‹ La Prodigieuse Vie D,Honore De balzacChapitre 7 sur 10 · TT · texte numérisé non relu

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cement jusqu’à l'heure de la distribution des bougies pour monter dans les chambres.

— On ne vous en donne qu’une, dit Mme Carraud à Balzac, pour que vous n’ayez pas de velléités de lire ou de travailler.

— Je vais travailler en rêvant, reprit-il. Souhaitez-moi un beau rêve, où vous serez, avec votre splendide raison de femme française bien élevée !

Le commandant dit, quand il fut dans sa chambre avec sa femme :

— Il est toujours brave garçon. mais bien agité |

— Il a du génie, répondit-elle simplement, en regardant si Ivan dormait dans son petit lit.

Ce génie, qu'avec son esprit doué de finesse elle savait admirer, quel bonheur ce fut pour elle d’en profiter encore toute la matinée du lendemain !

Balzac lui dit d’abord l’homme complexe qu'il était : un artiste d’abord ! puis un homme de passion, ayant l'énergie masculine et la sensibilité féminine ; et encore un financier, parfaitement ! car jamais dans la vie il ne pouvait s’empêcher de compter, de réaliser en argent la valeur des choses ; et enfin et surtout, il y avait en lui un politique, avide d’éclairer son pays. Il énonça son programme : « La séparation du clergé d’avec Rome ; l'égalité parfaite de la classe moyenne; l’instruction pour tous ! » — Vous voyez que je suis dans vos idées, vos idées les plus chères?

Oui, aristocrate ! répondit-elle.

C'était l’exciter de nouveau à reprendre le brû-

lant sujet de cette femme mystérieuse qui devait

briller dans l'aristocratie, et qui avait fait de lui un absolutiste, défenseur du trône et de l’autel.

— Ah! cara, cara! dit-il, vous haïssez donc vraiment tous ceux qui ont de la noblesse?

Elle l’interrompit :

— Me croyez-vous si bête?

La conversation avait retrouvé la chaleur de la veille, indispensable aux confidences du cœur. Et, dès lors, il lui conta tout, l’histoire superbe et cruelle de cette marquise dédaigneuse, spirituelle, aimante, coquette. Ah! comment la définir ! Elle n'avait rien en elle de ce qu’il avait vu déjà.

— Songez qu’elle voulait m’emmener à Venise ! Dans un palais! Où nous n’aurions été que tous les deux !

Quelles heures étranges et captivantes pour Mme Carraud, habituée à une vie sage, monotone, sans passion ! Un trouble même la gagnait au récit de cette aventure trop enflammée, trop douloureuse aussi, quand le commandant apporta le courrier qui venait d’arriver. Balzac l’ouvrit. Son visage exprima de la mauvaise humeur. Il monta dans sa chambre. Et au déjeuner, il dit :

— Catastrophe ! Adieu les vacances ! Il faut que je travaille ! Tout me tombe à la fois sur le dos. Il m'arrive cent pages d'épreuves. Un éditeur réclame pour cette semaine une nouvelle, promise par contrat. Si je ne la remets pas, c’est un dédit, et je m'endette. Et ma mère, que j'ai installée depuis trois jours rue Cassini, m'’écrit pour me dire que

rien ne va | Finies les bonnes conversations ! L’amitié con-

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fiante n’aurait plus à s’exercer. Il s’enferma et se riva à sa besogne.

Mais, dès ce moment, Mme Carraud ne quitta plus sa chambre non plus : elle reprit un ouvrage de tapisserie qu’elle avait en train. Ivan la réclama. Elle dit :

— Cherche des escargots, mon petit. Amuse-toi seul.

Et dans le silence, installée devant son métier, elle commença de guetter de ses deux oreilles et de tout son cœur le moindre bruit qui pourrait venir, à travers le petit cabinet, de la chambre du prestigieux Honoré.

Depuis qu’elle connaissait les détails de sa vie chargée de travail et d'aventures, depuis surtout qu’il s’était raconté avec une flamme où se montrait l’insouciante et généreuse manière dont il brûlait sa vie, elle était dans l’admiration, comme immobilisée, heureuse d’avoir une destinée modeste, pour quelques jours proche de la sienne. Qu'il était surprenant et admirable ! Quelle compréhension du cœur des femmes ! Elle ne connaissait aucun autre homme, bien entendu, pour tout deviner comme lui | Elle se demandait même en rougissant, dans son honnêteté parfaite, s’il n’avait pas compris l’estime pass onnée qu’elle ressentait pour son caractère autant que pour son talent. Et contre sa fenêtre, occupée devant les tilleuls de la cour à tirer l’aiguile, elle était bien émue d’avoir un instant une vie parallèle à la sienne, puisque, de l’autre côté de la cloison, il était là sur sa table, en face des mêmes arbres, en train peut-être d'écrire des lignes su-

blimes, que les jeunes hommes et les femmes, dans deux ou trois cents ans, quand rien ne resterait ni d’elle ni de lui, ne pourraient lire sans que leur cœur tressaillit. Et personne, personne jamais ne saurait que le premier frémissement c'était elle qui l’avait ressenti, et si fort, mon Dieu ! au moment même où il tenait sa plume! Pourquoi? Parce qu’elle était Mme Carraud, et non Mme de Ba... Ah! qu'il était imposant et fait pour la gloire, ce nom merveilleux de Balzac! Honoré de Balzac!

