‹ La production du coton en EgypteChapitre 5 sur 76 · RU · texte numérisé non relu

RU

GommM 3.119.000

Tisiusde lin i.6ii.ooo

Céréilei 1.6*5.000

Indigo i.Sgi.ooo

Soade 1.998.000

DitlM i.fiSg.ooo

L^mes «ec8 goo.ooo

Opimn 88&.000

Hennet 65i.ooo

Natles 569 . 000

Pnnii 37S . 000

CiK 196.000

Le Colon M Egypu. 4

idbyGoogle

Aleiandrie. Ceux qui purent se mettre bien en Cour firent des bénéfices énormes en acbelaot au Pacha les marchandises h un prix déjà fort avantageux, mais bien inférieur encore à la valeur qu'elles atteignaient sur les marchés d'Angleterre , de France et d'Autriche. Gomme le Pacha faisait lui-mâmç l'évaluation des récoltes de coton versées dans ses magasins par les fellahs, on comprend que des produits livrés ainsi à vil prix pouvaient supporter deux ventes : celle du Pacha aux spéculateurs, celle des spéculateurs au commerce d'Europe, et laisser encore aux uns et aux autres un bénéSceconsidérable'".» Ainsi, le monopole des ventes amenait en somme dans le Trésor vice-royal , une somme bien inférieure à celle qu'aurait amenée dans le pays la vente libre des mêmes produits. Mébémet-Ali finit par se lasser d'être volé par les négociimts d'Alexandrie. En i835, il substitua à la vente de gré à gré, la vente publique, soit à prix fixe, soit aux enchères, et ce fut par la vente des cotons qu'il inaugura ce régime. Le but de Méhémel-Ali n'était pas du tout de rendre les opérations plus régulières, et l'on s'étonne que certains contemporains aient pu écrire de bonne foi que ce système «offrant t'avantage de la publicité, qui écarte tout soupçon de faveur, habituait le commerçant à opérer au grand jour et à se dépouiller de tous ces préjugés de mystère et d'arcanes que l'on regardait autrefois comme la condition suprême du succès et de la fortune n (^>. En réalité, Méhémet-Ali voulait seulement être en état de faire à son tour la loi aux négociants européens, en les tenant sous la menace d'enchères véritables. «Le Pacha continuait jk s'entendre avec eux; il leur vendait pour un prix fixé à l'avance, les produits dont il disposait. On faisait alors un simulacre d'enchères publiques; les négociants qui avaient des arrangements secrets avec le Pacha, poussaient les enchères assez haut pour écarter tous les concurrents : les produits leur étaient donc adjugés, mais le prix restait tel qu'il avait été réglé entre eux, et le Pacha, Méhémet-Ali, évitait ainsi les hasards de l'adjudication publique, tout en ayant l'air de les subir.» Mais ces enchères illusoires ne lui donnèrent pas les résultats qu'il en attendait : ses prétentions exagérées rebutèrent les négociants. Une importante quantité de coton commença à s'accumuler dans les shunas , sans trouver d'acheteurs.

''' Merrdad L'Egypte contemporaine, Paris, i858.

<*' A. CoLtN, Bévue de* Deux Mondet , i83g, i" janvier.

Pendant les années t836 el iSS^, une crise cotonnière dont le contre-coup se fit cruellement sentir aui exportateurs d'Alexandrie, vint rendre l'écoulement de ce stock plus difficile. En effet, les marchés irréguliers, arbitraires intervenus entre Méhémel-Ali et ces marchands, avaient fait monter les cotons à des prix excessifs, créé un cours tout à fait ficUf qui ne donnait mMe pas le pair avec celui d'Europe. Lorsque éclata sur les marchés du continent une crise produite par l'excès de la production générale sur la consommation, les maisons d'Alexandrie subirent les conséquences de leurs spéculations et tombèrent en faillite. Les affaires languirent et le coton encombra les magasins du Pacha. Pendant que les bateaux attendaient vides à Alexandrie, Méhémet-Ali crut pouvoir sortir de cette situation en suivant accidentellement un conseil qu'on lui donnait depuis longtemps : vendre directement son coton sur les marchés d'Europe. Fixant le prix minimum du Jumel à 1 6 dollars , il annonça que les enchères publiques avaient cessé. Puis «son ministre, dit M. Gliddon, menaça d'embarquer toute la récolte pour l'Europe, sur les propres navires du Pacha : ce projet fut, du reste, réalisé et un chargement de &oo balles expédié à un de ses agents, à Trieste. Les commerçants se sentant menacés, élevèrent des représentations, mais en vain ; le chargement pour Trieste continua (60.000 balles; autant à Constantinople). Mais le ministre s'était trop empressé de rire et d'aviser les négociants qu'ils pouvaient quitter l'Egypte : à peine les projets du Pacha étaient-ils connus sur les marchés d'Europe, qu'il se produisit une baisse considérable sur le Jumel.» L'expédient de Méhémet-Ali n'avait donc point abouti et ne pouvait point aboutir : ce n'était, en effet, que la conséquence cruelle mais naturelle, d'une politique qui lui fermait son propre marché et ne lui permettait pas d'écouler son coton sur les marchés étrangers aux mêmes conditions arbitraires; il ne l'avait pas fait dans l'idée de se rallier à un autre système , ni même par animosité contre les marchands d'Alexandrie, mais par simple nécessité. A partir de iS38, Méhémet-Ali en revint au système des ventes de gré à gré par des ententes privées avec quelques commerçants favoris.

Od conçoit combien l'irrégularité, l'incertitude de ces ventes devait gêner le commerce européen. Car les négociants qui obtenaient de Méhémet-Ali la livraison de ces récoltes, n'étaient que des commissionnaires ou des spéculatears, à qui des négociants ou des filateurs du continent devaient

