LA PRODUCTION ANIMALE AUTREFOIS
L'état de l’agriculture en Picardie, dans le courant du xvi siècle, était loin d’être satisfaisant.
«Cette province, écrivait l’agronome anglais Arthur Young, a été vantée par beaucoup d'écrivains français pour sa bonne culture ; je n’ai pas pu lui découvrir ce mérite ».
Necker confirmait ce jugement en ces termes:
«Toute la partie de la Picardie un peu éloignée des villes est excessivement pauvre ».
Sur les plateaux de craie perméables et secs, les prairies naturelles étaient impossibles L’herbe manquait au gros bétail. Aussi de tout temps la Picardie s’était-elle montrée rebelle au développement des grands animaux domestiques. Sur les meilleures terres à blé du Santerre, les cultivateurs se plaignaient de la disette de foin et de l'absence de pâtures. « L’on est en usage, dit un document des archives de la Somme (1) d'aller arracher l’herbe dans les fossés, dans les vallées et dans les bois, pour nourrir les bestiaux dans les écuries ». Sur les plateaux sans arbres, sans haies et sans verdure, de grandes fermes restreignaient le nombre de leurs bestiaux au nécessaire. On se limitait aux chevaux indispensables aux attelages, tandis que dans les fonds d’herbages et de bois, le bétail se pressait à l’écurie et à l’étable.
La pauvreté en fourrages n’était pas seulement un obstacle à l'élevage ; c'était de plus une grosse infériorité pour la culture, puisqu'elle entraînait une production déficitaire de fumier.
(4) Arch. de la Somme. C. 132,
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Cependant, quelques rares propriétaires faisaient des efforts méritoires.
M. de Lormoy, dans une ferme du Marquenterre, d’une contenance de 1.200 arpents (600 hectares), ne comptait pas moins de 100 chevaux, y compris les poulinières ; de 150 vaches ou génisses et de 1.000 moutons.
A la veille de la Révolution, on citait avec éloge les cultures modèles du marquis de Clermont-Tonnerre, à Bertangles, du marquis de Valanglars, à Moyenneville, du marquis de Mouchy, à Francières, de M. Rely, à Fransures. Mais, en général, les herbages, étant insuffisants, pourvoyaient à peine à la subsistance des bestiaux.
« Ce n’est que par leur étendue que ces pâtis font vivre, ou mieux, empêchent de mourir un petit nombre d'animaux, d'espèce fort médiocre. » (de Calonne).
Tous les auteurs qui ont traité de l’agriculture sous l’ancien régime s'accordent à reconnaître la rareté du bétail, résultant de ce que l'élevage était abandonné à des paysans dépourvus de capitaux et de la pénurie des pâturages.
Young s'étonne de voir la France produire tant de blé et si peu d'animaux qu’on en est réduit, dans de nombreuses provinces, à ne manger que du pain. Le royaume est tributaire de l'étranger pour la moitié de la viande consommée, outre que l'industrie demande des suifs et des cuirs à la Russie, des laines à l'Espagne et à l'Angleterre.
Le roi Louis XVI, en 1787, s'adressant aux Assemblées provinciales, estime que si les récoltes sont médiocres, même en terrains fertiles, c’est au manque d'engrais qu’il faut l’attribuer, défaut qui souligne le trop petit nombre de bestiaux entretenus.
«Les riches troupeaux sont l'âme de l’agriculture et l'engrais qu'ils fournissent est le premier élément des végétaux ; il est donc indispensable d'établir partout une juste proportion entre les prairies et les bestiaux d’une part et les terres labourables d’autre part. » (de Calonne).
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. Le mal était général, caractérisé par un manque de pâturages entraînant une grande pénurie de bestiaux et de faibles apports d'engrais naturel.
Quelques agronomes virent dans l'extension des prairies artificielles un remède à ce fâcheux état de choses. Ce fut le point de départ de la révolution dans le vieil assolement picard. La jachère improductive, «véritable dimanche accordé à la terre », va céder le pas à la jachère améliorante, notable progrès ainsi réalisé en économie rurale.
Ces principes nouveaux furent appliqués d’abord en Santerre, d'où ils se répandirent et se vulgarisèrent.
La luzerne, le trèfle, le sainfoin furent particulièrement en honneur, puis le trèfle incarnat, la minette, l’hivernage ou hyvernache (mélange de seigle et de vesces), les warrats (mélange de vesces, lentilles et féverolles).
