‹ La production du coton en EgypteChapitre 3 sur 76 · JUSQU'À LA GUERRE DE SÉCESSION · texte numérisé non relu

JUSQU'À LA GUERRE DE SÉCESSION

La culture du coloa doit la transformation qu'elle a subie et l'eitcnsion qu'elle a prise en Egypte pendant ce siècle au hasard et à un homme : le hasard, c'est la découverte parle français Jumel du nouveau cotonnier qui va remplacer te cotonnier indigène; l'bomme c'est Méhémet-Ali. Sans doute l'inRuence d'un hasard est toujours un peu factice, quand il s'agit de l'évolution économique d'un peuple ; mais il faut hien reconnaître que dans ce cas particulier, les projets formés par un homme en vue du relèvement «économique de l'Egypte ont trouvé dans un fait accidentel leur plus puissant auxiliaire.

Une certaine indécision flotte autour de la découverte survenue en 1 8 a o , d'un nouveau plant de cotonnier, dont Méhémet-Ali lit aussitôt l'essai et dont il étendit, sans perdre un instant, la culture. Voilà le fait constant, invariable. Sur les circonstances dans lesquelles s'est produit ce fait, il existe deux versions. Selon les uns, un derviche turc, revenant des Indes, remit à Mato-bey-el-Orfah , un des grands personnages du pays, une certaine quantité de graines de coton indien. Celui-ci les remit à Méhémet- Ali, qui, encouragé par un Français, M. Jumel, fit semer les graines dans trois endroits différents, d'après les instructions et sous la surveillance du Derviche '".

Le rôle de Jumel-aurait donc été presque nul, et se serait borné à un encouragement. Cette interprétation parait s'être formée assez longtemps après la découverte, car ce n'est pas ainsi que les contemporains, et même des étrangers racontent le fait. En 1830, un Français, nommé Jumel, qui avait habité New-York , oiî il était bien connu , vint au Caire. Il rendit visite à Maho bey, ancien gouverneur de Dongola et du Sennaar qui en avait rapporté plusieurs graines de végétaux éthiopiens et les avait semées dans son jardin.

c' Administration des Domaines, Le coton m Egypte, 1895.

—Mi 22 )**—

L'attention de Jumel fut attirée par un arbuste qui portait des gousses de coton d'une espèce fort belle et nouvelle pour lui. Sans rien dire à Maho bey qui pàt éveiller ses soupçons sur la valeur de sa découverte, Jumel recueillit tous les renseignements qu'il pouvait lui fournir sur cet arbuste et en emporta quelques graines. Puis il proposa au Pacba, moyennant 30.000 dollars, de lui révéler un secret qui devait doubler ses revenus. Sur une réponse évasive du Pacba, il s'associa à un négociant du Caire , et acheta avec lui un petit terrain dans le village de Matarieb , près de l'obélisque d'Héliopolis. Le produit fut de 3 balles qui , embarquées pour l'Europe, furent jugées de très belle qualité. Jumel renouvela ses offres à Mébémet-Ali qui accepta. On procéda alors, pour le compte du Pacba, k des plantations fort étendues du nouveau cotonnier dans toute la Basse-^ypte , et Jumel , qui se faisait de grandes illusions sur ses bénéfices personnels, en conserva trois ans la direction. Malgré les excellents résultats de ses plantations et les bénéfices qu'en retira Méhémet-Ali, Jumel fut déçu dans son attente, et mourut presque insolvable, en 1898; sa veuve retourna en Amérique, sans avoir obtenu de pension du Pacba. Tel est le récit que fait, dans un mémoire daté de i8âo, un auteur qui pourtant n'est pas français, M. Gliddon *", et que reproduit M. Guillemin '''", dans un ouvrage de i865.

Le service rendu à l'bgyple par la découverte de ce cotonnier est assez considérable pour que nous ne laissions pas prescrire la tradition, vraisemblable en somme, qui en attribue le mérite à un Français. Nous conserverons donc au colon d'Egypte le nom de colon Jumel, auquel les Anglais ont substitué déjà le nom de Mako ou Maho. C'est un Français de plus qu'il faut joindre à la liste de nos compatriotes qui ont secondé Méhémet-Ali dans l'œuvre de relèvement économique et politique de l'Egypte.

Les généreux efforts du Grand Pacba sont pour beaucoup aussi dans le succès de la culture. Mébémet-Ali est un des hommes les plus diversement jugés par les historiens, dont certains l'ont égalé à Napoléon, et d'autres rabaissé au rang d'un tyran assez malfaisant. C'est qu'en effet son œuvre prête à la fois ù de grands éloges et k de sévères blâmes, et même dans

''' Gliddon, A Mtmoirm the Collon l'n Egypt, Ixjndon, i84o.

''' Gdilleiiin. L'Ègnple actuelle, ton agriciJtiire et le pentment du canal de Suet.