Hélas ! quels sont les desseins de la Providence? D'abord, sans doute, de faire souffrir la créature, pour qu’elle devienne meilleure. Cependant il faut soutenir un grand homme, si l’on veut qu'il fasse sa tâche. Alors, ne l’aurait-elle pas aidé? N’aurait-elle pas été une femme utile, capable de comprendre, de s’effacer, d’avoir, comme elle avait là, un immobile et silencieux amour? Seigneur, qu’osait-elle penser! Elle se leva, mit la main sur son cœur, demanda pardon à Dieu, et descendit au jardin voir à quoi l’enfant jouait.

Bien des fois encore elle devait pécher en esprit, la sublime femme, qui, devant Balzac, eût été incapable de prononcer un mot qui ne fût pas de ‘pure amitié. Mais, après des repas où 1l n'avait cessé de plaider de belles causes, et de s’enthousiasmer pour tout ce qui est grand dans la vie des hommes, elle éprouvait encore un insurmontable besoin de remonter dans sa chambre, se recueillir à deux pas de lui. Il se remettait au travail en sortant de table. On traversait une période de chaleur. Elle savait qu’il aimait la glace.Deux heures durant

elle hésitait à lui en porter : «Ce serait pour son travail... » Et elle allait se lever ; puis elle ne bou- L geait pas ; elle écoutait. Il avait remué sa chaise.” Allait-il sortir? Elle était déjà par la pensée sur l'escalier, pour l’y rencontrer comme par hasard... Plus de bruit. Elle tirait une aiguillée de laine dorée, qu’elle avait choisie en songeant à ses yeux, et elle croyait l’entendre dire ce qu'il disait au dessert : « Cara, cara, vous êtes un des rares cœurs qui ont sur le mien une grande autorité ! » Était-ce vrai? Il s’échauffait si rapidement pour oublier si tôt, comme toutes les natures donnantes, que tout sollicite! Mais non, c'était vrai. Le matin, en toute confiance, 1l lui avait montré un mot de Mme de Berny! Ah! celle-là, qu’elle avait dû l’aimer! Quel bon ange |... dont elle ne se sentait pas jalouse. Oh ! non, du tout ! Elle se sentait quinze ans de moins qu’elle. et des idées semblables, qui lui auraient permus, dans d’autres circonstances, de prendre une succession protectrice. Car la lettre de Mme de Berny était terrible pour cette marquise, dont Mme Carraud maintenant découvrait les intrigues : « Si elle: t’écrit demain d’aller à Aix, tu iras ! Prends garde, aimé ; ces gens sont ingrats par principe. » Comme: Mme Carraud avait triomphé à ce passage, qu’'Ho-. noré sans arrière-pensée lui montrait en disant : « Elle se trompe... Je n’irais sous aucun prétexte... Je suis tellement bien ici pour travailler ! »

Tellement qu’un jour, il ne descendit même plus: déjeuner. Ce fut pour Mme Carraud un coup bien, douloureux. Elle n’osa pas le déranger, le commandant ayant dit :

— Îl n’a pas faim. Il est dans la fièvre de l’écriture | Il ne veut pas bouger, et que personne lui apporte rien |

Elle n’était pas personne. Elle obéit pourtant.

Balzac était sur le manuscrit de Louis Lambert. Il retouchait, dans une crise de mémoire étincelante, des pages où il peignait sa tragique jeunesse au collège. Et Mme Carraud songeait : « Peut-être que c’est Angoulême, la maison, mon amitié qui linspirent ! »

Une nuit, il ne se coucha pas. Il avait demandé cinq bougies. Alors elle-même ne dormit point. Elle l’entendit remuer sa cafetière, se lever, marcher, faire tomber sa plume.

Vers minuit, il versa de l’eau. « Il doit avoir la tête brûlante, mon Dieu! Il se rafraîchit. Quel travail! Quelle vie héroïque! » Le petit jour vint. Elle pensa : « Il doit tomber de sommeil. Il va se coucher. » Mais elle entendit encore la cafetière et sa tasse. « Ah! se dit-elle avec une secrète espérance, c’est peut-être un portrait de femme qu'il fait. » En riant, sur l'escalier, ne lui avait-il pas dit : « Vous aurez votre niche dans mon monument, et vous verrez quelle belle statue j'y mettrai! »

Et pendant que son cœur chaste imaginait ce rêve idéal, il écrivait la Grenadière, d’un trait, en quelques heures de nuit. Elles lui parurent comblées de lumière, tant était fulgurante, presque blafarde

à force d'intensité, la clarté de sa vision intérieure.

| Il revit les charmants coteaux de Saint-Cyr, que | ses yeux de jeune garçon avaient idolâtré, et vrai- | ment il voyait couler la Loire, verte et bleue, lente | 11

or

et large, avec ses îles en or, paysage qui lui brülait le cœur, tant il le chérissait. Lui qui avait le goût de l’ordre et adorait les femmes, il trouvait là, pour des tableaux de la vie, le cadre le plus délicat et le mieux composé, et dans un élan, il y peignit la femme chérie, dont la tendresse avait soutenu sa jeunesse égarée…

Tandis que l’amitié de Mme Carraud veillait, 1l venait de passer toute une nuit d’amour reconnaissant avec Laure de Berny.

