‹ La Prodigieuse Vie D,Honore De balzacChapitre 8 sur 10 · SERA A AR RE AR ES TR · texte numérisé non relu

SERA A AR RE AR ES TR

— Monsieur! Monsieur a de l'argent? dit Auguste qui le rattrapa.

— Pourquoi faire?

— Monsieur m’a recommandé de ne pas le laisser sortir sans en prendre.

— Je n’en ai aucun besoin : je vais à pied!

— Et pour passer les ponts?

— Donne-moi deux sous!

Il partit en courant. À la Bourbe, il croisa un vieil homme qui portait des fleurs.

— Mais vous êtes le printemps, mon ami!

s’écria-t-1l. Où faites-vous pousser ces merveilles?

— Dame, monsieur, dit l’autre, j'ai là trois arpents de jardin sur le boulevard du Montparnasse ; il faut bien qu’ils produisent quelque chose |

— Vous tenez là des œillets de bordure qui embaument. J’en veux. Combien la botte?

— Dix sous pour vous, monsieur, qui avez une bonne tête |

Balzac rit, puis chercha de l’argent.

— Sacré Auguste, il ne m’a donné que deux sous!

Il envoya le bonhomme se faire payer à deux pas de là, rue Cassini, et reprit sa marche en respirant les fleurs.

Il entrait dans le Luxembourg, quand une charrette l’éclaboussa : «Cette boue me portera bonheur, dit-il. Merci ! » Et il pénétra sous les arbres, où des étudiants et des rentiers rêvaient, les uns à l’avenir, les autres au passé : il les regarda tous comme pour leur faire voir la beauté du présent. Avant de descendre la rue de la Harpe, il passa par l’ancienne petite place Saint-Michel, et il entra dans l’épicerie

ET

installée sous l’enseigne Au Mortier d'argent. Cette boutique lui plaisait : tout y était soigné, en ordre, et fleurant bon. Commerce alimentaire, ravissant pour l'esprit! Il se mit à parler de son café. Il emplit le magasin de sa joie. Les garçons s’étaient arrêtés de servir. Il disait les vertus du «Bourbon», du «Martinique », et du « Moka ». Il expliquait qu’on ne fait rien de savoureux sans mêler les trois. Il ajouta : « Vous m’avez donné un paquet de bougies de trop, un sac de café de moins ; c’est le contraire qu'il faut ; car avec du café, je vois clair, même la nuit! » Une ménagère éclata de rire. Il la salua ; puis sortit en disant : « Ne me traitez pas, je vous en supplie, comme un client ordinaire. Soignez mes commandes. J’aime votre maison qui est une source de vie. Aimez ma vie, qui demain peut être une source pour votre maison | »

Jusqu’à la Seine, il récapitula mentalement ses prochaines œuvres :

— Avant deux mois j'aurai publié Le Médecin.

Dans quatre, Eugénie Grandet. La campagne, puis la province. Ce sera le tour de Paris avec César Birotteau, dont je ferai une merveille, et le Prêtre catholique, un fier bouquin ! Quand j'aurai terminé ces quatre livres-là, je pourrai souffler : ce sera un beau morceau de fait !

Il arrivait aux Halles, dont le petit peuple l’enchantait toujours. Au coin de la rue Montorgueil, il vit un rassemblement. Il s’approcha. Une pauvresse, molestée par la police, pleurait et geignait : « Qu'est-ce qu’on demande, nous autres? De vendre notre cresson et de pas être remarqués ! »

— Seigneur Dieu! pensa Balzac en s’éloignant, voici la preuve que nous ne sommes pas tous fabriqués du même limon ! Et la gloire, ma brave vieille, et la gloire !

Dans l’air de Paris plus qu'ailleurs, il en sentait le besoin, et lorsqu'il traversa le boulevard Poissonnière, où se croisaient sans répit les voitures et les passants, il eut tout seul un éclat de rire en songeant à ces médecins à courte vue, qui disent qu’à Paris l’on ne respire pas. Il ouvrit les narines. Juste ciel ! L’air, dans cette ville sublime, est si chargé de fluide vital qu’il n’y a nulle part un aliment pareil pour les nerfs, et pour le cœur |

En pensant cela, il faisait des gestes. Le cocher d’une voiture publique arrêta ses chevaux, croyant qu’il désirait monter.

— Non! Non! Merci, fit-il, j'arrive!

Il était à trois pas de chez sa sœur. Les Surville demeuraient faubourg Montmartre. Il était rouge et essoufflé quand il sonna. Le temps qu’on vint, il ne tenait pas en place. Il avait l’air d’un sanglier joyeux. Deux petites filles ouvrirent.

— Salut, très chères et très honorées nièces ! Je vous présente monsieur Honoré de Balzac, l’auteur connu par d’agréables ouvrages |

Et il offrait ses fleurs.

Les petites de se mettre à rire.

— Bonjour, mon oncle ! Comment se fait-il qu’on te voie à cette heure-ci?

— Mystère, mesdemoiselles, mystère ! Madame votre mère est-elle chez elle?

— Monsieur, nous le croyons !

on

— Voulez-vous m’introduire?

: — Entrez, mon bon monsieur !

Il entra en imitant une vieille dame qui, sur ses petits pieds, fait sauter son petit ventre.

Au bruit des rires, Laure se montra.

— Toi? Si tôt? Qu'est-ce qui se passe?

— Embrasse-moi, dit Balzac, prends un billet de vingt sous — les enfants ne paient pas — assiedstoi, et tu vas tout savoir |

Il s’assit lui-même et les regarda. Il avait des veux merveilleux de bonheur.

— Commment me trouvez-vous?

— Que veux-tu dire?

— Ai-je la mine des jours ordinaires?

— Tu as chaud, dit Laure.

— Tu es rouge, dit Sophie.

— Tu as l’air content, dit Valentine.

— C’est la plus jeune qui a le plus de flair i dit Balzac. Valentine, m’amie, tu brûles, mais pourquoi suis-je content?

Hochement de tête.

— Je vous préviens que c’est important! dit Balzac.

— Une bonne nouvelle pour nous? demanda Laure.

— Oui, Pétrarque, merveilleuse !

— Mon oncle se marie ! s’écria Sophie.

— Avec l’impératrice de Chine qui divorce!

reprit Balzac. Ah! toi, ma chère gazelle, malgré tes yeux que J'aime, tu n’y es pas!

Res Alors, tu as fait un nouveau livre ! dit Valentine,.

— C’est elle décidément qui me comprend. Mes amies, mes trois amies, approchez-vous, je vous en prie; si vous ne voyez pas clair, regardez-moi de près, regardez-moi bien. Lisez ce qu’il y a d’écrit sur mon front |

Bouche bée, la mère et les petites le dévisageaient.

— Vous n’y êtes toujours pas? Vous ne voyez rien? Allons! Tenez-vous bien, surtout vous, les enfants, qui vous rappellerez ce jour toute votre vie! Vous ne voyez pas. que je suis en train... d’avoir du génie !

Ah ! de quelle voix claironnante il lança ces mots ! Et il était debout, ayant croisé les bras, et son attitude magnifique disait : « Cette fois, vous y êtes? À la bonne heure ! Alors, embrassez-moi ! Honorezmoi! Car je vous dis, quoique vous soyez deux petites filles tranquilles, en train de jouer aux chiffons et à la poupée, quoique votre maman ait sur la tête son bonnet pour faire le ménage, quoique le ciel ne nous envoie pas dans cette pièce modeste une lumière de miracle, je vous dis et je vous jure, moi, que nous vivons une heure capitale pour les lettres françaises ! »

Malheureusement, il n’y avait que lui de prêt à cette fabuleuse nouvelle. Du génie? Peut-on même songer à ce que c’est, quand on est en train d’aider une servante à essuyer des meubles; on est pris au dépourvu; que répondre? et... on ne répond rien.

— Vous... n’avez sans doute pas compris? dit Balzac d’une voix dure, en se rasseyant.

— Cher Honoré, fit Laure avec gentillesse, tu

nous annonces là une chose que nous savions. Tu as du génie. depuis longtemps !

— Non ah! non ! ah! mais du tout! reprit Balzac avec violence. Hier j'étais aveugle ; aujourd’hui, je vois, et je vois tout ! Je vois comme un voyant. Je vois ma vie demain, après-demain, jusqu’à ma mort. Elle est réglée maintenant, comprenez-vous, je n’aurai plus rien à y changer. J’ai là, dans cette tête que vous regardez sans comprendre, le plan de tous mes livres ! Tous ! Ils y sont, les uns après les autres, avec leurs titres! Je n’ai plus qu’à les écrire ! Et les écrire, ce n’est rien! Affaire de sueurs et de temps. Le génie, c'était de les concevoir. Ah ! dame, 1l fallait le feu du ciel. Mais je l’ai reçu ! Il est descendu en moi ; il m'illumine, et vous avez des taies sur les yeux, si vous trouvez que ce matin je ressemble aux autres hommes.

Pourtant je vous pardonne cela, puisque je suis venu pour vous expliquer tout. Vous êtes ma sœur et mes mièces ; 1l bat dans vos veines le même sang que dans mon cœur. Je vous dois des comptes. Les voici |

— Honoré... mon bon, balbutia Laure embarrassée, avant que tu commences, dis-moi... tu... tu en as sans doute pour quelques instants?

— Bien sûr ! Pourquoi?

— Combien de temps?

— Est-ce que je m’en doute, moi! Une heure, douze heures, qu'est-ce que cela te fait, si je ne t’ennuie pas ! Et je ne peux pas t’ennuyer en t’expliquant une des grandes choses du siècle !

— Mais bien entendu... Aussi écoute, Honoré,

= LE TRIOMPHE DU GÉNIE 189 ES RS NS D NE mr Ne, nd 2.

donne-moi deux minutes Je vais mettre le déjeuner en train, et je suis à toi.

— Voilà ! C’est terrible ! gronda Balzac seul avec ses deux nièces ! Terrible! Votre grand’mère, mes enfants, a été toute sa vie comme votre mère ! Le bon Dieu, nous m’entendez, le bon Dieu lui-même aurait frappé à sa porte, et 1l lui aurait dit : « Madame, je viens vous faire visite! » elle aurait répondu : « Ah! aujourd’hui? Quel ennui ! Moi qui faisais justement mes conserves de tomates ! Elles vont être manquées, si je m’arrête ! » Voilà, mes petites ! Le don de la famille n’a jamais été de distinguer l'essentiel. Et c’est pourquoi je suis un monstre dans la famille |

Laure rentra sur ce mot et dit :

— Un monstre, que tout le monde aime... Je viens tout de suite. Sophie, où as-tu mis le balai de erin?

Alors, seul avec Valentine, Balzac continua :

— Tu as entendu? Je parle génie ; on me répond balai de crin ! Et toi, tu me regardes comme si je te faisais peur. Pauvre mignonne, c’est que tu ne peux pas savoir, dans ton esprit d’enfant, la Journée que je vis. C’est le coup de tonnerre sur la montagne ! La foudre est tombée sur ton oncle, petite fille ; elle l’a incendié ; 1l brûle comme une grange, et c’est magnifique! Et ça ne se retrouvera pas! Et ta mère, comme ta grand’mère, ne s’en seront jamais doutées! Homère, Shakespeare, Molière avaient d’ailleurs tous des mères et des sœurs qui s’occupaient de balais de crin. Et parbleu, c’est moi, le fou ! Car ces femmes font leur devoir sacré, et

elles auront le paradis, au lieu que l’artiste, dès ce monde-ci, est en enfer. Le malheureux ! Il lui faut toujours se confier, se raconter. Est-ce qu’on a le temps de l’entendre? Et qui peut-il intéresser? Quoi? Il prétend expliquer la société en la peignant? Mais les humains vivent parfaitement sans explications ! Pourvu qu'ils mangent, qu'ils dorment, et qu'ils se reproduisent !

La petite le regardait toujours.

— Je te demande pardon, ma chérie, fit-il, de tout ce que je débite là devant toi... Ne parlons plus de ces choses Avez-vous vu récemment votre grand’mère?… Comment va ton papa? A quelle heure revient-1il déjeuner?

— À onze heures et demie, fit Laure qui rentrait. s’assit et dit : « Je suis tout oreilles. »

Rien que de la voir avec son bon air simple, il n’était plus fâché.

— Je serais désolé, dit-il, de te faire perdre une matinée.

— Tu sais bien, répondit- elle, que rien ne m'intéresse plus que tes affaires.

— Alors, voilà !

Il a retrouvé tout son bonheur : ses yeux sont pleins d’étoiles.

— Tu sais, ma bonne Laure, ce qu’a été le roman jusqu'ici. Une misère! Un passe-temps sans but, donc sans fruit. Papa disait «l’opium de l'Occident ». C'était juste. Mais si le roman, au lieu d’endormir, réveillait, au lieu d’amuser instruisait ! Car amuser, c’est distraire, distraire c’est détourner, détourner c'est égarer ! Il y a une plus noble tâche. Or, depuis

des années, n'est-ce pas, je t’ai bien dit que je la ferais. Aujourd’hui, j’en suis sûr. Je la vois aussi clairement que la carte de France, avec cette différence qu’elle est bien plus grande, qu’elle est immense, qu'elle est énorme! Car si l’une de vous me posait cette brève question, pleine d’innocence : « Que vas-tu faire? » je ne pourrais répondre que par un mot : «Tout ! » Oui, tout ! Je vais faire le tableau physique, psychique, physiologique, métaphysique de notre société ! C’est quelque chose de si élevé que rien ne peut être au-dessus !

La servante passa sa tête dans la porte, et timidement :

: — Madame, c’est la blanchisseuse.

— Chez elle ! hurla Balzac, qu’elle retourne chez elle! (Il dardait sur sa sœur deux yeux de feu.) L’historien du dix-neuvième siècle, comprends-tu, ne sera pas un homme qui racontera des batailles ! Ce sera moi! On a sans doute fait lire à tes filles le De moribus Germanorum de Tacite? Non? Pourquoi? Elles ne font pas de latin? Ah ! c’est un grand tort ! Il y a là des pages sublimes, qui me montrent la voie. Et je ferai : De moribus Francorum.

La servante restait pétrifiée.

— Entrez ou sortez ! dit Balzac. Si le sujet vous intéresse, entrez, ma fille !

Laure, toute rouge, essaya de placer un mot, mais il reprit :

— Cette suite de scènes vécues que j’écrirai, ce sera littéralement le Récit de la vie au dix-neuvième siècle, — où tout le monde sera peint. Les maîtres, les domestiques (d’un regard il foudroya la ser-

vante), les vieillards, les enfants, les prêtres, les soldats, les fonctionnaires, les commerçants, les canailles, les héros! Et là surtout où je serai Balzac,où je ne ressemblerai à aucun, où je serai plus grand que tous, c’est que je ne me contenterai pas de peindre : je dégagerai les causes et les conséquences.

Laure s'était levée. Il fit comme elle.

— Je serai un savant autant qu’un artiste ! Et je montrerai aux hommes, en racontant leurs histoires, les lois qui commandent aujourd’hui leur prospérité, demain leur déchéance.

