit moins dix! fit George Sand, qui regardait sa montre dans un rayon de lune, je vais manquer mon coche à l’Odéon.

— Minuit moins dix ! Vous ne le manquerez pas | (Il resserra sa ceinture.) Rose, les flambeaux d’argent !.…. Madame, je suis honoré de vous avoir vue chez moi, et d’avoir discuté avec vous ce qui fait la vraie grandeur d’une destinée. Nous sommes d'accord sur la conclusion, n'est-ce pas? Une grande tâche, sentir Dieu derrière soi, s’abandonner à lui... Passez, je vous prie : je vais vous éclairer.

— Vous ne pouvez pas sortir dans cet accoutrement ! bredouilla le quincaillier.

— Si, mon petit père Dablin ! Ma robe est de la couleur de la nuit, avec le trait de feu du couchant sur la ceinture. Allons ! Je vous accompagne jusqu’à la Bourbe !

Et tenant un flambeau dans chaque main, il continua de parler en les précédant. Eux, ne l’écou-

taient plus. George Sand marchait entre les deux hommes et chuchotait d’une voix mince :

— Je connais l’histoire de La Touche. Ce n’est pas Balzac qui a raison Comme lui a dit La Touche : « Que vous soyez l'inventeur du roman physiologique, que la terre, la mer et le ciel vous aient attendu pour être décrits, soit, je le veux bien ! mais j'aimerais encore mieux pour vous que vous soyez bon garçon ! »

— Oh ! cela, madame, dit Thomassy, c’est injuste ; si vous le connaissiez bien !..

— Il éclate d’orgueil ! dit Mme Sand.

—— La noblesse a péri en 89, fit d’une voix forte Balzac qui se retournait ; mais, en tant que privilèges : il reste la noblesse du mérite personnel !..

Il refit en avant vingt pas vigoureux.

— Moi, j'ai confiance en lui, en sa force, en son avenir | dit le quincaillier.

Balzac fit encore un demi-tour.

— Madame Sand, si vous manquez le coche, profitez de cette nuit de lune, descendez jusqu’au Pont Royal, et sous l’arche de la berge, attendez le jour : c’est féerique !

À la Bourbe, il dit :

— Adieu, vous tous, gens bien nés et qui avez la chance de connaître M. de Balzac. Ne riez pas, mon petit père Dablin. La quincaillerie ne sera rien, si, un jour, je ne peins pas un quincaillier ! Bon retour ! Que Dieu vous garde ! Je vais travailler.

Il remonta chez lui, sous les arbres, d’un pas

pressé. Les bougies avaient coulé partout sur sai robe. Il l’enleva, la jeta dans un coin, dit :; « Monsieur Buisson, tailleur, vous serez prié de dé-. graisser ! » Puis il en mit une autre, qui était: blanche, avec une cordelière noire. Il but une: grande tasse de café, et appela :

— Rose! il n’est pas assez fort ! Jamais assez:

Toujours dormir! L’humanité ne peut pas progresser ; ce sont les mêmes qui font tout! J’ai dix articles de commandés pour cette semaine !.…. Et ïil faut aller au mariage de Delphine Gay, à Saint-Roch. Encore une journée de perdue !…. Il me faudrait un cabriolet. Mais je l'aurai. Le mois prochain, je vais gagner des sommes énormes. Et dans six mois, je pourrai peut-être rembourser la grosse partie de mes dettes. surtout si je fais la Bataille et le Juge de paix. Pour le bonhomme Goriot, il vaut mieux que j’attende. C’est tellement prodigieux ! Ce sera dans mon œuvre une cariatide !

Il se versa une deuxième tasse de café :

— Aucun goût ! Il faudra que je l’achète et que je le fasse moi-même !

Il approcha un flambeau d’un petit Napoléon qu’il avait sur sa cheminée, le contempla en ayant l'air de solliciter son regard, comme s’il se mesurait avec lui, et dit :

— Quel homme! Il a tout fait, et on le représente les bras croisés |

Puis il s’assit à sa table, où il écrivit deux lignes rapides sur un bout de carton blanc, qu’il vint glisser

entre le manteau impérial et la garde de l’épée. Et il rit de tout son cœur, d’un rire victorieux.