racheter le coton. C'est en effet dès le moment où le commerce européen s'empare de t'eiportation du coton Jumel f]u'il commence à se préoccuper des diflicultés (]ue lui crée le monopole. Le même mémoire de 183/1 qui si^rnale l'activité de nos commerçants à prendre leur part de cette exportation , envisage déjà les moyens de combattre les effets d'une telle politique économique. C'est sous le régime de la liberté des ventes que notre commerce avait conquis en Egypte sa place privilégiée : la condition la plus favorable qu'il pAt souhaiter, c'était la continuation du m()me régime; il craignait peu la concurrence des marines étrangères, sur lesquelles II avait depuis longtemps pris le dessus. Mais le monopole bouleversait toutes les lois de l'échange international, rompait avec toutes les traditions. Il supprimait la concurrence sur le n marchés d'Alexandrie, au sens vrai du mot, et le transportait dans l'antichambre de quelques marchands privilégiés ou des agents du Pacha dans les ports d'Europe. Le sort dos acheteurs remis entre les mains de ces Messieurs, nos commerçants se retrouvaient placés de pair avec leurs rivaux. La Chambre de Commerce de Marseille se plaignait de cette concurrence anormale, nuisible ù nos nationaux, émettaitl'espoirque notre consul, M. Drovelti,àquiMéhémet'Ali accordait sa confiance, l'amenât à supprimer les agents qu'il entretenait dans les ports. Mais elle écartait résolument le moyen que lui suggérait le Gouvernement : la formation d'une compagnie privilégiée, jouissant du monopole des achats de coton. ^Toutefois, dit le mémoire, on conçoit que le moyen d'y parvenir ne consisterait pas dans la création en France d'une compagnie à qui serait réservée la faculté d'achats de coton Jumel, puisque ce serait établir chez nous le monopole qu'on prétendrait contrarier dans ses mains. L'opinion du commerce de cette ville est que la formation d'une compagnie pourrait être avantageuse à un petit nombre, mais que la masse en souffrirait. Les divers armateurs qui consacrent leurs navires au transport des cotons recevraient la loi de cette compagnie privilégiée, ce qui pourrait être très nuisible à nos intérêts maritimes, surtout si elle ne prospérait pas, et, d'autre part, nos manufactures de l'intérieur se trouveraient à sa merci, ce qui pourrait gêner leurs travaui.n 11 n'est pas possible d'écarter plus sagement un remède pire que le mal. Mais que proposait la Chambre pour faire cesser les difficultés dont souffrait le commerce français? «On peut, disait-elle, s'en rapporter à nos négociants

du soin de ne rien omettre de ce qui peut favoriser leurs intérêts : mais il faut les laisser libres d'opérer, et , loin de créer des privilèges qui rarement font prospérer le commerce, s'attacher à diSlriiire ceux qui peuvent exister au dehors, soit en détournant le Pacha de son système de monopole, soit du moins en l'engageant à ne plus établir lui-même des marchés de ses produits dans les ports de l'Europe.» Ainsi, dès 183/1, c'est-à-dire deux ans seulement après la première récolte du coton Jumel, les commerçants français souffraient des entraves mises par le monopole à l'exportation de ce produit et appelaient de tous leurs vœux la libre concurrence avec les commerçants étrangers, qu'ils ne redoutent pas, dit la Chambre, de rencontrer sur les marchés de l'Egypte , parce qu'ils pensent que , n soit la nature et la variété des produits de notre industrie, soit la connaissance particulière qu'ils ont des besoins de ce pays , doivent leur faire donner la préférence n. Après quelques années d'exercice du monopole , à l'époque où Méhémet-Ali annonça l'intention devendre son coton aux enchères publiques, le commerce européen vit une chance de salut dans le transport des enchères , honnêtement et régulièrement faites, sur les marchés des ports d'Europe. Propsant au Pacha cette réforme, M. Colin en résume ainsi les bénéfices : n 1' Plus bas prix de capital employé à l'opération du transport des cotons, et moindre durée du temps de son emploi ; 9' diminution du nolis par la facilité qu'auraient les navires de charger inmiédiatement; 3' surtout suppression du profit que doit faire le négociant en Egypte soit comme commissionnaire, soit comme spéculateur. Tous ces bénéfices, dégrevant la marchandise, passeraient par l'effet de la concurrence, en partie aux mains du Gouvernement égyptien, en partie aux mains du fabricant, qui pourrait acheter directement du propriétaire-producteur et, par conséquent, obtenir le coton à meilleur marché. «Après la vente auï enchères, l'acheteur remettrait au capitaine d'un navire un^niuut de livraison à ia remise duquel le Gouvernement égyptien consignerait h la shuna d'Alexandrie, la quantité de colon stipulée sur le firman. A son tour, le capitaine recevrait du directeur de la shuna la souche d'un jirman de circulation, qui serait Iransmissible et passerait de mains en mains par endossement : arrivé au port de débarquement, le capitaine devrait livrer le coton au porteur da/rman de âreulaùon dont il a'gardé la souche. Les enchères seraient établies sur ta place de Marseille. «La shuna d'Alexandrie serait comme

un dock dont les billets circuleraient dans tout le monde commercial.» Ce projet original était d'avance frappé d'inexécution certaine : nous savons que Méhémet-Ali o'était pas de bonne foi dans ces enchères; si elles étaient transportées en Europe, il ne pouvait plus continuer ses marchés à peine secrets avec quelques marchands d'Alexandrie. «Ce qui importe, disait M. Colin, c'est que, dans cette transaction à distance, le vendeur remplisse iidèlement sa promesse et né trompe jamais son acheteur Inconnu , ni sur la quantité, ni sur la qualité. Le vendeur a ici le plus grand intérêt à agir avec bonne foi et à inspirer à l'acheteur une confiance constamment justifiée, n Tout le passé de Méhémet-Ali en matière commerciale démentait son adhésion sincère k cette condition. En somme, il n'y eut point de modifications dans le régime du monopole, en faveur du commerce d'exportation, ai du vivant de Méhémet-Ali, ni du vivant d'Abbas pacha. En i838, à la suite du traité de commerce avec la Porte, stipulant l'abolition du monopole des ventes dans toutes les provinces turques, on avait espéré la soumission du Grand-Pacha à cette clause. Le 8 mars 18&9, une circulaire annonça aux consuls la suppression du monopole de tous les produits, sauf du coton. Une autre circulaire du 1 1 mai i8&a étend cette mesure au coton. Il n'en fut rien. Les esprits clairvoyants ne se trompèrent pas au sens de ces promesses et comprirent que pour supprimer le monopole des ventes, il fallait supprimer celui de la propriété, changer le mode de perception de l'impôt, faire une révolution. Jusqu'au règne de Saïd pacha, nous ne trouverons rien de tel. L'exportation du coton souffrit de celte situation : ce n'est pas qu'on y remarque une décroissance continue, régulière; l'extension annuelle de la culture était trop considérable pour que l'exportation suivît une marche inverse. Mais, dans ces conditions, le fait seul de ne plus faire de progrès est une déchéance. Nous avons vu, en étudiant les chiffres d'exportation du coton pendant les neuf premières années de la culture, que, vers la Cm de cette période, les exportations avaient déjà diminué d'importance, et nous avons clos notre liste sur le chiffre de iSag, inférieur de moitié h celui de iSai. Voici quelles furent, à partir de i83o, les exportations de coton jusqu'à la fin du règne de Méhémet-Ali, avec la valeur qu'elles atteignirent'" :

''' De Rkghy bbï, Suttisti^ de l'Egypte.

qaint. lia lilit. pir iiuiaUl.

1830 fli3.585 ladoUare.

1831 186.675 lOi/a

1832 i36.ia7 i5

1835 fli3.6o4 i.o68.oao L.S.