— Me donnes-tu... murmura Laure.

— Je serai, dit Balzac, en arpentant le salon, le Geoffroy Saint-Hilaire du roman : je peindrai des espèces sociales! Dans un livre celle-ci, dans un autre celle-là : toutes y passeront. Et voici la merveilleuse trouvaille d'aujourd'hui : c’est la composition ! C’est le classement ! Tout se tiendra, comme dans la vie ! Les hommes, dans la vie d’une société, s’entr’aident, et chacun dépend de tous. Il en sera pareïllement dans mes livres, qui eux-mêmes dépendront les uns des autres, puisque rien ne peut être séparé, tant que tout n’est pas décrit |

Exultant à cette idée, il souriait de sa large figure, et les mains écartées, la bouche ouverte, il demeura comme en extase.

— Honoré, me donnes-tu.. recommença Laure, une minute avec la blanchisseuse?

— La blanchisseuse! fit-:il, mais qu’elle entre, tonnerre de chien ! et qu’elle écoute aussi ! Elle ne me gêne pas ! Personne ne me gêne ! Seulement, je

t'en prie, ne m'interromps pas, à la minute où je t’explique ce qui va me faire vivre et... mourir !

Laure, accablée, s’assit. La servante se coula dehors.

— En deux mots, voici le plan!

Il écarta des chaises comme pour le dessiner par terre. Puis il remarcha de long en large.

— Nous avons eu déjà les Scènes de la vie privée, premières années de la vie, adolescence, jeunesse, peines et joies des jeunes hommes, des jeunes filles, des jeunes femmes, jusqu’à l’âge des premiers calculs ! Le lieu de la scène ici ou là. Il peut être partout.

Sophie et Valentine venaient à pas de loup de s'installer près de la fenêtre et avaient repris leurs chiffons. Il s’assit sur le canapé où était Laure, et lui saisit la main.

— Nous aurons ensuite les Scènes de la vie de prosince, celles où les idées et les calculs prennent la place des images et de l’irréflexion. Les personnages ont vieilli. Il n’est plus question comme à vingt ans d’élans et de générosités. On discute des chiffres. Dans quel cadre? Celui des petites villes, parce que c’est le plus mesquin. Tracasseries, rivalités, espionnages sont les privilèges de la province. Mais tout de suite après, en opposition, Scènes de la vie parisienne, peintes à grands traits, celles-ci. Les problèmes s’élargissent, et se creusent. Nous abordons une société où les sentiments vrais sont l’exceptionnel. Tout est chiffré, tout est coté. Et la capitale seule peut convenir pour de telles peintures. Vie privée, vie de province, vie parisienne, ces trois

or

séries se tiennent, et ces trois séries faites, tout est dit sur l’homme en tant qu'homme.

La sonnette de la porte retentit. Il parut ne pas entendre.

— Quatrièmement alors, Scènes de la vie politique, où je montrerai des hommes représentant des masses. Cinquièmement, Scènes de la vie mulitaire, conséquence terrible de la politique : on verra des masses s’affronter, se heurter, se massacrer. Sixièmement enfin, la nation; la nation tantôt triomphante, tantôt vaincue. Elle a des cicatrices, elle a besoin de repos; c’est le soir d’une dure journée ; il me reste à peindre dans leur lenteur et leur sérénité les Scènes de la vie de campagne. Et ceci accompli, j'aurai fait le tour de tout !

Il allait et venait d’un pas léger.

— J'aurai donné aux hommes une exacte représentation de la société dans tous ses effets !

La porte s’ouvrit.

— Ce qu’hélas n’a pas fait Walter Scott !

M. Surville entra. Il se tourna vers lui.

— Walter Scott n'a pas accompli la synthèse, n’a pas construit le monument. Pour le construire je ne dois pas abandonner mes personnages.

— Bonjour, Honoré, dit M. Surville.

— Ce qu'aucun romancier n’a fait ! Et c’est une faute énorme. Dans la société, à une même époque, ce sont toujours les mêmes qu’on retrouve. Mon devoir est donc de les prendre et de les suivre.

— Bonjour, Honoré, dit M. Surville.

— Avec moi, on les verra à vingt ans, à l’âge des premières amours, et je ne les lâcherai plus jusqu’à

leur mort. Mariages, affaires, situations, tout, je traiterai tout, je suivrai tout, d’un livre à l’autre. Combien cela fera-t-1l de romans? Trente au moins ! Quarante peut-être.

Il était devant la fenêtre ; sans rien voir il regarda la rue.

— Qu'est-ce qu’il explique? dit M. Surville à sa sœur.

Il se retourna :

— Vous vous demandez comment j'aurai le temps de les faire? D'autant plus que ce seront souvent des romans de plusieurs tomes. Alors? Ma vie y suffira-t-elle? Combien vivrai-je, à votre idée? Hein? Je m'’épaissis, mais je suis fort. J’ai trentequatre ans dans huit jours. Ce n’est rien, trentequatre ans |! Je ne pouvais pas commencer plus tôt. Et ce serait bien le diable s1... je n’avais pas encore... trente ans à moi. Trente ans pour soixante volumes? Ah! J’en ferai davantage! Il suffira de régler ma vie : je la règle à partir de demain. Je vais entrer au couvent littéraire. Je bâtis moi-même mes murs et je m’enferme. Ne souriez pas, mon cher Surville ! Je ne vous ai pas dit bonjour, au fait. Vous allez bien? Oui, mon bon, je m’enferme comme les chartreux : ils font des prières et de la liqueur : je ferai des livres. Et je ne me laisserai plus, je vous jure, ronger par la vie de Paris !

Son visage, tendu pendant qu'il exposait son plan, s’épanouit. Parlant de moines, il avait pris les traits d’un moine de légende, insouciant, bavard, bien nourri. Et 1l dit tout à coup:

— J'ai horriblement soif!

EEE

Surville se leva, et passant dans la salle à manger:

— Voulez-vous un verre de vin blanc?

— Deux, trois, dit Balzac, autant que vous en aurez | Je sens que je suis un gouffre, mon cher Surville. Les bouteilles ont un fond ; je n’en ai pas!

— Eh bien, buvez, mon cher.

— Merci, je vous le rendrai au centuple! Car vous n’étiez pas là, vous n’avez rien entendu, mais Laure vous racontera ce que sera mon œuvre, que maintenant je vois tout entière. Un monument! Une cathédrale ! Au lieu de bâtir, comme ils font tous, une petite maison, une autre, une troisième, autant de” bicoques, sans importance, sans intérêt, moi je commence l’église, qu’on voit de tout le pays et qui le dominera. Ce vin est excellent ! On voit qu'ici les affaires marchent !

— Hélas, dit Surville, vous tombez mal : je n’ai que des ennuis |

— C’est impossible ! dit Balzac en tendant son verre.

Et il s’arrêta brusquement :

— Ce que c’est que l’association des mots! Je pense « verre » et aussitôt je vois Wer... det. Je ne vous ai pas encore parlé de celui-là. Ah! cher ami, il fera ma fortune demain ! Werdet, c’est l’éditeur de l’avenir. Tout jeune, un entrain fou; des idées à revendre ; de l’audace, de l'originalité, enfin un homme, et qui me donne toute confiance ! Je me suis engagé avec lui à fond pour mes prochains livres. Je crois vraiment que nous allons gagner des sommes folles. Votre vin, vous savez, a un feu admirable ! Redonnez-m’en un verre. Verre. Wer-

La LE TRIOMPHE DU GÉNIE 197

ET

det ! Oui, il faut que j'aille chez lui, et ce matin même. Je l’ai manqué hier ; je n’ai plus à perdre de temps !

Il faisait déjà mine de gagner la porte :

— Mais vous allez d’abord déjeuner, dit Surville.

— Oui, tu restes avec nous, dit Laure.

— Oh! mes bons enfants, fit Balzac, je viens pourtant de vous dire que je n’avais plus. une minute à perdre, si je voulais réaliser mon œuvre. Déjeuner ! Il ne s’agit plus de cela pour moi! Je mangerai maintenant, pendant trente ans, quand je pourrai !

Les petites se mirent à rire. Il prit son air pathétique, qui n’était pas sans vanité ni roublardise :

— Innocentes, elles s’amusent ! Elles n’ont pas encore mesuré ce que c’était qu’une gloire comme Beethoven, ou Michel-Ange! Tout ce qui a été grand, mes enfants, a été solitaire. Je serai grand. Concluez !

Cette fois, 1l fit deux pas vers l’antichambre.

— Au revoir, vous qui êtes mes soutiens |

Il regarda sa sœur :

— Pauvre Laure, je t’ai bien assommée. Excusemoi, ma bonne fille, et console-toi par cette idée que j'en assommerai d’autres. Quand on veut dépasser la taille ordinaire.

— Mais non, mais non, dit Laure doucement, tu sais bien que tu ne m’ennuies jamais. Tu m’effraies seulement. Je te sens pris dans un tel tourbillon |... Quelle vie tu vas te faire | Que de soucis | Jamais tu ne seras heureux.

Il ouvrit la porte.

— Ahl!bah! voilà bien le cadet de mes soucis! Pourvu que vous le soyez, vous!

Surville avait l’air absorbé. Il lui prit la main.

— Mon bon Surville, retenez ce que je vais vous dire. Il est probable que j’entreprends une œuvre énorme, et si nouvelle qu’elle sera sans doute une réussite comme on n’en aura pas vu (il prit à témoin sa sœur). Je n’aurais pas dit cela hier ; aujourd’hui j'ai des assurances merveilleuses, car je domine tous mes sujets; mes statues sont dans leurs niches ; tout est au point! Donc la fortune m'attend. Et alors, Surville, si je l’ai, et si vous ne l’avez pas, la dot de ces enfants-là me regarde et.

— Je vous en prie, Honoré, dit Surville gêné.

— Mon ami, je ne vous demande pas votre avis! reprit Balzac. D’ailleurs, je m’y prendrai de telle sorte que vous n'aurez aucun scrupule à m’opposer. Car si vous voulez gagner leurs dots vousmême, vous les gagnerez, mais par moi! Je serai riche, donc j'aurai le droit de me faire faire une maison. Dans cette maison il me faudra de l’eau : j'aurai le,droit de me faire faire un aqueduc; et s’il me plaît de vous le demander!

— Oui, enfin, tout cela. dit Surville souriant.

— Tout cela n’est pas projets en l’air. Je me sauve. Mais demandez tout de suite à Laure, mon ami, de vous expliquer ce que je vais faire. Vous croyez me connaître : vous serez ébloui !

Il embrassa sa sœur et les petites, deux fois sur chaque joue. Puis il planta son chapeau sur sa tête.

— Surville, je tiens la grande œuvre du dix-neuvième siècle !

— Bravo, dit Surville ; le premier heureux...

— Ce sera moi ! fit Balzac. Adieu !

Ils étaient tous sur le seuil de la porte. Le pied sur la première marche, il dit encore :

— La société dans laquelle nous vivons, c’est Napoléon, n’est-ce pas, qui l’a faite?

— Sans aucun doute ! dit Surville.

Il se retourna au milieu de l'étage et, rayonnant :

— Eh bien moi, j'en ferai une autre ! Et qui sera aussi importante, aussi vivante, aussi réelle! Et quand on parlera de mes personnages, on les confondra avec ceux de l’histoire !

— Eh bien... nous en serons fiers, dit Surville. Bon courage.

— Merci, dit Balzac. Vous êtes tous des anges pour moi. Je vous aime comme mes enfants. À bientôt |

Il avait disparu ; Surville refermait sa porte.

— Surville !

— Honoré?

— Savez-vous en deux mots ce que je ferai, mon bon? Ah! Ah! (sa voix magnifique, une voix d’airain, emplissait l'escalier) ; je ferai concurrence à

’état civil!

Il n’y eut pas, dans toute la vie de Balzac, de printemps plus radieux que celui de 1833. Non seulement il y connut cette joie, si forte qu'après elle il aurait pu mourir sans regrets, de concevoir une œuvre qui lui sembla la plus grande du siècle, mais, en écrivant à Mme Hanska, en l’attendant, en l’espérant, en la voulant, en se parlant d’elle tout seul avec soi-même, il crut tenir l’amour dans ses mains comme on tiendrait une belle colombe, et il les mettait toutes deux sur son cœur, disant à ses papiers ou bien à son jardin : « Je vous aime! Je t’aime ! Je t'adore ! »

Puis, impatient, joyeux, bavard, il prit la diligence pour Angoulême.

— Ah! ce cher commandant! Eh bien, et les salpêtres?

Ce qui voulait dire :

— Excellent homme, rentrez donc vite dans votre bureau! Nous avons à causer, votre chère femme et moi.

— Aimez-vous encore mon jardin? dit Mme Carraud. Vous voyez qu'ici c’est toujours la vie simple.

Fleurs, oiseaux, un petit garçon qui grandit, le commandant qui de son mieux sert l’État, et une femme tranquille, qui ne cherche qu’à rester sensée.

— Et moi, pendant ce temps, ma bonne amie, dit Balzac, je travaille ! Je travaille, tel un cheval de fiacrel A quoi? A tout! On réimprime Les Chouans : je les refais. Je finis mon Médecin de campagne que Mme de Berny, cette ange, a trouvé la plus belle chose sortie de ma plume. Et je commence l'Histoire des Treize.

Elle le contempla et dit :

— Vous êtes la jeunesse et la force. Je suis heureuse de vous voir en ce moment.

Et elle lui expliqua sa joie qu’il ne fût jamais cité dans aucun article de critique, où l’on passait en revue la littérature de l’époque. Preuve qu'il faisait son œuvre en toute indépendance, sans prendre le temps de lécher les bottes de ces messieurs |

I] lui tendit les mains :

— Femme incomparable ! Vous avez à la fois de la poésie et de la réflexion. Vous comprenez, vous, qu’un artiste est incompris. Parbleu! Peut-on le juger avant sa mort? Chère amie, je triompherai, je n’ai plus de doute à présent, et je le devrai à une femme ! La femme ! vous savez, mieux que personne, qu’elle fut toujours ma seule religion terrestre. Eh bien, j'ai le bonheur! Alors, mon œuvre maintenant sera bien facile à faire.

— Brave Honoré, dit Mme Carraud dans un sincère élan, que je suis heureuse de vous voir sorti de l’affreux milieu que vous savez, et rendu à une femme qui a toute mon admiration, je peux même

Tr

dire ma sainte gratitude. Que j’ai pensé à elle depuis le jour où vous m'avez conté votre jeunesse, soutenue et embellie par « cette ange » comme vous venez encore de la nommer |

Balzac fit une mine étrange.

— Ah! c’est-à-dire...

Il toussa, se leva, se rassit. Et. et il expliqua, mon Dieu, très vite et avec naturel, et avec abondance, qu’il y avait méprise. Hélas! La vie est ainsi. La tendre Mme de Berny, oui. elle était pour lui... presque plus qu’une mère, mais il parlait là d’une femme, qui était son double! la partie femelle de son âme, une femme qui venait à lui du fond de l’Europe, lui offrant tout : l’amour, un grand nom, la fortune! Ah! cette femme | il n’en avait jamais rencontré de pareille ! Rencontrer, le mot était osé, puisqu'il ne l’avait pas vue. Mais quelles lettres ! Il les avait sur lui. Il exigea que Mme Carraud les lût.