Ce fut pour la culture et, par suite, pour l'élevage, un véritable bouleversement. Un texte des Archives de la Somme datant de 1780, signale que les prairies artificielles ont augmenté en forte proportion le nombre des bestiaux et les quantités de fumier. De 1763 à 1788, de nombreuses instructions officielles tendent à les propager en Picardie.
A cet effet, l’intendant d’'Invau réunit les plus riches propriétaires de la Généralité d'Amiens et leur fait adopter un règlement qui les groupe en une société dont le duc de Chaulnes accepte la présidence,
Cette société, véritable ancêtre de l'actuelle Société des Agriculteurs de la Somme, divisée en plusieurs bureaux relevant d’un bureau central, avait comme programme :
1° de faire des essais de cultures qui réussissent dans d’autres généralités ;
2° d'analyser les cendres et les engrais ;
3° d'élever des bestiaux modèles ;
4 d'étudier les remèdes à appliquer en cas d’épizootie ;
5 de rechercher les moyens d'améliorer les laines ;
6° de faire cultiver les terres incultes ;
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7° d'établir dans chaque ville un dépôt de bonnes graines à vendre le meilleur marché possible ;
8° d'entretenir des relations avec les autres sociétés, d'échanger une correspondance active avec les membres de l'association.
Neuf commissions se partageaient les travaux ; l’une d'elles était consacrée à l'étude des prairies naturelles et artificielles et à celle des bestiaux.
Des questions étaient mises au concours, telle celle-ci, datant de 1787, et proposée par l'Académie d'Amiens : « Indiquer les moyens propres à étendre et à développer la culture des prairies artificielles en Picardie ».
Gilbert, professeur à l’École vétérinaire d’Alfort, fut le lauréat de ce concours et contribua plus que personne à vulgariser l'emploi des prairies artificielles dans les grandes exploitations de Picardie. La conclusion de son travail fut la suivante :
« De la réunion intelligente de la culture des céréales et de celle des prairies artificielles, dépend essentiellement l’aisance du cultivateur et, par conséquent, l'état florissant de l'agriculture ».
A son instigation, M. de Lormoy fut des premiers à semer, dans ses prairies du Marquenterre, le ray-grass en plus du sainfoin, de la luzerne, de la minette, du mélilot et du fromental.
Parmi les multiples encouragements que la sollicitude du roi, de ses ministres, de ses intendants prodiguait à l’agriculture et à l'élevage, il n’est pas sans intérêt de mentionner certaines plaques d'honneur destinées aux meilleurs cultivateurs, et qui se portaient attachées au bras droit par des cocardes de rubans verts et jaunes. Il semble bien que se trouve là l’idée première de notre Mérite agricole.
En résumé, sous l'Ancien Régime, l’agriculture et l'élevage, confondus aux yeux et dans l'esprit des pouvoirs publics, bénéficiaient de toutes leurs faveurs et de leurs encouragements.
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La caractéristique du début du xvin siècle était la pénurie de bestiaux liée à celle des nourritures. La création et la rapide extension des prairies artificielles augmenta considérablement leur nombre et engendra une abondance de fumier restituant à la terre les principes fertilisants que la récolte lui enlève.
Il reste, pour achever le tableau, à passer en revue les espèces domestiques de l’époque et à voir comment elles se présentaient, se comportaient et dans quelle mesure l'élevage de ce temps annonce celui de nos jours.
1° Espèce chevaline
« De tous les animaux domestiques, le cheval est celui qui a davantage retenu l’attention des gouvernements, en raison de la richesse de sa nature et des aptitudes qui le rendent propre aux services les plus divers. Si loin que nous remontions dans le passé, nous voyons les peuples s'occuper avec sollicitude de ce puissant élément de leur force en temps de guerre, de leur richesse en temps de paix. » (de Calonne).
En France, cependant, et avant Colbert, l’élevage du cheval n'était pas surveillé, ou l'était très imparfaitement. Louis XIII avait bien institué des haras dans lesquels on s’ingéniait à rassembler, sons la surveillance de l'Etat, les éléments qui concourent à l'amélioration de l'élevage du cheval. Mais cet essai ne fut pas heureux. Après comme avant, le laboureur ignora ou feignit d'ignorer les règlements qui concernaient la monte ; il se contenta de produire le cheval de labour le plus vulgaire. D'après une note des Archives de la Somme (1), le type du cheval du pays était le suivant :
« Les juments ont la tête grosse, l’encolure courte, le garrot élevé, les épaules assez bien construites Elles sont larges de poitrail. Elles ont les avant-bras étroits et longs, les genoux mal faits, les canons courts, les tendons grêles, les jambes garnies de poils, les paturons courts et mal articulés, les pieds évasés. Elles pèchent dans leur aplomb, soit devant, soit
(1) Archives de la Somme : C. 105 - C. 135, 1764.
derrière. Elles ont le dos très long, le rein bas, les côtes plates, les hanches hautes, la croupe abattue, les cuisses assez fournies, les jambes courtes, les jarrets étroits ».