1836 aii3.fl3o 89Û . 383

1840 159.301 4i4.7aa

1841 193.507 54o.oo6

1842 aii.o3o 390.88a

Ces chiffres s'élèvent k un total de a.^oC.âSQ quintaui. Ils constituenl une exportation fort importante sans doute, et mdme assez régulière; mais ce n'est pas à de ta régularité qu'on s'attendrait, et à t'eitension continue do la culture devrait répondre une progression continue de l'eiportaUon. Or, ce n'est pas du tout ce que nous offre ce tableau : la moyenne annuelle, de i83o à i8û3, est de igS.Sao (juinlaux, c'est-à-dire dépasse de moins qu'on ne s'y attend la moyenne des neuf années précédentes, i89i-i83o : i3o.655 quintaux. La consommation locale n'est pas la cause principale de cet état stationnaire , car l'échec des manufactures était un fait accompli bien avant U mort de Mébémet-Ali. La véritable cause est l'état stationnaire de la production elle-même et les vices du monopole des ventes. Ceux-ci se manifestent surtout par l'irrégularité surprenante des prix au début de lu période, et par leur abaissement à la fin : la plus forte exportation de coton, qui atteignit SiS.&^o quintaux, ne rapporta au Pacba que 767.489 livres sterling; il est vrai que l'année iSS^ vit se produire une crise et que, sans doute, le Pacba liquida à perte le stock accumulé dans ses magasins. Mais, à partir de i835, année pendant laquelle le coton rapporta 1.068.090 livres sterling, les recettes de l'exploitation ne s'élevèrent plus une seule fois jusqu'à un million de livres avant i85s. Nous pourrions faire les mêmes remarques sur l'exportation particulière du coton à destination de cbaque port d'Europe. Il suffira de considérer sur te

lableau ci-après les chiflTres des importations de colon d'Egypte à'MarseilIe, de 1836 à i84i, pour s'assurer qu'ils n'ont pas augmenté'" :

qninUai métr.

1826 He.aSo

1832 ai. 878

1835 aà.oa7

1837 ai. 397

18iO i3.û55

Nous avons eu occasioD de signaler incidemment, comme un frein aux progrès de l'exportation, l'installation des manufactures. C'est là une des plus vastes entreprises de Méhémet-Ali , et sans contredit la plus malheureuse. Quelles sont les causes qui ont décidé le Pacha à la tenter? Sur quel pied a-t-il organisé les manufactures? Pourquoi ont-elles échoué? Telles sont les questions auxquelles nous essaierons de répondre. Avant le coup d'Etat de Mébémet-Ali (i8i3), il existait en Egypte une industrie texlde très prospère et relativement importante. Mais cette industrie indigène était primitive, et bien qu'elle fit vivre beaucoup de monde, elle appartenait, par son organisaUon, à la catégorie de la petite industrie. Mébémet-Alî, qui avait la prétention d'ouvrir l'Egypte h la civilisation européenne, devait forcément être tenté de transformer la filature et le tissage indigènes en une industrie peri'ectionnée, organisée sur le modèle de la grande industrie.

''' Voici, d'après Gliddon, les exportations de colon évaluées en balles de 919 livres environ :

BXPOBTATION OBNéULE.

biLIn.

iaS.oi4

in.953

i.oSg

g8.5oa

ii4.o5i

Le Sei-lslutd n'est plue cultivé.

Mais ]a transformation de la filature n'était qu'un des articles d'un plan bien plus général. L'Egypte ne produisait que relativement peu d'objets manuracturés ; elle n'en exportait pas et ne suffisait même pas à sa propre consommation. Constamment, des navires lui apportaient d'Europe des objets de consommation et d'alimentation, fers et bois ouvrés, draps de laine, soieries, velours, toiles de lin et de coton, sucres raffinés, tous ces articles au moyen desquels nos commerçants depuis des siècles effectuaient leurs paiements, mais d'Egypte, ils ne rapportaient jamais que des matières premières.

Méhémet-Ali fut frappé de cette situation : l'Egypte était tributaire de l'étranger, était à la merci de l'industrie européenne; lui qui la voulait indépendante au point de vue pobtiquo, ne l'affrancbirait-il pas aussi de la dépendance économique? 11 entrait dans ses projets de montrer à l'Europe

EXPOnTlTtOlfS \ DBSTINITIOK DE HABSBILLB ET L'AnOLETEBRE.

ballu. h.)]». b.lL«. ImIIh.

1826 35.i39 — a.tgli —

1827 75.S57 î4 ai. .16 5o

183» 11.189 91G ig.107 i3.68&

1831 36.163 a45 3i.346 à.^iB

I83<i i4 . 190 656 a . oiB —

1835 3a. 70(1 108 3o.8oi 906

1836 43.707 Sia i6.s63 1.601

1839 ia.68o — 15.871! —

1840 15.768 - aS.gSi

Les importations h Trieste, Gènes, Livourne oiïrent un slatioauenienl analogue. Les ports figurant sous la rubrique porig divtr», c'est-à-dtrc Russie, Hollande, Espagne, subissent une diminution plus marquée.

D'après JuUiany, la valeur des exportations de coton fut en i833 de to.u3 1.000 fr. de coton en laine, et de^aa.ooo de coton filé, et en i836 de 10. .546.300 fr. de coLoo en laine. En i836, d'après GdIId, il aurait é\i exporté à Marseille pour 9.761.000 fr. decoton, et en iSSg pour a.fiag.iiS francs.

que l'Egypte pourrait se passer de tous, vivait de sa vie propre, volait pour ainsi dire de ses ailes. L'état moderDe qu'il voulait créer dans la vallée du Nil devait posséder, à l'image des états d'Europe, son industrie, son agriculture et son commerce. Celle vue politique fut un des motifs prédominants de l'installation des manufactures : question de vanité nationale, interprétation forcée de ce mot d'affrancbissement qui hantait Mébémet-Ali, voilà ce qu'il y a d'abord à l'origine de cette entreprise. Il y a aussi une vue économique fort simple , fort commune , mais que contrariaient toutes les conditions de nature et d'existence de l'Egypte et de ses habitants. nLcs objets que t'empire turc exporte, écrit Volney, étant tous des matières brutes et non ouvrées, il se prive de tous les avantages qu'il aurait à les faire travailler par ses propres sujets '". « Ce fut précisément le raisonnement que se fit Mébémel-A!i , sans réflécbir que les Egyptiens étaient alors peu propres à faire de bons ouvriers; que ce n'était pas trop de tous les bras pour subvenir aux besoins de l'agriculture; que celle-ci oiïre encore en Egypte le meilleur emploi possible du capital. Toutes ces conditions premières de la vie économique de son pachalik, il les oublia, pour conclure, ce qui peut être vrai pour d'autres provinces ottomanes, que la valeur des importations représentait une perte sèche aisément évitable. Il est curieux de voir comment Volney, qu'un raisonnement très subtil aurait dû amener à la même conclusion, ne l'a pourtant pas formulée -. nSi l'on considère, dit-il, qu'une grande partie des marchandises de l'Inde et du café passent à l'étranger; que la dette en est acquittée avec des marchandises d'Europe et de Turquie; que la consommation du pays consiste presque toute en objets de luxe qui ont reçu leur dernier travail; enfm , ({ue les produits donnés en retour sont, en grande partie, des matières brutes, l'on jugera que tout ce commerce se fait sans qu'il en résulte beaucoup d'avantages pour la richesse de l'Egypte et le hien-ôlre de la nation. « Il trouvait en somme que les importations d'objets de luxe profitaient surtout aux riches : mais la connaissance qu'il avait de l'Egypte et de ses habitants l'empêchait sans doute de conclure qu'elle devait fabriquer sur place les objets qu'elle importait. Aux motifs que Mébémet-Ali trouvait dans ta politique et dans l'économie politique en faveur des manufactures , s'en joint un qu'il tirait du monopole. Nous avons

