LAURE IR ONE TES TS
Le 28, à trois heures de l’après-midi, il pestait fort : il avait loué une voiture qui ne venait pas. On lui remit une lettre. Ce n’était pas un contreordre : le timbre était de Pologne. Par exemple! Est-ce qu'il avait une admiratrice si lointaine? Justement ! La lettre venait d’une femme, d’une femme qui l’avait lu, bien lu, qui était enthousiasmée par ses premiers livres, et signait l’Etrangère. L'écriture était régulière, fine, sans audace, un peu institutrice, mais le style charmant, ému, poétique : il y avait de l’âme et une indémiable sincérité. Il sourit :
— Eh! mais... toute l’Europe s’en mêle ! Je vais raconter cela rue du Bac : cela ne fera pas mal...
— Monsieur, la voiture est là.
— Enfin!
Un dernier coup d’œil à sa toilette : il portait une redingote neuve, vert Louviers. et un gilet de cachemire. Et 1l dit :
— Cocher, au galop, mon ami, vous êtes en retard |
A peine la Bourbe passée, il était dans la portière :
— Jls ne marehent pas, ces chevaux! Ils sont mourants !
Puis, allongé sur la banquette :
— Ce serait un coup de maître, une alliance entre le faubourg Saint-Germain et Honoré de Balzac! Deux forces qui ont besoin l’une de l’autre... Eux surtout, il faut qu’ils fassent attention et prennent modèle sur les lords anglais. Ceux-là savent, comme personne, s’assimiler les richesses, et recéper leur vieux tronc aristocratique !
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La voiture s’arrêta.
— Ah! fitl content, nous y sommes tout de, même | On n’a pas mal marché! |
Il donna un bon pourboire, en disant :
— Quel quartier! Le silence! la retraite!
On sent que cette aristocratie est la tête et la pensée |
Puis il pénétra sous la voûte de l’hôtel, murmurant :
— À nous deux!
Mais un timbre retentit comme il arrivait dans la cour, et la porte du perron s’ouvrant, deux domestiques lui prirent si hâtivement son manteau, qu'ils lui firent perdre sa hardiesse. Il crut voir un geste de l’un d’eux, poussa une porte et ouvrit un office rempli de balais. Il grommela, eut un regard furieux, et l’un des valets lui désigna l'escalier. Il y avait des tableaux le long de la muraille : il ne vit pas ce qu’ils représentaient. Il tra- . versa une vaste bibliothèque, et on l’introduisit dans le boudoir de la marquise, qui était étendue sur un divan, dans un peignoir de cachemire brun. Il vit au premier regard qu’elle avait les cheveux d’un blond hardi et une petite figure de poupée. Il s’inclina. Elle dit :
— Que je suis contente de vous voir, monsieur de Balzac! Hélas! mauvais jour! Vous me trouvez souffrante.
Il y avait là, dans une bergère, un monsieur à favoris, tout vêtu de noir. Balzac dit :
— Madame, ne voyez pas de médecin : vous:
guérirez |
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— Docteur, dit la marquise au monsieur noir, vous entendez?
— Oh! madame, bredouilla Balzac, c’est. une plaisanterie innocente.
Décidément, il ne faisait que des impairs ! Le sang lui monta aux joues.
Le monsieur se leva, dit :
— Marquise, mes hommages. A demain.
Et, sans un regard pour Balzac, se retira.
Le temps que la marquise fit avec lui trois pas jusqu’à la porte, Balzac promena ses yeux sur les objets de la pièce, et fut ravi. Sur les tables, ces mille bibelots délicieux dont une femme élégante raffole, flacons, éventails, tabatières ; des meubles rares du dix-huitième ; un tapis qui était une volupté aux pieds comme aux yeux, et partout cette suprême aisance dans le bien-être, qui est la marque de nobles habitudes, grâce à une richesse longtemps possédée. La marquise revint s’asseoir :
— Nous allons être tranquilles pour causer.
Il aperçut alors la finesse de traits et le ton rosé délicat de ce qu'il avait appelé une tête de poupée. Quel petit front charmant ! Il n’y manquait qu’une couronne... Était-elle vraiment blonde? Non, rousse, avec de très beaux feux. Elle avait un petit menton rond et une fossette, une bouche innocente, des yeux impertinents. Ces yeux rendirent à Balzac son assurance, lorsqu'elle dit :
— Je désespérais de vous voir!
Il répondit avec un accent de vérité parfaite :
— Madame, j'ai une.vie de travail acharné. Le travail est tout pour moi. Je ne sors jamais |
132 HONORÉ DE BALZAC En
— Oh! oh! fit-elle, monsieur de Balzac, n’exagérez pas! Vous étiez, il y a quinze jours, chez le baron Gérard.
— Pour voir des David, madame!
— Et mardi, chez mon amie la marquise de la Bourdonnaye.
— Madame, je n’y suis resté qu’une heure !
— Je ne vous reproche rien, mais. j'étais jalouse |
Elle prononça ces mots d’une petite voix de tête glacée. Il se dit : « Maîtresse femme | »
— Votre Pauline, reprit-elle, dans la Peau de chagrin, a-t-elle eu un modèle dans la vie?
— Ah! pensa-t-il, je la tiens, je vais l’éprouver.
En grand comédien, il baissa les yeux.
— Madame, Pauline existe, et elle est encore plus belle !.. Si j’en ai fait une illusion, c’est pour ne rendre personne maître de mon secret !