— Chère et tendre amie, je vous le demande comme un service personnel. J’exige que vous me jugiez, ainsi que me jugera Mme de Berny dont vous parlez si bien | Vous êtes mes deux conseillères, elle le cœur, vous l’esprit. Je veux que ma vie soit grande, mais j'habite une maison de verre. Lisez, je vous en conjure. Voici sa première lettre, adorable, constellée de bonheur et d'espérance ! Vous me direz si, en dehors de vous, jamais une femme m'a compris mieux qu'elle. Et elle est étrangère, mais élevée à la française, avec nos idées, par nos poètes. Voici ensuite les autres lettres. Mon Dieu ! ce style si gentil, si chat | Je n’ai pu y résister. Tâtez

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mon cœur, ma bonne amie. Rien que de voir la petite écriture fine, je devine la main qui a écrit pour moi, et qui est avide de serrer la mienne ! Et J'ai d’abord été prudent, je vous jure, prudent comme un notaire, et habile et froid, et retors et ménager de mon cœur, parce que j'étais devenu un homme affreux au contact de cette marquise, et que la vue de tant de calculs avait fait de moi un esprit desséché — quelle horreur |! — qui se disait tel un juge d’instruction : « Laissons-la venir : nous allons bien voir ce qu’elle nous offre. » Pauvre petite! Elle n’offrait déjà plus : elle donnait tout ! Alors, je me suis fait honte : je lui ai livré mon âme. Ah! dame, je lui ai tout dit. Je suis à elle. Elle n’a qu'à faire un geste : j’obéirai. Et me voici heureux, mon amie, heureux à en pleurer, parce que je sens que je suis redevenu crédule, et qu’en somme après tant de souffrances, je me retrouve intact |

Devant une telle confession, Mme Carraud manqua bien aussi se retrouver comme elle était, un an plus tôt, lorsqu'il écrivait dans sa chambre, et qu'avec tant de ferveur elle veillait dans la sienne. Terrible enchanteur, aussitôt qu'il parlait ! Il était généreux comme le soleil l’été, et elle dut faire un effort qui lui crispa le cœur pour rester muette sur cet aveu, pour ne pas s’écrier :

— Que vous êtes grand ! Que je vous admire |

Sa douleur se peignit sur son visage, et de la sorte elle eut l’air naturelle, quand elle lui dit avec tristesse :

— Prenez garde seulement, cher Honoré, de ne

pas prodiguer votre vie. pour rien, de ne pa dépenser des trésors. sans résultat !

En rentrant à Paris, il réfléchissait à ce conseil et pensait :

— Zulma est une amie fort intelligente, mais elle mène une existence étroite, et toutes ses idées s’en ressentent. C’est sans remède! Ce peut même être» entre nous un jour — qui sait?’ — une source de: conflit, oh! pas douloureux : elle est trop bonne. Mais une femme comme mon Ève de Wierzchownia saisit tout, devine tout |! Grande dame, voilà ! Cinquante serviteurs. Des terres ayant la taille d’un département français. On ne peut plus avoir de petites conceptions. Elle a dans la vie la largeur que je veux apporter dans mon œuvre. Largeur facile aux Polonais : ils sont tous héroïques ! C’est un peuple admirable ! La voilà, l’alliance rêvée. La Pologne et Honoré de Balzac. Deux pôles d’un même esprit. À l’heure exacte où elle me mettait à la poste l’Imitation de Jésus-Christ, je commençais le Médecin de campagne, dans lequel je n’ai qu’un dessein : dramatiser sous la forme d’un roman le vieux livre sublime. Ah! tout cela est bien émouvant | Quelle grande vie je vais avoir |

Dans son courrier rue Cassini, il trouva une lettre de Mme de Berny, qui se plaignait. Elle était devenue bien malade. Le cœur était atteint. Il dit : « Pauvre chère ! Je vais courir chez elle. » Mais il y avait aussi une lettre de Mme d’Abrantès et une de la marquise de Castries : oh! quelle audace! Il en était si suffoqué, qu’il n’osait pas l’ouvrir. Il regardait l'écriture, le cachet de la poste. Il se

sentait soulevé par des passions diverses. Sa mémoire précise lui rappelait tant d’heures cruelles, d’autres si douces ; mais cette douceur n’était que tromperie! Alors, que venait-elle encore mentir avec une lettre? Puisque jamais ses yeux n’avaient reflété son âme, est-ce qu’un peu d’encre sur un papier pouvait dire enfin le fond de la pensée de cet être mis au monde pour faire souffrir?

— Laissons donc cela! dit-il.

Et il ouvrit la lettre de Mme d’Abrantès.

— Mon Dieu! Toujours des plaintes ! Elle veut me revoir | Pauvre femme ! Elle m’a trop vu!

Il soupira et sur-le-champ répondit avec grandiloquence : « Les gens, madame, qui sont sur les champs de bataille, ne sont pas libres, vous le savez, de causer ni de faire savoir à leurs amis s’ils sont vivants ou morts. Or, je suis mort de travail ! » Il signa, il cacheta, il allait se lever. D’une main tremblante mais violente, 1l reprit l'enveloppe de la marquise ; il la déchira ; il lut la lettre d’un trait sans respirer. Puis 1l fit trois pas dans sa chambre. Après quoi, il s’assit, et fermant les yeux, il murmura ;

— Seigneur !.. Quelle énigme que la vie!

Cette lettre était l’image de la douleur elle-même, brûlante, délirante, déchirante. Elle était un appel, un cri, une supplication. Elle éveillait des souvenirs torturants, balbutiait une prière éperdue, sanglotait d’effroi ; et elle était signée : « Votre amie » et « Marie » — Marie qui implorait un mot, un seul, un tout petit mot d’espoir !

Balzac sentit d’abord son cœur étouffer dans sa

cr

poitrine. « Ah! ciel! si c'était vrai! » Puis... une lettre de Mme Hanska, qu’il savait toute par cœur, repassa soudain ligne par ligne, et en chantant, dans son esprit. Alors, il redevint grave et profondément triste, et avec effort, il reprit sa plume :

« Madame, écrivit-il, d’une main si émue qu'il ne formait ses lettres qu’à demi, me voici plongé dans des travaux qui nécessitent impitoyablement le mode de vie le plus rigoureux. Je suis à présent dans un cloître. La cloche a sonné. C’en est fini. Je ne puis plus sortir pour aller dans un salon, si délicieux soit-il. »

Il relut. Il réfléchit encore, et se dit : « Comprendra-t-elle? Elle qui n’a pas compris, quand je sonnais de joyeuses cloches, entendra-t-elle ce glas? »

Puis il saisit un manuscrit qu’il avait sur sa table, et il courut chez Mme de Berny. Il la trouva bien triste, affaissée, et s1 vieille !

— Ne me regarde pas de près, Honoré, je ne veux pas. Le ciel se venge de m'avoir donné trop de bonheur. Tu as un paquet sous le bras. C’est un chef-d'œuvre que tu veux me lire? Oh! lis, m’ami, lis vite, et j’oublierai tout !

C'était Ne touchez pas à la hache. Il lut durant quatre heures ; et elle sentit que son pauvre cœur, si fatigué de battre, était encore capable de grands élans heureux. Quand il en vint à la fin, et que de sa belle voix chaude, qui vibrait, il lut ceci :

« La beauté d’une femme endolorie n’est-elle pas la plus attachante de toutes pour les hommes qui se sentent au cœur un trésor inépuisable de consolations et de tendresses à répandre sur une créature

gracieuse de faiblesse et forte par le sentiment? »

Ah! comme elle se retint pour ne pas lui mettre au cou ses deux bras, et lui dire une fois de plus son amour ! Mais d’amour il ne devait plus être question. Ils étaient devenus deux amis avec... ce que amitié n’a pas : le trésor des souvenirs passionnés. Et de bonheur ou de douleur — elle ne savait plus — elle ferma les yeux, pour l’écouter poursuivre :

« La beauté fraîche, colorée, unie, le joli en un mot, est l’attrait vulgaire auquel se prend la médiocrité. »

— Mami, dit-elle, quand il fut sur son départ, tu es le premier de nos écrivains... et je ne sais ce que je préfère : ton génie ou ta bonté!

Ces mots lui furent doux, venant d’une telle bouche ; et pourtant l’été passa sans qu'il retournât vers elle. Il travaillait, et 1l était tout à la comtesse Hanska. Il tenait maintenant l'espoir merveilleux et imprévu de la voir bientôt. Elle allait voyager ; elle devait venir à Neuchâtel avec son mari, la seule enfant qui lui restait des cinq qu’elle avait eus, et institutrice de cette petite. Neuchâtel, autant dire Versailles ! Il y serait d’un bond ! Toutefois, depuis cette certitude, son sentiment s’était compliqué. Au supplice d’aimer sans connaître succédait l’appréhension de connaître celle qu’il aimait. De quels yeux l’aborderait-il? Est-ce que la première impression comblerait son espoir? Il s’emballait, puis se méfiait. Il chantait, puis restait taciturne. Enfin, le moment vint de prendre la diligence, et comme chaque fois qu'il partait, il ne fut plus que tout à la joie.

208 HONORÉ DE BALZAC RC RE Re nn mem reel,

La voiture était bondée. Il fit rire ses compagnons de voyage avec un guide, qu'il lisait tout haut d’une certaine voix comique : « Neuchâtel, messieurs, pile plus industrielle que commerçante, propre, trop jaune et inanimée! » À chaque relais il y avait trente voyageurs qui demandaient en vain des places. Il les consolait par ce «propre, trop jaune et inanimée » qui fut la scie des quarante heures de route, ainsi que cette phrase sur le lac : « Orageux surtout le soir, avec le vent d’ouest que les mariniers appellent uberra! » À Besançon, il s’arrêta pour une affaire de papier, puis repartit vite; et 1] arriva à Neuchâtel, ne s'étant pas couché depuis quatre nuits. Il commença donc par se laisser tomber sur un lit, et ne vit la comtesse que le lendemain. Il se rendit à son hôtel ; on lui dit qu’elle était sortie. — « Bon, fit-il, je vais bien la trouver | » Il courut à la promenade du quai et l’aperçut. Il ne la connaissait pas ; il la reconnut. La chaleur de son cœur lui monta au cerveau; il ne douta pas. Elle tenait un livre. En voyant de quels yeux ce gros homme jeune la regardait, elle le lâcha. Il se jeta dessus : c'était la Femme de trente ans. Il ôta son chapeau, et le genou en terre, d’une voix passionnée : « Eve! Eve! C’est vous! » Elle poussa un cri, et les mains tendues : « Honoré !... » Elle étouffait : « Honoré. de Balzac ! »

Il la regarda sans pouvoir rien dire d’autre. Quelle grâce! Elle était divine! Il en tremblait presque de la trouver si charmante et si imposante ! Le charme était dans la bouche, petite et rouge, dans les yeux noirs, pleins de rêve, dans les

mains jolies, menues, si blanches, qui avaient l’air effrayées de trop de bonheur ! Et elle était imposante par son air de dignité, par un front olympien. « Ah! dit-il, je comprends les idées magnifiques ! Chère, chère Eve! »

Mais une toute petite fille s’approcha, qui trottait dans une pèlerine blanche et rose.

— Quel charmant feu follet !

C'était Anna, l'enfant. Il l’embrassa, lui parla. Et la comtesse Hanska, pendant ce temps, sortit son face-à-main pour le mieux voir.

Petit, gras, rond, trapu; des cheveux de jais; un nez comme de la gomme élastique : voilà ce qu’elle remarqua d’abord. Après quoi elle vit les yeux, ses yeux de feu, le même feu que sa plume. Et alors elle sourit, heureuse. C'était bien lui!

— Éva, ma chère Éva ! recommença Balzac.

Un grand monsieur s’avançait dans une redingote verte : le comte Hanski. Elle les présenta. Balzac dévora le comte des yeux, mais le comte, qui regardait des voiles à la jumelle sur le lac, reprit avec sérémté cet exercice. Double attitude, qui indiquait assez à qui la comtesse appartiendrait maintenant.

— Cet homme, devait dire Balzac en revenant de Neuchâtel, m'a fait l’effet d’une tour !

Une tour immobile, qui ne les gêna guère. Le comte n’était pas féru de littérature. Depuis des siècles, en Pologne, les hommes de la haute société souffrent plus que les femmes des dominations qui accablent.ce pays. Les femmes se cultivent, lisent, causent chez elles ; les hommes subissent au dehors.

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Le comte Hanski ne connaissait pas une ligne de Balzac. Il s’occupait de ses blés et de ses faisans, chassait, faisait cultiver. Il avait des intérêts considérables à défendre. Il ne lui restait pas de temps pour les romans, ni pour leurs romanciers. Il laissa donc à Neuchâtel sa femme s’oceuper de Balzac, et ce fut pour ce dernier une série de jours dont le souvenir devait jusqu’à sa mort résonner dans son cœur. Il eut la confirmation, l’assurance, la certitude, claire comme le soleil de juillet, qu’il commençait le grand amour de sa vie. Et 1l dit tout de suite à la comtesse, comme il avait dit à la marquise de Castries, avec le même élan :

— Je m'aperçois que je n’ai encore Jamais aimé | C’est vous qui m’apprenez l’amour. Vous êtes une femme divine ! Mon Ève! Mon adorée !

Puis avec ce besoin d’expansion qu'il avait toujours, il lui prenait déjà le bras ou la main, deux heures après la scène de la promenade. Elle fut d’abord surprise, mais il la bousculait par tant de déclarations flatteuses :

— Vos lettres m'ont tout dit | Personne n’a rien écrit de pareil! Je vous ai vue en vous lisant. N'ayez crainte : je vous ferai la vie SUpAree que mérite votre âme de poète !

Chaque fois qu’il ressentait un sentiment fort, il aurait trouvé hypocrite de retarder à l’exprimer. Il y avait six mois qu’ils s’écrivaient des choses lyriques et folles! Pouvait-il la voir, sans crier : «Ma chérie ! »

D'ailleurs, puisqu'ils étaient « prédestinés » à l'amour ! Elle en était sûre comme lui ! Ils se l’étaient

LE TRIOMPHE DU GÉNIE 211 a ————————————

écrit vingt fois. Et la reconduisant à son hôtel le premier soir, il lui disait déjà d’une voix où chantait son âme, mais où vibraient aussi les désirs de son corps : « Êve, vous êtes l’admirable, l’introuvable « femelle ». Me voici complété. Et je n’ai rien à vous donner, puisque tout, depuis toujours. est à vous | »

Ils ne se quittèrent plus. Comme elle l’amusait dans le jardin de l'hôtel, lui disant de son accent, qu’il trouvait délicieux :

— Venez sous les tieuilles.