Il avait écrit sur le carton :

«Ce qu'il a commencé par l'épée, je l'achèverai par la plume! »

En cet état d'esprit triomphant, il ne ressentit aucune surprise à trouver un jour de septembre, chez son éditeur Gosselin, la lettre d’une grande dame qui lui signifiait son admiration. Lettre non signée, mais le papier, l'écriture, le ton attestaient une provenance noble. Il pensa : « Voilà qui est parfait. et naturel. Cela devait arriver. D’abord, je le mérite. Ensuite, si la Providence a des vues sur moi, il convient que j’entre dans les salons du faubourg Saint-Germain ! »

Puis, comme il avait quelque suffisance et qu’il ne concevait pas le bonheur solitaire et muet, il parla de sa lettre à son ange gardien, Mme de Berny.

— Ah? ah? fit celle-ci... Montre.

— Je ne la promène pas sur moi, dit Balzac.

— Ou tu me la caches, soupira Mme de Berny. Ne fais pas cela, mon chéri! (Elle l’implorait avec un visage douloureux.) N'oublie pas ce que tu dois à mon pauvre cœur! Pourquoi, mon Dieu, le ciel n'a-t-il pas voulu que nous vivions ensemble, — loin du monde? Ma tendresse t’aurait sufli, et tu

n'aurais même pas ouvert les billets doux de ces dames inoccupées.…

— Pourquoi inoccupées? fit Balzac. Parce qu’elles me lisent?

— Parce qu’elles t’écrivent! Ah! cher ami de ma vie, je voudrais voir les têtes de ces femmes!

— Ainsi, dans ton intransigeance ou ta jalousie...

— Dans mon amour! Contente-toi du mot juste.

— Ainsi, tu n’admets pas qu’il y en ait une seule de bien?

— T'ai-je écrit, moi? Crois-moi, gentil, en écoutant ton cœur et pas ta vanité. Ton cœur est bien plus grand, quand tu veux ! En te parlant de la sorte, ce n’est même pas notre amour que je défends. Je vois plus haut. Je pense à ton talent. Elles te le gâcheront, m’ami. Elles veulent toutes s’attacher un homme célèbre. Prends garde, si tu aimes vraiment la gloire, à la gloriole féminine !

Quand il fut parti, les larmes aux yeux, elle se regarda dans son miroir :

— L'avenir ne peut être à moi : je ne suis plus qu’une vieille et faible chose... Mais j'ai eu tout son cœur, et personne ne me volera mon passé !

Et lui, s’en retournant rue Cassini, pensait :

— Elle ne se souvient pas qu’hier elle a eu tout. Elle veut encore demain : c’est de l’abus |

Et aussi : |

— Elle parle de mon talent! Mais j'ai besoin de l’enrichir! Il ne faut pas changer dramatiquement en trahison de simples nécessités artistiques.

Sophismes sur sophismes. À force d’énoncer des raisons mauvaises et d'entendre chaque fois sa

128 HONORÉ DE BALZAC oo

conscience qui répondait : « Es-tu bien sûr? » il laissa la lettre de l’inconnue quelques semaines sans

réponse. Après quoi, ne se souvenant plus avec ‘

précision d’avoir tort, il écrivit : « Madame, donnezmoi votre nom, je vous en supplie ! » Ce fut assez d’une prière ; elle répondit : « Marquise de Castries, rue du Bac. »

Il eut un éblouissement.

— J'avais deviné justel… Voilà ce qu’elle appelle une femme de rien! Le mieux est de ne plus lui parler de cette histoire... qui me fera faire un pas considérable dans le monde de Paris. Pauvre chère ! Elle a pourtant toutes les noblesses du cœur, et elle possède par son mari une particule, âgée déjà de cent cinquante ans, mais elle ne discerne pas l'importance sociale de cette vieille, vieille noblesse, si dignement enfermée dans le faubourg Saint- Germain. Là où elle a raison... c’est que je dois être prudent. Ma situation l’exige. Une grande dame m'admire et me donne son adresse. Ce n’est pas une raison pour courir la voir. Je dois attendre qu’elle me dise : « Eh bien ! Qu’attendez-vous? »

Il eut la force de le faire, et ce n’est que le 28 février 1832 qu'il se rendit sur invitation à l’hôtel de la rue du Bac. Mais, cette fois, 1l était dévoré d'envie de la voir. Il avait interrogé vingt personnes sur elle. Il savait que c’était une grande dame, qu’elle vivait séparée de son époux, qu’elle était fort belle, et qu’elle avait connu l’amour en dehors du mariage, avec le prince Victor de Metternich, de qui même elle avait eu un enfant. Il n’en fallait pas tant pour enflammer Balzac.

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