l'étroite sphère où nous devons maiatenir notre jugement, nous ne pourrons pas échapper à cette sorte de contradiclion. Nous aurons à lui reprocher des mesures maladroites, précipitées, factices, el, ce qui est pire, tout un système de mesures pernicieuses qui ne tendaient à rien moins qu'à délmire d'une main ce qu'il créait de l'autre. Mais son grand mérite, et l'on peut dire sans exagération sa gloire, est dans l'idée maîtresse qui dirigea tous ses actes : tirer t'^yple de la léthargie dans laquelle l'avait plongée la tyrannie égoïste des Mameluks; développer en elle au contact des Européens, de leur civilisation, de leurs méthodes, l'activité et par suite, ta prospérité; employer enfin tes ressources qu'elle lui fournira à fonder son indépendance politique el sa puissance militaire. C'est évidemment dans ce dessein politique qu'il faut voir ta cause première de tous les efforts accomplis en vue d'une exploitation plus active du sol : accueil favorable aux étrangers, recherche de nouvelles espèces, extension et organisation des cultures les plus rémunératrices. Il faut tenir compte aux desseins politiques de Méhémet-Ali d'un effet aussi décisif sur l'agiicullure égyptienne, avant de montrer en quoi ils en ont contrarié les progrès. Mais, parce qu'il avait de trop vastes projets, le Pacha était voué à ce que les résultats qu'il avait obtenus sur un point fussent menacés , faussés même, par les efforts qu'il faisait en vue d'un autre but : ainsi le déplorable système économique qu'il fonda et maintint pour subvenir à ses frais de guerre, faillit condamner le succès de la culture du coton. L'impossibilité matérielle de diriger en personne l'exploitation d'un pays entier, réduisait d'avance et de beaucoup, les bons effets que ses indiscutables qualités d'agriculteur, d'administrateur, auraient pu exercer. Quand les écrivains du temps nous le présentent parcourant les cultures et se faisant renseigner sur tout, il nous apparaît comme un propriétaire qui visite ses biens. «Il interroge, dit M. Hamont, sur tout ce qu'il rencontre, sur tout ce qui lui paraît neuf: «Qu'est-ce que cela? — Un végétal de tel «pays. — Sonusageî — II donne de l'huile, du lin, du chanvre. — Vous K comparerez son produit è celui des plantes connues. Et cela? — Du coton «Nankin. — Je le connais. Vous étendrez sa culture», etc. Le Pacba marche à pied, à cheval, il passe dans tous les champs, s'arrête devant un carré, devant une plante et tout de suite il faut des réponses h ses brusques demandes, v C'est là un propriétaire qui entend son métier, mais le domaine

est trop vaste; il n'en peut surveiller par lui-m^me qu'une infime partie. C'est bien ainsi que le juge un des plus clairvoyants de ses contemporains , Saint-Marc Girardin. nMéhémet-Aly, dit-il, n'est point un guerrier et un conquérant, quoiqu'il sache faire la guerre; c'est surtout un administrateur, c'est, et ce mot rend mieux ma pensive, bien qu'il la rende en mal, c'est un explorateur. Ile» a les qualités, il en a aussi les défauts; il est actif, intelligent, plein de bon sens, et, des projets infinis que lui a apportés le génie charlatan de l'Europe, il n'a choisi, sauf quelques inévitables duperies, que ceux qui sont praticables. En même temps il est dur et a l'esprit fiscal, il aime l'argent comme un Turc, c'est tout dire; il est vrai qu'il en a grand besoin pour sa flotte et son armée, n Combien les qualités d'un administrateur vigilant et d'un agriculteur consommé lui furent précieuses, c'est ce que l'on comprendra quand on saura que l'influence de Méhémel-Ali n'eut pas seulement à s'exercer sous la forme d'une initiative très puissante, mais aussi sous la forme d'une direction constante et personnelle de toutes les cultures. Bien que le régime économique qu'il avait créé atténuât trop tôt les effets de ces qualités, elles ne furent pas perdues pour la culture du colon. S'il a donné dans son règne bien des ordres qui portaient atteinte aux intérêts de ceux qui se livraient h cette culture, il ne faut pas oublier qu'il en a donné au moins un dont ils n'ont pas eu à se repentir ; c'est celui de planter en cotonniers la plus grande partie de la Basse-Egypte.

Telles furent les causes de la révolution qui s'opéra dans la culture du colon en 1 890 : la découverte fortuite d'une espèce de cotonnier; les efforts d'un homme en vue de régénérer l'Egypte et de lui faire produire davantage; l'initiative qu'U prit de développer largement la culture nouvelle. Parmi les circonstances qui facilitèrent l'effet de ces causes, il faut tenir grand compte de la culture fort ancienne et ininterrompue d'un cotonnier indigène en Egypte. C'est parce que les fellahs pratiquaient de toute antiquité et sur une assez grande échelle, une culture qui présentait, en somme, de nombreuses analogies avec celle à laquelle on leur ordonnait de se livrer, c'est pour cela que la culture du colon fut une des premières que l'on songeât à développer et à perfectionner; c'est pour la même raison que les efforts du Gouvernement furent secondés par ceux des agriculteurs et si rapidement couronnés de succès. Il ne faut pas croire que malgré les

moyeDS d'action dont disposait Mébémet-Ali , un égal succès lui fut réservé dans l'extension de tout autre culture, mâme appropriée au climat de l'Egypte. Précisément parce qu'il élaît devenu un âtre passif, le fellah eAl opposé une résistance passive à toute innovation qui n'eAl offert aupun rapport avec ses pratiques traditionnelles. nLes laboureurs égyptiens sont ignorants, routiniers; ils refusent tout d'abord ce qu'ils ne connaissent pas, écrit M. Hamont'", directeur de l'École d'agriculture fondée par le Pacha. Si vous les forcez h cultiver d'une manière opposée à la leur, si vous les contraignez à l'adoption d'un végétal inconnu jusqu'alors, ils font mal. . . On s'attend à les voir adoptées par les fellahs, les plantes qui sont nées dans les dépendances de l'Ecole! Il n'en est rien. Nous obtenons, après des essais difficiles, minutieux, un végétal utile, et ce végétal nous embarrasse! Nous ne savons qu'en faire.» Aussi, la réelle activité que dans mainte partie de l'Egypte on apportait déjà à la culture du cotonnier, l'expérience acquise par nombre d'agriculteurs des revenus qu'elle était susceptible de donner, furent une cause efTicace du rapide succès de son extension. Ce n'est pas d'ailleurs que celle cause diminue en rien la portée de la révolution opérée en iSao. Cette révolution fut double : d'une part elle substitua la production en grand à la production restreinte; d'autre part, elle substitua ta culture moderne à la culture indigène. Nous n'examinerons dans cet historique que le premier point, réservant l'examen du second au chapitre consacré h. la culture. Quels furent donc de i 830 à 1 869 les progrès de la production? Quelles circonstances vinrent, sous Méhémel-Ali et ses successeurs, favoriser ou contrarier le développement du coton d'Egypte?