Il sortit de sa chambre à la fois exténué et rayonnant. Mme Carraud tremblait qu’il ne remarquât ses traits tirés. Mais il voyait encore au dedans de lui.

Il s’assit dans le jardin. Le petit Ivan vint dans ses jambes. Il dit lentement :

— Cher petit! Tu ne te doutes pas de ce qu'il faut donner de soi, de son cœur, de sa vie, pour...

Il n’acheva pas.

Mme Carraud, qui avait mis la robe qu'il préférait, une robe de la couleur des landes quand elles sont poétiques, si tristes et si belles, Mme Carraud demanda :

— Vous êtes bien fatigué, n'est-ce pas?…

Il la regarda de ses yeux prenants, où on voyait tous les scintillements de l’âme, et 1l la vit enfin — oh! pas telle qu’elle était, vibrante et oppressée, — mais telle qu’elle paraissait là devant lui toute bonne ; et, en souriant, 1l dit :

— Je crois avoir fait une belle chose... Mais quand je suis las ainsi, j'ai presque peur.

— De quoi, mon Dieu?

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— De... c’est affreux à dire, de devenir fou!

Il ajouta rêveur :

— Qu'est-ce que je deviendrais?

Elle lui prit la main, cette main d’aristocrate qu’elle admirait comme tout en lui, et, les yeux baissés, elle dit d’une voix qui ne tremblait plus :

— Si vous deveniez fou, mon ami, je vous garderais.

Il ne répondit rien, heureux d’abord d’un silence qui lui permettait de se recueillir. L’enfant seul fit un bruit avec sa pelle. Puis Balzac se répéta tout bas les mots qu’elle venait de dire. Il les entendit alors avec leur valeur d’âme, leur sainteté... Et 1l ferma les yeux, lui aussi, en ayant la vision délicieuse du sublime.

— Chut ! Je crois qu’il dort ! murmura Mme Carraud au commandant qui apportait des lettres.

Elle regarda les enveloppes, leurs timbres. « Aixles-Bains »! Son cœur sauta. Et elle fit d’abord une muette prière. « Pourvu qu'il ne parte pas, mon Dieu ! » Puis elle s’accusa de lâcheté. Elle se pencha sur Ivan, l’aidant à remuer du sable. Elle dit au commandant : « Cela va? Tout va? Tu es heureux? » Et elle se retrouva, forte et sûre de soi dans son vrai rôle, celui de Mme Carraud, la femme du Directeur de la Poudrerie d'Angoulême.

Balzac partit le lendemain, balbutiant, s’excusant, comme un égaré. À la dernière minute, elle lui apporta trois pages écrites qu'Ivan venait de trouver dans sa chambre. Il allait leur dire adieu ; il se tâta et dit : « C’est effrayant ; je n’ai plus un sou! » Le commandant lui prêta cent cinquante

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francs pour son voyage. Alors, en attendant la voiture, les deux hommes se promenèrent tous deux sous les tilleuls de la cour, et Balzac essaya de persuader à ce fonctionnaire tranquille qu’il était un immense esprit mathématique, et que c'était déplorable pour son époque, qu'il ne publiât rien! Mme Carraud, donnant la main à Ivan, avait l’air de regarder un papillon qui cherchait une fleur de son goût, et elle songeait au danger de la célébrité, qui met en jeu l’amour-propre des femmes les plus sensées.

Quand la voiture s’éloigna, ils lui firent, lui avec son mouchoir, elle avec son écharpe, des signes affectueux.

— Pauvre Honoré! soupira le commandant, qu'est-ce encore que ce voyage?

— De l’agitation, dit Mme Carraud.

— C’est bien malheureux! fit le commandant, car, comme tu le disais toi-même... il a du génie!

Du haut de sa diligence (il avait pris une place d’impériale pour tout voir et bien voir), ses yeux buvaient les cieux, l'horizon, les paysages, les monuments.

Outre que le mouvement du voyage créait toujours chez lui un surcroît d’activité cérébrale, comme son cœur aussi battait follement d'aller retrouver la femme qui était le plus grand désir de sa vie, il sentait toutes ses forces décuplées. Il lui suffisait de voir une église attendrissante dans un village, pour concevoir le roman du curé. Deux ou trois grandes scènes déjà s’ébauchaient.. Puis un cheval de casser son trait. Il se penchait pour

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regarder les postillons, et il imaginait toute la vie, de jour et de nuit, des routes de France, relais, auberges, et les scènes comiques ou dramatiques des voyages, où il y a tant de désirs, d’espérances, d'intérêts. Un rude livre encore à faire | Puis c’était un arrêt, il descendait des voyageurs, et on le voyait, dans son besoin fébrile d’agir, qui aidait à porter leurs bagages. Que de vallées, de plaines, de montagnes ! Quel royaume, cette France, surtout quand on la traverse en amoureux qui se dit : « Elle m'attend ; elle se repent ; elle veut bien être à moi ; il n’y a pas dans toute l’aristocratie parisienne une femme qui la vaille ! »

A Thiers, dans son effervescence, il mit tant de hâte à escalader les degrés de l’impériale, qu’il se blessa cruellement à la jambe. Il dut rester deux jours à Lyon, et il arriva à Aix en boitant. Mais quand il la vit... il oublia même de parler de l’accident ! Il oublia aussi de rapporter tous ses anciens griefs. Il ne pensa qu’à la trouver belle, aimable et bonne. Il dit bien un instant :

— Ah! que j'ai souffert |

Mais il reprit vite :

— Jln’y a rien de grand sans souffrance, et vous avez compris avant moi qu'il n’y a pas de belle passion qui ne demande d’abord à être réprimée.