La marquise avait son passé : il tenait à lui sigmifier tout de suite qu’il avait le sien; et il la crut décontenancée, mais c’est lui qui était jaloux.
Elle simula une grande considération pour tous les livres de Balzac, « même cette Physiologie du mariage, que certains. »
— Oh! madame, dit Balzac, j'ai subi là le sort des postes avancés. J’ai été criblé de balles. Mais je suis un blessé heureux de ma peine, si c’est vous qui me soignez ! Que c’est bien de m'avoir fait venir! J’ai si peu d’appuis sincères. À nous, artistes, où sont nos vrais amis? Cachés! Perdus! Nous les
ignorons toujours. Comment moi surtout les connaîtrais-je?
Et 1l reprit le thème de son travail effrayant :
— Je me couche à six heures, quand vous commencez à briller dans les bals, à vivre pour la poésie : alors, moi, je m’attelle à ma prose !.. Tous ces tempsci, je me suis forcé pour ne pas venir vous voir. Je voulais être libéré de certains travaux. Quand je suis au fort de ma besogne, je n’habite plus en ce monde ; je me replie sur moi; je regarde dans mon cerveau ; je ne suis pas sociable !
Elle paraissait l’écouter avec assez de ferveur. Il avait commencé de parler, il ne s’arrêta plus ; ce qui fit qu’au bout de peu de temps, il fut enthousiasmé d’elle. Comme cinq heures sonnaient à un petit cartel au-dessus de son divan, elle se leva :
— Vous m’excuserez…. je dois sortir. Mais j'ai été ravie de votre visite. Retenez que vous me trouverez toujours le soir, jusqu’à dix heures.
Il partit transporté. Il se dit, dans la rue du Bac, qu’il remontait vers la route de Sèvres : « Je l’aimerai! Je vais l’aimer! Je l’aime! Enfin, voilà une femme belle et qui donne l’impression enivrante de la lutte. C’est cela, la griserie de la vie et de l’amour ! Je la désire déjà ; avant demain, je la voudrai! Sans doute j'ai connu un ange dans ma vie, une femme qui était vraie; mais celle-ci est une vraie femme ! Celle-ci n’est ni une mère ni une amie, c’est une maîtresse ! »
Il marchait si vite qu'il était en nage. «Je deviens gros, c’est effrayant! » Il héla un cabriolet; et, s’enfonçant dans la voiture, au lieu de donner son adresse, il dit au cocher abasourdi :
— Il faut avoir une maîtresse très belle, qui
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puisse supporter toutes les rivalités. Le reste en amour est de la folie!
Deux jours après, à dix heures du soir, il se présentait chez elle. Il avait acheté un ravissant chapeau doublé de clair, pour le tenir, comme on faisait, sur le genou, en montrant la coiffe, et il venait avec une voiture de louage, qui avait ordre de l’attendre devant le perron de l’hôtel.
La marquise était habillée pour le bal, délicieusement belle. Debout devant sa cheminée, elle chauffait ses pieds de déesse. C’est ainsi qu'il les appela tout haut. Et il prolongea le madrigal, disant :
— Comment s’en étonner, puisque vous êtes digne des dieux !.. Hélas ! je ne suis qu’un homme!
Elle fit un ravissant sourire.
— En tant qu’homme, je ne vous trouve pas mal. Savez-vous que j’ai une amie fort jolie qui vous aime.
— Quelle joie ! répliqua-t-il d’une voix bondissante. Dites-moi vite son nom.
— Ah! jamais, par exemple |
Elle avait une mutinerie adorable. Le cœur de Balzac commença de faire des sauts, et une voix intérieure de gronder : « Quelle misère qu’on ne puisse dire tout de suite à une femme pareille qu’on l’aime, qu’on l’adore, qu’ on veut vivre avec elle toujours ! C’est bien ainsi que la vie serait belle et bonne |! »
Il distingua sur-le-champ qu’elle était éprise sinon de lui, du moins de sa renommée commençante, et qu’à l'instar de beaucoup de femmes qui tenaient un salon dans Paris, elle le voulait à elle,
LE TRIOMPHE DU GÉNIE 135 Re
et non aux amies, cette chère marquise ! Il en fut à la fois si amusé et si flatté qu’il ne recula pas devant les ruses les plus grosses. Elle venait de lire dans une gazette un article sur lui, qui n’était qu’une réclame.
— Le connaissez-vous? dit-elle.
— Du tout, madame!
— Alors, écoutez-le : «Les livres de Balzac jettent l’insomnie dans l’hôtel du riche et dans la mansarde du poète ; ils ravissent la campagne ; l’hiver, ils donnent un reflet plus vif au sarment qui pétille. Grands privilèges du conteur !... » Ce n’est pas mal, n'est-ce pas?
Il fit :
— Eh non! C’est aimable.
C'était lui qui l'avait écrit.
— Ah! reprit-elle avec feu, ces dames qui vous chérissent seraient attrapées, si je vous emmenais au printemps dans un palais à Venise, si là nous nous enfermions tous deux, et si vous ne travailliez plus que pour moi!
Venise! Un palais! Tous deux! Il demeura étourdi par ces paroles. Que disait-elle là? Était-ce vanité? Amour? Rêvait-elle? Ou, au contraire...
Sans répondre, il se jeta sur son écharpe, qu'il baisa comme un fou. Elle dit vivement :
— Grand Dieu ! Minuit |! Je suis affreusement en retard |! Vous aimez ce petit cartel? Il a appartenu à Marie-Antoinette. À Versailles il lui a compté ses dernières heures heureuses.