Nous avons vu qu'en 1890 le rendement avait été de 3 halles, qui furent expédiées en Europe, à Marseille ou à Trieste, pour y ôtre estimées. En l'espaced'un an, la production passe de 3 balleseniSsoà 9.000'-' balles en 1891. Dès l'année 1899, elle atteignait le chiffre de So.ooo cantars de 43 okes a/S. Enfin la récolte de 1833, qui s'éleva à 300.000 canlars, consacra l'élahlissement définitif de la culture du coton Jumel.

'■' HmosT, L'Egypte roiw Méhimet-Ali.

<*' Gliddos, a Manoir on iluCollon in Egypt. I-e cantar de â3 okes 3/3 (an lieu de 36olies, soilâl kilos ainsi qu'on l'évalue aujourd'hui). La balle de 919 livres euvii-ou. Un canlar de A3 okes a/S ^ 1 33 livres \jk.

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Deux années avaient suQî pour faire rendre à la nouvelle culture une récolte que l'ancienne n'avait jamais atteinte. Une cri^ation aussi instantanée , une progression aussi cxtraordiaairc, sont sans analogie avec les exemples que peuvent oiïrir dans le mâme ordre de faits, les pays d'Occident. C'est que la constitution politique et sociale de l'Egypte à cette époque est sans analogie avec celle d'aucun pays de l'Europe moderne. Méhémet-Ali ne disposait pas seulement des moyens dont peut user le pnnce le plus absolu envers des sujets qui sont pourtant propriétaires libres de la terre qu'ils cultivent. 11 avait la propriété effective de toutes les terres de l'ËgypIe , le monopole exclusif de la vente des protluits agricoles. Un ordre de lui désignait les plantes que les fellahs devaient cultiver et les terres dans lesquelles ils devaient les semer. Le régime de la propriété et celui du monopole ont exercé sur la culture du coton une influence trop immédiate pour que nous n'en exposions pas le fonctionnement.

Le régime créé par Méhémet-Ali procède directement de celui qu'il trouva établi en Egypte. 11 importe, pour comprendre la portée de l'un, d'avoir dans l'esprit les principaux traits de l'autre. Sous le gouvernement des Mameluks, les propriétés territoriales étaient divisées en deux grandes classes : i" propriétés seigneuriales, s* propriétés religieuses. Les propriétés seigneuriales, qui étaient aux mains des moulleûms, successeurs des conquérants turcs, se subdivisaient en : i" terres de fellahs, 3° terres domaniales ou d'Oussyeh. nLe système des terres de fellahs, dit M. Auguste Colin'", était une sorte de fermage inféodé et se transmettant de père en fils.« Le fellah exploite la terre qui lui a été allouée, moyennant une redevance fixe, sans recevoir du moullezim aucune indemnité de culture, aucun salaire pour les journées de moisson. S'il est insolvable, il peut être dépossédé de sa terre qui est alors allouée k un autre fellah; il peut même, pour toute autre raison, ou sans raison, être déplacé, frustré au gré du moultezim; incapable de vendre sa terre, il transmet à ses enfants le droit d'investiture qui s'ajoute à la redevance fixe; telles sont les obligations du fellah. Voici maintenant les droits du moultezim : il perçoit la redevance fixe ou mal-el-hourr, ce qui signifie «droit

''' AuGUBTE CoLin, Rtoœ des Dtiuc Mondes, i" mars i838, Leilm ntr VÈgypti; adminitlration lernloriale du Paeka.

libre» ; en outre, il a grevii le fellah d'une foule de taxes arbitraires connues sous la dtioomiDation générale de ^rniny ntaxc de lutranger». Par contre, (til paie le mïry'" impôt fixe prélevé au nom du Grand-Seigneur par le fonctionnaire qui le représente; c« qui reste du mal-el-hour après avoir payé le miry, forme avec le barrany, la somme des bénéfices du moullcliakT; celui-ci peut enfin vendre sa terre, ou la transmettre à ses enfants, moyennant Vinvesdture du pacha, c'est-à-dire moyennant une redevance, n Gomme les lob positives, ajoute M. de Chabrol, n'ont ni la précision, ni la force des institutions européennes^, les fellahs sont en réalité les esclaves du moultezim, «qui peut à son gré les réduire à la plus affreuse misère ou leur accorder une existence heureuse pour leur condition n. Ghaque moultezim possédait en outre une certaine surface de terres d'Oussieh, sur lesquelles il employait qui il voulait, aux conditions qu'il voulait. Le territoire de chaque village était divisé en 3 4 quirals qui appartenaient à un ou plusieurs moultezims; terres de fellahs et terres d'Oussieh entraient pour une part variable dans la composition de ces quirats, nmais un moultezim devait toujours être propriétaire d'une quantité de terres de fellahs proportionnée à la quantité de terres d'Oussieh qu'il possédaitn , et ne vendait jamais une portion de celles-lh sans se séparer d'une surface proportionnelle de celles-ci. L'autorité du moultezim s'exerçait par l'intermédiaire de son intendant cophie, et d'un cultivateur qui, choisi par lui, devenait le chef des autres sous le nom de cheikh -el-beled. Tel est le tableau abrégé du régime des propriétés seigneuriales. Des propriétés religieuses, nommées ouakfi, disons seulement qu'elles consistaient en biens inaliénables, déchargés de tout impôt, et affectées à des fondations pieuses par des donateurs qui s'en étaient réservé la jouissance : en sorte que le propriétaire devenait, selon l'heureuse expression de Volney, «le conciei^ inamovible de son fonds, sous la condition d'une redevance et la protection des gens de loin. Dans quelle misère ce funeste régime, qui vérité pleinement la maxime musulmane, nia terre appartient à Dieu et au souverain, son représentant n, avait plongé l'Egypte et les fellahs, c'est ce que Volney, et après lui, les savants de l'Expédition française ont