Elle l’approuva et lui dicta le programme de sa vie. Elle était tout heureuse de sa venue, mais ne pouvait chaque jour le recevoir avant cinq heures, parce qu’elle avait besoin d’un très grand repos. Il dit :

— Bien ! Très bien | J’ai ma plume : je m’anéan-

tirai de travail! Et après, je serai tout à vous, c’est-à-dire tout à l'amour |

Et, dès le lendemain, sans qu’elle eût rien fait pour lui, il la comblait, en entrant, de sa gratitude.

— Merci! Merci!

— De quoi, cher écrivain?

— D'être ce que vous êtes, Marie!

Elle s’appelait Claire, Clémence, Henriette, Claudine. Aucun de ces prénoms ne lui semblait assez tendre, et il lui donnait le plus pur de tous, ajoutant :

— Les parents ne savent pas! Devrait-on jamais baptiser les femmes avant qu’elles eussent un amant. Marie, ah! Marie ! que ces douces syllabes conviennent à vos chers yeux! Marie, je viens, grâce à vous, de travailler comme un ange. Télépathie, forces magnétiques, que tout cela est vrai! Et comme vous venez de m'aider ! J’ai une chambre délicieuse, d’où je vois le lac et la Dent du Chat! Pays charmant et doux au cœur, quand on aime! Je ne sais rien de plus caressant que ces montagnes bleues, que la vue de cette eau profonde et pure. Tout cela évoque de la tendresse. Je retrouve la nature tant aimée par Rousseau, et j’aime encore plus profondément que lui! Enfin, ma fenêtre ouverte devant le paysage que je vous dis, j'avais tourné ma table dans la direction de votre maison. J'écrivais, beauté céleste, comme si le Saint-Esprit m'eût parlé à l'oreille. Eh bien, nulle part je n’ai d'idées comme auprès de vous. Vous allez voir ce livre. Quelle chose ! Comme il fera sensation |

— Son titre?

— Louis Lambert.

Et 1] lui en lut quelques pages. Le lendemain, par un domestique, elle lui envoya du bon café.

Il arrivait sur le coup de cinq heures, cinq heures moins le quart, car il avait rarement la patience d'attendre que l’heure fût sonnée — toujours joyeux, plein de conceptions idéales, montrant à table et au salon le même appétit physique et intellectuel.

Elle voulut éprouver la fidélité de ses principes iégitimistes devant son médecin. Elle n'eut pas besoin de le prier ; il fit une généreuse profession de foi :

— Non! Mille fois non, docteur, je vous dis que, malgré les apparences, nous n’avons pas de roi! Il n’y a qu’un roi, celui de Dieu, car le roi doit être

propriétaire de son trône, comme vous l’êtes de

votre fortune ; et il y a d’ailleurs entre elle et lui d’invisibles rapports dont vous vous apercevrez un jour.

Il n'avait rien perdu de son enthousiasme si prodigue, et elle fut secrètement satisfaite de voir son influence totale sur lui, puisqu'elle le menait politiquement et littérairement. Tous les jours, au sortir du travail, il lui avouait ce bienfait. L'idée qu’elle avait eue de l’appeler dans ce pays de belles montagnes serait féconde pour les lettres l... Non seulement Louis Lambert avançait à pas de géant, mais dans des accès de joie qui faisaient jaïlhr sa verve, il s'était mis à composer quelques « contes drolatiques » où il retrouvait la chaleur, le rythme,

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la gaieté folle du grand Rabelais. Il était truculent tel Gargantua lui-même, lorsqu'il lisait ses gaillardises, le soir, à sa bien-aimée, et n’oubliant pas ce géant du seizième siècle qui l’inspirait et le secondait, 1l disait :

— Si ces contes m’enrichissent, je ne garderai pas l'argent !

— Bravo ! faisait la marquise. Vous le donnerez aux sœurs de Saint-Vincent-de-Paul?

— Je le donnerai à Chinon, pour élever une statue de marbre au vrai père de Pantagruel et l'artiste gravera sur le piédestal : À Rabelais, son maître, — Honoré de Balzac.

Un soir, il arriva dans l’émerveillement. Il venait de visiter la Grande Chartreuse. Il avait vu, de ses veux vu, la communion entre l’homme et Dieu, au milieu d’une nature aussi gigantesque que cette vision même, et il tenait tout de suite à placer là un roman, le Médecin de campagne, qui serait une sorte d’évangile social. Elle pensa : « Il me le dédiera sans doute. » Elle lisait déjà : « A Marie » au milieu d’une feuille blanche. Et elle le laissa de nouveau s’enivrer près d’elle de projets autant que de promesses... qu’il croyait entendre, en les énonçant seul.

Le résultat fut qu’il redevint pressant avec netteté. Très nette aussi, elle objecta ses devoirs.

— Mon Dieu! s’écria-t-il, vous oubliez toujours le premier de tous : celui de m’aimer ! Moi, est-ce que je ne vous donne, pas mes idées, mon œuvre?

