‹ La Production Coopérative: Par Les Associations OuvrièresChapitre 5 sur 9 · CAN LS · texte numérisé non relu

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A côté de l’école classique, l’école de Le Play garde à l'égard de la production coopérative une attitude qui n’est pas beaucoup plus encourageante. Toutefois à ce point de vue on peut, dans cette école, distinguer, suivant les périodes, deux tendances.

Tout d'abord cette école apparaît nettement opposée à toute idée de coopération sous quelque forme qu'elle se présente et notamment à la production coopérative.

L'idéal de Le Play se trouve en effet,non pas dans une associalion coopérative qui tend forcément à introduire l'égalité entre ses membres, mais au contraire dans une association corporative fortement hiérarchisée et établissant dans la profession la discipline qui, dans tout organisme social, que ce soit la famille ou l'État, est le fondement de toute prospérité.

Le Play ne croit pas à l'importance du mouvement coopératif, ni à la possibilité de son développement et dans son livre sur l'Organisation du travail il se contente de dire, en ce qui la concerne, que l'association de production ne joue aucun rôle appréciable parmi les ouvriers européens et que rien n'indique qu’il doive en être autrement dans l’avenir.Dans son livre sur l’Angieterre, il ne prononce même pas le nom des associations coopératives. )

Cette attitude a été gardée par toute l’école catholique qui s'inspire des idées de Le Play. C'est ainsi que la célèbre encyclique du pape Léon XIII du 15 mars 1891, de conditione opificum, ne dit rien des associations coopératives.

C'est ainsi encore que la Réforme sociale dirigée par les disciples de Le Play s’est montrée à leur égard constamment indifférente ou hostile. M. Ingram s'exprime

ainsi sur leur compte (1): « L'espoir de réaliser le sysème coopératif sur une échelle quelque peu vaste est un espoir tout à fait décevant ; on a cherché à attirer dans les entreprises coopératives toute l'épargne des classes ouvrières et l’on oublie ainsi que la destinalion de cette épargne n'est pas un placement industriel, mais bien plutôt la satisfaction éventuelle de certains besoins domestiques, ce qui indique qu’il faut soigneusement la soustraire à toute chance aléatoire. C’est une illusion de croire que ce système transforme l’ouvrier en capitaliste ; il a, au contraire, englouti de vastes épargnes, sans rendre pour cela les ouvriers plus moraux, plus riches ou plus économes. »

C'est Jà une critique qui, en présence des résultats donnés par la coopération, ne nous semble pas fondée. S'il est, au contraire, un résultat que la pratique de la coopération ait amené, c'est précisément le développement chez les coopérateurs des qualités de moralité et d'économie.

D'ailleurs depuis quelques années, l'attitude de l’école de Le Play en face des associations coopératives de production a un peu changé (2).

On a pu remarquer que la pratique de la coopération

(1) Réforme sociale, 1881, T, p. 48.

(2) Voir notamment deux articles de la Réforme sociale : La petite bourgeoisie d’après une enquête officielle à Gand, 16 fév. 1899. La coopération en Belgique, 46 avril 1899. Voir aussi Les Associations ouvrières et les Associations patronales, par Henry Clément, Réf. soc., 4e" nov. 1899.

avait surtout pour effet de permettre à la petite industrie qui disparaît peu à peu dans le développement de Findustrie centralisée à capitaux puissants, de se reconstituer sous une forme nouvelle. Là où un seul artisan, par ses seules forces, avec les épargnes modestes dont il dispose, eût été incapable de lutter, plusieurs artisans ou ouvriers réunis joignant leurs forces et leurs capitaux dans une entreprise coopérative pourront lutter avec avantage et avec succès. Les ouvriers coopérateurs remplacent ainsi peu à peu dans certaines industries les artisans indépendants de l’ancienne organisation manufacturière.

Ce seul résultat a suffi pour attirer à la coopération plus de sympathie de la part de l’école que nous étudions.

Elle a vu là un moyen qui pouvait permettre à un certain nombre d'ouvriers, de sortir de leur classe, de ne pas s’enrégimenter dans les rangs des ouvriers de la grande industrie, de constituer à côté de la classe ouvrière proprement dite, une sorte de bourgeoisie ouvrière.