''' M. DB GunoL, Descriplioa de l'Egypte, Eitais <ur le* laaurs de* habitant» moderne* de l'EgypU.

attesta. nLes paysans, dit Volney, sont des manœuvres à gages, à qui l'on ne laisse pour vivre que ce qu'il faut pour ne pas mourir.» Pressurés par les Mameluks, dépouillés du peu qui leur restait par les incursions des Arabes, décimés par la peste en lySS, chassés de leur pays, en 1786 et 1785, par une disette terrible, conséquence de deux crues insullisanles, les malheureux fellahs sont réduits en trois ans aux cinq sixièmes de leur effectif : n L'opinion commune était que te pays avait perdu (par l'émigration ou la mort) le sixième de ses habitants n. L'agriculture languit naturellement sous le coup de malheurs dont les plus grands sont à l'état chronique. Quand M. de Chabrol visite le pays à la suite du général Bonaparte, il gémit encore sur nces laboureurs mercenaires, ces esclaves écrasés sous les poîds des plus odieuses vexations, défrichant à regret quelques terres riveraines dont ils ne doivent pas recueillir les fruits^.

C'est dans celle situation, consacrée par le régime de la propriété, que Méhémet-Ali trouva les fellahs et l'Egypte. Ses contemporains, trop élogicux h son égard, ont prétendu que cet état social séculaire, fondé sur les principes mêmes du Coran, lui faisait une nécessité d'en exagérer les tendances pour s'en servir dans l'intérêt de l'Egypte. S'il avait voulu se consacrer uniquement à rendre la prospérité à l'Egypte, la richesse h son sol, l'abondance à ses habitants, il aurait fort bien pu opérer avec prudence la transformation du régime oppressif qu'il avait trouvé en un régime de propriété indépendante. Mais enrichir l'Egypte n'était pas pour lui une fin; c'était un moyen : un moyen de créer une armée et une flotte puissantes, nécessaires à l'exécution de ses desseins politiques. Ce fut pour subvenir aux dépenses militaires <[u'il développa les forces vives de l'Egypte : or, s'il avait dû s'en remettre pour cela aux fellahs , il aurait fallu attendre un certain temps; au contraire le régime féodal de la propriété lui offrait les moyens de se procurer tout de suite des ressources; il n'hésite pas et, dans sa hâte d'avoir de l'argent, il choisit le système qui lui permettait de faire rendre soo.ooo cantars à une culture qui n'en rendait pas un , deux ans auparavant. Pénétré de la valeur agricole du sol de l'Egypte, en quoi il voyait juste, Méhémet-Ali acquit la conviction qu'il n'aurait de l'argent que lorsqu'il en serait le maître. C'est en vain que ses admirateurs, que lui-même, ont allégué l'incapacité des fellahs à exploiter convenablement le sol de l'Egypte, n Ayant une fois suggéré à

Méhémet- Ali , raconte M. Bowring'", qu'une plus grande liberté laissée au cultivateur entraînerait une production plus forte : nNon, dit-il, mes T paysans souffrent de la maladie de l'ignorance : ils ignorent leurs propres « intérêts ; el moi , je dois jouer le rôle de médecin. Quand les choses ne vont npas, je suis obligé d'être sévère, n Ces paroles se retournent contre luimême; jouer le rôle du médecin, c'eût été les guérir de leur ignorance, les instruire de leurs propres intérêts, et leur concéder petit à petit la propriété el l'exploitation de leurs terres pour leur propre compte. Mais te résultat n'eût pas été aussi immédiat et les coffres de l'Etal n'eussent pas été aussi vite remplis de l'argent eitorqué au labeur des misérables fellahs.

Fort éloigné de toute idée de nguérisonn ou d'à éducation n du peuple égyptien, Mébémet-Ali se substitua donc aux moultezims. En iSiâ, n pendant qu'il dirigeait en personne les opérations de la guerre d'Arabie contre les Mohabites, le kiaya-bey, qui gouvernait l'Egypte en son absence, reçut l'ordre de s'emparer de toutes les propriétés foncières appartenant aux particuliers'^' n, sous la garantie illusoire d'équivalents payés en pensions viagères. Toutes les terres devinrent ainsi la propriété du souverain; entre le paysan qui cultive ta terre el le Pacha qui en a la propriété, il n'y a plus d'intermédiaires. Méhémel-Ali, qui avait d'abord épargné les biens ouakfs, les fit bientâl entrer dans l'unité territoriale. « Il n'y a plus aujourd'hui sur le sol égyptien, écrit en i838 M. Colin ''*, que des usufruitiers reliés entre eux par le Gouvernement, et, comme l'ordonne le Prophète, la terre appartient réellement au souverain, n Propriétaire de l'Egypte , Méfaémet-Ali l'administre en véritable propriétaire, c'est-à-dire qu'il l'exploite. 11 fixe lui-même, dans son Conseil, les cultures auxquelles seront consacrées telles ou telles de ces terres; lui-même en fait la tournée, chaque année pendant trois mois, constate l'exécution de ses ordres, recueille des renseignements, cherche h se rendre compte des cultures les mieux appropriées aux contrées qu'il visite.