— Et moi, est-ce que je ne vous ai pas près de moi?

— Vous m’accaparez, dit-il fortement, si vous refusez de m’appartenir !

Elle ricana :

— Allons, votre séjour à Angoulême ne vous a rien valu ! Vous revenez avec de petites idées bourgeoises. La conversation des femmes de là-bas ne devait pas être brillante.

— Madame, rugit Balzac meurtri, ne cherchez pas à me blesser dans ce que j'ai de plus cher : mes amitiés ! $

— Vous voyez bien, dit-elle avec un calme parfait, que je n’emplis pas votre vie, et que vous êtes comme tous les hommes, un comédien.

Il ne répondit pas, et rentra désespéré, se parlant tout haut : « Mon pauvre Honoré, le luxe, les belles demeures, les grandes dames, les sublimes amours, rien de tout cela n’est pour toi! Faire de la copie pour des éditeurs voraces, dans une pauvre chambre à deux francs par jour, voilà ton sort : n’en cherche pas d’autre ! »

Mais sur sa table, deux lettres l’attendaient : une de Mme de Berny, une de Mme Carraud. Oh! les saintes femmes ! Les deux appuis de sa vie ! L’amour vrai, l'amitié claire ! Il baisa les enveloppes.

La lettre de Zulma Carraud était amère, mais elle le toucha jusqu’au cœur. Elle le mettait en garde encore contre la férocité d’un parti, où on ne songeait qu’à l’exploiter. « C’est pourtant vrai, murmura-t-il, je commence à le sentir! » Mais, en revanche, elle l’abandonnait à ses dangereuses amours, disant : « Ce n’est pas une chétive mère de famille qui peut vous intéresser, une femme com-

prenant la vérité et l’humilité de la vie. Il vous faut des formes fugitives, des dehors ravissants ; peu importe qu’il y ait dedans une intelligence et une âme. Dieu vous donne à Aix ce qui vous convient... »

— Non! fit-il avec force, je vois clair maintenant, je fuirai, je serai sauvé, je retournerai travailler et causer sagement à la Poudrerie |

Et il prit la lettre de Mme de Berny en pensant : « Elles se ressemblent, non pas de visages, mais d’âmes. Elles ont la même sagesse et le même amour du bien. »

« Ami, lui écrivait celle-ci, je ne suis pas jalouse, mais inquiète. On a donc réussi à te faire venir à Aix... »

— Elle écrit on comme l’autre, remarqua Balzac. Pauvres femmes, elles ont le même cri par la même peine |

« Prends garde, amour, tous ces gens-là haïssent ceux qui ne sont pas issus de leur sang sublime. Sers-toi d'eux, s’ils peuvent te servir, mais jure-moi de ne pas être leur esclave. »

— Je le jure, ma chérie ! dit tout bas Balzac.

Et sans rien dire de plus de cette femme qu’elle désignait par on, un mot indéfini, riche en tourments, indéfinis aussi, elle terminait sa lettre par un appel : « Je n’ai pas d’autres plaisirs que de lire tes Scènes. Elles me donnent de chers souvenirs. Je me rappelle où tu étais quand tu me lisais tel ou tel morceau, ce que tu disais, les mots d’amour qu'il faisait naître. Si tu es malheureux un our, viens vers moi, je ne cesse de t’attendre ! »

Il prit un papier, et le front dans sa main, il écrivit tout de suite :

« Pourquoi te résister, à toi qui as bercé mes premiers rêves, et dont le cœur sera le tombeau de toutes mes fautes? Tu m’appelles, je viens. Guette les diligences sur la route de Fontainebleau. Je t’arriverai dans quelques jours, dans quelques heures... »

Il venait de donner ce mot à porter à la poste : quelqu’un frappa. La marquise de Castries envoyait un valet demander si M. de Balzac pouvait venir immédiatement. Il dit avec ingénuité : « Elle n’est pas malade, non? » Et il courut.

Avec quelle jeunesse il croyait au bonheur, une

heure plus tard! Ne venait-il pas d’accepter de partir pour l'Italie avec elle et le duc de Fitz-James, son beau-frère | Ils le prenaient en supplément dans leur voiture, et pour ne pas gêner sa délicatesse, elle acceptait qu’il payât sa part des frais de route. La Lombardie ! La campagne florentine ! Et Rome, la ville où la moitié de l’histoire importante du monde s’est passée, voir tout cela avec elle, en même temps que ses yeux, et l’entendre en raisonner avec cette finesse un peu sèche, mais si juste, qui lui était propre! Quel bonheur pour un cœur débordant ! Quelle page de lumière dans une vie! * En hâte, il écrivit à ses éditeurs, aux directeurs des revues, à sa mère. Il s’engagea pour des dates fixes, demanda de l’argent, promit en retour des manuscrits, crut enfin régler tout, et partit avec son « adorable marquise » et le beau-frère, à qui il accordait toutes les vertus et distinctions de la vieille France légendaire.