Or l’école de Le Play, voit justement dans le développement de cette classe d'artisans indépendants , la garantie du progrès et de la paix sociale. Aussi ne se montre-t-elle plus hostile à la coopération, que lorsqu'elle tend à prendre la forme, ou de la grande industrie ou du grand commerce, ce qui est le cas des associations coopératives de consommation, surtout sous la

forme centralisée qu'elles revêtent depuis plusieurs années, notamment en Belgique, avec les coopératives fondées sur le modèle du Vooruit. Mais elle ne s’attaque plus à la coopérative de production, qui, par suite de sa nature même, lui paraît devoir rester étroitement enfermée dans les limites de la petite industrie et de la petite production. Elle préconise surtout l’association coopérative de production en tant qu'elle est corporative (1) et si c’est Le syndicat de la profession, syndicat constitué sous la forme mixte qui lui est chère, qui prend l'initiative de sa fondation.

Malgré ce changement d’attitude, on ne peut pas s’attendre à voir jamais l’école de Le Play devenir nettement favorable à l'association coopérative de production.

Il y à entre l'organisation de la société coopérative et l’organisation familiale de la société, telle que l’ont rêvée Le Play et que l’imaginent ses disciples, trop de différences pour que jamais l'accord complet se fasse entre les deux écoles et qu’il puisse v avoir entre elles autre chose que des points de contact furtifs et pas-

sagers.

S 3 Après ces deux écoles,chez lesquelles nous avons ren-

contré,à l'égard de la production coopéralive, une hostilité plus ou moins déguisée,nous arrivons à un philoso-

(4) Réforme Sociale, 1899, p. 627. PT

phe dont les doctrines sont,au contraire,nettement favorables à la coopération de production,c'estHerbertSpencer. Dans son livre sur les /nstitutions professionnelles qui forme le couronnement de ses études de sociologie, il conclut résolûment en faveur des associations dans lesquelles,suivant la définition de M. Schloss qu'il reprend,les ouvriers se dirigent eux-mêmes et s’attribuent une part dans les bénéfices ; c’est-à-dire les associations coopératives de production.

Les avantages de la coopération et les causes qui, malgré les difficultés qu’elle rencontre et dont quelquesunes resteront toujours extrêmement difficiles à surmonter, assureront cependant son succès, lui paraissent être les suivants.

En premier lieu,cette forme de production permet de reconstituer sous une autre forme le travail à la pièce qui rencontre tant de défaveur dans le milieu ouvrier,et qui pourlant donne au {ravail une productivité si considérable.

Chacun des ouvriers, en effet, étant pour une part directeur de l'entreprise et participant à ses bénéfices, s'efforcera de produire dans le temps demandé la plus grande somme de travail possible, ce qui est le résultat cherché avec l’organisation du travail à la pièce. D'autre part, l'inconvénient qui se présente d'ordinaire,lorsque le travail est organisé de celte façon, ne peut pas se rencontrer dans les associations coopératives de production, il ne peut pas y avoir baisse arbitraire du

prix de l'unité de travail dans le but de réduire le salaire effectif, puisque, dans ce cas, ce qui serait perdu par les ouvriers d'un côté comme salaire, serait regagné d’un autre par eux sous forme de participation à des bénéfices qui seraient augmentés d'autant.

Donc, premier avantage de la production coopérative, augmentation considérable de la productivité du travail.

La coopération de production offre, en outre, un second avantage qui est comme le premier, à la fois matériel et moral.

La jalousie entre ouvriers disparaît, chaque ouvrier recevant exactement ce que lui rapporte son travail ; en même temps il y à élimination automatique des paresseux, chacun sachant que, plus il travaillera, plus il gagnera, et devant à raison de ce fait, constituer vis-à-vis de son voisin un surveillant actif et diligent.

Il en résulte par conséquent, une diminution de la surveillance autoritaire. Non seulement les causes de mésintelligence qui résultent de l'autorité du patron sur ses ouvriers diparaissent, mais le coût même de cette surveillance décroît dans une proportion notable. La fonction directrice dont l’organisation constitue une des principales difficultés de l’organisation coopérative, verra par conséquent diminuer progressivement son importance relativement à celle des autres éléments et par conséquent, la difficulté s’atténuera d’autant, en même temps que l’économie réalisée de ce fait s’augmentera dans les mêmes proportions.

Enfin celte forme d'organisation de la production présente encore un avantage accessoire.

Les ouvriers fixant eux-mêmes le prix des travaux qui ne peuvent êlre exécutés que par un groupe d'ouvriers réunis et non par un seul ouvrier isolé, comme dans l’industrie minière, par exemple, et en confiant la direction à l’un des leurs, il en résultera la suppression de ce que l’on appelle en France le marchandeur ou tàcheron, contre l’immixtion duquel dans l’organisation de l’industrie et dans le partage des bénéfices, les ouvriers ont élevé à maintes reprises.des plaintes justifiées.

Ce sont, d’une part, tous ces avantages qui amènent M. Herbert Spencer à croire au développement futur des associations coopératives de production.