— Seigneur | fit Balzac, et il ne m'indique, à moi, que les minutes douloureuses où il faut que je partel
Quelle nuit il passa ! Et quelles journées ensuite ! Il avait à présent l’amour dans la poitrine et dans la tête. Et quand il revint, avant même de la saluer. sans préambule, il s’écria :
— Je vous adore! Je ne peux plus vivre sans vous ! Jamais encore je n’avais aimé! C’est vous qui m'apprenez l'amour! Vous êtes une femme divine !
Elle le regarda avec effarement, s’écarta, s’éventa. Elle sonna un domestique pour donner n'importe quel ordre, faire une diversion — puis de sa voix grêle, inexpressive, elle dit à cet homme qui venait de lui exprimer avec toute l’imprudence d’un fou, la tempête qui soufflait sur son cœur :
— Eh bien, en voilà une nouvelle, par exemple ! Qui aurait pu se douter de cela?
Mais elle vit à ses yeux d’aigle qu’il serait difficile de minauder, et avec ce génie qu’elle avait de la conversation mondaine, où tant d’embüches sont tendues sous un air d’inoffensives banalités, elle réussit à le distraire brusquement, comme on fait pour un enfant en colère ou un animal buté.
— Puisque vous m'’êtes déjà si attaché, dit-elle avec un bon sourire vrai (l’artifice, chez cette femme, avait la figure de la vérité), accepteriezvous, pour me faire plaisir.
Il dit vivement :
— Oui, madame, tout !
— Attendez l... d'écrire dans le Rénovateur — que dirige un de mes plus chers amis — un article‘en faveur de la duchesse de Berry. ;
L’aigle n'hésita pas :
— Je suis à vos ordres!
Le Rénovateur était une feuille légitimiste. Y écrire, c'était prendre parti vigoureusement ; et pour l’écrivain qui espère tirer une gloire universelle d’une œuvre de haute observation impartiale, il faut du renoncement pour se résoudre à un acte qui, sa vie durant, lui sera reproché par toute une partie de ses lecteurs. Mais Balzac était grisé ; il volait sur les cimes, ne voyant plus les petitesses d’en bas. L'alliance qu’il rêvait avec le faubourg Saint-Germain, c’est elle qui la lui proposait. Il lui tendit les mains :
— Merci d’avoir pensé à moi!
Et voguant sur les nuées de l'illusion, il déclara que ce hideux gouvernement louis-philippard était condamné! Il serait le prophète annonçant sa chute. Gouvernement ridicule de gardes nationaux ! Quand le roi était venu à l’Hôtel de Ville prendre la lieutenance générale, n’avait-il pas déclaré : « Je suis un ancien garde national qui rend visite à son ancien général, M. de Lafayette! » Pauvre bonhomme ! On n’osait même pas l’appeler « usurpateur » tant 1l usait de misérables moyens ! Le parti légitimiste était le seul ayant de la valeur et de l’avenir ; les bonapartistes, morts, et les républicains, pas nés ! Il avait même la chance de n’être pas populaire. Alleluia! Car il fallait en hâte remonter l’affreux courant des idées populacières de 1793. L'égalité, quelle chimère ! Enfin, c’était entendu : Honoré de Balzac donnerait au Rénovateur un article passionné, et il répondrait aux critiques, — car il
fallait s’attendre à voir émerger ces punaises du
journalisme qui salissent les plus nobles choses, — il répondrait que désormais il n’était plus attentif qu’au jugement d’une certaine société |
En prononçant ces mots, il admirait le goût délicieux de ce riche hôtel, où il était reçu, sollicité, aimé, et se sentant heureux, il dit encore :
— Un écrivain comme moi, qui n’a eu que de hautes ambitions, n’écrit en somme que pour vingtcinq personnes. Il n’y aura donc rien de changé dans ma vie!
Il la regardait. Elle était enivrante. Quelle dignité ! Quelle race! Et quelle fortune pour lui de s’allier à tant de grandeur ! Oui, c’était bien là la tête de la nation !
Il rentra non plus seulement délirant d'amour, mais exalté de l’importance de son rôle. Quel sens, quelle force allait prendre son œuvre ! Chez lui un mot de Mme de Berny l’attendait. La Dilecta était dans sa propriété de la Bouleaunière, près de Nemours, et elle écrivait : « Viens me voir, mon adoré. Tu seras bien, près de ta chère Minette, pour tant écrire | Loin de te déranger, je t’aiderai, t’inspirerai. L’amour est un grand créateur ! » Il répondit : « Pauvre amie, si je pouvais ! Mais je suis en train de négocier une affaire d’édition qui peut-être transformera ma vie. Il faut être là. Et il faut écrire encore, toujours | Dix feuillets par journée ! Je travaille maintenant la nuit. Au revoir, chère. Pense à moi en t’endormant. C’est l’heure où tous les humains se reposent. Moi, je me mets au travail! »
Il ne mentait qu’à demi : il avait fort à faire ; car 1l voulut tout de suite accorder sa vie extérieure
LE TRIOMPHE DU GËÉNIE 139 nd > :
avec son programme de pensées et d’écrits. Puisqu'il devenait le porte-parole d’un parti politique, il fallait qu’on comprit ses opinions en le voyant ; il fallait que ses habits, son linge, sa maison, son train de vie, tout fût légitimiste |
— On ne peut être l'amant de la marquise de Castries, et en sortant de chez elle revenir comme Job sur son fumier |
Ainsi raisonnait-il avec impétuosité dans sa chambre de la rue Cassini.