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Ayant quitté Aix le matin, les trois voyageurs arrivèrent à Genève le soir. Balzac, tout l’aprèsmidi, avait été rêveur et silencieux. Il essayait d'imaginer les jours qu’il allait vivre, en se rappelant les détails les plus délicieux de ceux qu’il avait vécus. Une promenade surtout lui avait laissé de l'ivresse. Près d’un ruisseau, derrière un moulin qui avait une roue cassée, elle lui avait dit des paroles si hardies, si brûlantes, qu’il n’était plus possible maintenant qu’elle se dédît. Et furtivement, il la regardait dans la voiture, et de temps à autre elle lui souriait.

Ils soupèrent. La conversation fut gaie, puis le duc s'étant rendu au bureau de l’hôtellerie, Balzac resta seul en compagnie de la marquise. Elle avait une robe légère, claire, à volants, qui la rendaient aérienne. Il l’admirait avec dévotion, puis tout à coup il lui dit de son bon air enfantin :

— Il me semble que vous venez de descendre du ciel pour me donner du bonheur!

Elle ne répondit que par un sourire. Il reprit :

— Me donnerez-vous du bonheur?…

Puis, plus bas :

— Vous donnerez-vous enfin?

Elle haussa les épaules, et brusquement, sa figure changea :

— Parler ainsi à une femme qui porte un grand nom, dans une auberge de passage |

Il dite

— Comment, une auberge !

Et, vexé :

— Vous voulez, une fois de plus, me donner 1 change?

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Il avait pris un air dur :

— Je ne le supporterai plus !

Et soudain, 1l devint d’une violence extrême. Il lui déclara que c’en était assez, qu’il avait réfléchi à tout, que le seul rôle d’une femme qui prétendait aimer, c'était le dévouement, donc le don de soi, mais qu’'hélas ! il la croyait incapable d’amour :

— Les marquises se prêtent, elles ne se donnent pas ! cria-t-il. C’est bien ! Alors, je préfère les femmes faciles, sans hypocrisie, sans le fatras de ces assaisonnements sociaux qui ne sont que du vice! Je vous laisse et je me vengerai.

Il était à la porte. Il revint sur elle et lui serrant le bras :

— Vous êtes mal placée pour invoquer ou les lois ou la religion. Vous avez transgressé les premières, et vous êtes moquée de la seconde, puisqu’un jour vous vous êtes donnée, puisque vous avez été la maîtresse du prince de Mett..

Elle le repoussa :

— Assez!

En grondant, il lui dit les yeux sur les yeux :

— Oui ou non, en Italie, serez-vous à moi?

Elle resta les dents serrées, les narines palpitantes, blême, presque laide, tant son visage exprimait d’aversion, et elle ne répliqua rien.

Il fit encore :

— Vous ne voulez plus répondre?

Elle garda un silence obstiné.

Alors, il sentit en lui le vent de feu des grands

délires, et il s’y abandonna. Il jeta sa cape sur ses épaules, la faisant voler sous le visage de la

or

marquise comme s’il la cravachait. Il sortit, lança durement la porte, prit son bagage, sauta dehors, vit une diligence qui partait pour Dijon, bondit dedans. Au sortir des dernières maisons de Genève, son voisin, un jeune homme, fit tout haut :

— Au revoir, chère ville! Ah! monsieur, que ce Genève est beau |!

— Je l’exècre! répondit Balzac. J’y ai connu, monsieur, la pire humiliation de ma vie, et je jure de n’y revenir jamais !

Le surlendemain, il arrivait à la Bouleaunière, les reins meurtris par le trajet, mais le cœur détendu, car dans la fatigue du corps tout s’abandonne, et les grandes douleurs cèdent. Mme de Berny avec son chien l’attendait sur la route. Eh quoi! depuis huit jours avait-elle guetté toutes les diligences? Toutes !

— Ah! j'en ai vu, dit-elle, des chevaux gris pommelé et des postillons rouges! Mon cher grand homme, je ne t'ai pas trop attendu, puisque te voilà. M'arrives-tu du moins l’âme légère? Que penses-tu? Comment vas-tu? M’aimes-tu?

Il l’enlaça pour toute réponse. Il la prit par la taille, sa bonne taille souple encore qui se donnait bien au bras, regarda de près son cher visage si vieilli depuis dix ans d'amour, et qui rougit, car elle avait deviné sa réflexion, mais vite et fort il l’embrassa, pensant au fond de soi-même : (Qu’est-ce que la jeunesse et la beauté, quand elles cachent

une âme ingrate comme les pierres du chemin? » Puis il dit :

— Je suis bien las, mon ange, si las, et j’ai peur :

de ne plus être très, très bon. La vie nous fait du mal.

— Monsieur Minet, fit-elle, vous arrivez plein de courbatures, et ne savez ce que vous dites. Ce n’est pas ma faute, si vous avez fréquenté des folles au jugement abracadabrant, dont la blancheur et le teint de porcelaine vous tournaient la tête. Oubliez tout ici... Respirez, mon chéri, l’odeur des sapins vigoureux. Et venez voir avec moi ma bassecour, qui me donne de bons œufs frais...

Il devait se remettre vite auprès de cette femme qui sut le reprendre et le rendre heureux de toutes manières, même par la flatterie, dont le chagrin ne lui avait pas fait oublier le charme.

— Tu sais, ami, que ton succès est énorme ! Les élégantes maintenant se coiffent à la Femme de trente ans : je l’ai lu dans une chronique de la mode. Et les menus du Rocher de Cancale s’inspirent de l’orgie de la Peau de chagrin!