Les fonctionnaires de l'administration intérieure, chargés de faire

''' Bowuno, liapport à Lord PatmertUm fur VÉgypte el Candie. ''' Revue de* Deux Mtmda , da i5 oclobre t838. Lettre anonyme publiée claDS la Chronique.

'*) A. GoLm, op. eil.

exécuter les ordres du Pacha dans le ressort de leurs fonctions, sont de véritables intendants ou surveillants de culture. Quant au fellah , sa condition est celle d'un fermier ou d'un ouvrier agricole. En celte qualité, il n'a aucun droit sur la terre qu'il cultive; le Pacha peut, à son gré, le transporter sur une autre. La récolte produite par son travail ne lui appartient pas davantage : chaque fellah apporte aux shunas, magasins du vice-roi, les produits qu'il a récoltés; le Pacha a jugé d'avance le prix auquel il estime chaque denrée, prix toujours très inférieur à la valeur réelle de la denrée et qui laisse au Pacha une marge très large pour réaliser son bénéfice. n C'est le maximum de la Révolution française transporté à l'agriculture '". i> Mébémet-Ali n'achète pas, à proprement parier, leurs récoltes aux fellahs : tout cultivateur est un fermier qui le paye en nature. «Je crois présenter sous leur véritable jour les rapports du Pacha d'Egypte avec le fellah, dit un correspondant de la Revue des Deux Mondes. C'est parce que le premier est le seul propriétaire du sol, qu'il est le seul marchand des produits, et que le second est obligé de les verser directement dans ses magasins '*'. » Le Gouvernement solde les fellahs avec l'impdt foncier ou miry, en défalquant du prix de leur récolte la valeur de cet impôt. Il distrait encore de ce prix la valeur des avances qu'il leur a faîtes , car, si l'un de ses fermiers a manqué de bœufs, d'ustensiles ou de semences, il les leur fournit, quitte à se faire régler ses avances sur la récolte que le fermier lui livre. «On ne peut, dit M. Colin, qualifier cet acte de vente, puisqu'il n'y a pas débat et préférence, que le fellah est obligé de livrer les produits, que te prix en est lixé par le Gouvernement, et que ce prix est payé en grande partie avec l'impAt foncier dû par le fellah. Le surplus n'est donc vraiment que le prix du travail de ta terre, le salaire du cuUivaleur; d'où l'on voit qu'à l'inverse de l'Europe, c'est ici te propriétaire qui paie le fermier et lui fait sa part, n Faute de pouvoir exiger des fellahs l'impât dont la récolte ne couvre pas la valeur, le Pacha établit la solidarité entre les habitants d'un même village et entre les villages voisins. La communauté supporte l'insolvabilité d'un de ses membres el les communautés voisines supportent entre elles leur insolvabilité mutuelle; or, l'impôt étant prélevé sur la récolte, la production d'un champ

''' A. Cour, op. eil,

'*' Revue det Deux Mmde», i5 octotH'e i838.

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OU d'uD territoire entier doit compenser l'improduclivilé d'un autre. Seul vendeur des produits de son peuple, Méhémet-Ali doit ^trc aussi le seul acheteur des produits nécessaires à ses sujets. Celui qui ne laisse aux autres pas même de quoi parer à leurs besoins, doit leur en fournir les moyens. Méhémet-Ali , par la compensation de l'impôt et de la récolte, enlevait aux fellahs l'argent; par cette sorte de mainmise sur leurs produits, il leur enlevait la possibilité de les échanger, d'obtenir de l'industrie européenne les R retours n, qu'ils ne trouvaient pas sur place. On ne conçoit pas un peuple qui , ne vendant rien , continuerait à acheter. Ainsi voilà Méhémet-Ali traitant des achats au nom de ses sujets avec les marchands européens comme il traitait déjà avec eui des ventes '". Confiscation et concentration entre les mains du souverain de toutes les propriétés territoriales , accaparement des produits et monopole de leur vente; enfin, contrainte d'acheter luî-méme ce dont ses sujets auraient besoin : voilà le régime créé par Méhémet-Ali pour drainer vers ses coffres tout ce que produisait t'Ë^ypIe et la mettre immédiatement en mesure de subvenir h ses dépenses milit^res. rI1 a, dit Saint-Marc Girardln, appuyé un empire sur une ferme '^'.n

Examinons maintenant ce régime dans son application à la culture du coton , et c'est en le voyant foncUonner que nous en saisirons le mieux les avantages et surtout les défauts. Son premier effet fut de permettre le développement pour ainsi dire instantané de la culture d'un arbuste qui, l'année précédente, était encore ignoré de tout le monde. Maintenant que nous connaissons cette centralisation unique de tous les droits de propriété entre les mains d'un homme, l'extension rapide du cotonnier Jumel ne peut plus nous étonner : sur un ordre donné par Méhémet-Ali, transmis de TuD à l'autre par les fonctionnaires , de grandes surfaces dans la Basse- Egypte furent semées en graines de la nouvelle semence. A la vérité, le cotonnier Belledi ne disparut pas aussitôt devant le Jumel. «Pendant plusieurs années, dit M. Gliddon "", il fut cultivé par ordre du Gouvernement, pour être préparé dans les filatures avec le Jumel, mélange qui le rendait plus apte à certains usages. En iSsS, l'Egypte produisit encore

c MoDsiis, HitUnrtde Mihimt-AU.

'*' Saiitt-Mibc GiitMDH, Aetwe det Deux Mondes, op. cit.

''' Glioboh, a Mtmoir on At Cottan in Egypt.