Elles se trouvent, en outre, suivre la loi de développement de toute organisation sociale.

En effet, c'est une loi générale et c'est là un second point de vue, que dans toute organisation, la réglementation doit devenir de moins en moins coercitive à mesure que la société devient d'un type plus parfait. L'organisation du travail a traversé ainsi une série de phases dont chacune s’est trouvée marquée par une diminution de la contrainte exercée sur les travailleurs.

La première phase, c’est l'esclavage, dans laquelle la dépendance des travailleurs est absolue, la domination du maître complète, et la contrainte qu'il exerce aussi

puissante que possible. Vient ensuite le servage ou la

contrainte tout en restant très puissante diminue cependant; le lien qui rattache le serf au maître étant devenu territorial au lieu de personnel. La forme qui suit, c’est le salariat, dans laquelle l’ouvrier peut bien à la rigueur être considéré comme libre lorsqu'il accepte de donner tant d'heures de travail pour un salaire convenu, mais où, dans tous les cas, lorsqu'il exécute ce travail, il n’est plus libre puisqu'il est sous l'autorité absolue du chef d'atelier qui peut le maintenir ou le congédier à son gré.

La coopération dans laquelle Le travailleur manuel est son propre maître, représente le minimum de coercition et, par conséquent, la forme la plus parfaite d’organisation du travail. Cette organisation est tout entière basée sur le contrat libre, au lieu de l’être sur l'autorité : chaque membre s’entendant librement avec le groupe dont il fait partie pour accomplir son travail moyennant une somme équivalente à celle qu'il aura produite sans se trouver soumis à aucune autorité.

L'association coopérative de production répond encore dans l’ordre du développement économique à une autre loi générale, c'est que la récompense doit toujours tendre à se mieux proportionner au mérite. Tandis qu'avec le salariat, cette proportionnalité est nécessairement incomplète et rudimentaire par suite de la fixité du salaire ; qu’elle n'existe à aucun titre dans les formes antérieures, esclavage ou servage ; dans la forme de la coopération qui exclut tout arbitraire, une adapta-

tion complète de la récompense au mérite s'effectue nécessairement.

C’est peut-être là le principal mérite que M. Spencer attribue à l’association coopérative (1).

Toutefois, si M. Spencer se montre, au point de vue théorique, incontestablement favorable à la coopérative de production, au point de vue pratique, il reconnaît que l'heure n’a pas encore sonné de son succès. Mais il espère, que les corps coopératifs qui existent à l'heure actuelle pourront être les germes d’une organisation qui s'étendra progressivement. Obtenir d'y être admis, deviendra l’ambition de tous les membres de la classe ouvrière. Par conséquent, ces corps tendront continuellement à absorber les catégories supérieures, laissant en dehors les individus d'ordre inférieur qui continueront à travailler comme salariés. Le premier groupe tendra d’ailleurs constamment à s’accroître aux dépens du second. Le succès de ces organisations ne peut d’ailleurs être douteux, car Le type ordinaire d’organisation industrielle, comportant patron et ouvriers avec lequel elle entrera en concurrence, ne pourra résister au groupe coopératif dans lequel la force de productivilé est forcément beaucoup plus grande et le coût de surveillance beaucoup moindre.

(1) En ce sens en effet l’association de production résout d’une facon empirique la question de savoir comment doit se partager le produit entre le capital et le travail, problème qui paraît à peu près insoluble en théorie. Voir Gide, Rev, d'Ec. pol., janv. 4900,

C'est là une façon différente d'envisager ce résultat incontestable de la production coopérative qui consiste en ce que les associations coopératives de production se recrutent surtout parmi l'élite de la classe ouvrière et qu'elles lui enlèvent en quelque sorte les meilleurs de ses membres.

M. Spencer voit là un résultat heureux; les écoles que nous allons envisager ensuite voient au contraire, et avec raison selon nous, dans ce résultat la critique la plus sérieuse que l’on puisse faire à la coopération de production.

A côté des économistes et des philosophes, si nous prenons les partis poliliques, celui dans lequel nous rencontrerons le plus de sympathie à l'égard des assoclations coopératives de production, c’est le parti radical et le parti radical-socialiste.

Mais ce parti ne voit dans cette forme d'association qu'un moyen de perpétuer et de défendre la petite propriété contre la concentration croissante des capitaux et l’envahissement de la grande industrie. Toutefois, l’un des représentants les plus autorisés de ce parti, M. Bourgeois, a donné de la coopérative de production une idée plus large. Partant de l’idée de so/darité sur laquelle il établissait son système politique, il a trouvé dans l'association coopérative de production l’une des formes par lesquelles la solidarité se mani-

feste le mieux, et il y a vu l’un des modes généraux d'organisation de la société future et le moyen pour le travailleur de s’'émanciper (1).