— Ah! faisait-il, je mettrai cela dans la bouche d’un de mes personnages, d’une bonne vieille, tenez, pour qu’on ne vous reconnaisse pas !.. Dieu, qu’aujourd’hui vous êtes jolie! Que faites-vous pour avoir ce teint blanc, ce teint de rêve? Et que j'aime vos épaules, vos rondes petites épaules d’amour. Laissez-moi les toucher. La nature a fait là un chef-d'œuvre de l’art!

Puis c'était mille questions sur sa vie de Wierzchownia. Et à propos de tout il poussait des «oh! », des « ah ! » comme un enfant. Qu'il aimait voyager en pensée | Quel goût il avait de la vie ! Comme tout était pour lui raison de bonheur ! Cette étonnante noblesse polonaise surtout, chez qui il diagnostiquait toutes les vertus : n’a-t-elle pas fait ses preuves dans l’histoire?

— Ah! mon ange chérie, vous appartenez à l'élite du monde. Comtesse Hanska, née Rzewuska | Le premier de ces noms est beau comme une épée victorieuse. Le second, doux comme un poème d’amour ! Vous me montrerez les armes des Hanski,

et me raconterez les mariages Rzewuski : tout cela me passionne | En France, nous n’avons plus de noblesse. C’est fini. Les nobles qui nous restent sont desséchés par la haine de tout ce qui n’est pas eux. Ainsi, je commence à être une force considérable ; ils auraient pu vouloir s’attacher un Balzac. Les malheureux ! Ils ne s’attachent qu’à la forme des traditions, dont ils ont perdu l'esprit ; et ils usent le peu de vie qui leur reste en des mesquineries qui sont leurs soucis primordiaux. Je vous avoue que moi j'étouffe en France, et il y a des années déjà que je fais cette prière secrète : « Mon Dieu, faites que j'aille respirer un autre air. En Pologne, ce serait mon rêve ! » Ëve, vous êtes la vraie femme noble, celle que j'attends et que je désire !

À ces mots passionnés elle ne répliquait jamais par des coquetteries ; elle ne pensait pas à se dérober. Au contraire, elle disait :

— La femme qui se présentera dans les cieux en disant : « J’ai rendu telle âme heureuse ! » celle-là y entrera toujours. Aimer est la vertu des femmes.

— Donc se donner est leur devoir, pensait aussitôt Balzac. C’est ce que je disais à ce monstre de marquise. Voilà bien la femme admirable et enchanteresse que mon cœur espérait !

Et il avait la conviction si puissante qu’elle serait sa grande passion, qu'après cet accord tacite entre eux, après cet abandon qu’elle avait sur tous les points, après tant de soupirs, qui voulaient dire : « Je me rends ! », il ne lui proposa pas, par des mots enflammés, de venir chez lui. Il était mal logé, honteux de sa chambre ; il recula ce bonheur, auquel

F LE TRIOMPHE DU GÉNIE 213 El à

il tenait tant, pour qu’il fût plus beau et vraiment complet, et il la laissa à Neuchâtel fidèle encore à son époux, mais chancelante et tout étourdie de pensées adultères.

Elle vint lui dire adieu, en compagnie du comte, au départ de la diligence. Elle avait une marche abandonnée dont il ne put supporter la vue sans se sentir du feu dans les veines. Il dit à M. Hanski:

— Que c’est aimable, comte, d’être venu me conduire !

Et brusquement tourné vers elle :

— Au revoir, jour de mes jours, et lumière de mes nuits |

Il regarda le mari :

— J'espère que votre séjour continuera d’être agréable.

Il se pencha sur la femme :

— Au revoir, mon espérance, ma toute aimée, l’unique chérie !

Encore un coup, il s’adressa au comte :

— Je crois que vous allez jouir d’un beau temps.

De ses yeux couleur de miel, il fascinait ceux d’Eve :

— Au revoir... mon épouse |

Se quitter après de tels élans, c’est s’en aller chacun de son côté vivre des journées brûlantes, où l’on va s’accorder par lettres tout ce qu’on n’a pas pu se donner réellement.

« Un baiser, mon Éva, sur tes lèvres chéries. Il ne va qu’à ton cœur, et je voudrais qu’il enserrât toute ta personne. Tu verrais comme la possession augmente et grandit l'amour. »

214 HONORÉ DE BALZAC nn ————————————————

Ce furent les termes de la première correspondance. Ils devaient se revoir au bout de peu de semaines : le serment en était fait. Et ils seraient l’un à l’autre. M. Hanski ne comptait plus. Êve se sentait folle d’ardeur. Elle se retenait pour ne pas le quitter. Ses lettres devenaient des cris. Et Balzac, ce brasier, dut la modérer :

« Mon ange, écrivait-il, pas de folies ! Ne quitte pas ton piquet, pauvre petite chèvre attachée. Ton amant viendra quand tu crieras. Tu m'as fait frémir ! »

Dès lors, il connaissait toutes les joies, celle de la tendresse puisqu'il adorait ; celle de la vanité puisqu’on s’ofirait à lui; celle enfin d’une vie qui se réalisait avec tous les nobles attributs qu’il avait rêvés. Il était même si heureux qu'il désirait du bonheur pour tous, prêt, dans la mesure de ses moyens, à en donner à tous ceux ou toutes celles qui avaient son affection.

Un jour, il reçut encore un appel de Mme d’Abrantès. Elle finissait solitaire et misérable sa vie d’inconscience et de désordre. Il sauta dans un cabriolet, et traversa Paris pour aller lui lire son récit de la vie de Napoléon, fait par un soldat dans une grange. Elle en pleura, et ce fut bien juste s'il n'eut pas aussi des larmes aux yeux.

Une autre fois, il songea longuement à la marquise de Castries. Femme étrange, femme terrible qui paraissait de glace, lorsque son cœur peut-être était le plus près du suprême abandon; femme malheureuse sans doute, qui par la faute d’un cœur sec, méconnaissait les plus hautes joies de la vie!

Il les possédait toutes ; il ne songeait plus à se venger. Elle lui avait écrit six mois avant une lettre bien émouvante : il prit dans sa bibliothèque le manuscrit de Louis Lambert, et plein de pitié pour celle avec qui il avait échangé sinon tant d'amour, du moins tant d'électricité amoureuse, il le lui envoya.

Enfin, il alla voir la Dilecta, qui le reçut en pleurant :

— Mon pauvre Honoré, n’interprète pas mal mes sanglots. Je connais ta vie, puisque par lettres tu m'as tout avoué ou presque : je ne meurs pas de peine mi de jalousie, sois-en sûr! Je meurs, tout simplement. Je meurs... parce qu’il faut mourir, que la vie n’est rien, ne dure pas, qu’à peine a-t-on essayé un peu de bien, il faut faire son paquet. Mais si je pleure, c’est que je te perds, et je ne sais pour combien de temps, car passé ce monde, tout est mystère. Honoré, je t’ai bien aimé (tire cette persienne, ami, tu me feras plaisir. L’ombre seule convient aux moribonds ; la mort est si cruelle pour l’amour!). Honoré, je suis à l’heure où l’on ne ment plus : tu le sens bien à mon souffle qui brûle mes lèvres ; alors, je tiens à te redire comme je t’ai adoré ; et malgré mon chagrin de quitter ce monde, j'ajoute que Dieu fait bien ce qu’il fait, car dans mon amour, c’est ton destin qui m'importe. Libre, tu vas pouvoir aimer celle que tu viens de voir. Elle sera, je le sens, la vraie femme pour toi !

Il fallut que Balzac s’enfonçât dans le travail, au retour d’une telle visite, pour atténuer le chagrin que lui avaient causé les yeux de la chère malade.

ro

Il reprit sa plume : ce n’était pas les travaux qui manquaient ! Il avait la main rapide autant que le cerveau preste. À peine l’idée conçue, le mot était trouvé, la phrase écrite. Sa plume courait. Qu'il corrigeât ou qu’il créât, en une heure il faisait tenir le travail d’un matin ou d’un soir. Lui-même s’émerveillait. L'amour, quel aiguillon ! Cette idée qu’il allait retrouver la comtesse, et qu’il fallait, avant de partir, abattre une gigantesque besogne, lui donnait des nerfs, des muscles, du sang, de la chaleur, car il faut tout cela pour écrire un roman qui contiendra des descriptions, des réflexions, des confidences, du dialogue. Il faut être peintre, commissaire-priseur, confesseur, auteur dramatique. Est-ce trop d’une Ëve pour vous inspirer? Mais elle était toujours présente, toujours mêlée à son travail. Il finissait Eugénie Grandet : pour parfaire ce portrait si pur, c’est aux yeux de son Êve qu'il demandait conseil, et c’est en s’aidant de ce qu’il savait de son âme. Et chaque fois qu’une idée large et généreuse, abondante de fond et de forme tombait de sa plume, 1l était si persuadé de la lui devoir qu'il la remerciait secrètement, puis 1l lui écrivait des actions de grâces !

Après quoi, comme un fou joyeux, en gambadant, il courait jeter sa lettre à la poste, toujours luimême. Ah! la boîte où tombe l’enveloppe! Il lui semblait, quand sa main frémissante la lâchait, que c'était de son cœur qu'il envoyait en Suisse. Neuchâtel ! Genève ! Elle était à Genève à présent. C’est à Genève qu’ilirait ! Encore cinquante feuillets sur la famille Grandet, et il montait dans la dili-

gence. De l’argent, il en aurait. Il venait de signer un traité admirable avec la veuve Béchet, éditeur. Tout allait bien; tout lui donnait confiance. Elle l’aimait, elle l’attendait ! Et il entrait maintenant dans les rédactions, l’air triomphant, le chapeau sur la tête.

— Il doit promener des oiseaux! dit un jour quelqu'un de malicieux.

Il entendit, demanda le nom de ce personnage impertinent. Lui-même le livra, et sa profession, homme de lettres.

— Homme de lettres! soupira Balzac, quel titre ! D’où viennent et où vont des gens pareils, qui ont comme destinée de ne jamais se faire connaître, dans un métier qui est le néant, si on n’est pas connu. Ils font des livres? Mais alors, ils les enterrent ! Ce sont des fossoyeurs en librairie !

A ces mots, l’autre se trémoussa, piaffa, parla de duel.

— Enfant ! dit Balzac, est-ce qu’on se battait en duel avec Napoléon?

Genève ! Genève ! Voilà les seuls mots qu’il entendait, tandis que l’autre, dans l’escalier du journal, le poursuivait de ses injures.

Il allait dans les salons ; il y était comme un somnambule. Que lui faisait le monde? Genève! Il ‘ pensait à Genève, voyait Genève!

Et en janvier 34, il finit par y partir.

Il emportait dans sa valise un magnifique habit, dont les boutons en or avaient été ciselés par Gosselin, le premier bijoutier de Paris. Il avait retenu à la pension Mirabaud, dans le quartier des Eaux-

EEE

Vives, un petit appartement où il pensait qu’elle viendrait dès son arrivée : elle allait tomber dans ses bras, n’en pouvant plus de l’attendre.

Or, il la trouva calme, désireuse d’abord de causer.

— Qu’avez-vous, ma chère Eve? Causer! Mais nous n’avons plus soif de paroles! Nous...

— Je voudrais savoir, dit-elle en se forçant à sourire, combien de femmes vous aimez en même temps que moi’.

Et elle le regardait derrière son face-à-main, qui donnait tant de calme à sa question.

— Que dites-vous? fit Balzac. C’est abominable ! Vous avez prêté l'oreille à je ne sais quelles calomnies! Mais Êve, il n’y a pas d'hommes dans ma position, dont le piédestal ne soit rongé par d’affreuses bêtes, que vous n’avez qu’à écraser du pied, dès que votre œil les aperçoit !

— Qu'est-ce alors, dittranquillement Mme Hanska, que la marquise de Castries?

— Une femme que je hais!

— Vous lui faites pourtant des cadeaux.

— Mon amour, je t’apporte un roman terrible, que je viens de finir, où j’ai peint son âme dénaturée. C’est une femme que j’ai cru aimer : je ne l’aimais pas; elle n’a fait naître en moi que des sentiments mauvais ! Ève, jamais, je le jure, je n’ai désiré une femme comme je te désire, dans le bonheur que donnent la bonté et la tendresse. Ce n’est pas une lutte entre nous qui s'engage. Nous ne sommes pas deux ennemis, de sexes différents. Nous sommes les deux parties d’une même âme, qui

s LE TRIOMPHE DU GÉNIE 219 ré

s’appellent, qui veulent se joindre, s’étreindre | Je t'attends à la pension Mirabaud. Quand viens-tu y réaliser ce chef-d'œuvre qui est l’union de deux êtres, faits l’un pour l’autre?

Il avait un tel accent qu’elle ferma son face-àmain. Mais elle dit plus bas :

— Et Mme de Berny, comment va-t-elle?

— Elle meurt, Éva, elle meurt! Et elle nous bénit en mourant ! C’est une sainte ! Il ne faut dire son nom qu’à genoux. Mon amie, elle ne vous connaît pas, mais elle vous aime déjà. Mme de Berny, c’est ma mère |

La comtesse songea, puis dit :

— Quel est son petit nom?

— Ne me demandez pas, fit Balzac, ce que je ne veux pas vous dire !

À ces mots elle lui tendit les bras, et ils s’embrassèrent longuement.

— Ah! reprit-il, ne pensez plus à une foule de

| choses qui vous (os mal, parce que vous y pensez mal. Ton cher front d’analyste analyse trop. Ne crois de moi, chère ange, que ce que tu sauras directement. Ma vie, toute ma vie passée, tu la connaftras par moi. Sois sans crainte : j'ai toujours eu horreur des amours vulgaires. C’est toi, oui toi, la femme noble, l’esprit supérieur, que j’ai attendue et désirée depuis quinze ans. J’admire tant ta force d’esprit! Je ne connais qu’une femme dans mon pays qui te fût comparable : Mme de Staël ; et les femmes qui sont mes amies, Mme de Berny ou Mme Carraud, m'ont rendu difficile, je te jure, sur l'esprit ! L’esprit, et l'esprit dans l’amour, voilà ce

que j'ai voulu conquérir. La gloire, au fond, je m'en moque. Il me la fallait pour attirer ton attention à

toi qui devais être mienne. Mais je vis en toi, par

toi, pour toi! Tu es ma chère étoile !

— Et vous, dit Éva, vous représentez pour moi la France, la France passionnée, avec son grand idéal : Tout ou rien ! La France ! Rencontre surprenante, union magnifique du Nord et du Midi! Tu

as l'observation intransigeante du Nord, et l’ima-

gination enflammée du Midi. Que puis-je dire, sinon que je t'aime, de toute mon âme, de tout mon cœur...

— De tout ton corps, n’est-ce pas, cara? Viens demain! Viens demain !