90.000 canlars de A3 oLes 3/3 de coton Helledi. A partir de cette date, ta récolle diminua graduellement jusqu'en i83a. Ses prix variaient entre 8 et 10 dollars (le Jumel en valait i5 à t6) et finalement, on en cessa l'exportation. La culture en est aujourd'hui (iSâo) abandonnée et même défendue, car il serait absurde de vouloir continuer une semence inférieure quand on a le choix avec une qualité supérieure, n Par une iacerliludc toute naturelle sur les résultats que donnerait le Jumel cultivé sur une grande échelle, on se préoccupaÎL d'éprouver d'autres semences. nCelte même année 183a, des graines de Nankin furent importées de Malle et semées en Egypte. La première récolte fut de 300 balles, la seconde ne dépassa pas aSo halles. La valeur du cantar fut de i5 dollars. Mais ce coton n'ayant jamais bien réussi, peut-être s'y était-on mal pris, on en abandonna ta culture, v M. Hamont rapporte aussi fessai de graines de Nanltin dans tes jardins de son école. Une quantité d'autres espèces importées d'Amérique, des Indes, de Syrie et d'Asie Mineure, fut aussi soumise à l'essai; mais à part le Sca-Island, toutes donnèrent des produits inférieurs à ceux du Jumel. Enfin quelques esprits songeaient à tenter en cas d'insuccès du Jumel, la culture du cotonnier du Soudan qui, dit M. Gliddon, produit trune fine et rare qualité de coton, connue seulement par les spécimens de fabrication indigène, apportés au Caire par les Djellabs ou marchands d'esclaves». La récolte de 18^3 dissipa toute crainte et marqua l'avènement de la grande production. Ainsi, grâce h la toute -puissance de l'action gouvernementale, il avait sulTi de deux ans pour mener à bien celte entreprise.

On ne vit pas d'abord que le régime seigneurial et le monopole dussent contrarier la culture dont ils avaient facilité la naissance. Pour la raison que nous avons indiquée, les fellahs ne firent à ta nouvelle culture qu'une très courte résistance. Avec un effort minime, ils se conformèrent aux pratiques nouvelles qu'elle exigeait d'eux, et bientôt ils lui témoignèrent de la faveur. Mais surtout, avec beaucoup d'habileté, le Gouvernement voulant la prompte extension du colon Jumct, le payait à un prix élevé qui permettait au fellah, l'Impôt payé, de garder un bénéfice. De'son cMé, le Pacha n'épargnait rien pour obtenir le plein succès de son entreprise. Il comprenait que la qualité devait être très pure pour que le nouveau coton d'^yple séduisit la Ctature, qu'il fût colë favorablement et conquit sa place sur le

marché; il prescrivit doac des soins minutieux et assura leur exécution par une surveillance rigoureuse. «Les instructions transmises aux moudirs, ou gouverneurs de province, enjoignaient à ceux-ci de faire soumettre les semences destinées à la reproduction à un examen scrupuleux, el de ne les prendre que parmi celles tombées d'un duvet qui avait été séché au soleil et non au four, conmie les sept huitièmes de la récolle t'étaient alors. Les graines ainsi choisies étaient très propres à l'ensemencement des terres encore riches et bien travaillées, n A ce triage, si difficile à obtenir encore aujourd'hui, on ajoutait le soin de dépayser les semences à chaque période quinquennale (J. Nihet, Revue de» Deux Mondes). Des instructions écrites ne parurent pas suffisantes, et le Pacha estima avec raison que les conseils et les exemples d'hommes experts auraient plus d'eiïets sur les fellahs. R Pour enseigner aux fellahs la culture du coton , on fît venir d'Asie Mineure des personnes habituées à cette culture, dit M. Grégoire '"; à chacune d'elles on assigna un certain nombre de villages; il fut enjoint aux habitants d'obéir scrupuleusement jk tous les ordres de ces employés. Ceux-ci, arrivant dans un village, en parcouraient le territoire et choisissaient la pièce de terre réunissant les meilleures conditions de fertilité et de propreté ; l'étendue à semer, pour chaque village , était peu importante, de i à 3 o/o du territoire. Le choix fait , ils ordonnaient les labours et les autres travaux préparatoires; ils exigeaient une préparation parfaite et ils l'obtenaient, car ils étaient autorisés à infliger des punitions corporelles. Ils faisaient semer et donner tous les autres soins de la culture avec la même exactitude; aussi obtenaient-ils des rendements très ^evés et des qualités très supérieures. A TappanUon du coton Jumel, les filateurs le classèrent immédiatement après le sea-idand longue-soie et le payèrent de très hauts prix.» Les prix sur place du coton d'Egypte sont, en talaris de 5 francs par quintal, 1 6 talaris pour 1831, i5 et demi en 1833, i5 et demi en tSsS, 17 en 183^, t3 en 183&, i3 en 1836, i5 en 1838, 13 en 1839, 13 en i83o '^'. Les plus beaux échantillons de la récolte, dont la qualité fut très belle à partir de 1833, provenaient des provinces intérieures du Delta et principalement des districts riverains de la branche

<'' Gi^GOiu, De la adlure du eolon en Égypie, i86â.

<*) UBneiH, HUloin de l'Egypte ww M^èmlrAli.