Il commença par le tailleur, par son cher Buisson de la rue Richelieu. Avec celui-là, la vie était facile. La note s’allongeait, mais Balzac ne payait jamais. Buisson était un homme naïf et charmant, sensible à l’éloquence, aux idées, au rythme; il ne résistait pas à la conversation de son chent;1il y avait là, dans la commande, une impétuosité prometteuse, généreuse, qui le grisait, et qui pour lui valait cent fois de l’argent.
— Une redingote pensée? Parfait, monsieur de Balzac! Vous l’aurez dans huit jours... Quatre gilets? Cinq gilets? Trois en cachemire, deux en piqué. C’est entendu! Un pantalon de flanelle, flanelle anglaise et de couleur rouge, pour le travail? Je le mets en train. Deux autres en drap pour les visites? Voici, monsieur, ce que j'ai de plus fin! Encore une redingote? Et en drap bleu violeté? Ah! ce sera charmant ! Mais celle-là, je suis obligé de la compter cent trente au lieu de cent vingt.
M. de Balzac n’est pas regardant. Jamais une remarque sur le prix. Un grand cœur autant qu’un grand cerveau. Buisson se demande s’il ne l’aime pas plus encore qu’il ne l’admire.
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En sortant de chez Buisson, il courait acheter du linge fin. des bas de soie noire à jours, des gants beurre frais, un chapeau en feutre de castor ; puis une livrée pour son cocher, car sur un coupé de louage il avait un cocher à lui, plus majestueux que celui de l’ambassade d'Angleterre! Seulement ce coupé lui coûta cher, et lui valut l’ironie de son amie Sophie Gay. Il décida alors d’acheter un tilbury et un cabriolet à son chiffre, avec deux chevaux anglais. Il alla chez un marchand recommandé par un ami. Il fit mine d’examiner les bêtes en connaisseur, tâta la queue, leva les pieds, regarda leur bouche. Puis il dit :
— Ils sont vifs? Oui? Et quand ils courent, ils ont. enfin, ils font de l’écume?
Le marchand étouffa un rire.
— Pourquoi cette gaieté? dit Balzac furieux.
Je veux des bêtes élégantes. Je n’achète pas des percherons !
— Ah! c’est lui le percheron ! dit le marchand, quand il sortit.
Ces chevaux lui devaient être tourment. Ils mangeaient beaucoup.
— Les canailles, disait-il, en recevant les notes de Rouard, grainetier, rue Saint-Jacques. Ils ne se nourrissent pas de poésie |
Mais il ne payait pas plus Rouard que Buisson, persuadé d’ailleurs qu’il était de les payer rapidement. N’avait-il pas avec ses éditeurs de magnifiques contrats? Et il devait se mettre au travail, un travail forcené, dans lequel il s’enfoncerait, et d’où il sortirait, des chefs-d’œuvre plein les mains! Ses
créanciers pouvaient dormir en toute sécurité. Certes, il donnait des réceptions grandioses, il allait à l'Opéra, aux Italiens, dans les restaurants, aux Champs-Élysées, dans les salons, dans les bals.
— Mais c’est que Dieu, disait-il, a fait l’homme à son image. Et il faut de temps en temps le lui rendre, en étant comme lui, partout! Je veux représenter un parti; il convient que je me présente d’abord et qu’on me voie ! Si nous avions un roi, on le verrait, mais il n’y a pas de roi ; il faut en ce cas qu’on voie celui qui plaide pour le vrai trône!
Et royal lui-même, il accommodait tous les détails de son existence à sa haute fonction. Il était touché par tous les raffinements de la marquise de Castries dans son hôtel, et 11 lui fallait à lui maintenant, rue Cassini, des fleurs dans sa chambre, «parce que, disait-il, le corps est marié à l’esprit, et je n’ai pas plus le droit de respirer comme un rustre, que je n’ai le droit de penser comme un garde national!»
Il pensait, respirait, écrivait, agissait comme un amoureux emporté, embrasé. Il voyait la marquise tout l’après-midi. Le soir, au théâtre, il était auprès d’elle au premier rang de sa loge. Puis il la reconduisait à son hôtel. Dans sa voiture, il lui prenait les mains, les bras, il embrassait ses genoux, et elle se laissait faire, haletante, pâmée, quand, soudain, à l’angle de la rue de Varenne et de la rue du Bac, elle retrouvait tous ses esprits, remettait d’un revers de main de l’ordre dans sa coiffure, et impassible devant ses gens, disait sur le perron un « Adieu, monsieur de Balzac! » qui donnait au pauvre amoureux une suffocation.
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En trébuchant, il s’enfuyait dans la nuit.
Qu’était cette femme? Un ange? Un monstre?
Pourquoi se laissait-elle prendre des baisers fous? Pourquoi murmurait-elle des mots passionnés?
Pourquoi avait-elle toutes les imprudences et tous les abandons.. moins un? Que voulait-elle? Qu’attendait-elle d’autre que ce qu’il demandait éperdument? Si elle ne l’aimait pas, comment lui donnait-elle ses mains, son visàge, ses lèvres, et plus encore son regard, ses mots balbutiés, pourquoi se rendait-elle? Car elle se rendait ! Non ! Elle se reprenait toujours | Cette reprise. était-ce donc sa suprême volupté? Alors, e’était le démon de l’orgueil fait femme. Et lui se briserait, s’épuiserait, en mourrait !