Elle vint. Journée de délire, véhémente et inoubbable. Elle devait rester dans leurs mémoires comme le souvenir de certains grands orages, la nuit, dont les éclairs blafards donnent l’idée de l’infini. Elle était venue dans une robe de drap gris, qu’il aima tellement, qu’elle dut lui en tailler tout de suite un morceau dans l’ourlet. Il lui fit tous les serments. Elle se laissa arracher toutes les promesses. M. Hanski ne comptait pas, malgré son titre officiel de mari. A l'heure où ils s’adoraient, il était à un banquet d’alpinistes. Cet homme, déjà âgé, mourrait : la nature évince d'elle-même ce qui la gêne... Et Mme Hanska deviendrait Mme Honoré de Balzac. Ah ! à cette idée, 1l lui déclarait : « Chère ! chère chérie, je t’aime comme on aimait au moyen âge ! » Enfin, pour consacrer cette date admirable où elle était devenue sa femme, il tira de sa redingote une liasse de papiers, son roman : Ve touchez

Ts

pas à la hache, et devant elle, pour elle, il le data : Pré-V Évêque, 24 janvier 1834. En vérité, c'était surtout pour lui, contre la marquise. Celle-ci d’ailleurs ne comprendrait pas plus que Mme Hanska ; mais cette histoire d’une femme impie, qui se refusait au meilleur des hommes, il trouvait qu: c'était une vengeance secrète et savoureuse de la signer du lieu et du jour, où au même une femme divine s'était donnée. Bien plus, Dieu avait voulu que ce fût à Genève, ville de sa grande détresse, que se réalisât cet immense bonheur. Pré- l'Évêque. … 1] y avait là de quoi tout de même faire rêver la marquise... si elle était capable d’une rêverie.

Les quinze journées que Balzac passa à Genève furent enivrantes et embaumées, malgré quelques terreurs que leur donna M. Hanski, qui n’avait toujours l’à- “propos d’être à un banquet. Ils n’en eurent pas moins un esprit d’infernale invention, pour faire tenir en deux semaines autant de rendezvous qu’en deux mois. Où ne se retrouvèrent-ils pas? Comme ils pleurèrent et rirent à la villa Diodati, leu des amours du grand Byron! Et comme tous les jours, deux fois par jour, la comtesse fut exquise dans sa robe de chambre en termolama, qu’elle avait apportée pour se déshabiller à la pension Mirabaud !

Après bien des caresses, ils s’amusaient souvent à manger et à boire sur une petite table de leur chambre.

— Que je t'adore, lui disait-il, toi qui te livres avec candeur et bonheur |

— Que je t’adore, répondait-elle, toi qui es bon

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et grand! Seulement, ami de mon cœur, si tu veux me faire plaisir, ne mets pas ton couteau dans ta bouche !

Il éclatait de rire.

— Cela te choque donc bien, mamie?

Et elle rép adait un peu sèchement :

— Tes dames Carraud et de Berny auraient pu te dire cela avant moi.

Morgue? Jalousie? Froideur de cœur? Brusquement meurtri, il se posait pendant une minute la question. Puis il avait trop d’ailes pour ne pas voler, et l'oiseau qui vole en plein ciel ne voit plus les poussières de la terre.

Il n’en resta pas moins qu’il découvrit chez elle à Genève ce qu’il n’avait pas vu à Neuchâtel : la prédominance constante de sa froide raison sur son cœur, et le moyen, dans cette lucidité qu’elle gardait toujours, d’avoir des ruses glacées qui firent qu’un jour il s’écria : « O femmes, femmes, que d’injustice dans votre nature ! » Au cours d’une discussion futile, il s’était échauffé et était arrivé à lui répondre avec plénitude, avec autant de vérité que de bonté, par un argument décisif. Avant même qu’il achevât, rapide dans l'intuition, elle se sentit vaincue, et sur son dernier mot jeta cette phrase cinglante :

— Ne t’éraille pas la voix : c’est extrêmement désagréable !

Il revint à Paris douloureusement persuadé que la femme est inférieure à l’homme. Le voyage lui fut pesant. Il trouva la Bourgogne fastidieuse. Et quoique ses Etudes de mœurs au dix-neuvième siècle

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lui fussent achetées 27 000 francs, ce qui, disait-il, était un prix inouïi, il se remit au travail sans joie.

Il avait besoin d’une diversion. Paris les lui offrait toutes. Il retourna chez Buisson à qui il fit des commandes importantes, et qu’il ne paya pas, en jurant de le payer. Évidemment, il aurait dû s’acquitter déjà! « Mais les éditeurs sont féroces, mon cher Buisson! » Ils ne l’étaient que par rapport à ses dépenses.) « Or... un homme, comme moi, ne peut pas ne pas dépenser, mon cher Buisson! Depuis Eugénie Grandet, tout le monde a les yeux sur Baizac ! Il faut donc que ma prochaine redingote soit sublime ! » Malgré qu’il prît du ventre et des formes rebelles à une coupe élégante, Buisson s’efforça, s’ingénia, parce que Buisson l’aimait. Il l’aimait au point de lui offrir une chambre au-dessus de son magasin, au coin de la rue de Richelieu et des boulevards « au cœur de la forge ! disait Balzac. En plein feu ! Je travaillerai chez vous comme nulle part ailleurs | Je serai chauffé à blanc! » Prétexte auquel était sensible ce tendre tailleur, mais qui cachait un vif désir de fuir des créanciers, trop souvent pendus à la sonnette de la rue Cassini. Hommes sans fantaisie, pour qui deux et deux font quatre, ils finiraient par lui rendre inhabitable ce logement qu'avait embaumé jusque-là la sérénité des jardins de l'Observatoire | À eux se joignaïent les agents de la garde nationale, qui le recherchaient toujours, et dont il recevait les avertissements et les menaces de prison. Ces feuilles, souvent suivies de poursuites effectives, auxquelles il échappait par ses sorties ou ses voyages, mais que lui racon-

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taient les voisins et ses domestiques, le mettaient dans des rages où il rugissait contre Louis-Philippe, ce roi de boutiquiers! Non! Non! Jamais il ne monterait la garde! Jamais! C’était compris? Balzac avec une giberne ! Pourquoi pas une trompeite? Est-ce qu’il demandait au maréchal Lobau d'écrire ses romans? Gouvernement imbécile!

Époque abjecte ! Mais il leur tiendrait tête. en les oubliant d’abord. Allons ! au travail. «Mes dettes, pensait-il, ne sont rien en comparaison des sommes énormes que représentent tous les sujets que je médite… Il n’y aura vraiment eu que quatre hommes dans le siècle : Napoléon, qui s’est inoculé les armées; Cuvier qui a épousé la terre; O’Connell en qui s’est incarné un peuple ; et Balzac qui porte toute une société dans la tête! » Mais ainsi qu’il le répétait tous les jours à Buisson, un tel homme devait être dans la vie comme dans son œuvre. Condamné à créer partout, toujours, il devait précéder la mode, et non la suivre. Balzac laisse pousser ses cheveux : qu’on le regarde, qu’on le discute ; avant six mois les élégants porteront des cheveux longs! Par la couleur de ses habits, par sa lorgnette de théâtre qui est l’œuvre de l’opticien de l'Observatoire, par sa canne surtout, unique à Paris, 1l ne cesse d’oser, d'innover, d'inventer. Sa canne est une idée d’amoureux. Mme Hanska portait autour du cou une petite chaîne en or, terminée par un gland d’or, orné de turquoises minuscules. Un jour qu’il réclamait d’elle un ruban, son mouchoir, un souvenir qu’elle eût porté, elle lui donna cette chaîne. Et sitôt à Paris, il veut la

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montrer, la porter, pour qu’il soit évident à tous qu’il vit sous le signe de l’amour. Chez Lecointe, orfèvre joaillier, qu'il appelle avec sa généreuse emphase un rival de Benvenuto Cellini, il fait monter sur un beau jonc, fort et souple, un pommeau orné de turquoises, d’où pend avec grâce la petite chaîne tant aimée. A la vérité, les amis trouvent l’ensemble assez fade, de tons plus convenables à une première communiante qu’à un homme de gémie, mais il est fier de sa trouvaille qu’il exhibe à la promenade, au restaurant, au théâtre, et ne quitte jamais, même à table, de peur d’un mauvais tour. Dans la loge des lions, à l'Opéra, où par gloriole il se laisse entraîner, il exhibe, au milieu de jeunes gens excentriques et bruyants, cette canne qu’il tient comme un sceptre, et vers laquelle convergent les lorgnettes de la salle. Dans les couloirs il se sent admiré. Des femmes lui écrivent, l’abordent. Il donne au restaurant du Rocher de Cancale et chez lui des dîners de souverain! Rossini est invité à l’un d’eux, et revient ébloui de la qualité des mets et de la verve de son hôte. Ses dettes, du même coup, montent jusqu’à lui donner le vertige, mais il a trop de force pour perdre son aplomb. Ne touchez pas à la hache vient de paraître. Et il est étonné de soi. Quelle hardiesse ! Quelle profondeur ! Personne n’a parlé ainsi de l’amour. Il n’a eu peur ni des mots ni des choses, et les a pu dire toutes, grâce à un ton pathétique qui emporte le lecteur : 1l l’éprouve bien en se relisant. Bien mieux pour éprouver une dernière fois cette femme au cœur incompréhensible, cette marquise de Castries, à qui il doit tant de

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douleur et peut être tant de génie, une idée démoniaque le traverse et s'impose. S'il allait lui lire ce livre-là, à elle? Oui, oui, il faut ! Il faut qu’une femme qui fait du mal, et qui a cru s’annexer un homme de grand talent, sache comme il se libère en faisant du bien, car un chef-d'œuvre est une bonne œuvre. Le voilà donc haletant, et qui court rue du Bac. Il est quatre heures. Que de fois il est arrivé vers cette heure-là, le cœur malade d'amour! Quand :il demande si la marquise peut le recevoir, tant de souvenirs l’assaillent qu'il se sent presque aussi faible qu’autrefois. Elle le reçoit. Il entre. Elle ne pousse pas de cri; elle ne se jette pas dans ses bras. Il se souvient pourtant de la lettre où chaque phrase était un étouffement. Or, elle est impassible, maîtresse d’elle-même, avec son même air fat. Dans un suprême éclair de bonté il se dit : « Peut-être a-t-elle trop pleuré! Peutêtre n’a-t-elle plus de larmes ! O femme ! femme effrayante et toujours inconnue ! Quel est l’homme qui, devant elle, ne serait pas misérable? » Eh bien, non, lui du moins ne le sera plus. Il ne veut pas. Et il lui dit du ton d’un soldat qui va se battre pourquoi il est venu... et qu’il voudrait lui lire... ceci... ces papiers-c1.. son dernier livre. Elle sourit et accepte. Toujours ce sourire sans vérité, qui paraît vrai... Il va bien le vaincre et le réduire, Il lit, il lit d’une voix grondante. Elle s’évente ; elle fait signe de la tête que c’est très bien. De ses yeux de feu, 1l répond :

— Attendez! Vous allez voir! Vous allez vous voir |

Elle se voit, s’entend, se reconnaît, sourit encore. Il lit avec une telle véhémence qu’il s’émeut luimême et s’écrie tout à coup : « C’est beau, n’est-ce pas? » ;

Elle dit d’une voix mince : « Oui... et très bien écrit. Et c’est regrettable vraiment que j’aie donné rendez-vous à quelques amis. Mais voici Monseigneur..., mon confesseur, et aussi mon docteur et la marquise de La Bourdonnaye; ils arrivent ensemble ! »

Balzac s’est dressé. Il froisse et cache ses papiers. Il est empourpré de colère. Il cherche une porte, une trappe. Il a envie de se jeter dans le feu !.. puis d’assassiner tous ces gens | puis. son brave cœur, qui frappe sa poitrine, lui indique simplement que le pardon est meilleur que tout, et qu’il sera vengé par ses lecteurs, qui jugeront cette femme.

Il dit adieu, part, court rue d’Enfer chez Mme de Berny. Il fait nuit. Il la trouve qui suffoque à cette heure douloureuse aux souffrants. Croyant au magnétisme comme son père y croyait, il essaye par la main, lentement, doucement, par sa main amoureuse et tendre, de redonner de la chaleur et de la vie bien équilibrée à ce pauvre cœur épuisé et à ces poumons quin’en peuvent plus.

— Chers seins de femme, que j’ai tant aimés, dit, ayez confiance, fiez-vous à moi! Tu sais, m’amie, que Jésus-Christ n’a pas fait autrement ses miracles, par l'imposition de ses saintes mains. Avec l’âme, voilà notre grand secours. Laisse-moi te guérir. je t’en prie.

Mais il lui fait mal, croyant lui faire du bien. Elle

l’arrête. et se force à sourire. Elle ne veut pas qu’il lui voie de la peine : elle en a une infinie. Elle sait qu'il a vécu deux semaines à Genève. Son cœur lui dit ce qui s’y est passé, et son esprit a beau répondre que c’est bien ainsi, elle est trop femme pour s’y résoudre. Mais elle le lui cachera. Et lui, de son côté, dissimule sa souffrance de la voir s’en aller ; car il n’y a plus de doute : elle est perdue... Pauvre figure ! Oh! Il vient de songer à la maison de Villeparisis et à l’entrée qu’elle fit dans le salon, le 11 juin 1821. Il se sent déchiré. Un sanglot lui monte à la gorge. Mais elle le regarde et il dit :

— Vous allez mieux ! Si, si! Vous avez du sang au visage aujourd’hui ! Reprends goût à la vie, ma bien-aimée. Elle reviendra peu à peu. Et moi, dans quelques jours, je viendrai te dire que je te trouve rétablie.

Quelles affreuses pensées il promène avec lui dans la rue ! L’amour et la mort! Duperie que celui-là, puisque tout irrévocablement appartient à celle-ci ! Ce qu’il a vu à la Grande-Chartreuse, les moines dans leurs cellules, avec des crânes près des tables de travail et des bancs où l’on prie, voilà la vie vraie, digne, en rapport avec la création !

Il marche dans l’ombre, glacé par cette idée de la mort. Soudain il s’aperçoit qu’il tient un paquet. Qu'est-ce donc? Ah! oui, un manuscrit qu’il porte chez un relieur, un certain Spachmann, dont il a éprouvé l’habileté. C’est pour sa chère Eve. Il a décidé de lui faire relier une œuvre qu’elle aimera, dans le morceau de la robe en drap gris qu’il aimait. Elle glissait si bien sur le plancher de la chambre, à

Pré-l’Évêque ! Il croit l'entendre entrer. Pension Mirabaud ! Journées frénétiques ! Souvenirs d’ivresse ! « Êve ! Mon Ëve adorée ! » Il vient de dire ces motslà tout haut. Il heurte une passante et ne s’excuse pas. Il est fou d’amour.

M. de Margonne, propriétaire du château et de la terre de Saché, dans la vallée de l’Indre, reçut, un matin de la fin de septembre 1834, une lettre de Balzac. Elle n’avait que quelques lignes. Il ÿ demandait à celui qu’il appelait son « sauveur » une fois de plus l'hospitalité. Il se prétendait mort de travail. Son médecin lui ordonnait Saché. Il partait le jour même. Et il finissait par ces mots : Si J'ai le bonheur que vous ayez à faire à Tours, je profiterai de votre voiture.

— C’est insensé ! s’écria M. de Margonne. Il est déjà à Tours à cette heure-ci et. Jean | Jean! Attelez vite |

Mme de Margonne s’interposa :

— Vous n’allez pas fatiguer vos chevaux pour arriver trop tard |

— Je le trouverai en chemin.