Au banquet d'inauguration du nouveau siège de la Chambre consultative et de la Banque coopérative des associations ouvrières de production il s'exprimait dans ces termes, dans lesquels il résumait à peu près son opinion en ce qui concerne le développement de l’organisation coopérative : « Vous donnez au parti démocratique l'exemple de la société de demain, et nous reconnaissons avec joie la société que nous voulons... Vous avez un idéal social excellent, c’est la détermination du travail et du capital et la répartition équitable du capital et des profits... Nous vous sommes reconnaissants de ce que vous faites dès aujourd’hui, en établissant les rapports entre le capital et le travail, el de ce que vous avez choisi la base morale de la propriété individuelle, la propriété individuelle que nous respectons, car elle est acquise conformément à la justice et à l'équité. »

Nous croyons que c’est se faire illusion sur les tendances et sur les principes des associations coopératives de production, que de leur attribuer ce caractère et que la coopérative comprise ainsi, si elle peut dans certains cas offrir des exemples d’une utilité pratique, ne peut pas du moins constituer un idéal de société nouvelle, ni apporter aucun changement notable dans l’organisation sociale (2).

(1) V. Léon Bourgeois, Solidarité.

(2) M. Waldeck-Rousseau, au banquet des Associations coopéra-

Nous arrivons maintenant à l'école socialiste.

À priori, on s'attendrait à trouver chez les socialistes une tendance sympathique aux associations coopératives de production.

Entre les coopérateurs et les socialistes, il ÿ a une parenté étroite tant au point de vue de l’origine que des tendances. Comme les coopérateurs, les socialistes se réclament des noms de Fourier, d'Owen, de Louis Blanc. Comme eux, ils veulent substituer à l’ancienne forme de production, une nouvelle dans laquelle l’ouvrier aura droit à la (otalité du produit de son travail.

Mais cela a été complètement démenti par les faits ; et c'est au contraire chez les socialistes, que les assocations coopératives ont souvent rencontré les adversaires les plus violents.

En effet, même les écoles qui ne sont point favorables à la coopérative de production, refusent tout au moins d'y voir un danger et n’entrent pas eu lutte contre elle. Tandis qu'entre les socialistes et les coopérateurs, il y tives de production, qui a eu lieu à Saint-Mandé, dans les premiers mois de 1900, a, dans un très éloquent discours, fait l'apologie de la Société coopérative de production. Il résume dans une très heureuse formule, la modification qu’elle tend à produire et le résultat qu’elle tend à atteindre. « Il faut, a-t-il dit, que le capital travaille et que le travailleur possède. » C'est ce qui arrive lorsque le capital n’est rémunéré que par un intérêt fixe ou un dividende limité, qui

lui sert de salaire, tandis que les bénéfices sont partagés pour la totalité entre les travailleurs,

a eu souvent lutte ouverte, les socialistes voyant dans les coopérateurs leurs ennemis les plus dangereux.

Les critiques que les socialistes font aux coopérateurs sont de deux sortes.

Ils leur reprochent tout d’abord de pactiser avec l'état de choses actuel, et de vouloir modifier la société sans arriver à l’expropriation complète par l'État, sans laquelle toute réforme ne pourra jamais, selon eux, constituer qu’un palliatif inefficace. C'est ce qui arrive avec la coopération. Au lieu de la prétendue réforme qu’elle prétend effectuer, elle n'arrive qu’à reconstituer sous une autre forme la propriété individuelle qu’elle voulait abolir.

La seule différence, c’est qu'au lieu d’appartenir à un seul, cette propriété appartiendra à plusieurs, unis entre eux. Mais la propriété coopérative n'en continuera pas moins à exclure de la direction et des profits de l’entreprise la grande masse des ouvriers, c’est-àdire tous ceux qui ne sont pas associés de la coopérative.

Il faut avouer que les associations coopératives de production ont souvent prêté le flanc à de pareilles atlaques, lorsque, comme un certain nombre de celles que nous avons vues, elles excluaient de toute participation dans les bénéfices, ceux-là mêmes des ouvriers qui travaillant pour leur compte n'avaient pas cependant obtenu le droit de s'associer à l’entreprise.

De cette première critique se déduit la seconde.

C'est que, dans ces conditions, l'association coopérative de production est plutôt de nature à nuire aux intérêts de la classe ouvrière prise dans son ensemble, en lui enlevant tous ceux de ses membres qui étaient les plus intelligents et les plus actifs, pour en faire des petits capitalistes, c’est-à-dire des individus qui, par suite du principe de la lutte de classe, seront nécessairement en opposition d'intérêts avec leurs anciens compagnons de travail. Toute organisation coopérative serait donc à ce point de vue destinée à affaiblir la classe ouvrière (1).