Un jour qu'il arrivait, brûlant, brutal, décidé à tout, l’ayant quittée à deux heures du matin après des caresses épuisantes et des tutoiements désespérés, 1l la trouva en grande conversation avec son confesseur, un prélat à qui elle le présenta, disant :
— Monsieur de Balzac, nous vous attendions, Monseigneur et moi, pour vous entendre dire la nécessité de rendre à la religion son ancienne splendeur. N'est-ce pas que la France se doit de réta blir à la Chambre des Pairs le banc des évêques?
Il devint écarlate. Il sentit naître et gronder en lui un lion furieux, et il la regarda avec des yeux féroces, qui s’adoucirent tout de suite, car elle était exquise, blanche dans une robe bleue, fine dans des manches bouffantes, et sa main était à pleurer de joie, — cette main douce, effilée, aux ongles roses, qu’il avait tant tenue, tant serrée, tant
baisée ! Mon Dieu, que le lion se sentit apprivoisé et misérable |
Le confesseur s’en alla au bout d’une heure qui fut un siècle. Il balbutia, des larmes dans les yeux :
— Vous avez donc un cœur de criminelle pour concevoir de pareilles tortures? Vous ne sentiez pas que je souffrais, que je mourais, que j'allais me lever, que ] lise me venger?
— Allons, fit-elle en haussant ses petites tes sachez donc être de votre parti! Vous savez bien que la religion est intimement liée à la propriété.
Elle redressa une bûche dans le feu, et essaya de le blesser :
— Quand on est noble, il faut subir les charges. de la noblesse. Or, vous êtes noble, puisqu’en somme vous signiez Honoré de Balzac dès l’âge de vingtsept ans, et que vous n’avez quitté votre particule qu’une fois, n’est-ce pas, en entrant dans l’imprimerie ?
Il pensa se jeter sur elle. Il failht lui crier : « Quel monstre vous faites | Je ne me suis pas trompé!» Mais il n’avait pas de mouvement que ne réglât son imagination, qui subissait d’abord les poussées généreuses de son cœur. Il s’arrêta, s’assit, prit sa tête dans ses mains, et gémit : «Mon Dieu ! Mon Dieu !..»
Il venait de découvrir qu’elle était peut-être sincère en ses scrupules, et qu’au moment de tomber, dans un dernier effroi elle ne trouvait comme ressource que de se faire détester. Alors, il s’écria :
— J'ai compris ! Vous êtes héroïque ! Vous voulez de la haine? Vous n’aurez que de l’amour, encore plus d'amour !..
Le domestique annonça quelqu'un. Le lion tremblait sur ses jambes. Il se retira, bouleversé, jetant sur l’objet de sa passion des regards éperdus.
Il trouva chez lui, ce soir-là, une lettre d’une bonne amie, Mme Zulma Carraud. Elle était de l’âge de sa sœur Laure : c’était une camarade de pension. Il l’avait revue quand, mariée à un capitaine d’artillerie, elle habitait Versailles, puis Saint- Cyr. Il avait cru alors avoir besoin de documents pour sa fameuse Bataille; 1l s’était rapproché des militaires. Puis le capitaine nommé commandant, les Carraud étaient partis pour Angoulême, à la tête de la poudrerie qu’on venait d’y installer. Mme Carraud était fine, le cœur bien placé, une intelligence aiguë et élégante : elle goûtait le grand talent des Chouans et de La Femme de trente ans; elle eût été enchantée de recevoir leur auteur, et elle écrivait : « Venez * donc, cher Balzac, le commandant vous attend. Nous ne vous dérangerons pas. Vous travaillerez ici mieux que dans votre Paris, tueur d'hommes ! »
Il n’était guère disposé à sentir la bonne amitié délicate d’une telle lettre ; 1l répondit qu’hélas ! il n’était pas libre. Rivé à sa table comme le forçat à son boulet ! Impossible de perdre deux journées en voyage. Il ne fallait pas songer à sortir du cabinet de travail. Il ne pouvait même pas répondre une longue lettre. Il était à la seconde ! Quelle vie ! Et puisque les Carraud lui montraient de l’affection, il comptait sur leur indulgence et leur pitié.
Cette lettre lui demanda cinq minutes, et de nouveau il s’adonna corps et âme à sa chère folie. I était chez lui : il se croyait chez elle ; il la voyait,
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l’approchait, la touchait. Et peut-être qu’elle était artificielle et fausse; peut-être avait-elle le cœur fardé comme le visage. Mais, même dans sa fausseté, quelle femme! quelle noblesse! Jamais un trait banal ! En y songeant, il retrouvait toutes ses forces, et c’est la vanité qui les lui rendait. « Avec une créature d’éhte, 1l y a toujours des ressources, pensait-1l ; je ne l’adore pas en vain. Ma tâche est toute tracée. Je l’ai vue trop palpitante : je peux espérer tout. Je ferai d’elle une femme vraie ! »
Et 1l ne l’aborda plus qu’avec des sentiments de chevalier. Il y avait trois mois que cet enfer durait : il résolut d’en faire un paradis. Il ne menaça plus, cessa d’être suppliant. Elle l’en remercia, le 16 mai, jour de sa fête, en lui envoyant des fleurs. Il les trouva si belles qu'il les fit en partie sécher et les mit dans ses livres. Puis, 1l eut l’air désormais de savoir l’avenir, de n’en pas douter, et 1l y souriait d'avance : « Comme nous serons heureux, madame (il se penchait sur son épaule)... quand tu seras ma maîtresse |! »
Un jour, elle dit avec son impertinence qu’il trouvait ensorcelante :
— Enfin. si je cède à vos désirs prodigieusement vulgaïres…
Il lui baisa les mains avec passion.