— Îl y a deux routes. S'il prend l’autre |

— Ïl fait une chaleur atroce. Six lieues à pied.

— Le raisonnement vaut pour les chevaux.

M. de Margonne baissa le nez et dit à Jean :

— Alors, n’attelez pas!

LE TRIOMPHE DU GÉNIE 231 en Ur Le 2e ON

Jean passa le nez dans l’écurie, et fit d’une voix gouailleuse aux deux chevaux qui s’y morfondaient : «— Fausse alerte ! C’est point encore pour aujourd’hui. Patience ! »

Pendant ce temps, Balzac, sac au dos sous un soleil torride, était en route, suant et chantant. Il venait de passer un mois d’août terrible à Paris. Il avait pris à bras-le-corps son sujet de la Recherche de l'absolu, qui demandait plus que tout autre du recueillement, une concentration de forces, le silence intérieur. Il s’était habitué à travailler la nuit. « Tout dort, disait-1l, même les mouches! » qui le jour l’exaspéraient. Et pendant trente nuits de suite, 1l s’était mesuré avec son plan, pour le mettre au point. Après quoi il s’était senti le corps vidé et un tel engourdissement de l'esprit qu’il avait fait appel au docteur Nacquart, son médecin et son ami. Celui-ci, toujours digne de nature et de ton, essaya de l’effrayer :

— Prenez garde ! Cela peut devenir grave.

— De quel genre de gravité? dit Balzac.

— Votre régime est inhumain : vous pouvez tout à coup tomber |

— Tomber comment? dit Balzac.

— De cengestion. Il ne faut plus plaisanter.

Votre livre est fini, n’est-ce pas?

— Docteur, je vais vous expliquer, dit Balzac. J’ai un cerveau à deux casiers. Dans le premier il y a le livre que je fais. Dans le second, derrière, il y a un second livre qui se fait! Je viens d’écrire un roman scientifique, qui exigeait des recherches énormes. J’ai dû consulter deux membres de l’Aca-

démie des sciences, qui m’ont appris la chimie ; et tous les jours, 1l m’a fallu aller voir, avec mon manuscrit ou mes épreuves, Gay-Lussac à l’Arsenal et Chevreul au Muséum. Chaque fois que j’ai été chez ce dernier, le livre du second casier, qui s’appellera le Père Goriot, commençait de s’agiter, ce qui voulait dire : « Va donc faire un tour rue Neuve-Sainte- Geneviève ! » J'y allais. Ce n’était jamais sans y découvrir quelque chose ou quelqu'un. Si bien qu’en un mois le livre du second casier se trouve tellement enrichi qu'il est prêt, prêt à sortir et à être écrit. Et il est impératif. Il veut passer dans le premier casier. Si je ne lui cède pas, si je l’abandonne, c’est peut-être un livre perdu!

— Eh bien, mais. dit le docteur Nacquart.

— Impossible! cria Balzac. Ce sera mon plus beaul

— Vous n’arriverez pas à le faire maintenant, dit le docteur Nacquart, ou vous êtes un homme mort, je vous le dis!

Dans sa redingote noire, avec sa figure grave audessus de sa cravate blanche, il était impressionnant. Il exigea le repos absolu. La campagne ; du sommeil ; ne causer qu'avec des animaux.

— Ou des châtelains ! dit Balzac en éclatant de rire. Docteur, je cède !

Il écrivit à M. de Margonne, et quitta Paris deux heures après sa lettre. Puis, à Tours, n'ayant pas trouvé la voiture, il partit à pied pour Saché. Il faisait plus chaud qu’au fort de la moisson. Certaines journées de septembre sont brûlantes en Touraine. Le ciel est désespérément pur. Aucun souffle. La route aveugle les yeux.

— Cristi ! dit Balzac au sortir de sa ville natale, en s’engageant dans le chemin, qui traverse les landes de Charlemagne, je vais prendre un bain de vapeur | Mais il aura l’avantage de faire sortir de moi les éléments liquides, dangereux nn la construction d’un monument.

Il était heureux de suer, de marcher, de parler à tous les vivants qu’il rencontrait :

— Dieu, que votre pays est admirable! Il est unique au monde | Peut-on goûter ce raisin? C’est idéal, sous un pareil ciel, de manger de pareilles choses ! Ah! je comprends que Léonard de Vinci soit venu mourir chez vous |

Il arriva à Saché, les habits blancs de poussière, rouge jusqu’au bout du nez du jus de la vigne. Au lieu de le fatiguer, ses six lieues l’avaient mis dans un état d’agitation inouïe. Son imagination était gonflée comme ses veines. Heureux, bavard, dégoulinant, chaussé de croquenots et vêtu d’invraisemblables hardes qui le ficelaient au lieu de l’habiller, il fit l'admiration du cocher et du cuisinier, et la terreur de Mme de Margonne qui songeait à ses parquets. Mais il n’était pas pressé de nénétrer dans la maison. Dehors, sous les arbres, assis sur l'herbe, à l’ombre enfin, le visage luisant, les yeux pleins de visions, il avait d’abord à chanter la beauté de la Touraine. Il en était comme ivre! Vouvray, parmi ses vignes aux pampres éclatants, lui avait fait l’effet d’un pays tout en or. Rochecorbon et sa tour, c’était Tolède ! Tours et sa cathédrale, Venise émergeant du sein des eaux l... M. de Margonne s'était assis, et lui qui avait un cerveau

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comme un étang sans rides, sur lequel aucun vent ne soufflait, le regardait avec stupeur, se disant : « Où va-t-il chercher ce qu’il dit? Où a-t-1l vu ce qu’il raconte? Quel fantaisiste ! » Et ce dernier mot exprimait bien des méfiances. Mais Balzac, en riant et s’allongeant dans l'herbe, disait encore que de Tours il était venu au pas comme un soldat, marchant à la cadence des vignerons qui, dans leurs caves, martelaient leurs tonneaux. Quelle préparation aux vendanges ! Le vin, un des deux aliments sublimes ! Région noble, privilégiée, marquée par Dieu ! Quel orgueil il avait d’y être né! Il venait de retrouver tout son amour pour elle. Cette terre d’aspect tranquille développait l’enthousiasme et le lyrisme. Il éprouvait devant la Touraine les mêmes

sentiments passionnés que devant la Joconde (et en.

disant Joconde, 1l pensait à Mme Hanska, à son front et à son sourire). Cette mesure et ce calme apparents cachaient une force, que les rois de France avaient bien discernée ! Dame, ceux-là, quels gaillards ! Comment ne pas être légitimiste en traversant la Touraine, même gâtée par l’esprit révolutionnaire? Et de ce joyau, la perle, c’était Saché! Lieu idéal ! Quelle demeure pour l'esprit ! Toujours de la fraîcheur le soir, à cause de l’Indre et des grands bois. Après la chaleur étouffante de la journée, on se sentait au paradis ; le soleil avait sévi dans toute sa royauté : on ne connaissait pas la sensation mélancolique de le voir tomber et disparaître ! Les beaux crépuscules, il n’y a pas de spectacle plus dangereux. L'activité s’y perd, s’y dissout comme la lumière. À Saché, du moins, grâce à un épais

LE TRIOMPHE DU GÉNIE 235 ER er

rideau d’arbres, le jardin, la maison, le parc rentraient courageusement dans l’ombre, propice aux pensées fortes, et on ignorait ces feux traînants de

Ja dernière heure où se plaisent les âmes faibles qui

rêvent à la mort. Il n’y faut jamais penser : elle vous prend quand il lui plaît. Chacun a ici-bas un devoir précis, et pas trop de temps pour le remplir.

Parlant ainsi, il vit le cuisinier qui passait sa tête dans la fenêtre de la cuisine et l’écoutait de loin, immobile. Cette vue redoubla sa verve. Comme tous les hommes d’esprit, il adorait les gens simples.

— Mes amis, dit-il, j'ai tué, cette année, mon deuxième fauteuil sous moi! Il s’est effondré, avec

‘ le craquement que fait la foudre, au moment où

j'écrivais la page la plus pathétique de mon dernier livre ! Preuve que, comme le laboureur ou le mois-

. sonneur, l’artiste peine de tout son corps, à la

minute où l'esprit, dans le feu, forge une œuvre grandiose. Le docteur Nacquart m'a dit : « Vous avez fait des efforts de lion. Il faut rester lion. Partez pour Saché, et là-bas, demeurez comme Nabuchodonosor, sous forme de bête ! » J’ai accepté. Mais accepterez-vous?

Mme de Margonne faisait une figure au vinaigre.

— Je ne pouvais plus continuer. J'étais comme un cratère ensanglanté. Deux bains par jour ne m’apaisaient pas! Et vous voyez comme mes cheveux ont blanchi. Sans compter ce ventre que je promène ! Il est né, parbleu, à force de conceptions. Cette racaille qu’on appelle les journalistes ont commencé de s’en moquer. La France est riche en caricaturistes, pauvre en poètes. Enfin. vous êtes

RAS ARR EE SR ne ue he ne ee ee

mon salut |! J'avais une assez vive douleur au côté, venant du foie, paraît-il. Rien que de vous voir, en respirant l'air tourangeau, je ne la sens plus! Merci! J’arrive seulement avec une inflammation du cerveau ! (M. de Margonne acquiesça de la tête, tristement.) Mais j’ai une plumophobie, une encrophobie qui seront ma guérison |! Je peux d’ailleurs me reposer sur mes lauriers. Car tout va si parfaitement pour moi que la veuve Béchet, mon éditeur, vient d’avoir une générosité sans exemple dans l’histoire de l’édition ! En rééditant les Scènes de la Vie privée — que je récris sur épreuves, bien entendu... (à trente-cinq ans je suis un autre homme qu’à trente, et il faut adapter constamment l’œuvre qu’on a faite à l’homme qu’on est devenu !) cette femme admirable prend à sa charge quatre mille francs de corrections ! Pourquoi? Parce qu’elle sent que nous allons gagner une fortune !

Sur ces mots, le cuisinier rentrant sa tête, dit à la fille de cuisine : « Nous aurons des pourboires. Ça ne sera pas comme l’autre fois ! » Et Mme de Margonne, avare comme une fourmi, fit cette remarque, émoustillée qu’elle était tout à coup :

— Vous avez déjà dû gagner de grosses sommes avec Eugénie Grandet, où il y a d’ailleurs des pages charmantes.

Tout était réuni dans cette phrase pour exaspérer Balzac. Eugénie Grandet, une fois de plus, bien entendu ! On ne connaissait que ce livre de lui! Et {pages charmantes », une fois de plus l’absurde compliment ! L’affreux dde charmant ! La grande Nanon charmante ! Il se leva et dit :

— Charmante, votre maison !

— Hum ! Pas très gaie, dit M. de Margonne.

— Molière ne l’était pas non plus, fit Balzac.

— Vous savez que des curieux sont venus voir votre chambre, dit en grinçant Mme de Margonne.

Ah! cela c’était une nouvelle agréable à sa vanité.

— Et qu'est-ce qu'ils ont dit? demanda-t-il joyeusement.

— Ils ont tâté le lit, reprit-elle, et l’ont trouvé défoncé.

Il comprit parfaitement que ce trait était de son cru : une amabilité de plus à la cantonade. D’une voix forte, il reprit :

— Ainsi donc, j'ai la gloire, et je la donne à votre demeure | Elle le mérite! Qu’elle est belle ! Quel admirable visage français !

Reprenant sa marche comme sur la route, il en a fit le tour au pas cadencé :

— Une, deux ! Je n’accepte d’être garde national qu’à Saché! Une, deux! Regardez ces restes de douves. C’était une forteresse formidable | On s’est égorgé ici pour défendre votre terre. D’ailleurs, la façade nord de la maison est sublime. De petites fenêtres tristes, dans un mur gris, au-dessus d’un fossé humide : c’est le visage de la guerre !... Tandis que l’autre façade... Venez avec moi...

— Oh! nous connaissons notre propriété! dit Mme de Margonne.

— Madame, vous la connaissez en propriétaire, dit Balzac, ce n’est rien ! Il n’y a que les poètes qui connaissent vraiment. Parce qu’ils ne voient pas

seulement la chose présente, mais le passé et l'avenir. Venez avec moi! Votre façade nord, c’est le passé, le quatorzième siècle et ses batailles. Des soldats de Jeanne d’Arc ont passé leurs têtes casquées dans vos fenêtres, et 1l y a eu des cadavres d’Anglais dans vos douves. Mais alors, voyez votre façade sud : c’est la paix; c’est l'avenir! Regardez ces grandes croisées à bordures en tuffeau, pierre tourangelle et tendre. La bonhomie du toit! Qu'il est beau ! Qu'il est sage! Quelle raison, quelle familiarité, quel bon accueil! Vous n’avez pas d'enfants, mais il y aura des enfants ici. Je vous le dis. On en élèvera un jour. C’est écrit ! Ne hochez pas la tête, madame, je vous en supplie. Je suis poète, done prophète! Et les enfants élevés à Saché seront charmants, pleins de bon sens et de vertu! Sur ce, je monte dans ma chambre par l’escalier de la tour, dont, hélas, les marches s’usent.… quoique ce soit admirable de mettre ses pieds dans l’empreinte de ceux de ses pères ! Ah! moi qui sans mon père ne serais rien! J’ai tout hérité de lui! C’est lui qui commande quand j'écris. Il était distrait et paresseux : raison pour laquelle il n’a presque rien produit de son vivant. Moi, je suis concentré et courageux; alors j'ai décidé de faire l’œuvre !... mais il la dicte.. Cet escalier en vis, menu et délicieux, qui tourne dans cette pierre blanche, m’émeut comme tel escalier de Diane de Poitiers, ou tel autre par où les conjurés s’enfuient, ayant poignardé le prince. C’est une très grande chose, mes amis, que votre escalier! Et je m’arrête au premier, avant de monter dans

ma chambre, parce que je veux revoir tout de suite le salon.

— On dirait qu’il y a trente ans que vous êtes venu, dit M. de Margonne ; or il y a quelques mois.

— J’arrive aujourd’hui dans un état exceptionnel! reprit Balzac. Je comprends pourquoi j'aimais tout ce que j'aimais confusément dans mon enfance.

— Il ne s’agit pas de votre enfance, mais du salon !

— Pardon! Voulez-vous me laisser m'expliquer à fond? Je ne suis pas Tourangeau, moi, je suis de sang méridional ; j’ai dans les veines le tumulte de la Garonne, non la lenteur de la Loire. Mais je suis né au bord de la Loire : c’est sur elle que j'ai ouvert les yeux. Si je n'étais pas Tourangeau, je l’aimerais… paisiblement, c’e.t-à-dire que je l’aimerais mal ; j'aurais de l’amour-propre à propos d’elle, pas de l’amour ! Il n’y a jamais eu un habitant de Touraine qui ait connu l’amour ! Bref, j’aime la Loire avec la fougue d’un homme destiné à aimer la Garonne. C’est une chose inattendue et magnifique. Eh bien, cette fougue, qui s’appelle d’un autre nom, la vision poétique, je l’apporte aujourd’hui dans votre salon, mes amis, parce qu’il y a un jour de la vie de tout homme où il se réalise. Nulle part en France, vous entendez, je n’ai vu une décoration comparable à celle de cette « pièce de compagnie », comme on disait au dernier siècle. Cette draperie dorée, maintenue au sommet par des têtes de lions verts, n’a pu plaire qu’à une âme shakespearienne.