On a pu enfin trouver quelquefois dans la bouche des socialistes une troisième critique dirigée contre les associations coopératives de production, celle-là purement théorique. Ils ont prétendu, en effet, que l'œuvre tentée par ces associations serait nécessairement stérile, et qu’elle ne pourrait arriver à relever les salaires.

Ce serait là l’effet de la fameuse loi d'airain des salaires : toute augmentation de salaire se traduisant nécessairement par une augmentation d'offre de travail amène nécessairement ensuite une baisse de son prix, et les salaires ne peuvent jamais, par suite de cette loi, s'élever au-dessus de ce qui est strictement nécessaire à l’ouvrier pour vivre. L'augmentation de salaire pro-

(1) C'est là, justement, le terrain sur lequel se sont placés les organisateurs de la Verrerie ouvrière, et c'est à cette critique qu'ils ont essayé de répondre en lui donnant l’organisation que nous avons décrite,

duite par la pratique de la coopération, même si elle s'était généralisée, serait done toute apparente el bientôt suivie d’une baisse qui replacerait les choses dans l’état antérieur. |

C'est à raison de toutes ces critiques, que l'école socialiste s’est montrée tout à fait opposée aux associations coopératives de production.

Karl Marx n’accordait aucune importance aux associations ouvrières. Îl était convaincu qu’en petit, elles étaient stériles et ne pouvaient avoir qu’une valeur expérimentale très limitée ; quant à leur développement, il lui paraissait tout à fait impossible. Toutefois, il consentait cependant à considérer ces associations, au point de vue théorique tout au moins, comme des signes précurseurs de l'avenir et comme constituant une forme transitoire entre la société actuelle et la production socialiste.

C'est sous ce rapport, et aussi à cause du succès de quelques-unes de ces associations pendant la seconde période du développement coopératif en France, que dans la pratique Karl Marx à quelquefois préconisé la pratique de l'association de production, opposée aux associalions coopératives de consommateurs qui lui paraissent tout à fait stériles (1). C’est cette opinion qui

(4) M. G. Sorel, dans un article de l'Emancipation, 1899, n° 2, avait contesté que Karl Marx pût être considéré comme un adversaire des coopératives de production et, se basant sur le texte de

l’Adresse inaugurale de l'Internationale, il avait prétendu que Marx s'était constitué le défenseur de ces associations. Mais M. Bancel,

s'affirme dans la résolution du congrès de Genève, rédigée par Karl Marx, et ainsi conçue : « Nous recommandons aux ouvriers, de beaucoup plus s'occuper de la coopération productive que des magasins coopératifs ; ces derniers ne touchant que la surface de la société économique actuelle, tandis que les premiers l’atteignent dans ses bases. Pour éviter que les sociétés coopératives ne dégénèrent en de simples sociétés de commandite bourgeoises, il faudrait que tous les travailleurs par elle occupés, qu'ils soient ou non aclionnaires, touchent une part égale. Comme mesure temporaire seulement, on pourrait attribuer aux actionpaires un intérêt modéré. »

Mais on peut dire que ce n'est là dans l’histoire de l’école socialiste qu’une résolution exceptionnelle: L’échec de la plupart des associations coopératives à la fin de la seconde période, et le caractère aristocratique et bourgeois qu'avaient pris celles qui avaient survécu ne tardèrent pas à éloigner de plus en plus de la coopération de production les sympathies du parti

dans une série d'articles en réponse à celui de M. Sorel (Emancipation, 1899, n° 4, 5 et 6), a parfaitement montré que pour Karl Marx et pour Engels, la coopération ne pouvait dans tous les cas avoir qu’une importance secondaire, et que leur pensée pouvait se résumer ainsi : après l’action étatiste plus ou mois longue, d’une longueur indéterminable et indéterminée, après cette action étatiste, mais alors seulement, la coopération pourrait s'établir, mais cette coopération, ce n’est plus alors que le collectivisme. C’est ainsi seulement qu'on peut considérer Karl Marx, comme partisan de la coopération.

socialiste. Cet état de choses devait aboutir à une scission complète entre les deux mouvements.