— Vous êtes adorable !
— Et que vous me trahissez ensuite... ai-je une garantie?
— Je jure, dit-il, de me tuer si je vous trahis !
— Vous êtes donc un homme mort, fit-elle, imperturbable.
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Ah ! quelles délices elle lui faisait éprouver!
— Donnez-moi le front qui pense de pareilles choses, la bouche qui les exprime ! Donnez-moi...
De nouveau, elle permit les caresses les plus audacieuses, avec sa stupéfiante inconscience, ou... la suprême habileté de son vice. Puis, un jour que, pour la vingtième fois il entrevoyait, après tant de libertés, le bonheur tant désiré, il la trouva donnant des ordres empressés dans une maison où les domestiques roulaient les tapis et mettaient des housses sur les meubles. Il bégaya :
— Que se passe-t-1l?
— Il se passe, fit-elle d’une voix flûtée, ce que je vous ai annoncé, il y a plus de huit jours, mais vous n’entendez jamais que vos propres paroles, — je pars pour Aix me reposer.
— Pour Aix?
— Pour Aix-les-Bains. Et quand il vous plaira de venir me voir...
— Moi? Ah! jamais! jamais !.….
Il était de nouveau comme un lion, soufiflant du feu, les yeux pleins d’éclairs, la crinière hérissée.
— Mais quelle femme êtes-vous!
— Tenez, fit-elle, voici mon amie la marquise de la Bourdonnaye, qui me connaît bien. Demandezlui donc.
Il ne la revit pas. Il la laissa partir, et sanglota chez lui en haïssant l’amour, car il se sentait devenir mauvais, haineux, coupable. Ah! qu’il avait besoin d’une âme douce pour le consoler, le remettre, refaire de lui un homme normal... et généreux! Il songea à Mme de Berny. Mais il ne pouvait pas la
revoir en ce moment, subir ses questions, lui avouer, à elle, « cette ange », que, malgré toutes les horreurs de cette femme sans âme, il était encore embrasé de désir. Alors? Il s’étourdit quelques jours. Il reçut des amis, but, parla, tint des propos féroces, se commanda des habits nouveaux, car il ne pouvait plus voir ceux qu’il portait pour la marquise et qu’elle disait aimer; il s’enferma, essayant d'écrire ; hélas, il ne ruminait qu’un méchant livre insultant pour l’amour, et il n’en voyait que quelques scènes sans l’ensemble. Enfin, en rangeant ses papiers, il retrouva la lettre de Mme Carraud, la lettre douce, honnête, fidèle d’une admirative amie : « Venez, mon cher Balzac, nous ne vous dérangerons pas. Et vous travaillerez ici mieux que dans votre Paris, tueur d'hommes. » Il entrevit le repos, l’apaisement, les confidences auprès d’une femme de cœur, qui l’écouterait et le comprendrait. D’une plume tremblante — car déjà il eût voulu être arrivé à Angoulême ! — il écrivit : ‘« Je viens... si vous voulez toujours de moi. »
Braves Carraud! Ils étaient tous, mère, père, enfant, à l’attendre, à le guetter. Ils avaient mis des fleurs dans sa chambre. Et cette diligence n’arrivait pas ! Pourvu qu’il n’y eût pas d’accident |
— Non! Le voilà ! Ah! ce brave ami! Eh bien?
— Eh bien, dit Balzac d’une voix mouillée par l'émotion, je sais ce que c’est que le bonheur, puisque je vous voisl… Chers visages, de quel réconfort vous m’êtes | Vous me tirez de ma vie de galérien ; je sens que vous m’aimez; je viens chez vous comme chez un bon docteur ! J’ai laissé mes
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ennemis, mes affaires, mes paperasses, tout. Je vous arrive avec mon cœur seulement. Dites-moi à quelle heure on se met à table, quand on se couche, à quoi joue le petit, si on fait la sieste dans les prés. Je suis votre enfant en vacances. Préparez-moi des tartines de beurre. Faut-il que j’arrose le potager? Je veux soigner les lapins !.. Chère amie, que je vous trouve bon visage, à vous d’abord. Et le commandant ! Superbe ! Mais il prend du ventre ! Ah! Ah! Qu'est-ce qu’il dit? Que j'en prends aussi? Mais moi, je me serre. Il faut se serrer, commandant !. Vous savez que j'aime cette cour, et cette maison. Voilà qui n’est pas mal du tout, pour une poudrerie. Et vous avez des tilleuls! Bravo! Avez-vous récolté les fleurs? Ah ! on respire, ah! on est bien ! Mes amis, auprès de vous, je vais remettre ma pauvre âme esquintée!
Il avait dans la bonté le charme de ceux qui sont riches, qui n’y regardent point, et pour qui iln’y a pas de plaisir plus vif que de voir des yeux d’amis émus. Mme Carraud dit timidement :
— J'espère ne pas être devenue trop province pour vous. Oh ! il y a une certaine croûte |... Mais avec de l’amitié, vous me retrouverez dessous !
— Votre croûte m’enchante, fit Balzac dans un rire. C’est comme la mousse des plus belles pierres ! Vive la nature, mon Dieu! J’ai besoin d’elle en m'échappant de Paris.
— Oui, mais, dit le commandant, Votre Élégance
va souffrir |! On a lu des choses sur vous, cher monsieur! Vous ne pouvez pas nier votre réputation ! Il paraît que non seulement vous suivez la mode, mais que vous la créez !