''' VoLUBi, Voyagt en ÉgypU et en Syrie.

dit que, seul vendeur des produits de l*Ë^pte, il devait être seul acheteur des produits nécessaires à son peuple. «Mais, dit M. Mouriez, si, disposant de tous les produits de l'Egypte , il faisait les prix qu'il voulait aux négociants étrangers, ceux-ci lui rendaient nécessairement la pareille pour les objets qu'il était conb-aint d'acquérir, lorsqu'il se présentait comme le seul consommateur au nom de son peuple. Même , comme il avait plutôt besoin de ces objets qu'eux de ses produits, il arrivait le plus communément que le Pacba gardait ses magasins encombrés pendant qu'on lui faisait payer très cher ce dont il manquait. Mébémet-Ali voyait donc baisser ses revenus, quand, après une bonne récolte, il les croyait augmentés. Or, il possédait la plupart des matières premières : il pensa naturellement à l'avantage qui résulterait de la mise en œuvre de ces riches éléments "^ n Les vices du monopole avaient donc fait naître de part et d'autre une sorte de chantage réciproque, qui rendait plus insupportable à Méhémel-Ali son approvisionnement forcé auprès du commerce européen.

Telles furent les raisons (jue suscitèrent à Mébémet-Ali soit ses propres réflexions, soil les conversations de ses familiers. rLc Consul de Suède, Bokti, dit M. Bowring, lui parla de projets tendant à affranchir l'Egypte de sa dépendance à l'égard de l'industrie étrangère; il les mit aussitôt en exécution. C'est à ce consul que l'on doit en partie de pouvoir se procurer maintenant des tissus de coton au Caire, à Boulac et dans les provinces.» Le premier établissement fut monté au Caire, en i8t6, dans le quartier de Khorounfecb. En i Si 6, la culture du coton n'avait encore reçu aucune modification. « Des ouvriers venus de Florence commencèrent à Hier la soie, pour la fabrication des velours, des étoffes de soie légère, et d'autres tissus employés par les habitants, n Peu de lemps après la découverte du coton Jumel, les métiers à hier la soie furent transportés dans un autre établissement, et l'an installa à leur place des métiers à fder et à tisser le coton. Cent chariots ou machines à filer, dont lO pour filer en gros, ç)o pour filer en fm, 70 cardes à préparer le coton avant qu'il soit filé, 3oo métiers à tisser les toiles, telles que : baftas, cambrigs, mousselines, toiles de batiste : tel était le matériel de la manufacture de Kliorounfech. Les ouvriers étaient payés tant de paras selon la tjuantité de rolls de coton

<'' MoDKUï, HiiUttrt it MStittul-Ali.

cardé ou filë , oit de pics beledys tissés dans leur journée. Le travail , et par conséquent la production de l'usine augmentaient environ d'un tiers en été '". En sortant de Khorounfecb , les toiles de colon étaient envoyées pour être blanchies dans un établissement au bord du Nil entre Cboubra et Boulac , puis revenaient à la manufacture, oiî le Directeur les vendait, aident comptant au détail, h échéance de trois, quatre ou six mois en gros '^'. «A peine cet établissement était-il achevé, dit Bowring, que l'on posait à Boulac les Fondations d'une autre manuracture. La direction en fut confiée à M. Jumel, qui ouvrit, pour l'Egypte, une mine si fertile le jour oii il y introduisit le nouveau cotonnier.» Elle prit plus tard le nom de Malla à cause du grand nombre de Maltais qui y travaillaient. Elle contenait 38 chariots et aft cardes, actionnés par tli tambours que mettait en mouvement, ainsi qu'à Khorounfech , un manège de huit bœufs. Chaque chariot employait deux hommes et trois enfants. Il y avait, en outre, aoo métiers à tisser. C'est à Malta qu'on blanchissait et qu'on imprimait les tissus de coton : il en sortait par mois 800 pièces de calicot imprimées; hoo pièces de mousseline étaient affectées chaque mois à la fabrication des mouchoirs imprimés, n L'industrie qui me parait la plus utile à Malta, dit M. Bowring, est celle des fils de coton, qu'on importe à Trieste, à Livourne et dans les ports de la Turquie, pour en faire des draps. Ils se vendent de 1 5 à ^o piastres l'oke de Itoo drachmes selon le numéro de la filature.n Dans un bâtiment près de Malta, on teignait le coton en rouge, opération diUTicile qui fut enseignée aux Arabes par un Français. Bientôt, l'opération fut moins bien faite ; ta couleur n'avait pas de brillant. Quarante métiers étaient destinésà transformer le coton teint de cette manière en mouchoirs carrés, nà l'imitation, dît Bowring, de ceux portés à Bernen.

'■' Chiffres d'après Bowring. ïjes ouvriers Rient sur chariots m gros : 70 rolls par jouméo d'hiver, too par journée d'été; sur chariot en fin, de 5 à 8 ro[)s en hiver selon la finesse, i/3 eD pins en été. Ils cai-denl i5 à 18 rotlsea hiver, a5 en dt^. Un ouvrier lisse 3 pics 1/3 beledys par jour d'hiver, S par jour d'été. Il est payé : 7 paras par roll cardé, à paras |>ar roll fil^ en gros. 10 par roll filé en fin, elun prix supérieur selon le aiiméro : 1 3 paras et an-dessus par pic beledy lissé, selon le uuméro.

'*' Prix de vente. Les baflas, 60 piastres la pièce, première qualité, 5o les autres. Pièce de batiste (17 pics i/a de long, 3/û de pic de large) 35 piastres. Mousseline (1 pïc 3/^ de large, 3a de long) 5o piastres la pièce.