Cette séparation eut lieu lors du congrès du Parti Ouvrier à Marseille en 1879 (1). Dans la séance du 24 octobre, M.Isidore Finance faisait la déclaration suivante : « La coopération n’est qu'un nom, c’est le plus grand commun diviseur des forces ouvrières. »

Et le congrès vota la résolution suivante :

« Considérant :

«4° Que le travailleur ne peut par son salaire équilibrer son budget ;

«2° Que, par conséquent, toute économie étant d’une impossibilité absolue, il ne peut atteindre de par le rachat, le but social qui est la possession des instruments de travail, dont la valeur est de plus de 150 milliards :

« 3° Que les sociétés coopératives de production ou de consommation ne peuvent améliorer le sort que d’un petit nombre de travailleurs ;

« Le Congrès,

« Déclare que ces sociétés ne peuvent aucunement être considérées comme des moyens assez puissants pour arriver à l'émancipation du prolétariat.

«Que néanmoins ce genre d'association pouvait rendre des services comme moyen de propagande pour la diffusion des idées collectivistes révolutionnaires,

(1) De Seilhac, Congrès ouvriers, Do #2.

dont le but est de mettre les instruments de travail entre les mains des travailleurs, il doit être accepté au même titre que les autres genres d'association, dans le seul but d'arriver le plus vite possible à la solution du problème social par l'agitation révolutionnaire la plus active. »

Nous voilà loin de l'idéal coopératif et admettre l’association coopérative dans ces conditions, c’est tout uniment en proscrire la pratique.

Depuis cette époque les différents congrès qui se sont succédés, tout en se montrant moins nettement hostiles à la production coopérative, ne lui ont jamais fait de part spéciale dans leurs préoccupations.

Depuis quelque temps d’ailleurs le parti socialiste semble sinon tout à fait revenir à la coopération, tout au moins manifester plus de sympathie en sa faveur, en lui faisant d’ailleurs subir certaines modifications.

C'est tout d'abord en France l'exemple de la Verrerie ouvrière.

Mais c’est surtout en Belgique que ce mouvement s'est dessiné. Ce n'est pas, d’ailleurs comme on pourrait le croire, d'après les idées de Karl Marx, en faveur de la coopération de production, mais au contraire, en faveur de la coopération de consommation vis-à-vis de laquelle le philosophe allemand sé montrait si dédaigneux.

L'exemple le plus connu est l'association socialiste coopérative de consommation le Vooruit, fondée à

Gand en 1881 par quelques ouvriers socialistes auxquels le syndicat des lisseurs avait fait une avance de 2.000 francs (1). Cette association constitue surtout un groupement politique qui s'appuie sur la coopération de consommation pour s'assurer des ressources.

Quoique le Vooruit soit surtout une société de consommation, il se rattache cependant à la production coopérative, à cause des différents ateliers de production qui lui appartiennent et qui alimentent ses magasins de vente. Il ne faut pas oublier non plus que c’est surtout la boulangerie coopérative qu'il contient qui a servi à lui assurer sa prospérité.

Le mouvement commencé par le Vooruit à Gand, s’est continué dans presque toute la Belgique et les associations coopératives constituent maintenant en Belgique, la principale forteresse du parti socialiste, forteresse d'où, comme l’a dit un des leurs, les ouvriers bombardent l’organisation actuelle à l’aide de pommes de terre et de pains de quatre livres.

En outre tout un parti de l’école socialiste, légèrement dissident de la doctrine de Karl Marx, les socialdémocrates, à la tête desquels se trouve Bernstein, se montre très favorable à l'association coopérative et se rallie presque aux doctrines de l’école coopératiste que nous allons maintenant étudier.

(1) Circulaire du Musée social, série A, n° 20.

Nous arrivons, en effet, maintenant, à l’école qui se réclame directement de la coopération, considérée non seulement comme une pratique avantageuse, mais comme un moyen de transformation de la société.

Quelle a été l'attitude de cette école à l'égard des associations ouvrières de production ?

Nous la trouvons exposée dans un article de M. Gide (1), intitulé La coopération et les transformations qu'elle est appelée à réaliser dans l'ordre économique, qui constitue en quelque sorte le programme de l’école néo-coopéraliste. Cette école se montre peu favorable aux associations ouvrières de production considérées isolément.

« L'expérience, dit M. Gide, semble démontrer que l'association de production, en tant qu’association autonome et fonctionnant par ses propres moyens, est impuissante à apporter aucune modification notable dans l’état de choses actuel. La plupart de ces associations, malgré des efforts héroïques et qui, bien dirigés, auraient dû soulever le monde, ont échoué, ou, ce qui est un symptôme beaucoup plus grave encore, celles mêmes qui ont réussi ont dû payer leur succès plus cher qu'il ne vaut, en sacrifiant plus ou moins le principe qui est l'âme même de la coopération et qui avait

(4) Rev, d’Ec. pol., 1889, p. 480.