U Coton M ÉgyfU. 8

de Damîelte. Le Gouvernement payait aux fellahs environ 35 fr. 5o les

h kilogrammes, et les revendait auvent jusqu'à loo francs. Si grand que fût l'écart entre ces deux prix, le fellah gagnait cependant k porter aux shunas vice-royales un produit dont il obtenait un peu plus que le monlaol de l'impôt. Mais le plus heau profit était naturellement pour le Gouvernement : un bénéfice considérable sur le prix d'achat, pas d'autres frais que le transport et l'emballage, du moins pour celui de ce colon qui ne passe pas parles manufactures, voilà la part du Gouvernement. Aussi, restreinl^il la culture des autres plantes, tandis que les terrains consacrés au coton, dans les contrées oii l'arrosage est facile, passent de la proportion de 9 0/0 à celle de 35 0/0. La production s'accrut dans les mêmes proportions, et put fournir à l'exportation un chargement qui passa de 35. 108 quintaux de th livres net en tSas à ib^.àùè quintaux en iSaS '" et se maintint entre i5o et aoo.ooo quintaux jusqu'en i83o, tandis que les manufactures créées par Méhémet-Ali dès 1 8 1 6 en absorbaient une quantité notable. D'après M. Grégoire, la production se serait élevée en i836 à 600.000 quanlars de 36 oncques ou àU kilogrammes.

En même temps, l'outillage industriel commençait à se créer en Egypte. Pour l'égrenage, il n'y a pas de progrès à signaler. On sépare le coton en laine des graines à l'aide de la même machine primitive qu'au temps de l'expédition de Bonaparte : elle est formée de deux cylindres ou rouleaux de bois dur de o m. oU cent, de long et de m. 19 cent, à m. 1 5 cent, de grosseur, qui traversent, parallèlement entre eux, deux montants verticaux érigés solidement àan^esdroits sur un madrier. Chacun de ces rouleaux porte à l'une de ses extrémités , et du cAtéopposé , une petite manivelle. On introduit entre eux le coton en laine, et, en les faisant tourner eu sens contraire, comme les cylindres d'un laminoir, la graine de coton se trouve arrêtée en arrière, tandis que la laine est entraînée en avant. Cette description que donnait Girard de la machine employée de son temps est encore celle de la machine dont se servaient les fellahs pour l'égrenage du coton Jumel. Un homme pouvait égrener 1 a à 1 5 livres de coton net en une journée. Ce procédé primitif pouvait sulfire, au temps de la culture restreinte, mais il ne répondait plus aux besoins de la grande production et causait k la récolte

o De Reout iet, SlalUHqve dt VÈgypU, 1870, 1871, 1879, 1873.

de sérieux dommages. «Bien que les premières cueillettes, <lit M. John Ninel, fussent emmagasinées de maui^re à passer avant les suivantes sous les cylindres , l'extrême lenteur du proct^dé , le manque de bras expérimentés ne permettaient pas de giner négrenem plus de qSo livres de coton en graines par semaine et par douaUb «machine h égrener» produisant 80 livres de lainage net. On comprend combien l'accumulation et le séjour prolongé dans des locaux bas el humides, mal aérés, du coton cueilli quotidiennement, devaient, par la Termentation lente qui en résultait, nuire à ta soie. La dessiccation artiGcielle n'améliorait rien , loin de là , et , malgré toutes les précautions prises, le plus beau lainage était maculé de semences écrasées dont il conservait des portions jaunfttres et huileuses. Le duvet lui-même se trouvait saupoudré des fms débris de l'enveloppe première de la noii , et donnait au coton mako moyen et bas un aspect malpropre, n [Hevue de» Deux Moadet.) Il en fui ainsi jusqu'à l'introduction d'une égreneuse américaine en t853. Il est surprenant que Méhémel-Ati, si ardent à propager en Egypte l'outillage industriel du monde civilisé, n'ait pas amélioré les procédés d'égrenage.

Après l'égrenage, sans autre préparation, le coton encore poudreux , chargé de fragments de capsules et de substances étrangères, était mis en balles. Les fellahs avaient coutume de le presser avec les pieds, en balles de 1 m. 5o cent, de hauteur sur 1 mètre de brgeur environ. Mais, dès 1899, des presses grossières furent construites pour l'emballage du coton dans les villages. Pourtant, comme le mécanisme en était défectueux, des marchands d'Alexandrie apportèrent des presses hydrauliques avec lesquelles ils firent presser les balles à bord même des navires. Puis, te Pacha fit venir d'Angleterre ta presse usitée en Amérique, en fit construire de semblables et en prescrivit l'usage dans toutes les provinces. Il y eut six presses en activité à Boulaq ; chacune était manœuvrée par trois ouvriers et pressait dix-huît à vingt balles par jour; les balles pressées à la machine avaient i mètre de hauteur sur m. &o cent, de diamètre'". C'était un pas fait vers l'organisation actuelle de l'industrie intermédiaire de l'égrenage et du pressage : mais ces deux opérations ne faisaient pas l'objet d'une exploitation spéciale et c'était tantôt le cultivateur, tantôt le

''' De Rhhv bit, Slatitliqtu de l'Égale.

Gouvernemeal, qui procédaieDl à celle première transformalion du cotoD avanl de le livrer soit à l'exportatton, soi) aui manufactures.