Joignons à celte énumérallon deui établissements tributaires de Malla, Abraham-Aghas et Sefbyhebs, dont les ^o chariots et les ^o cardes filaient seulement le coton, et nous aurons une idée de la vaste organisation donnée par Mébémet-Ali ù la filature et au tissage du coton dans son principal établissement. L'Egypte vil se créer encore jusqu'en iS.lo environ, beaucoup d'autres manufactures ">; à Kalich-el-Kessah rsoo métiers à tisser le coton, mus par une macbine à vapeur envoyée de France»; non loin, à Zibbi-Zenali, 30 chariots, 98 cardes et Hoo métiers h tisser; H Kèlioub, 70 chariots; à Chebyn, 70 chariots, 3o cardes, et à Mehallet el-Kébir, un bâtiment considérable contenant 120 chariots, 60 cardes mus par A machines à vapeur, et qoo métiers à tisser; à Kephtah, 76 chariots, 5o cardes, marchante la vapeur; à Met-Gamir; à Mansourah, 1 no chariots, 80 cardes mis en mouvement par h machines à vapeur, et aoo métiers à tisser; à Damielte, à Damanbour, 100 chariots, 80 cardes; à Foua, io cardes, 76 chariots, sans compter une fabrique de tarbouches; à Rousti, i5o chariots, 80 cardes mus par & machines à vapeur; à Beni-Souef, 1 30 chariots, 70 cardes mus par 3 machines à vapeur; à Tanta enfin, et dans d'autres localités de la Basse et de la Moyenne-Egypte. Le Pacha avait fondé des manufactures à Essiout , Semenhour, Minieh , Furshiout , Mensdieh , Girgeb, Queneh, Esneh. Les dem plus importantes étaient colles de Mensdieh, et celle de Queneh, qui occupait 1.000 ouvriers, employait 100 bœufs à actionner ses machines et produisait par mois t. 600 pièces de calicot. «En résumé, il y avait en 1839, dans les fabriques de coton, dit Bowring, i./iSg chariots marchant régulièrement, iâ5 employés au filage ordinaire, 1.019 ^^ ^'^6® ''"î ^^^ premiers donnaient i&.Soo rotolis par jour d'été, io.t5o par jour d'hiver; les seconds, i3.i4o par jour d'été, et 8.5âo par jour d'hiver. Les métiers, au nombre de i.aiS, donnaient l'hiver, 3.6A5 pics beledys, et 6.076 l'été.»

Ces chiffres, si élevés qu'ils soient, ne permettent pas encore déjuger des proportions données par te Facba à l'installation des manufactures. Pour se rendre compte de l'organisation vraiment gigantesque qu'dles reçurent, il faut songer à toutes les industries subsidiaires ou parallèles dont elles provoquèrent la création. D'abord, Mébémet-Ali fit venir d'Europe les

'" Ciiiffi:eB emprunta au rapport de Bowring.

machines employées à la filature et au lissage*". Puis il estima plus avantageux de les fabriquer aussi sur place, d'autant que les mêmes usines pouvaient lui fournir son matériel de guerre et son outillage industriel. Il fut donc créé des fonderies, des forges, des ferblanteries, des chantiers, cl il fut adjoint à chaque manufacture des ateliers de fabrication et de réparation des machines, tt C'est alors que l'Egypte présenta, dit M. Colin, à côté d'une constitution unitaire de la propriété, qui n'a d'analogue ni dans le passé, ni dans le présent, l'institution militaire napoléonienne appliquée à la grande industrie des fabriques et des chantiers. i Dès que le monopole fut établi, il n'y eut plus en Egypte un seiA travailleur dont le travail ne fût pas dû au Pacha, comme un service pacifique. Maintenant, Méhémet-Ali coordonne toutes ces activités qui s'exerçaient isolément pour son compte; il réunit ces artisans mercenaires qu'il a forcés à lui louer leur travail; il les enrégimente dans ses manufactures pour les faire travailler en groupes nombreux, sous ses ordres directs, absolument comme on réunirait des milices locales pour en former une armée moderne.

Les manufactures furent aussi éphémères que leur installation avait été grandiose. Leur échec est dû à des causes dont les unes tiennent à la nature même de l'Egypte et du peuple égyptien, les autres à leur organisation. Le colonel Campbell i^esttme à 300.000 purses, soit S.ooo.ooo de dollars, la somme engloutie par ces fabriques, depuis leur début, jusqu'au moment oti elles commenceront h donner des résultats». Il estime en 1839 à 3.000 bœufs, occasionnant chacun une dépense journahère de h h 5 piastres , le nombre des animaux employés aux manufactures ; M. Bownng, écrivant en i838, porte ce chiffre à 19.000. Enfin, plus de 3o.ooo hommes formaient d'après ces auteurs, le personnel ouvrier des manufactures. Tout d'abord, les entreprises industrielles offraient-elles le meilleur emploi d'un capital, d'une main-d'œuvre, d'un r cheptel vivant n

''' JuLLiinr, Commerce de Marseille. Importation des machines et mëcaDiqnes, de France en Egypte :

1827 90 igù 1833 9.190

1828 iS.Ggo 183'J 35o

1829 116. a4o 1840 S.sgo

aussi considérables ? n Le capital , répond le colonel Gampbeil , ne produisant ps d'intérêt, est une perte sèche, puis<|ue tout se détériore visiblement et que des réparations coûteuses ont lieu journellement. n nCes tentatives, dit aussi M. Bowring, n'ont rien ajouté auï ressources du pays, tandis que le même capital et le même labeur appliqués à l'agriculture eussent donné des profits plus élevés, v Etait-ce Méhémet-Alt qui pouvait ignorer qu'en Egypte le capital manquait, lui qui tirait argument de ce fait pour prélever l'impôt en nature î Puisqu'il voulait suppléer au capital absent de ses sujets, en employant les revenus de son monopole à l'exploitation économique de l'Egyple, ne pouvait-il comprendre que cet aident avait son emploi marqué dans l'agriculture, dans les cultures coûteuses qu'il avait substituées aux cultures de peu de frais? Nous nous demanderons de même s'il y avait en Egypte plus d'animaux que n'en réclamait la culture du sol. A pari les ânes , les bœufs et les chameaux, il y a en Egypte peu d'animaux domestiques : «Encore étève-t-elle peu de bœufs, les parties cultivées pouvant être mieux employées qu'en pâturages et fourrages destinés à l'élève des bœufs. La majeure partie des chevaux et des bœufs est importée ; l'Egypte n 'est donc pas un pays adapté à l'élevage des bestiaux ; ses récolles sont annuelles et elle n'a pas de pâturages, sauf dans des régions incultes où l'Irrigation ne parvient pas , et dans le désert qui produit peu d'herbage, n C'est à peine si l'agriculture dispose donc en Egypte du bétail dont elle a besoin. Peut-on dire davantage qu'il y a surabondance de main-d'œuvre ? L'Egypte est proportionnellement une région très populeuse, et pourtant, toute sa population trouve facilement son emploi dans l'exploitation de son sol, tant cette fonction a, dans ce pays, d'importance et d'intérêt universel. Ce fait paraît contredit par l'opinion souvent émise que l'Egypte produit presque d'elle-même; mats cette opinion n'est qu'à moitié vraie, et veut d'ailleurs pour corollaire que l'Egypte fait produire à son sot plus de récoltes que tout autre pays. Quoi qu'il en soit, le peuple égyptien, vivant de peu , a toujours trouvé dans l'agriculture l'emploi le plus utile et le plus rémunérateur de son activité, surtout au temps de Méhémet-Ali où lu conscription et la mbère avaient causé de si grands ravages dans la population. «Je suis d'avis, écrit un ingénieur anglais, que l'Egypte est un pays strictement agricole, sa population fût-elle quatre fois plus nombreuse. i Distraire de l'agriculture, source première de la prospérité en Egypte,