— Des folies ! dit Balzac.
— Et que, non seulement, dit Mme Carraud, les femmes vous suivent, mais que vous leur rendez !
— Des ragots! dit Balzac. Parlons de vous.
Voyez-vous du monde?
— Beaucoup, reprit Mme Carraud. Moi, je vois le commandant et Ivan. Le commandant voit Ivan et sa mère. Et Ivan me voit ainsi que le commandant. Sans compter qu’il y a les combinaisons à deux ! Moi et Ivan, nous voyons le commandant. Le commandant et moi, nous voyons Ivan...
— Ah... et avec moi, dit Balzac, cela va être bien autre chose ! Vous, Balzac et Ivan...
— Assez ! Assez ! dit le commandant, venez voir votre chambre. Malheureusement, vous n’aurez pas ici tous vos domestiques.
— Mais j'aurai votre servante ! dit Balzac.
— Exactement ! dit Mme Carraud, et elle est bête.
— C’est qu’elle ne me lit pas! dit Balzac.
— Nous lui donnerons {a Femme de trente ans, reprit le commandant.
— Oh! oh! vous avez des pêchers ! fit Balzac.
— Et nous aurons des pêches, mais vous serez parti, fit Mme Carraud.
— Est-ce qu’on sait? Je suis peut-être là pour dix ans ! soupira Balzac.
— Alors, on vous y laissera, fit le commandant, car je pense bien être nommé ailleurs! Entrez. Vous êtes chez vous!
La maison était simple et claire. Salon, salle à manger en bas, les chambres en haut, celle de
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Balzac séparée des Carraud par un étroit cabinet. Ivan avait laissé son cheval de bois dans la chambre de Balzac. Celui-ci l’enfourcha et se mit à imiter le général Bugeaud. Ivan battit des mains.
— Vous m’excuserez, dit le commandant, il faut que je vous laisse. La poudrerie m'appelle !
— Allez, homme de devoir, dit Balzac, préparer vos funestes explosions. La poudre, cela me connaît : je suis le général Bugeaud! En avant, les enfants ! A l’assaut ! Regardez mon képi et ma tête innocente, et vous serez victorieux |
Le commandant parti :
— Je vous laisse vous reposer, dit Mme Carraud.
— Quoi? Tout seul? Pour périr d’ennui! Je ne me repose qu’en bavardant, dit Balzac. Où allonsnous causer? Ici? Dehors? Dans le jardin? Sur la Charente?
— Dans le jardin. Nous surveillerons Ivan.
C'était un mince jardinet, d’où l’on voyait un bout de colline boisée sans rien de remarquable, mais il y faisait bon ; quelques fleurs s’y épanouissaient; des diables d’oiseaux pépiaient dans les fourrés ; et Balzac était si content d’être avec Mme Carraud! Charmante femme, attendrissante par son honnête simplicité. Une de celles chez qui, toute la vie, on sent qu’elles ont été des jeunes filles pures. Le visage sans beauté de forme, mais où l’âme bien équilibrée met la grâce d’une bouche chaste et de deux yeux tranquilles, qui voient et jugent avec une charité pensive. Le moindre de ses mots montrait qu’elle pensait avec droiture. Elle
boitillait légèrement, et à vingt ans en avait eu de l’amertume. Un jour que, devant Balzac elle avait laissé voir tout son regret de cette infirmité, par son insistance à dire : « Jamais je n’y pense ! » il avait repris, :
— Parbleu ! C’est que votre cerveau, lui, ne boite jamais ! Vous serez une épouse magnifique et une mère exceptionnelle !
Elle n’avait pas encore oublié ce mot délicat. Le jour de son mariage, elle avait été heureuse, certes, et gaie, mais dans les minutes d'émotion, elle avait rêvé à cet Honoré Balzac, frère d’une de ses amies, toujours si plaisant, et qui avec des veux brillants d'esprit, ne disait rien où il n’y eût du cœur.
Ils n’étaient pas depuis un quart d’heure ensemble, que leurs âmes qui s’aimaient discutaient avec passion,
— Cher ami, disait-elle, puis-je parler franchement, comme je fais par derrière avec le commandant? Vous m'inquiétez! Vous savez si je vous admire, si je tiens à votre talent, si j'attends vos livres : je suis anxieuse comme votre sœur de ceux que vous nous ferez demain! Et voici qu’au lieu d'économiser vos forces, dont vous avez tant besoin pour ce travail, qui est sacré, je vous vois vous disperser, vous user, en une foule d’occupations qui vous détournent de votre nature. Or, c’est elle, cher ami, qu’il vous faut cultiver, approfondir, pour avoir un jour les cris de génie qu'attendent ceux qui vous aiment. J’ai eu de la peine, je vous jure, à lire tant de stupidités sur vous, vos réceptions, vos toilettes, vos. amours |
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— Mes amours ! dit Balzac en bondissant.
— Mais oui, puisque vous laissez écrire que toutes vos lectrices vous font la cour.
— Stupidités, chère amie !
— Je le sais, mais y a-t-il de la fumée sans feu? Est-ce vrai que vous avez un tilbury et un cabriolet? Et des chevaux anglais? Et un cocher dans une livrée princière? Et que vous promenez Mme de Girardin?
— Oh! C’est presque une amie d’enfance |
— Bon! Je n’y vois pas de mal... si la voiture est à elle! Mais qui paiera la vôtre?