inspiré leurs fondateurs, à savoir l'émancipation progressive de la classe ouvrière ; et on les a vues, en effet; se transformer en associalions de petits patrons, faisant travailler pour leur compte et sous leurs ordres, un nombre considérable d'ouvriers salariés ; le seul résultat est d’avoir facilité à un petit nombre d'ouvriers d'élite le moyen de s'élever au rang de patron. »

M. Gide ajoute, en outre, à cette critique un autre reproche qui atteint l'institution des associations ouvrières de production dans son principe même, c’est que toute association de production est nécessairement égoïste en ce qu'elle a une tendance à faire prédominer l'intérêt particulier des membres de l'association, sur l'intérêt général de la classe ouvrière. Et si l’on suppose que ces associations deviennent un jour assez puissantes pour devenir maîtresses du marché, il faut craindre qu’elles n’usent de leur puissance uniquement pour chercher à augmenter les prix et n'arrivent à constituer de véritables monopoles, aussi dangereux que les monopoles de producteurs capitalistes.

L'association coopérative de production ne doit done pas être encouragée d'une façon spéciale, ni au point de vue du présent, ni au point de vue de l'avenir.

Au point de vue du présent, le seul résultat qu’elles aient donné, prouve même qu’elles offrent un danger que nous avons déjà vu constater par l’école socialiste, c'est que, en facilitant l'accès des meilleurs de la classe ouvrière au patronat, elles dépouillent cette classe de

tous les membres sur l'intelligence et l’activité desquels elle pouvait le plus légitimement compter pour arriver à son émancipation. Elle est privée de ce que M. Gide appelle « le levain qui fait lever la pâte », et ainsi le développement des associations coopératives de production est plutôt de nature à retarder l’avènement des réformes qu'attend avec impatience la classe ouvrière.

Mais si l'association coopérative de production offre ces inconvénients, lorsqu'elle est pratiquée seule, la situation change complètement si on la subordonne aux associations coopératives de consommation, qui les fondront et les dirigeront. Là est le système particulier de l’école néo-coopératiste.

C’est seulement à l'aide de ce système que cette école arrive à faire de la coopération, un facteur puissant de transformalion sociale.

En premier lieu, cette conception répond à l’ordre logique.

Il est certain, en effet, que la consommation est le but et la fin de toute activité humaine. On ne produit que pour que ces produits soient consommés, et c'est la satisfaction du consommateur, ce sont ses besoins qui sont la règle de toule production.

Sans doute, quelquefois la production peut arriver à influer sur la consommalion, soit en l'augmentant, soit en la dirigeant particulièrement dans un sens, mais ce

n’est là qu'un mouvement factice,et {ôt ou tard,la con-

sommation redevient la véritable maîtresse du marché.

Il serait done logique que la direction de l’industrie fût entre les mains du consommateur; que ce fût lui qui commandàt selon ses besoins,et que le producteur ne fit qu'obéir à ses ordres, à ses commandes.

Au lieu de cela, dans l'état actuel de la société, c’est le producteur qui joue le rôle principal, c’est lui qui est chargé de la direction. Il en résulte nécessairement, qu'il se sert de l'influence qui lui est donnée dans son intérêt particulier, sans se soucier de l'intérêt général du consommateur. M. Gide exprime cette situation anormale, en comparant l’organisation actuelle de la production à une pyramide qui serait posée sur la pointe au lieu de l'être sur la base large et stable de la consommation.

Aussi cet équilibre instable est-il souvent rompu. Et c'est de cette rupture que proviennent les crises de surproduction qui sont le fléau de l’industrie moderne.

Le mal s'affirme encore davantage par les moyens que l'on a essayé de trouver pour y remédier, par la constitution de ces puissantes associations de producteurs, syndicats, trusts, où cartels qui essaient par la constitution de monopoles extrêmement puissants, de réglementer la production au profit exclusif de leurs membres.

La coopération, pour l’école néo-coopératiste, donnera le moyen de remettre l’ordre dans cet état anarchique.

En effet, ce qui à permis aux producteurs de prendre ainsi une place prépondérante à laquelle ils n'ont nul droit, e’est que les consommateurs qui sont la force et le nombre, sont toujours restés séparés et désunis. Si l’on suppose qu'ils constituent entre eux une union, une ligue dans le genre de celles qu'ont faites les producteurs dans leur propre intérêt, ils ne tarderont pas à prendre une puissance à laquelle rien ne pourra résister. Et alors tout changera de face. Les consommateurs prendront conscience de leurs besoins, commanderont directement aux producteurs les quantités qui leur seront nécessaires et à des prix qui ne seront plus fixés par les caprices d’une production, limités seulement par les nécessités de la concurrence qu'elle se fait à elle-même, et par les quantités de produits qu'il lui plait de jeter en quantité plus ou moins abondante sur les marchés, mais qui seront déterminés d'après l’intérêt réel Lant du producteur que du consommateur. En effet, les consommateurs d’abord unis en face des producteurs, arriveront forcément à s'emparer dela production et à la constituer à leur profit.