Il s’est joué ici ou une tragédie comme Othello, ou une comédie comme la Mégère apprivoiséel!

— AÂïlons ! allons ! dit M. de Margonne.

— Cela ne fait aucun doute! dit Balzac. Et s’il y a aujourd’hui deux portraits d’abbés pendus au mur, c’est en signe d’apaisement et de pardon. Voilà! Maintenant, montons dans ma chambre!

Rapprochons-nous de ce toit, qui est comme un visage, marqué et modelé par le temps, par les vents, par les pluies, qui sont les grandes passions des saisons. C’est splendide pour le cœur, chère madame, de vivre sous un tel toit !.. Ah ! Madame de Margonne ne nous a pas suivis”. Je l’ennuie?.… Elle me trouve trop bavard !... Mais vous, cher ami, vous supporterez bien encore que je vous dise combien j'aime ma chambre. Rien que la porte, regardezla, me donne de la piété. Qu’elle est humble et noble avec sa moulure Louis XV! J’ai toujours l’impression d’entrer dans une cellule, — ce qu’il y a de plus beau au monde ! Mais une cellule qu’aurait habitée avant moi une religieuse, plutôt qu’un religieux. Et la sainte femme m'’inspire, chaque fois qu'ici je viens travailler. Petite, simple, du carreau par terre, un papier sombre au mur, cette chambre est prête pour la méditation ! Et elle ouvre... sur une forêt ! Car ce n’est pas un bois : le mot serait bien chétif. Tout est grand à Saché. Il y a là une assemblée de chênes centenaires, qui sont des rois. Et on est à la hauteur de leurs cimes, c’est-à-dire au niveau de leurs couronnes ; donc on se sent roi soi-même. Je ne connais rien qui m’exalte comme cette chambre ; jy suis entre ciel et terre ; j'y par-

ticipe des deux, comme le feu, comme le vent. Ah! c’est une chose émouvante que de revenir ici !

— Eh bien... je suis content pour vous, mon cher Honoré, grogna M. de Margonne... On vous a monté de l’eau... Je vous laisse vous laver et vous reposer. Et la cloche, comme d'habitude, vous . préviendra pour le souper |

Quand :il fut sorti, Balzac dit :

— Excellent homme. Un nom noble, une belle terre. Mais il ne comprend absolument rien à tout ce qui est important dans la vie. C’est le sort des neuf dixièmes des créatures. Misère humaine! Et moi, en entrant ici, en revoyant cette alcôve avec sa toile de Jouy rose comme une jeune fille, cette bonne sainte lampe à huile, cette commode bonne femme, ce fauteuil pour rêver, je sens, parmi la paix des choses, comme je vais pouvoir aller loin dans mon âme et dans celle de mes grands-parents | Je vais écrire un chef-d'œuvre! peut-être deux!

Écrire |! Eh bien, et le docteur Nacquart? Et le repos? ù

Ah! bah! cette marche forcée lui avait fait tellement de bien qu'il était peut-être guéri... Enfin on verrait l….

Pendant trois jours il se força, il se promena.

— Venez-vous voir mes fermiers de la Tachellerie? disait M. de Margonne.

— J'y vais! répondait Balzac.

— Venez-vous pêcher au Moulin-Rouge? disait M. de Margonne.

— Allons-y ! répondait Balzac.

Mais quoiqu'il se mît à marcher aux côtés de son

hôte, il y avait entre leurs deux visions de promeneurs, la même différence qu’entre leurs deux personnes. L’un, Balzac, était petit ; l’autre, disaient ses gens, avait six pieds sans branches. A l’encontre de ces mesures physiques, l’œil de M. de Margonne voyait mesquin, celui de Balzac magnifiait tout. Si l’on parcourait des terres sous le ciel bleu, M. de Margonne déplorait les terres, Balzac admirait le ciel. Il songeait à Mme Hanska, qui était à Vienne, et dans cet azur enchanteur il guettait à l'horizon la venue d’une colombe, apportant de sa part un rameau vert dans le bec. Si l’on s’installait au bord de l’Indre pour guetter un brochet, M. de Margonne pensait poisson, amorce et ligne ; Balzac voyait la vie profonde de la rivière, dont tout le cours en une vision apparaissait. Et c'était M. de Margonne qui prenait le brochet, et de ce fait se louait de son bon sens.

— Le pauvre ami! disait-il le soir à Mme de Margonne, 1l a bien fait de choisir un métier d’inutile, car 1l ne s’entend à rien!

Balzac faisait surtout pester ses hôtes, lorsqu’en rentrant, 1l se mettait à louer devant eux les beautés des paysages qu'il avait vus. C’était à qui des deux le reprendrait sur ses inexactitudes. Et il en restait béant. Non de ses propres erreurs, mais de leur passion à tout diminuer, rabaisser. Pourquoi? Chez lui, l'imagination était si forte qu’elle substituait sur-le-champ au paysage perçu par ses yeux celui que créait son esprit. Et c’est ainsi qu’un soir, devant des invités, il avait la joie de croire et de dire lyriquement que des terres de Saché on voyait à la

LE TRIOMPHE DU GÉNIE 243 Tr

fois le château d’Azay, ce diamant taillé à facettes, et la coulée blonde de la Loire. D’où Joie et ricanements.

— La Loire! Elle est derrière le coteau ! Il faudrait voir au travers ! dit M. de Margonne.

— Azay ! Si on était oiseau, peut-être qu’on le découvrirait ! reprit Mme de Margonne.

Alors, il les regarda tristement :

— Écoutez-vous vous-mêmes, je vous en prie!

Vous dites qu’il suffirait d’avoir des yeux de magicien et des ailes ! Eh bien...

— Vous ne les avez pas plus que nous, étant de la même essence, à ce que nous croyons! grincèrent-ils ensemble.

— Pardon! fit-1l gravement, j'ai ce qui remplace tout, et permet de tout voir : de l’amour!

Qu'est-ce qu’il voulait dire? Ils firent une grimace.

— $i vous aimiez comme moi, dit-il encore, vous verriez tout ce que je vois, parce que Je désire le voir !

Et il monta dans sa cellule, face aux arbres royaux, d’où il ne redescendit qu’au bout de trois jours!

Oui, brusquement, il s'était buté. Il étouffait dans ce milieu! Il n’était bien qu'avec lui-même, les personnages créés par son esprit, les femmes aimées de son cœur. Et il allait travailler pour celles-ci, en animant ceux-là. Le docteur Nacquart était affectueux et dévoué, mais pour un malade lucide il n’y a pas de meilleur médecin que soi. Trois jours de détente, il était parfaitement reposé. Ces quelques phrases bornées, dont on venait de le piquer, lui redonnaient tout son appétit au tra-

244 HONORÉ DE BALZAC RS SR © La be se ne ne Ms ep po Er TE

vail. Il examinait la tâche à entreprendre : merveilleuse ! Au premier plan de son cerveau, le Père Goriot, ébauché seulement, réclamait qu’on le modelât, qu’on l’achevât, qu’on le fît crier, souffrir, mourir. Et au second plan, voici qu’une magnifique histoire apparaissait, grandissait, s’imposait. Elle était née de la rencontre de deux passions. En s’enthousiasmant pour cette terre de Touraine, son cœur, remué des mêmes élans que quand l’amour l’étreignait, avait souffert qu’une chère figure comme Mme de Berny, plus encore que Mme Hanska, car elle était française, ne fût pas là pour animer ce paysage, créé pour elle. Car qu'est-ce que la nature sans la vie de l’être humain? Elle est faite pour lui. Il n’y a que la science sans esprit qui prétende le contraire. L’esprit, même privé de science, éprouve cette vérité... Balzac en son dénûment n'eut alors qu’un remède : une fois de plus créer ce qui ne l’était pas ; mettre la femme aimée dans le pays aimé, le cœur pur sur la terre d’élection, le lys dans la vallée charmante. Oh ! il tenait même le titre, avant de commencer le livre : dans sa piété, se parlant à soi-même, par un mouvement de l’âme, il venait de le trouver : le Lys dans la vallée. Admirable | Toute l’histoire serait dominée par cette blancheur et cette fraîcheur. Ce serait une oasis, une source sous les palmes, dans le désert brûlant qu'est une œuvre d'observation, où défile toute la société avec ses intérêts et ses vices. Et le livre ainsi serait un repos même pour lui. Le repos dans le gouffre, bien entendu! Car il faudrait encore travailler la nuit comme le jour, vingt et une heures

sur vingt-quatre ; mais qu'est-ce que cela, quand la pensée est sans cesse rafraîchie par l’amour, par les visions les plus tendres, et les peines. les plus douces.

Assis devant sa fenêtre, n’ayant que le ciel et ses nuages devant lui, car il fallait se pencher pour voir le moutonnement des arbres, il rêvait d’une ferme qu’il venait d'admirer à flane de coteau, au-dessus de l’Indre, sur l’autre rive que Saché, en face de Pont-de-Ruan, une ferme plus belle qu’un chàteau, car c'était un lieu de rendez-vous inachevé, une de ces demeures galantes d’un siècle où l’on aimait les femmes, et où on savait les prendre. Elle avait d’exquises fenêtres Henri II, d’une grâce inoubliable pour le cœur d’un homme, et on ne pouvait la regarder, rôder auprès, s’attarder dans le vallon, qui, par une courbe délicieuse, se creusait derrière elle, sans songer à l’amour. Oh! c’était là qu'il la ferait vivre, elle sensible, elle divine ! D’un bond de sa pensée il traversait l’Indre, courait à elle, se déclarait, l’enveloppait de sa passion. Elle avait un mari, des enfants ; elle résistait, comme en fait elle avait résisté près d’un an... Mais dans son rêve, elle en mourait, comme elle était en train de mourir à la Bouleaunière, moins pure sans doute, l’âme aussi belle, aussi touchante. C’est que la femme a un duel avec l’homme, où elle ne triomphe pas, la pauvre. Si elle n’a pas raison, elle meurt. Si elle n’est pas heureuse, elle meurt. Et il la voyait àfl’agonie, il suivait l’enterrement, descendant de l’'admirable demeure, traversant l’Indre verte au Moulin-Rouge, là où il avait tout regardé, tout vu,

TT

tout aimé, tandis que M. de Margonne, aveugle et sourd, se mesurait avec un brochet. Lieu caché ; lieu perdu dans les arbres et les joncs, au milieu de l’écume d’une chute de la rivière ; lieu délicieux pour des rêveries, pour des aveux, pour des baisers, et qui verrait passer ce cercueil. Enfin, il la mettait en terre, elle sa maîtresse, qui n’était pas morte, mais déjà perdait le souffle, au pied de la vieille, vieille église de Saché, dans un petit cimetière de roses et de chèvrefeuilles, suspendu comme un jardin au-dessus de la route, face au château de M. de Margonne. Rien que d’imaginer ces scènes dont le tragique même lui donnait une ivresse délicieuse, il avait des larmes plein les veux. Il en conclut qu’il mettrait dans ce livre le meilleur de sa sensibilité, et que ce serait un de ses triomphes.

Il se leva ; 1l se sentait une folle énergie.

— Quand on s’appelle Balzac, dit-il tout haut, — deux syllabes comme deux coups de feu — on ne peut avoir qu’un tempérament de bronze |

Une fois encore, il songea au docteur Nacquart, et comme pour s’excuser envers lui :

— Je lui dédierai ce livre-là. Cher homme ! Il l’a bien mérité !

Puis, comme dans son imagination de Méridional ingénu mais roublard, le petit calcul heureux venait toujours s'ajouter aux belles réussites de l’art, il pensa aussi que ce serait un sujet admirable

pour calmer la jalousie de Mme Hanska. Elle se .

demanderait si ce drame de la chasteté n’était pas réel, et il bénéficierait de son doute. Tout l’engageait donc à s’atteler à cette grande œuvre, avant

LE TRIOMPHE DU GÉNIE 247 Tr

toute autre. Îl avait besoin d’argent, comme toujours, mais d’une façon plus pressante encore. Des échéances prochaines l’effrayaient, malgré que son domicile parisien fût introuvable, ou du moins il le croyait, logeant sous de faux noms, fuyant de la rue Cassini chez Buisson, défendant sa porte par des domestiques et des concierges, qui juraient toujours que M. de Balzac était un inconnu. Heureusement ce Lys serait d’une grosse vente, d’un rapport merveilleux, livre à la gloire des femmes ; les lectrices pleureraient comme il venait de pleurer ! Enfin, splendide réponse aux critiques qui dans un récent assaut venaient encore de condamner son œuvre, prétextant l’immoralité de ses héroïnes. Quelle pègre ! Quels idiots! Ou que de mauvaise foi ! Il avait déjà répondu en faisant le compte luimême des femmes vertueuses et des femmes criminelles dans son œuvre publiée jusqu’à ce jour : trente-huit des premières contre vingt des secondes ! Mais le Lys serait la réplique définitive, la preuve qu’il faisait une œuvre complète, à deux faces comme la vie, et qu'après avoir montré le crime, il savait peindre l’âme vierge et idéale !

Au travail! Au travail! Il se sentait capable en deux nuits, peut-être une, d’écrire l’essentiel de. ce chant! Car mieux qu’un roman, ce serait un hymne en prose en l’honneur d’une femme qui était une ange, fleur admirable née dans le jardin embaumé des vertus chrétiennes, et comme les célestes images de Vinci elle aurait pour fond le poétique paysage de cette vallée de l’Indre, où tout est d’une simplicité rayonnante.