Jusqu’aux lettres de femmes qu’il recevait et qu’elle lui analysait comme il l’eût fait lui-même tout bas :

— Monsieur l’auteur fécond, elles sont toutes à vos pieds. Lisez celle-ci : c’est la vieille fille qui défend les célibataires. Pauvre vieille ! elle mériterait une réponse. Voici la pourvoyeuse de sujets. Une pédante. Surtout, pas un mot! Celle-là crâne, mais elle est misérable au fond. Tu pourrais lui envoyer deux lignes. En voici une bien belle : Je voudrais savoir si vous répondez à l’idée que je me suis faite de vous en vous lisant. Eh bien, quelle idée s’est-elle faite? Qu'elle le dise, cette dinde !..

EEE Eee

Je poudrais savoir si vos ravissantes créations viennent du cœur ou de la tête.

— Elles viennent de la rate, dit Balzac, et elle ne le saura pas ! Mais à toi je vais apprendre ceci, qui est admirable, mon cher amour.

— Tu as l’air solennel.

— Je suis heureux simplement. Dès que Ve Médecin de campagne sera fini, — je me sens en train, tu sais, — je vais me mettre à un livre terrible! Terrible et...

— Merveilleux !

— Comment l’as-tu deviné?

— Parce que je t’aime !

— Ce sera un livre d'amour...

— Sur moi?

— Non!

— Pourquoi?

— Parce que ce sera un livre de souffrance, un livre atroce et vrai.

— Qui s’appellera?.…..

— Ne touchez pas à la hache. Il y aura dedans une certaine duchesse de Langeais…

— Qui te fera souffrir, m’ami?

— Qui fera souffrir mon héros.

— Pauvre adoré ! Il faudra bien que tu ressentes ce qu’il ressent.

— Ne crains rien. La Bouleaunière, tes caresses, tes paroles ont refait de moi un homme neuf! Je tiens un grand sujet, et je m’en vais le dominer !

Il eut, pour dire ce mot, des yeux en or, vainqueurs et admirables ; et comme il les penchait sur elle, elle crut qu’elle y voyait le rayonnement de sa

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gloire. Alors, d’une voix de bonheur qui se brisait dans sa gorge :

— Chéri, murmura-t-elle, tu es pour moi plus que l’air pour l’oiseau, plus que l’eau pour le poisson, plus que le soleil pour la terre, plus que la nature pour l’âme!.. Mon bonheur émane de toi comme les parfums de la fleur. Tes dons sont immenses, et j'ai l’orgueil de les comprendre et de les chérir !

Quand son roman Ve touchez pas à la hache fut bien en train, Balzac éprouva la joie de s’être dominé et vaincu. Du récit de sa faiblesse, 1l faisait une forte histoire. De sa misère il tirait un chefd'œuvre. Le contraste était à l’image de la vie : détresse, grandeur ; et cette dure expérience lui montrait dans une clarté jusqu’alors inconnue, son destin sur cette terre : existence en marge des autres, dont le premier devoir était de ne vivre que pour écrire et pour décrire. Il n’avait le droit d'aimer, de souffrir, d’être heureux, que pour en tirer des livres, qui seraient autant de torches enflammées dans les ténèbres humaines ! Car l’homme se débat dans la nuit ; le mystère l’enveloppe ; et il n’a comme lumières pour le guider que la religion dont son orgueil refuse souvent le secours, et les poètes qui, tant bien que mal, lui expliquent aussi son rôle, sa noblesse et sa pauvreté. Balzac depuis longtemps se savait marqué pour être un de ceuxlà; mais aujourd'hui qu'il avait vécu, et s’était essayé, 1l se sentait la sombre énergie des prophètes.

Il était d’ailleurs soutenu par les âmes de sa préférence. Laure de Berny, maîtresse toujours si chère, venait de lire, quoiqu’elle fût bien souffrante,

les dernières pages du Médecin de campagne, à peine les avait-il achevées ; et elle y avait vu plus de beauté encore qu’au reste du livre. Mme Carraud, l’amie idéale, préférait Louis Lambert à Faust, Faust lui semblant bizarre, et Louis Lambert humain. Femme exquise, elle avait mérité pour ce jugement un exemplaire sur chine : il était en train de le lui faire relier par un artiste. Enfin « l’Étrangère », la Polonaise admirative, de qui il avait reçu la première lettre un quart d’heure avant sa première visite à l’inhumaine marquise, continuant d'écrire, avait donné son nom : comtesse Wenceslas de Hanska, et dans des lettres lyriques elle disait les élans d’un cœur, que les livres de Balzac avaient ému et rendu confiant.