un capital, une main-d'œuvre , un bétail qui lui suffîsaient à peine ou même lui faisaient défaut, c'était une lourde faute. C'en était une aussi de les consacrer h l'industrie auxquelles la nature de l'Egypte oppose des barrières naturelles. Un ingénieur anglais, dans un rapport adressé à Bowring, se demande de quelles forces motrices l'Egypte dispose? Nous venons d'en écarter deux : la main-d'œuvre , bien qu'elle eût été l'unique force motrice de l'industne indigène, et la traction animale. Il reste l'eau et la vapeur. Mais «l'Egypte ne possède pas de cours d'eau susceptibles d'actionner des moulins, et pourtant, il est à peine besoin d'ajouter que l'eau est, dans tous les pays, la force manufacturière la plus économique)^. Quant à la vapeur, pourra-t-elle s'appliquer avec avantage aux manufactures en Egypte? n A ce point de vue, la situation de ce pays est encore singulière: il est dépourvu de toute espèce de combustible; le cbarbon, le bois et la tourbe, éléments indispensables h la vapeur, lui manquent, n Ce sont là des raisons (|ui ne doivent être acceptées qu'avec prudence : le temps les a démenties dans une certaine mesure en créant l'industrie du sucre et l'égrenagc du coton, auxquelles leur matière première a fourni un combustible, ou leurs bénéfices le moyen de le faire venir. Mais pour te cas particulier des manufactures de coton, ces raisons n'ont encore reçu qu'un bien faible démenti.

En fait, ce fut la traction animale qu'utilisa l'industrie égyptienne. Les cbariots et les cardes furent mis en mouvement par des manèges de bœufs : ce mode d'actionnement eut de fâcheux effets, «la marche des bœufs, tant&t retardée et tantôt accélérée par l'aiguillon de leur conducteur, secoue continuellement les machines, les arrêtant et les endommageant. Un phénomène naturel contribuait à détériorer les machines : une poussière fine et impalpable, contre laquelle il n'existe pas de remède, pénètre dans les rouages délicats des machines , et l'ouvrier passe beaucoup de temps à les nettoyer; cette poussière est surtout nuisible aux machines à carder et à filer, n L'incompétence, l'inaptitude des ouvriers indigènes étaient un grave empêchement au bon entretien du matériel. D'abord, Mébémel-Ali avait fait venir à grands frais des ingénieurs, des mécaniciens et des ouvriers d'Europe : puis il leur avait adjoint ou substitué des Arabes qui se montrèrent, de l'aveu de tous, inférieurs à leur tâche. Ce n'est pas qu'ils soient naturellement maladroits, car on leur voit exécuter des travaux 1res

délicats et très artistiques, mais Us semblaient n'avoir de dispositions véritables, au moins à cette époque, que pour les arts ou les professions qu'ils se lèguent de génération en génération, depuis fort longtemps. En réalité, la cause réelle de leur inaptitude, c'était leur insouciance, conséquence fatale de la condition misérable qui leur était faite. Enlevés de force à leur village, à leur champ, par le même procédé que pour le service militaire, ils étaient incorporés dans les manufactures sans aucun apprentissage préalable. Rien, dans leur existence antérieure, ne les avait préparés à leurs nouvelles occupations. «Dans la fabrique d'Esneh, dit Bowring, le fouet est d'un usage quotidien; le Directeur m'a dit qu'il ne pouvait rien tirer des ouvriers sans recourir à ce moyen : «Comment n voulez-vous qu'il en soit autrement? me dit-il. Tous ces gens-là sont imhéaciles; ils arrivent des cbamps portant de langues barbes et voient une R fabrique pour la première fois. Its ne savent rien du métier, n Ils l'auraient pourtant vite appris, n'ayant pas d'incapacité naturelle, si on avait su le leur rendre profitable. Le salaire des ouvriers représentait, théoriquement, un bénéfice supérieur à celui que leur eût donné la culture; aussi, lorsqu'il leur était payé, préféraient-ils le travail des manufactures à celui <lcs cbamps. Mais n quoique modeste, ce salaire n'était pas régulièrement payé; l'arriéré s'étendait toujours à plusieurs mois, et les ouvriers se trouvaient souvent dans l'obligation de vendre leur salaire à i5, so et a5 o/o d'escompte, selon les circonstances». (Campbell.) Dans ces conditions, les Arabes répugnaient au travail des manufactures, aspiraient h s'enfuir, et laissaient le matériel se détériorer avec une complète insouciance. «La première fabrique que j'aî visitée est celle de Boulac, raconte Bowring. La machine à vapeur se trouvait dans un état de saleté déplorable, et les métiers avaient grand besoin de réparations. Plus les machines sont perfecUonnées, plus elles sont exposées au mauvais entretien, n Les Arabes n'apportaient pas à la fabrication des objets plus de soins qu'à l'entretien des machines. «Si on payait mieux les ouvriers, dit Bowring, et qu'on les surveillât régulièrement, le produit des manufactures pourrait être augmenté d'un cinquième. Mais Ils sont d'un tempérament indolent et dépourvus de tout amour-propre; ils ne font que peu d'attention au travail; s'ils ont de quoi manger pour la journée, ils se soucient peu du lendemain. Le travail reste inachevé, pour être repris plus tard, à de nouveaux frais. n

Lt Coton (n ÉgffU, 5

Bien que Bowring doutât qu'on pàt trouver au Caire un homme capable de réparer une montre, nous pensons sur son témoignage même que c'est par défaut de préparation et par insouciance que les Arabes se montrèrent sî mauvais ouvriers, bien plus que par inaptitude naturelle. En effet, depuis qu'il s'est familiarisé avec quelques travaux induslriels, assez simples il est vrai, depuis qu'il reçoit régulièrement un salaire toujours très modeste, l'Arabe, déjà très endurant, est devenu en outre passablement adroit.