On retrouve dans cette description le modèle du cheval picard, « avec son dos ensellé, son ventre descendu, sa queue mal attachée, ses membres épais et chargés de crins, et qui à disparu grâce aux progrès culturaux et à une meilleure nourriture pour faire place au boulonnais. » (Dechambre).
La pureté de la race, l'élégance des formes importaient peu au paysan, qui les redoutait même, convaincu que la remonte de la cavalerie royale s’emparerait du poulain « de l’ordre plus distingué » qu’il obtiendrait.
Toutefois, au xviu° siècle, la race boulonnaise peuplait les écuries de la Picardie. On lui demandait les chevaux des relais de poste et du roulage, les « maréeuses » bien connues, qui remontaient le poisson des ports de pêche à Paris, à la vitesse horaire de quatre lieues, doublant quelquefois les étapes. Le commerce en était très prospère, et les éleveurs n'en demandaient pas davantage. Contribuer à la remonte de l'artillerie royale était le moindre de leurs soucis.
De là vient l'hostilité déclarée qui se manifesta contre l'institution des haras dès leur formation.
Colbert avait entrepris de rétablir un système de perfectionnement du cheval, basé sur le concours de l’industrie privée encouragée et soutenue par l'Etat.
Il importa à grands frais des étalons et des juments achetés en Turquie, en Hollande, en Danemark et dans la Frise. Des sommes énormes furent ainsi dépensées en pure perte, faute d’une adaptation suffisante au climat des sujets importés.
Le principe des haras nationaux était bon ; l'application en fut mauvaise et justifia les levées de boucliers.
Des règlements très précis déterminaient l’action de l'Etat sur la production des chevaux de guerre en même temps que sur celles de toutes les espèces propres aux travaux de l’agriculture, aux postes, au roulage, au halage, etc.
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Un inspecteur dressait annuellement l’état du nombre et de la qualité des juments de sa circonscription et en assignait de 25 à 30 à chaque étalon approuvé, c’est-à-dire agréé par le garde des Haras pour faire la monte, en foi de quoi il portait comme signe distinctif la lettre L, marquée au fer rouge sur la cuisse. Cette marque, qui dépréciait les sujets qui la subissaient fut, par la suite, remplacée par un plomb aux armes royales, attaché à la crinière. Le garde-étalon était généralement un fermier aisé. C'était, par ses fonctions, un personnage qui jouissait d’un certain nombre de privilèges : exemption de charges publiques, de corvées, de convois militaires ; capitation notablement réduite ; exemption de milice pour son fils, etc …
En retour, l’étalon ne pouvait servir ni au carrosse, ni à la chaise, ni aux charrois, ni à la charrue, autant de prescriptions que la soif du gain faisait éluder. À peine les étalons étaientils approuvés que l’administration les perdait de vue. En principe, chacun d’eux était présenté une fois l'an à la visite de l'inspecteur. Il est entendu que ce dernier, « séduit par les politesses dont on l’accable au cours de ses tournées, déclare invariablement l'animal en parfait état. » (1)
Pour ces raisons, et pour bien d’autres encore, le vœu général était la suppression des haras. On le retrouve en termes énergiques dans tous les cahiers du Tiers-Etat. Ces établissements étaient considérés comme préjudiciables à l'amélioration et à la propagation des espèces chevalines.
Les éleveurs avaient en effet surtout en vue la production des chevaux nécessaires aux travaux de la culture et aux entreprises de transport.
« Le principal objet que l’on doit se proposer est d’aider la fécondité des cavalles, sans avoir trop d’égards à la qualité de ce qu’elles produisent, parce que dans un royaume, il faut des bestiaux pour toutes sortes d’usages et pour toutes sortes de personnes. » (Cahier de doléances en 1789).
(1) Arch. de la Somme. C. 135.
« Les haras sont préjudiciables et oppressifs, plus nuisibles qu’utiles à la propagation des chevaux. » (Beutin).