— Je paierai tout jusqu’au dernier sou ! s’écria Balzac, flambant de probité.
— Quand? Comment? Et que de peine, alors, que d’usure pour vous acquitter !
— Chère amie, bonne amie, l’avenir est à Dieu. C’est lui qui nous mène. Mais je n’ai pas le droit d’avoir un présent médiocre. Si vous saviez comme j'ai réfléchi à tout cela, et que j’agis peu à la légère ! À quoi sert la civilisation, si les meilleurs de nous refusent d’en profiter? Ce sont les âmes raffinées qui doivent user des raffinements. Pourquoi ne croyezvous pas que le luxe m'est aussi indispensable que le gros pain à d’autres? Il y a des gens aveugles quien regardant deux paires de bottes, ne voient pas la différence entre le vernis irréprochable et le vernis craquelé. Mais si moi, je l’ai vu, je ne peux plus avoir des bottes en vernis craquelé ! Impossibilité mathématique! Demandez au polytechnicien commandant Carraud de vous définir cela. Il ne faut pas me reprocher mes yeux, mon goût, mon âme,
ma fantaisie, ma poésie. Car du linge blanc, c’est peut-être de la fantaisie; le besoin de changer d’habits, ce n’est peut-être que de la poésie. Mais j'en ai besoin. Au diable les dépenses et les livres de comptes ! J’achète d’abord ce qui m’est indispensable pour vivre, et je paye après... comme je peux.
— Mais non! Mais non! disait Mme Carraud, dont les yeux noirs étaient ardents, vous vous persuadez ces choses, et ce n’est pas vrai, ce n’est pas vous ! On vous a changé | Qui, je l’ignore….
— Ah! ah! une femme, n’est-ce pas? ricana Balzac.
— Je ne sais rien, et ne demande rien. Mais moi qui ne vois jamais une petite maison de deux pièces, précédée d’un jardinet, et suivie d’un champ de pommes de terre, sans envier l’humble sort de ceux qu’elle abrite, je ne peux pas comprendre, mon cher Honoré, non, je n’ai pas la cervelle faite pour comprendre comment on peut avoir envie de la richesse, avec tout ce qu’elle représente de vanité, d’embarras, de mauvaise fièvre et d’injustices |
— Chère et tendre amie, vous reniez alors tout ce qui est important dans la société
— L'important, c’est l'esprit !
— Mais l'esprit bâtit, achète, aime les châteaux, les beaux tableaux, les bijoux, les chevaux de sang !
— L'esprit ne doit pas se ruiner.
— Et encore! Nous n’avons pas tous le même destin. Pour que je puisse venir me reposer dans ce petit jardin de paradis avec la femme exquise
que vous êtes, il faut bien que je me sois épuisé ailleurs.
— Vous vous épuisez, je vous le répète, pour ce qui n’est pas votre œuvre! Vous vous tuez pour l’œuvre des autres |
— Toujours des racontars |
— C’est un racontar que vous êtes légitimiste?
— Non, cela.
— Que vous écrivez dans le Rénovateur ?
— Je ne le nie pas.
— Et que vous vous êtes fait le chevalier ser vant de la duchesse de Berry?
— Oh! chevalier servant !...
— Vous! Vous! Balzac, fait pour guider le peuple ! (vous me l’avez dit vous-même), pour lui donner une œuvre libérale, généreuse et large, — vous, avec votre intelligence, une des plus belles de ce temps, vous, réduit au rôle de courtisan |...
— Mais, comment ! Mais, jamais !.
— Courtisan d’une classe aristocratique, dénuée d'esprit, dénuée de force, dénuée d’âme, et crasseuse d’ignorance en face de tous les besoins moraux des classes pauvres, qui n’attendent qu’une occasion de se venger une nouvelle fois !
— Mon Dieu! mon Dieu! Est-elle passionnée !
dit Balzac en joignant les mains, et en l’admirant d’abord, avant de poursuivre la discussion.
— Oui, c’est vrai, fit-elle en reprenant sa respiration, je suis sotte de dire tout ce que je crois, mais je le crois trop fortement pour le taire.
— Amie, vous êtes une amie admirable! dit Balzac, et j’en ai le cœur touché. Mais, si vous voulez
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que je m'explique, il faut me laisser m'expliquer. Je vous jure, — vous entendez bien : c’est un serment! — que je suis incapable de me vendre, politiquement, à qui que ce soit.
Elle le regardait sans répondre.
— Même à une femme, ajouta-t-il, car il est possible qu’une femme m'’ait entraîné. m'ait…. aimé.
Elle ne bougea pas.
— Ou fait croire qu’elle m’aimait !
Elle reprit vivement :
— Cher Honoré, je n’ai pas à juger cette face de votre vie.
Il dit, en appuyant sur les mots :
— Moi, je tiens à vous dire tout, pour que vous me compreniez !
Elle fit :
— Voilà le commandant qui revient de son bureau. Nous reprendrons demain cette conversation qui ne l’intéressait pas.
— Alors, commandant, dit Balzac, avez-vous bien servi l’État et la patrie, lesquels ne vous en sauront jamais aucun gré |
— Tant pis! dit le commandant. J’en suis consolé d'avance. Et ici, on bavarde? Dieu que la parole aura fait de mal à ce pays ! Venez donc avec moi voir couler la Charente.
— Volontiers ! dit Balzac. Le cours des fleuves, quand on fait des romans, est excellent à étudier. Le bon récit doit couler de source, comme l’eau des belles rivières.
Cette journée d’excellente amitié se passa dou-