C'était une très grande dame, noble, riche, une puissance là-bas dans ses terres de Wierzchowmia, près de Kiev, un esprit affiné par la naissance et la culture, assurément une des âmes d’élite de l’époque. Il était entraîné vers elle par une passion qui prenait l’allure d’un torrent : elle lui disait avec une telle ardeur l’importance de son œuvre! Par ses lettres elle courait à lui, par les siennes il volait vers elle. L’infernale distance ne séparait que leurs corps ; les esprits et les cœurs déjà s’embrassaient. Car comment négliger une femme qui lui parlait comme aucune autre? Laure de Berny possédait du génie dans la tendresse : Dieu l’avait créée pour adoucir le sort brûlant de son Honoré ; mais cette divine « Étrangère » montrait une compréhension de l’art, et du rôle de l'artiste, qui faisait pousser des cris de plaisir à Balzac, et les

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bras tendus vers la lointaine Pologne, il disait de tout son cœur : « Ève Hanska, ma vie est à vous, puisque vous êtes la seule à l'avoir pressentie dans tout ce qu’elle serait, à pénétrer ses souffrances, ses devoirs, ses projets ambitieux ! » D’autres, et nombreuses, l’aimaient d’une affection qui était un baume ; tandis qu’elle, l’admirait de toute son intelligence unique, qui valait une collaboration. À la lire il ne doutait plus de la place qu’il devait se faire, puisque à ses enthousiasmes elle donnait des raisons. Vraiment, il était pour elle Moïse sur le Sinaï. Il fallait done qu’il parlât, qu'ilexpliquât. Eh bien oui, ce serait sa grande tâche : expliquer ! Peindre pour faire comprendre ; écrire pour éclairer ; montrer la société tout entière, mieux que le soleil même ne la montre, car le soleil dans le ciel est immuable, et l’homme vicieux échappe à ses rayons honnêtes ; il creuse des caves, des trous. Au lieu que l'artiste, avec sa lanterne, poursuit le fuyard ; et personne ne peut se dissimuler, quand il est grand et fort. Balzac ‘était. Il édifierait donc une grande œuvre, et du même coup, il conquerrait cette femme — conquête enfin digne de lui, puisqu'elle s’accordait avec les devoirs de son esprit, tout en satisfaisant son goût d’un rang noble et d’une vie élevée, dont ses récentes souffrances ne l'avaient pu guérir : la simplicité ne lui suffisait pas ; elle ne convenait selon lui qu'aux destinées obscures ; l’homme en vue doit avoir des traits frappants, un grand titre, un habit plus beau, des serviteurs qui le font remarquer.

La bonne Mme Carraud pouvait se permettre d'être humble avec son nom bourgeois, et sa vie

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près d’un fonctionnaire; au surplus elle n’était qu'une amie et une confidente. Laure de Berny, plus tendre que noble, préférait l’amour à la grandeur : c’était une libérale. On pouvait lui donner sa jeunesse, il fallait sauver de son étreinte les forces de l’âge mür. Quant à la terrible marquise de Castries, c'était la noblesse épuisée qui n’a gardé que ses formes. Belle demeure, belles robes, beau corps ; plus de cœur ni d'esprit; Versailles sans le roi. La vraie noblesse est celle qui s’enrichit toujours, donc qui se donne et qui fait alliance. L’appel vibrant de Wierzchownia, quel signe du destin! Et c’est ainsi que la comtesse Hanska, grande dame d’Europe par son titre, ses biens, par son intelligence sensible aux réalités comme aux mystères, précise et poétique, douée pour le mysticisme et pour l'observation, c’est ainsi qu’au printemps de 1833, cette femme d’élite fut l'influence heureuse, la force attendue, par quoi soudainement se cristallisèrent en un ensemble magnifique les pensées innombrables, fourmillantes, qui, depuis deux ans, s’échappaient du cerveau génial de Balzac. Depuis deux ans il était accablé par sa création. Tout le sollicitait, et il donnait ses forces à tout, sans organiser rien. Un matin de mai, il se sentit formidable. Son esprit n’était plus un chantier où gisent les plus beaux matériaux. Un édifice s’y élevait, d’une taille, d’une splendeur, que les lettres françaises n’avaient pas encore vues. Tout se tenait ; chaque projet placé; pas une idée qui n’eût son rôle. L’exaltation de cette Polonaise admirable avait fouetté son imagination, et dans le mois de

la sève et des éclosions, en plein désir, en plein bonheur, il se réalisait, ayant conscience d’arriver sans effort au sommet souhaité, d’où il découvrit son œuvre entière.

Il en fut si heureux qu’il souffrit d’être seul. Personne à qui le dire ! Chère étrangère, il ne connaissait pas encore son visage, et elle vivait à huit cents lieues ! Lui écrire? Il voulait des yeux de femme à qui parler tout de suite, dans le premier frémissement de cette joie qui peut-être était la plus forte de sa vie : retrouverait-il un tel sentiment de sa force et de sa réussite, Mme de Berny était à la Bouleaunière, Mme Carraud à Angoulême. Mais sa sœur Laure était à Paris ! Et, en somme, elle était celle qui avait vu naître ses ambitions. Petite fille, elle écoutait émerveillée ses projets de petit garçon. La première, elle avait su son ardente volonté de dominer par l'esprit, et des vœux de son jeune cœur elle Pavait assisté. Il eût été ingrat, bien plus, illogique, qu’elle n’eût pas sa part immédiate du triomphe. Elle, le témoin vivant et délicieux des premiers serments ! Il se devait donc de courir chez Laure, de lui prendre les mains, de lui dire : « Ma chère sœur, te souviens-tu du bel avenir que nous imaginions pour moi dans le grenier de Tours? Tu te rappelles? Tout? Tu es ma Laure chérie! Ton frère heureux vient te dire que le bonheur d’un homme est contenu tout entier dans les rêves d’un enfant |! »

— Auguste, cria-t-il à son jeune domestique, je sors ! Veille à tout !

Il avait déjà le pied dans la rue Cassini.

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