« Avant cet établissement, les cultivateurs tiraient de leurs juments des productions plus nombreuses et plus marchandes. » (Bezinghem).
« Les haras nuisent essentiellement au commerce des chevaux qui fait le revenu des cultivateurs. » (Fiennes).
« L'établissement des haras oblige les cultivateurs à se servir souvent de très mauvais chevaux qui, après avoir été refusés par les maîtres du haras, en sont ensuite reçus moyennant quelque gratification et cause ainsi une très grande rareté des poulains. » (Saint-Etienne).
On pourrait multiplier ces citations. s
Dans l'envoi par l'administration des étalons royaux, favorisant la production du cheval de guerre et du cheval de luxe, propriétaires et fermiers entrevoyaient l'abâtardissement des races locales.
De 5 à 6.000 poulains de six mois (valant 20 écus, soit 160 fr.) et de 18 mois (valant 40 écus), provenant des foires automnales du Boulonnais passaient chaque année dans le Vimeu, « véritable école de travail pour obtenir des chevaux de trait vigoureux » (1). Le Vimeusien faisait travailler les jeunes élèves sans les fatiguer jusqu'à 3 ans et demi, quatre et cinq ans, se dédommageant par le service qu'il en exigeait des frais d'entretien. Il les vendait ensuite sur les marchés d’Abbeville, Blangy, Gamaches, Oisemont.
Telle était la spéculation chevaline en Picardie à la fin de l’ancien régime. On constate déjà l'association que nous retrouverons plus étroite de nos jours, d’une région de production, le Boulonnais, et d’une région d'élevage, le Vimeu.
Le cri de détresse et de révolte des éleveurs picards se fit hautement entendre contre l'administration des haras.
(1) Bignon, Intendant de Picardie, Mémoire sur la Généralité d'Amiens.
Arch de la Somme. C. 135. Mémoire sur les haras. 1765.
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L'Assemblée provinciale de 1787 s’occupa tout spécialement d'un projet de réorganisation consistant à réduire le monopole administratif et à encourager l’industrie privée.
Les cultivateurs devenaient libres d'employer des étalons de leur choix et d'établir des haras particuliers. L'Etat, pour sa part, répartissait 60 étalons dans la province, distribuait des primes, et organisait au centre du Vimeu (1) un dépôt particulier subventionné par le roi (18.000 livres) et par la région (10.000 livres).
L'unanimité se fit pour condamner le régime des haras et réclamer leur suppression pure et simple, les sommes considérables qui leur étaient affectées devant être distribuées aux éleveurs par les soins de l’Assemblée provinciale.
Il n’était pas possible de traiter de l’élevage du cheval sous l'Ancien Régime sans dire un mot des polémiques nées de l'institution des haras.
Celle-ci, en effet, était, en bien ou en mal, intimement liée à la production chevaline de l’époque ; de plus, la question qui passionnait jadis reste entière de nos jours ; les arguments des éleveurs du xvurr° siècle, leurs suggestions, leurs récriminations aussi, gardent actuellement touteleur valeur Ainsi les naisseurs du Boulonnais exprimaient, vers 1750, leurs appréhensions de voir disparaître le « pommelé » caractéristique du gros et du petit boulonnais, sous l’effet du croisement avec des étalons danois ou flamands de robe noire ou baie. De nos Jours, la lutte reste ouverte et chaude, entre les partisans du cheval type, gris plus ou moins foncé, et ceux qui, donnant le pas aux considérations d'ordre économique sur les considérations esthétiques, veulent faire du boulonnais de couleur sous la pression des demandes du commerce
(4) A Saint-Maxent (canton de Moyennerille).
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2° Espèce bovine
Elle fut moins que les espèces chevaline et ovine l'objet de la sollicitude des pouvoirs publics et, d’une façon générale, sa situation était précaire.
En Picardie, tout particulièrement, la disette de fourrage limitait le nombre des bêtes à cornes, du moins avant la vulgarisation des prairies artificielles et les tentatives de desséchement des marais. Sur les plateaux, désignés sous le nom de « Haut-Pays » ou « Hautures », par opposition aux « Bassures » inondées pendant huit mois de l’année, le laboureur ne pouvait entretenir que le nombre de vaches utiles pour fournir le lait et le beurre de sa famille et d’une clientèle fort restreinte.