La direction et l'administration des fabriques ne valait pas mieux que le personnel ouvrier. Les manufactures d'Egypte étaient placées sous la direction générale du Conseil de l'Inslruclion publique; les fabriques de coton étaient contrôlées par deux effendis turcs, chargés l'un de la Basse- Egypte, l'autre de la Haute-Egypte; à la tête de chaque fabrique se trouvait un nazir ou directeur. Conseillers, effendis et directeurs, n'avaient qu'une préoccupation : que les comptes présentés au Pacha se soldassent par un bénéfice. Ils y parvenaient, soit en tenant une fausse comptabilité, soit en refusant de consentir aux frais les plus urgents. "Le nazir, dit le colonel Campbell, est chargé de la comptabilité qu'il ne comprend pas, pas plus qu'il ne comprend le travail intérieur de la fabrique; il n'a qu'un souci : c'est de tout détourner à son profit. L'employé principal, le garde-magasin et le peseur commettent des vols tous les jours, i Voler et cacher au Pacha une situation dont il les rendrait justement responsables , voilà le rôle des nazirs. «Tous les effendis et directeurs, dit un ingénieur anglais, foni tous leurs efforts pour rédm're la dépense nécessaire à l'entretien des fabrî(|ues. Il en résulte que les machines s'usent vite , surtout les machines à travailler le colon. Il imporle peu au directeur que ses ouvriers soient payés, ou qu'ils disposent des outils nécessaires aux réparations : il n'a qu'un souci, son salaire. Si les hommes refusent de travailler, il a recours à la bastonnade. Dans une fabrique de cinq cents hommes , il y a au moins cinq ou six employés constamment occupés à chercher les absents, et, malgré leur vigilance, jamais le personnel n'est au complet, n En retranchant de leurs dépenses les frais de réparation et le montant des salaires, les nazirs faisaient croire au Pacha que ses manufactures donnaient un bénéfice. Mais, tandis qu'ils privaient les fellahs de leur maigre salaire, ils touchaient fort exactement leurs appoinlements, réglés à tant le rotl, selon le produit de leur

fabrique'". La distribution des salaires au personnel de l'usine leur offrait une admirable occasion de voler, car c'était par mois, et pour la seule fabrique de Kborouafech, une somme de sg.aSi piastres qui passait entre leurs

'" Salaires des ouvriers et frais encourus (tans la fabriealion d'un rotl de fil, d'après Bowring :

Niiir 18

Garde-magaûn 6 3/S

Employés ensemblf i3

Peseun 3

Portier, suneillant de nuit 7 i/s

Autr«9 emplojëi, tdi ipie tonmeura en bois, menuiiiers,

rei4>la)ilieTs, Torgerong, et« 33 tjh

TofAL 81 1/» = 8 I i/a

75 ouvriers occupa k carder 10

Oamers fileure ta

Noarrilure des haaU et autres frais k

Usure, huile 3 i/a

Efléndi en chef 3 i/«

Pkh m Kfinr d'un rofl de fil de coton 3& 81/9

''^ Salaires distribues par mois aui employés et ouvriers :

FIMIQDB DE IHOROtlNFECS.

Tuseurs. 13.701 piastre*.

Fdanrg 7-9'i5

Limeurs 700

Appreutis roécaniciem ^-79^

Employés 1 .767

Autres frais 55o

Bœufs. t .570

ToTiL ~sg.o3t

UBBIQDI DB J0DI»-IL-H1IIG0ECD.

Tisseurs 6.780 piastres.

FileuTî 1.385

Mécaniciens 9-^77

Employés 1 . 377

Frais 5oo

ToMi 19. 669

Outre la malhonnêteté des nazirs, le gaspillage <]ue le Pacha aurait pu facilement éviter, rendait plus onéreux les frais d'entretien des fahriques : sans discernement ni mesure, Méhémet-Ali faisait venir d'Europe ou fahriquer sur place, à grands frais, des machines qui s'en allaient bîentdt, sans même avoir servi, encombrer les arsenaux et les magasins.

Les dilUcultés et les fautes que nous venons d'exposer surchargèrent à tel point le prix de revient des objets fabriqués qu'ils annihilèrent complètement l'effet du bon marché de la main-d'œuvre et de la matière première. Les objets manufacturés étrangers n'étaient frappés à leur entrée en Egypte que d'un droit de 3 o/o; les marchandises fabriquées par le Pacha devaient naturellement se vendre au même prix que celles d'Europe. Or, malgré le salaire infime dont se contentait l'ouvrier arabe, malgni les conditions auxquelles le Pacha obtenait le coton en laine, l'étoiTe de coton sortie de ses manufactures lui revenait plus cher que ne coûtait la même étoffe importée d'Europe. Il n'était pas, d'après Bowring, de produit fabriqué en Egypte qu'on n'ait pu se procurer en Angleterre i^ 90 ou 3o o/o meilleur marché. nUnsoiroiîje me trouvais chez le Pacha , raconte le colonel Campbell, Ahd-el-Racham hey apporta une trousse de chirurgien contenant des instruments fabriqués on Egypte. Le Pacha, se tournant vers moi, me dit que ces instruments lui coûtaient moins que s'il les avait fait venir de Paris et commença à entrer dans le détail de leur prix de revient. Dans cette évaluation, il ne tenait compte que du prix des articles employés à leur construction. Je lui dis alors qu'aux frais mentionnés par lui, venaient s'ajouter la dépense faite pour ta construction de la fabrique et l'achat des machines, le traitement des nazirs, employés et ouvriers, les réparations des b&timenls et des machines, enfin ta perte résultant du fait que tous ses gens sont éloignés de l'agricullurc et d'occupations plus rémunératrices. . . Le Pacha n'ignore pas tout cela, mais sa vanité et sa politique aveu^e lui font désirer que l'Egypte soit indépendante des pays étrangers pour tout objet manufacturé, n Au bout d'une quinzaine d'années , ce ne fut plus en effet que par point d'honneur que Méhémct-Ali se refusa à fermer ses manufactures. L'insuccès de sa tentative jugea la fabrique égyptienne aux yeux mêmes du Pacha. Certaines de ces industries, la filature du cofon entre autres, auraient eu quelque chance de réussir, à condition d'être entreprises avec prudence; elles subirent le sort commun.

disparurent avec loule celte vaste organisation cl ne reparurent jamais. Bien plus, l'industrie indigène péril du mtJme coup : avant l'inslaliation des manufactures, un grand nombre d'Arabes, tisserands babiles dans leur art primitif, fabriquaient les produits en usage chez les indigènes, tels que les toiles de lin el de coton; leur industrie donnait naissance à une circulation d'argent de six ou sept millions de francs par an. Méhémel-Ali leur porta un premier coup en les forçant par le monopole à travailler pour son compte, un coup plus rude en les enrMant dans ses fabriques et en créant à leur commerce une concurrence contre laquelle ils ne pouvaient lutter. L'industrie indigène ne s'est jamais relevée de la ruine oiî elle tomba à co moment. 11 est fâcheux pour l'Egypte que Méhémet-Ali ne se soil pas aussi bien rendu compte des ressources de ce pays, que Girard, à la fin du siècle dernier : nLes tissus de lin ot de coton, dit ce savant, continueront d'y être fabriqués pour l'usage des habitants, sans néanmoins qu'on puisse raisonnablement prétendre à y porter jamais cette fabrication au degré de perfection qu'on lui a donné dans ces derniers temps en Europe : l'Egypte ne pourra jamais sur ce point entrer en concurrence avec les naUons de l'Occident. Ce qui lui est réservé, peut-être, c'est de nous livrer le lin et le coton qu'on y récoltera en excédent des besoins de sa population; ces substances qui sont pour nous des matières premières, seront toujours pour elle les produits de la plus avantageuse de ses manufactures, c'esl-à-dire de t'exploilation du sol.n L'action de Méhémet-Ali avait été profitable à la production du coton dans la mesure uiî elle était restée purement agricole : quand elle s'était inspirée de motifs fiscaux ou de motifs politiques, elle avait nui à cette production. Aussi , une partie de l'œuvre du Pacba devait-elle être considérée dès l'époque de sa mort, comme une œuvre durable, un résultat définitivement acquis : c'est la création de la culture moderne et de la production en grand, l'établissement du nouveau cotonnier et l'eileosion de sa culture à une grande étendue de terrains. Quant à la tentative industrielle de Mébémet-Ali, elle avait essuyé un écbec irrémédiable, après avoir exercé sur l'agriculture, pendant sa durée éphémère, une influence fâcheuse. Enfin le monopole, d'abord propice à l'extension rapide de la culture du coton , en avait contrarié le développement et diminué les profits. Mais le monopole va s'écrouler, après la mort de l'homme qui t'avait imaginé , el préparer la voie, par sa chute, aux nouveaux progrès du coton en Egypte.