Le commerce européen s'était en effet emparé, dès l'abord, du colon lumel. A peine le cotoo étaiuil devenu un ëtémenl de production considérable que Mébémet-Ali en avait fait un monopole. C'était donc directement entre le commerce d'Europe et lui que se traitaient loutes les affaires , d'abord de gré à gré, dans des entretiens privés avec les commerçants, puis aux encbères publiques. Quelles que fussent les difficultés soulevées par ce système, elles ne délournèreol pas les commerçants européens du nouvel article offert à l'exportation. Un mémoire de la Chambre de Commerce de Marseille'" daté de iS-iJ, atteste l'empressement des commerçants, et particulièrement des commerçants français, à tirer parti de cette ressource; il témoigne en même temps l'activité communiquée par l'apparition du coton Jumel au commerce de l'Egypte. «A peine a-t-on entrevu, dit ce document, la possibilité d'avoir des relations suivies avec l'Egypte, qu'aussitôt des maisons de Marseille, qui y avaient conservé des relations, les ont resserrées, d'autres onl cherché k en nouer et huit à dix maisons y ont envoyé des agents; beaucoup de navires y ont été dirigés. Tous les soins des armateurs s'appliquent à établir un commerce d'échange, parce que, en même temps qu'ils y trouvent un avantage personnel, les résultats tournent aussi plus à profit pour la France. Depuis la culture du coton Jumel, laquelle a augmenté nos relations avec l'Egypte, il y a été expédié de Marseille, près de cinq cents balles de drap de laine, en outre d'assez fortes parties de donnes, lustrines, soieries de Lyon, et d'autres produits de notre industrie. On ne doule point que le commerce de ces colons ne puisse 1res bien et de mieux en mieux être continué au moyen d'échanges, n Puis, faisant allusion aux quantités de coton attendues en Europe par navires partis de Marseille, «c'est assez signder, dit le mémoire, l'activité que savent apporter les spéculateurs de Marseille, à ne pas laisser passer en d'autres mains cette branche de commerce». L'activité de nos commerçants porta ses fruits, car dès les premières années de la culture, il fut exporté en Europe d'importantes cargaisons de coton.

<'' Rapport tur les eoUmt Jimd rietÀth en Éggpte, i8a4. Archives de )a Clumbre de Commerce de Harseille.

R On ne paiie pas de la quantité qui en vint en 1 8 •! i , époque des premiers essais, parce que les 3.000 balles récoltées alors ont été dispersées sur dilTérents points comme échantillons '". Mais on donne pour exact qu'il en a été inU-oduit en iSaa de 5 & 6.000 balles, soit de 5o à 60.000 kilos sarlepiedmoyendetoo kilos par balte, et en 1833, prisde 9 0.000 balles'^', soit 300.000 kilos, ce qui fait de 35 à 36.000 balles pour ces deux années. On en attend dans le courant de 183A près de i5.ooo balles provenant encore de la récolte de tSaS, et elles seront introduites, dit-on, par une Ireotaine de navires français dont plusieurs se trouvent déjà sur charge à Alexandrie, d'autres en roule pour s'y rendre, quelques-uns enlîn au moment de quitter Marseille pour la même destination. Tout porte à croire que les achats de la récolle de 183 A seront doubles au moins de ceux faits en i893.n(Prii aSo francs lesioo kilos et successivement 180 francs sur place.) Ce sont là de beaux chiffres pour l'exportation d'un produit qui vient de naître, et qui prouvent d'autant plus en faveur du coton Jumel que le commerce n'en était pas libre : mais l'article valait sans doute la peine qu'on subit, pour se réserver une part dans son exportation, les difficultés du monopole.

''' Voici, d'après GliddoD, uu aperçu de la desliaaltoa des 9.000 balles, récolte iSsa.

Trieste. i5o Iwl'es.

M«»eille 1 18

Anglelerre i3E»

LiviMinie et Génea 60

PotU diven 78

'*' Voici encore, d'après Gliddon, la deslioation de la récolte de iSaS :

Trieste 6.781 b

Mirwlle 6.6i6

Angleterre i-Sig

Lirourae el Génce 1.75a

Parti diven AAi

It fut même jugé digne d'être attiré par des primes à l'importation : c'est là en effet un projet que le Gouvernement français soumit h. la Chambre de Commerce de Marseille. «Quant aux primes que l'on pourrait établir pour favoriser l'importation en France des cotons Jumel, on pense qu'elles ne seraient utiles que si une autre qualité de coton, provenant d'un pays avec lequel la France eût moins d'intérêts à avoir des relations qu'avec l'Egypte, venait contrarier la vente de ces cotons; mais qu'en l'étal des choses, ceux-ci étant recherchés par les consommateurs, l'allocation d'une prime serait sans ohjel. n La Chambre ajoutait , avec raison , que cette prime détournerait de nos ports les colons courte-soie du Levant, nécessaires h. notre industrie, et arrêterait, d'autre part, les entreprises de culture du coton longue-soie dans des provinces ottomanes autres que l'^^ypte : or, CCS entreprises pouvaient créer au Jumel une concurrence qui ferait fléchir les prétentions du Pacha. Mais , quelles que soient ces divergences d'opinion , on voit que le commerce et le Gouvernement en France étalent au moins d'accord sur la nécessité de concourir, au prix de certains sacrifices, au commerce naissant du coton Jumel. Les commerçants de toutes les nations firent un raisonnement analogue à celui des commerçants de Marseille : il était à propos de ne pas abandonner à leurs rivaux le plus bel élément de fret et d'assurer leur participation au commerce de ce produit dont leur industrie nationale offrait l'écoulement et fournirait le paiement. Aussi voyons-nous les ports de toute nationalité importer d'Egypte dès les premières années de la culture, des quantités considérables de coton Jumel. On est frappé en considérant les tableaux , de voir les têtes de colonnes présenter les plus gros chiffres. Voici , d'après deux auteurs , les exportations du coton d'Egypte à destination des divers ports pendant les six premières années de la production :

ANGLETGRBE.

1827 ai.n5

— (de Sea-Idand) i3.855

i9.3Sa

<5.<io

LITODIUIB ET fiâHES.

Ullw.

Ces chiffres sont empniDUs aux tableaux du mémoire de M. Gliddon. Dans un livre sur le commerce de Marseille, M. JuUiany indique pour tes eiportatioas à destiaalion de Marseille et des ports anglais, des chiffres qui compléteront ceui-ci :

HlMBItLB.

Pour l'Angleterre, ces chiffres, bien qu'évalués en balles, sont différents de ceux de M. Gliddon :

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