Le fermier riche possédait une vache par 10 arpents (5 hectares), le fermier moins aisé en possédait une par 20 arpents. Si l’on tient compte de celle que le ménager nourrissait le long des chemins ou qu’il envoyait au troupeau commun, la moyenne des bêtes à corne n’était guère que d'une tête par 15 arpents de culture ». (1)
La plupart appartenaient à la variété (picarde », ‘se différenciant de la race flamande par une moindre perfection des formes, par l’apparition de taches blanches sur le pelage de fond rouge et par la diminution de l'aptitude laitière.
Le commerce était à peu près nul en dehors des transactions purement locales.
Aucune méthode rationnelle ne présidait à l'exploitation des vaches laitières. Durant l'hiver, le bétail était enfermé dans des étables mal construites et peu hygiéniques. L'été se passait au pâturage ; les animaux y demeuraient jour et nuit ou étaient rentrés le soir par un berger communal.
Un traité d'économie rurale du xmi* siècle évalue le produit en lait ou en fromage d’une vache bien nourrie à 93 deniers
(1) Arch nationales. F, 10 4 bis.
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pour les six mois qui s’écoulent du 15 avril au 15 octobre, et à 10 deniers seulement pour les six autres mois.
Ces chiffres montrent que les vaches d’autrefois ne produisaient rien ou à peu près pendant la moitié de l’année. Tout ce qu’elles pouvaient manger durant l'hiver les empêchait seulement de mourir. |
Ce faible rendement fut augmenté à partir du xvir° siècle, grâce aux perfectionnements de l'élevage, et surtout à l’importation de vaches flandrines, par laquelle on obtint des sujets donnant du lait toute l’année.
En Picardie comme en Flandre, on ne se contentait pas, en été, de la nourriture tirée du pré. Pour rendre les vaches plus abondantes en lait, on leur préparait à l’étable, pour le soir, à boire et à manger. On leur donnait du « drac » ou « drêche », marc de l'orge qui a servi à la fabrication de la bière, des tourteaux de colza, aliments qui augmentaient le rendement laitier dans de notables proportions. Une vache ainsi nourrie donnait deux seaux de lait par jour L’hiver, les bêtes recevaient du foin, du trèfle, de la paille de blé, des fanes de fèves, des choux, des carottes et des raves, le tout en quantités plus ou moins abondantes suivant les ressources locales.
L'usage était en outre général de donner du sel. Le système de vaine pâture était peu propice au développement des animaux et à la production du lait.
Les contrôleurs généraux, s'adressant aux intendants, ne cessaient de répéter à partir de 1750 : &« multipliez les prairies artificielles et le bétail se multipliera, l’un sera la conséquence de l’autre ». Loi
L'économiste Gilbert, dont il a été question plus haut, s’éleva contre l’usage d’attacher les bestiaux sur les prairies artificielles pendant près de la moitié de l’année.
Ï1 préconisait, à l'instar de ce qui se passait en Suisse, en Allemagne, en Flandre, la distribution de la nourriture à l'étable et la sortie des animaux durant quelques heures. Ce faisant, on augmentait la production du lait et celle de l’engrais.
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Suivant les régions, leurs ressources et leurs besoins, on pratiquait l'élevage des jeunes ou l’on tirait parti du lait, soit en nature, soit transformé en beurre ou en fromages et l’on vendait le foin.
En 1786, pour remédier au «dépérissement de l'espèce bovine », on proposait d'interdire l'abatage des veaux femelles et d'attribuer des primes de 20 sols la première année, de 30 sols la seconde, de 40 sols la troisième, pour toute génisse parvenant à cet âge. La prime était imputable en partie aux fonds destinés à l’encouragement de l’agriculture.
La situation de l'élevage bovin, devenue critique à la fin du xvir® siècle, détermina le gouvernement à se montrer plus soucieux de cette partie du patrimoine national.
Le bétail fut enfin considéré comme partie intégrante de la richesse des villages et Lavoisier proclama « l'utilité multiple des animaux en raison de l’engrais qu'ils fournissent à la terre, de leur chair qui sert de nourriture à l’homme, de leurs cuirs ou de leurs laines destinées à le vêtir ».
Le Comité d'Administration de l’Agriculture, désireux de procurer aux habitants des campagnes de belles et bonnes races de bestiaux, s’occupa d'importer des taureaux et des vaches d'Allemagne et de Suisse.
En dépit de tous ces efforts, les plaines crayeuses de Picardie ne devinrent de bonnes terres nourricières et peuplées d’un abondant troupeau que plus tard, sous le Directoire, lors de l'extension des prairies artificielles, Le nombre des bestiaux augmenta de plus d’un tiers en peu d'années, mais ce ne fut qu'entre 1800 et 1820 que l'élevage bovin connut, grâce aux nouvelles doctrines culturales, tout son épanouissement.