Pour arriver à ce résultat, la voie est simple et les étapes sont brèves.

Les consommateurs devront d'abord se réunir en sociétés de consommation, telles que celles qui existent à l'heure actuelle (1).

(4) Rev. d’Ec. pol., loc. cit., p. 482.

Au second stade, ces coopératives se grouperont entre elles, feront masse et constitueront des magasins de gros comme il en existe en Angleterre, de façon à faire la conquête de l'industrie commerciale.

Dans unelroisième période, les coopérateurs tendront à la conquête de l’industrie manufacturière, en commencant à l’aide des capitaux qu'auront acquis ces sociétés de gros, à produire directement pour leur compte les produits d'alimentation ou de vêtements les plus usuels.

Enfin, dans une dernière période, les coopératives de consommation tendront à conquérir l’industrie agricole en acquérant des domaines et en les cultivant pour leur compte.

C'est là, comme nous l'avons vu, ce qui commence à se réaliser en Angleterre et tel était le programme des coopérateurs anglais (1) et notamment de Vansittart Neale. Pour eux en effet, des sociétés de consommation qui ne viseraient pas, au moins comme à un idéal auquel elles tendraient, à ne vendre que des choses produites coopérativement, ne seraient pas en réalité coopératives dans le vrai sens du mot. Et en fait, les sociétés de gros sont déjà entrées fort avant dans cette voie.

Les avantages d’une telle organisation, d’après l’école

(1) Rev. d'Ec.pol., 1891, p. 689.

néo-coopérative, du jour où elle se serait étendue de façon à devenir générale, seraient incontestables.

Plus de crises industrielles, puisque le producteur recevant directement les commandes de consommateurs saurait exactement ce qu'il faut produire et ne risquerait pas de rester avec des marchandises inemployées.

Par conséquent, plus de chômage non plus ; puisque l'industrie n'aurait plus de ces à-coups brusques qui forcent les patrons à expulser une partie de leurs ouvriers. La consommation reste, en effet, toujours sensiblement la même et ces heurts ne proviennent que de la mauvaise organisation actuelle de l’industrie.

Cette organisation procurerait une économie notable dans la production, puisqu'elle permettrait de faire disparaître la plus grande partie des intermédiaires qui s'interposent entre le producteur et le consommateur et qui prélèvent sur le consommateur des bénéfices auxquels ne correspond aucun avantage réel pour lui.

Une modification considérable résulterait aussi de cette organisation, par ce fait que la concurrence internationale se trouverait forcément supprimée. « En effet, comme le dit M. Gide, les consommateurs réunis en associations ne peuvent pas avoir d'intérêts hostiles entre eux, ils n’ont qu'un seul intérêt, le même pour tous, se procurer la plus grande abondance de biens avec le moins de frais possible : et cet intérêt du con-

sommateur se confond absolument avec les intérêts

généraux et permanents de la société, considérée dans son ensemble et de l'humanité tout entière. Et c’est par là que la coopération devra forcément Jouer ce rôle de paix, de solidarité et d'harmonie, non point par la magie de quelques formules sonores mais par la force même des choses, c'est-à-dire par l'identité désormais établie, entre les intérêts particuliers et l'intérêt général. »

Enfin, comme le remarque encore M. Gide, la généralisation de cette organisation coopérative arrivera à transformer complètement les bases de la société et de la propriété. Ainsi se trouvera, en fait, atteint l'idéal poursuivi par la classe ouvrière : exercer la production avec des instruments de travail lui appartenant.

Dans l’ordre de choses actuel c’est le capital qui est propriélaire et touche les bénéfices, dans le régime coopératif, par un renversement de la situation, c’est l'ouvrier en tant que travailleur ou consommateur qui sera propriétaire et qui touchera les bénéfices, et le capital se trouvera réduit au rôle de simple salarié.

La société ainsi constituée revêtira un aspect qui ressemble singulièrement à celui que cherchent à lui donner les collectivistes, et elle se présentera en outre, avec un caractère fédéraliste très nettement caractérisé ; toute la vie économique se groupera en effet autour des centres coopératifs ayant leur autonomie propre et leur administration particulière, et le réseau coopératif se superposera ainsi aux divisions politiques, de façon

ATTITUDE DES DIVERSES ÉCOLES o 1e

à constituer des groupements économiques à côté el au-dessus des groupements politiques constitués sur la base territoriale (1).

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