Mais pour mieux voir et la femme et le pays, il fallait d’abord se retrancher du monde... Il faisait encore jour. Il tira les persiennes. « Adieu, vallon ensorcelant ! Vous donnez à mes yeux trop de distractions heureuses ! » Et il alluma des bougies. Il sortit son encre, sa plume, son essuie-plume, fait d’un morceau de la robe pensée qu'Ève Hanska avait mise pour la première rencontre, lorsque sur la promenade du lac de Neuchâtel il eut la révélation de ce qu'était le bonheur d’une vie. Il s’assit. Il écouta. C’était le silence du cloître ou de la tombe. Il se sentit en dehors de l’humanité, et murmura avec orgueil : « Cette fois, ils ne me jugeront pas; ils ne pourront plus, tant je serai au-dessus d’eux ! » Il prit sa plume... Cette œuvre serait si proche de son cœur qu'il fallait lui donner une forme plus intime qu'aux autres. Son récit serait donc une confidence, faite à une femme sur une autre femme, — à la comtesse sur la Dilecta — et il n’aurait pas le courage, en son émotion, de dissimuler son personnage. [l dirait : « je » ; 1l dirait « moi » ; il conterait pour son compte. Il prit sa tête dans ses mains. Il se voyait sur la route de Tours à Saché, dans l’aveuglante chaleur, courant vers elle. Il se voyait dans la nuit, sans bruit, sans un souffle, sous les étoiles, traversant l’Indre, courant vers elle. Il la voyait dans un salon, travaillant de ses belles mains, parmi des enfants. Il la voyait sur une terrasse, avec son beau visage de pitié et de tendresse, sous des arbres ; c’était l'automne ; une feuille dorée tombait sur sa robe blanche. Il la voyait dans une sombre allée de chênes ; il lui avait saisi le bras ;

il lui parlait avec ferveur; il la suppliait de lui laisser prendre un baiser. Dieu, quel vertige ! Il en défaillait autant qu’elle. Des pas. Le mari. Il voyait le mari, le détaillait avec son visage gris, couleur de cendre, ses petitesses, ses humeurs, son cœur morne. Et il voyait ses enfants, sa fille aînée, belle comme elle, désirable déjà, image de vertu comme sa mère, et de piété filiale... Au moment où il énonçait ces deux mots-là, brusquement, les deux filles du père Goriot réapparurent en son esprit, et sous la forme imposante qu’elles avaient déjà, avec la clarté de deux types, de deux symboles, vigoureusement créés. Celles-là seraient parmi les figures maîtresses du monument, ainsi que le père entre les deux. Le père, il en ferait un portrait impérissable. On ne l’oublierait plus jamais. Il deviendrait légendaire. Ceux même qui ne liraient pas le livre sauraient le drame humain, la déchirante passion que ces deux mots représenteraient : Père Goriot. Cela à cause de l’éclatante vérité de la peinture, et du ton passionné de l’histoire.

Sur sa table, en même temps que sa plume, il avait déposé un paquet d’épreuves : les premières du Père Goriot! qu’il apportait de Paris dans son sac, parmi des souliers, son éponge, deux chemises de rechange. Il les prit, les ouvrit. Le roman était là, sous sa première forme, en une dizaine de feuillets. D'un seul regard, comme un aigle qui voit la plaine avant de planer, il discerna les principaux chapitres par les « masses » qu’ils faisaient : la pension Vauquer, ses pensionnaires, le quartier; l'hôtel de Mme de Restaud et celui de Mme de Beauséant, le

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faubourg Saint-Germain, le contraste ; le personnage de Vautrin, sa tirade sur la société, son arrestation ; le drame Goriot, qui se resserre, se précipite, la mort du bonhomme. Tout cela était net, puissant, d’une séduction irrésistible pour lui. Il commença de lire. À peine eut-il parcouru deux lignes, il lui vint le désir de corriger, d’ajouter, d’enrichir. Le Lys s’était estompé, effacé : il n’était plus qu’au second plan du cerveau. Ce qui s’imposait d’abord — il n’y avait plus de doute, — c'était cette œuvre âpre, douloureuse, d’une si profonde humanité qu’il lui semblait vraiment la faire d’un morceau de son cœur, avec sa propre chair. Il étala sa première feuille. Il vit à la fois les détails et l’ensemble, et sa plume s’élança dessus. Il coupa ici, ajouta là ; il faisait ses additions entre les lignes, dans les marges, en haut, en bas, partout. D’un trait 1l reliait l'imprimerie et la correction manuscrite, qu'il plaçait où il pouvait, où il trouvait de la place. Quand il n’y en avait plus, il ajoutait une feuille de papier, l’épinglait ou la collait, à droite, à gauche, et l’épreuve devenait comme une toile d’araignée, mais d’araignée humaine, irrégulière, tissant dans tous les sens, selon les coups du génie, et formant un inextricable réseau, où la mouche-typographe devait mourir d’épuisement.

Il 'abattit durant les premières heures une immense besogne. La cloche du souper sonna le long du mur, au-dessous de sa chambre : il n’y prit même pas garde. Un domestique vint lui demander s’il n’allait pas descendre. Il répondit :

— Bien sûr que non ! Faites-moi du café. Ne vous inquiétez de rien !

Les de Margonne, vexés de son peu d’attention pour leurs invités, se dispensèrent de monter jusqu’à lui, et lui ne pensa même pas à eux. Il enrichissait son premier texte, comme les fidèles, après des vœux exaucés, enrichissent une chapelle de leurs ex-voto. Il en pendait partout. Il était dans ses jours d’abondance. Cinq heures passèrent ainsi. Puis au milieu de la nuit, il prit du recul pour juger de l'effet, et il eut une subite lassitude. Il en avait trop mis : 1l y avait surcharge !.. Deux hommes lut-

taient toujours en lui : celui qui voulait tout dire,

dont la mémoire était infinie, et sans cesse apportait des matériaux nouveaux et magnifiques; et l’autre, qui était désireux de conter l’histoire avec le plus d'émotion possible, et qui eût rêvé que le récit, descriptions ou dialogues, fût pressé comme les battements de son cœur. Ce calvaire de l’artiste était décidément pire que celui de Sisyphe! Et tous l’ignoraient. Ceux mêmes à qui il devait la vie ! Sa mère qui l’avait mis au monde, tel qu’il était, avec cette folie d'écrire, de créer, est-ce qu’elle se doutait une minute qu’il était comme Michel-Ange, géant douloureux dans sa chapelle Sixtine? Si elle s’en était doutée, elle ne l’aurait pas accablé de lettres, mi-doucereuses et mi-aigres, où parmi des soupirs, elle lui reprochait son ingratitude et son égoïsme. Égoïsme ! Au souvenir de ce mot écrit, de la petite écriture régulière et volontaire de Mme Balzac, il se mit à rire douloureusement. Il regarda ses bougies qui grésillaient et mouraient

EEE

dans leurs flambeaux. Il avait la main courbaturée, la tête brûlante. Il se jeta sur son lit et s’endormit.

Il faisait jour lorsqu'il s’éveilla ; 1l poussa ses persiennes ; le vert des arbres était encore bien pâle. Il avait faim. Il avala du café froid et se remit à sa table, qu’il poussa devant la fenêtre pour avoir sur ses papiers toute la jeune et fraîche clarté du ciel. Il prit sa plume. Les belles images du Lys passèrent devant ses yeux. Que ce devait être beau au petit jour, cette ferme dont il rêvait ! Elle devait recevoir les premiers rayons du soleil ; l’éveil de la vie et de l’amour. S'il y courait? Il regarda ses: papiers : le père Goriot lui faisait signe. Paris. ce monstre ! Il fallait dire adieu à l’Indre, à la vie: champêtre !.. Ah ! c’est à Paris aussi, dans cet enfer, qu’il placerait son César Birotteau, parmi toute une: horde de canailles grinçantes. Dans le domaine des: affaires ce serait le pendant du Lys, domaine du sentiment. Il créerait une figure d'homme qui serait: la candeur commerciale. Elle était en train, celle-là: aussi, de prendre forme doucement en lui. Elle: s’épurait. Mais il fallait à la fois qu’elle fût naïve et vraie, la vertu sans l'intelligence, l’ingénuité du cœur sans esprit... Il ne la sculpterait que quand il la sentirait bien en main. « Allons, mon pauvre Goriot, à nous deux ! »

Vers huit heures, le domestique vint lui demander ce qu'il désirait : |

— Deux doigts de vin blanc, dit-il; deux œufs à la coque; encore une cafetière de café et trois bougies, si madame veut bien; car ce jour cru m'est une fatigue! Le soleil est un brave garçon,

utile, mais il ne vaut pas la bonne clarté intérieure, et il la tue, quand on le tolère !

On lui remonta tout ce qu’il demandait. Il mangea, ferma ses persiennes, et se remit au travail avec l’émotion d’un coureur qui entend le signal du départ. Ah! ce jour-là, quelle verve il eut, quelle rapidité, quelle saveur dans le dialogue ! Il lui semblait entendre tous ses personnages parler à la fois ; il n’avait pas le temps matériel de transcrire leurs paroles ; il en perdait.

Vers six heures, épuisé, il dormit un peu. Il venait encore d’entendre la cloche d’un repas. Il dit en souriant :

— Ce doit être pour se mettre au lit !

Et il s’allongea. Vers minuit, un grondement de tonnerre l’éveilla. Il alla à sa fenêtre. Il faisait une nuit exceptionnellement noire et lourde ; mais cette lourdeur était traversée par des courants d’une électricité invisible encore, que Balzac ressentit non dans les nerfs, mais, lui sembla-t-1l, dans le fond de l’âme. Il n’eut pas besoin de reprendre du café. Il y avait un orage lointain ; la nature était immobile comme s: elle le redoutait ; et lui en recevait des fluides qui le pénétrèrent. Il se remit au lit, laissant sa fenêtre ouverte; puis à la lueur d’une bougie, où un noir papillon venait se brûler les ailes, il décida d’écrire la mort du père Goriot, qui n’était qu'indiquée dans sa première version.

On entendait des roulements sourds, que l’écho répétait de vallée en vallée; aucun air; quelques gouttes de pluie tombaient pesamment sur les arbres, dont pas une feuille ne remuait. Il dit, en

24e. HONORÉ DE BALZAC

Tr

prêtant l'oreille : « C’est un orage qui vient du sud.» Et tandis que son corps comme toutes choses était, attentif et presque engourdi, il se sentit un cœur neuf, sous l’impulsion d’une force nouvelle. C'était une de ces heures où soudain, sans effort, 1l se dédoublait. Il s’échappait pour ainsi dire de sa nature, pénétrant dans l’enveloppe d’un autre. Aujourd’hui, c'était le père Goriot. Il n’était plus Balzac, ne sentait plus sa grosse personne ; il communiait si profondément avec le silence qui l’environnait que l’hallucination lui était aisée. Les grondements dans le ciel ne venaient pas l’interrompre. Ils complétaient au contraire l’atmosphère tragique dans laquelle il entrait. Car il se trouvait maintenant sur un grabat de la pension Vauquer. Et il haletait et 1l appelait : « Mes filles ! mes filles ! Je veux les voir ! Envoyez-les chercher par la gendarmerie ! De force ! La justice est pour moi! Tout est pour moi, la nature, le code civill » En écrivant, pendant que sa plume courait sur le papier, il appelait réellement, à mi-voix, d’une gorge qui râlait :

— Oh! elles viendront ! fit-1l.….

Il fermait les yeux comme s’il les voyait.

— Venez, mes chéries ! Venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de votre père qui priera Dieu pour vous, qui lui dira que vous avez été de bonnes filles, qui plaidera pour vous |

Balzac, renversé sur ses oreillers, respirait comme le père Goriot, roulait des yeux terribles, et soudain adoucis, puis la bouche affreusement amère essayait un sourire qui était une supplication. Auprès de son lit, il voyait Bianchon et Rastignac. Il crut

qu'ils bougeaient. C'était la lumière d’un éclair, qui ne fut suivi d'aucun bruit.

— Après tout, gémit-il, vous êtes innocentes | Elles sont innocentes, mon ami!

L’hallucination était si complète qu’il prononça toute cette phrase sans songer à l’écrire. Et elle fut suivie de gémissements, pendañt lesquels, comme le bonhomme, il balançait sa tête sur le lit. Puis la plume de Balzac se remit à courir, tandis qu’il continuait de geindre et de parler, et cette fois elle allait si vite qu'il ne la regardait même plus pour ne pas gêner l'inspiration, et elle marquait seulement les premières lettres des mots.

— Tout est de ma faute! soupirait-il, sanglotait-il. Je les ai habituées à me fouler aux pieds!

Il eut un cri désespéré :

— J'aimais ça, moi!

Et soudain, le visage luisant de sueur (car cette nuit opaque où l’orage pesant s’accumulait sans éclater, était écrasante), Balzac cria :

— Écrivez-leur que j’ai des millions à leur laisser!

D'une main tremblante, celle qui tenait la plume, il faisait signe : « Allez ! Écrivez vite !.. » De l’encre tomba sur le drap.

— Parole d’honneur! J'irai faire des pâtes d'Italie à Odessa. (Ses yeux s'étaient agrandis, pour prouver sa loyauté.) Il y aura là des millions! Je veux mes filles ! Je les ai faites ! Elles sont à moi |

La plume griffa le papier. L'écriture, d’abord serrée, était devenue si rapide qu’elle couvrait une page avec dix lignes.

— À boire ! À boire ! cria Balzac-Goriot. Ma tête est une plaie ! Les entrailles me brûlent ! Ah! Ah... Mettez-moi quelque chose sur la tête! La main de mes filles, ça me sauverait !

Enfin il sentit qu'il mourait, et pour mourir, il lâcha sa plume ; elle roula par terre ; il s’allongea comme un homme torturé par ses souffrances, étendit les mains de chaque côté de son lit, près duquel il voyait toujours Bianchon et Rastignac, et. brusquement il redevint Balzac ! Il venait de faire une trouvaille magnifique. Le sens de l’art et la joie de l’artiste lui revenaient. Il imaginait, tout naturellement, par son geste de mains, que le père Goriot caressait les têtes des étudiants, et croyait toucher ses filles |

— Ah! mes anges!

Il ramassa sa plume, et écrivit ces trois mots de génie d’un trait fulgurant, dans le temps qu’il fallut à un nouvel éclair, blafard et muet, pour transfigurer la chambre.

Il acheva son roman pendant les heures de nuit qui lui restaient. L’orage pesait toujours sans éclater ; et Balzac, dans une transpiration qui faisait une buée autour de lui, continua de s’associer aux sourdes et obscures forces naturelles, participant de deux mondes à la fois, respirant dans l’un, voyant dans l’autre, créant dans celui-ci, écrivant dans celui-là.

Le matin fit ce que les ténèbres n’avaient pu. Le soleil condensa les nuées. Une pluie calme et abondante tomba. Le ciel s’ouvrit ; l’air cireula ; il fit clair et bon. Et tout à coup, sur les neuf heures,

Balzac poussa ses persiennes et, de sa fenêtre, en chemise, appela d’une voix joyeuse.

Le cocher parut, le cuisinier, M. de Margonne.

— Bonjour! cria-t-il.

Il avait la crinière au vent, et l’air d’un lion.

— J’ai fini, mes amis! C’est superbe ! Quand vous me lirez, vous pleurerez ! Mais je n’en peux plus, et j'ai une faim dangereuse. Coupez-moi une livre de pain, étalez dessus une livre de beurre ! Et préparez-moi un bain, voulez-vous ! Je descends!

Il se retourna. La chambre était dans un désordre incroyable. Les couvertures du lit au milieu de la pièce ; l’encrier sur la soucoupe d’une tasse; la tasse sur une chaise ; des papiers partout. Il éclata de rire :

— Ah! Ah! On voit qu’on s’est battu ici cette nuit | Un vrai champ de bataille !

Mais la dernière feuille du Père Goriot, avec la dernière phrase, suivie de cette date : Saché, septembre 1834, s’étalait sur le lit, qui à vrai dire, avait été celui du mourant; et la poudre dorée, dont Balzac d’une main nerveuse l’avait séchée, restait prise dans l’encre des lettres, et étincelante, attestait la victoire.

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