3° Espèce ovine
La Picardie, par la nature sèche de son sol crayeux, a toujours été aussi favorable à l'élevage du mouton que les plaines de la Champagne et du Berry. Le mouton est, par excellence, le bétail des vastes domaines et des friches aux longs parcours.
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Dès le Moyen-Age, les habitants du Marquenterre en entretenaient jusqu’à 8 et 10.000 dans les immenses pâturages disputés à la mer et connus sous le nom de « molières ». La grande ressource des Bas-Champs consistait en troupeaux que des bergers communaux menajent paître dans les marais, ou à marée basse dans les « molières» ou «renclôtures ». Il existait alors une étendue considérable de communaux sur lesquels paissaient les animaux, mais ils étaient aussi une source de contestations et de conflits sans nombre quand des territoires voisins appartenaient à des seigneurs différents. Les paroisses ne pouvaient s'entendre pour organiser quoi que ce soit en vue de les améliorer. Un certain nombre de généralités en demandèrent le partage. Celui-ci n’eut aucun succès dans la généralité d'Amiens.
Le dessèchement des marais, excellent moyen d'encourager l'élevage, fut poursuivi avec un certain profit dans les environs de Péronne, dans la vallée de l’Authie et dans le Marquenterre.
La laine alimentait les fabriques de villes « drapantes » comme Rue, Abbeville, Amiens. Elle était le seul rapport escompté des troupeaux, dont l'état, au demeurant, était misérable.
Au xvi* siècle, l'Etat rentra en possession des marais et des molières qui, depuis le moyen-âge étaient propriétés communales. Il nelaissa aux communes que le strict nécessaire, les privant de leurs pâturages immémoriaux. Les terres jusqu'alors « vaines et vagues » furent concédées, desséchées ou rencloses, et l'élevage du mouton déclina.
Néanmoins, toute exploitation picarde de quelque importance gardait un troupeau de bêtes à laine; chaque paroisse avait le sien ; l’élevage de l’agneau se pratiquait sur une grande échelle.
D'après les « Archives de la Somme » (1), l’état des moutons dans chacune des communautés de l’Election de Doullens,
était le suivant, vers 1750 :
(1) Arch, de la Somme C. 268. 1762.
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« Des 191 villages, 164 seulement ont déclaré l’état des troupeaux. Il s’y trouvé 39.763 bêtes à laine ; Beauval : 1.006 — Fienvillers : 785 — Prouville : 658 — Querrieu : 625 — Warloy : 611 — Talmas : 1162 — Villers-Bocage : 696... Il se peut que l’état ne soit pas exact, parce que dans beaucoup de villages, on a soin de soustraire un tiers ou un quart des moutons lors de la confection du rôle de la taille. » (Lettre du subdélégué de Doullens).
Le Santerre se montrait particulièrement propre à l’ « éducation des bêtes à laine ». La race flandrine était la plus répandue, représentée par des bêtes sans cornes, à tête blanche, à oreilles soyeuses et pendantes.
Les variétés picarde et santérienne étaient autant de croisements sans traits caractéristiques, par suite de la négligence des propriétaires de troupeaux qui achetaient des animaux de remplacement sans exercer aucun choix.
Les santériens croisés avec les flandrins donnaient des sujets porteurs de toisons pouvant rivaliser avec les meilleures laines étrangères. |
Le type du mouton santérien était le suivant :
«Trois pieds de longueur sur deux pieds quatre pouces de hauteur. Il a le col long de huit pouces, et la tête de même longueur, les oreilles courtes et non larges. Il peut peser gras d’herbage 40 à 50 livres, et engraissé, de 69 à 80 livres. Une belle toison en suint pesait 8 livres ». (1)
On trouvait en outre quelques moutons normands .et hollandais introduits vers 1750 dans certains cantons, et qui donnaient d'excellente laine.
Young prétend que la laine de France est partout de qualité inférieure, et cette infériorité, selon lui, serait dué à l’insalubrité des bergeries, qui ne sont nettoyées qu’une fois l’an et à la détestable manière de gouverner les moutons uniquement nourris à la paille, c’est-à-dire affamés pendant l’hiver parce qu'il n'existe pas depuis un bout du royaume jusqu’à l’autre
(1) Arch. de la Somme. C. 2682. Mémoire sur les bêtes à laine du Santerre.