dbyGoogIc

Lg court règne d'Abbas pacba ne changea rien aux conditions dans lesquelles se développait la culture du colonnier Jumel. Pourtant, à peine la volonté de Méhémet-Ali avait-elle cessé de régir l'Egypte que la production se montre moins docile aux rigueurs du monopole, a L'édifice du monopole n'étant plus, sous Abbas pacha, surveillé avec la même autorité que sous le gouvernement de son prédécesseur, le commerce s'agita dans ses entraves; il profita de toutes les issues pour chercher l'air et la lumière : le traité de 1 838 l'y aida puissamment. Aussi, malgré l'élévation de l'impôt, malgré les exactions subalternes, les cultivateurs trouvaient le moyen de produire un surplus d'objets d'exportation qui donnait matière à des transactions libres et directes. Des négociants grecs, français et autres commençaient k expédier des agents dans l'intérieur avec mission d'acheter cet excédent et de l'envoyer à Alexandrie. C'était la naissance d'un commerce qui a pris aujourd'hui une grande extension. Ces opérations ne furent jamais vues d'un bon ceil par le successeur immédiat de Méhémet-Ali (".n Le moment était venu où l'action du Gouvernement allait s'exercer pour seconder et non pour contrarier ces tentatives d'affranchissement. Les réformes de Saïd pacha ont eu sur la culture du colon une influence trop heureuse pour que nous n'en rendions pas compte. Ces réformes, «opérées dans le régime de la propriété et de la culture des terres, dît M. Merruau, ont toute l'importance d'une réforme socialen. On sait sous quel régime étaient placées les terres, dans quel état étaient réduits les fellahs depuis le règne de Méhémet-Ali. Mohammed-Said commença par accorder n remise entière aux villages de tout l'arriéré de leurs contributions n. Après avoir ainsi fait table rase de tout le passé, il détruisit le régime même du monopole. Il renonça au droit d'exiger livraison de tous les produits et à celui de les vendre seul aux négociants d'Europe. C'était décréter le paiement des impôts en numéraire, puisque, jusqu'à ce jour, les contributions avaient été prélevées sur les récolles livrées aux agents du Pacha. Mais, comme il pouvait arriver que les fellahs n'eussent pas d'argent en réserve, Mohammed- Saïd accorda des délais ou des remises d'impôts aux villages qui n'étaient pas en mesure de payer. «Les Arabes n'ayant pas d'avances par devers eux,

''' MiRnuAn, L'Egypte wat k gouvememail Je Said pacha, Reove de» Deux Mondes,

écrivait en t Sho un partisan du monopole, seraient le plus souvent obligés pour payer l'impât , de vendre leurs produits avant de les avoir recueillis : au lieu de payer une redevance au Gouvernement, ils seraient pressurés par des particuliers et l'Etat se trouverait souvent dans l'impossibilité de percevoir llmpôt ">. » Les sages précautions de Saïd sont la meilleure réponse à cet ai^ment, et l'Indication tardive de ce cpi'aurait pu faire Mébémet-Ali s'il avait eu un besoin moins urgent de ressources, r Quand cesse cbez un peuple CD servage le mode barbare des écbanges en nature, on peut dire que ce peuple a fait un grand pas dans la civilisation, n Mais toutes les parties du monopole étaient reliées entre elles par un enchaînement si logicpic, (|u'il sulTisait de porter atteinte à l'une pour les renverser toutes. De ce que l'impôt était perçu en numéraire et que les produits n'étaient plus livrés au Pacha , Il s'ensuivait que la vente de ces produits et le bénéfice de cette vente appartenaient au cultivateur, n Du moment qu'on exigeait de l'habitant le paiement de ses contributions en espèces, il fallait de toute nécessité le laisser libre d'échanger ses produits contre de l'argent. Aussi Saïd a-t-il levé toutes les barrières qui pouvaient entraver le développement des transactions, n Le régime qu'il a établi peut être exposé en peu de mots : liberté de cultiver les produits que chaque paysan juge devoir donner le plus de bénéfice; liberté de vendre sa récolte à tout acquéreur, d'en fixer le prix et d'en exiger la contre-valeur en espèces; liberté de transporter les produits par tous les moyens et toutes les voles; abolition des douanes intérieures qui entravaient et surchargeaient de frais la circulation des marchandises. Enfin, la renonciation au droit d'exiger les récoltes impliquait la renonciation au droit de propriété sur la terre qui les avait produites. Ces deux réformes étaient en effet connexes dans l'esprit de $a!d, il établit sur la terre un «régime transitoire qui devait conduire à la constitution de la propriété particulièren.« L'Egypte compte aujourd'hui, écrivait en 1857 M. Merruau , presque autant de quasi-propriéLalres qu'elle a de cultivateurs, n Dans chaque village, le Pacha a fait distribuer des terres aux fellahs qui les cultivaient, en leur concédant le droit de les exploiter selon leur gré, de les aliéner, d'en acquérir d'autres, n Ce n'est pas exactement encore la

'" Mehruau, VEg^U saut le gowerntment de Said pacha, Revue de» Deux Monde»,

propriété, c'est au moiiia le droit d'user de la terre, droit exclusif pour le cultivateur, et garantie tant que celui-ci paie ses contributions, n

L'abolition du monopole eut une influence très sensible sur la production et 1g commerce du coton. Sans doute, bien des circonstances gênaient encore la culture : le nombre des grands propriétaires et les avantages qu'ils s'arrogeaient sur les petits, la corvée, la lourdeur et l'inégale répartition de l'impôt, l'insufllsance des canaux d'irrigation. Mais par cela seul qu'on avait ravivé l'intérêt des cultivateurs à recueillir de beaux et abondants produits, on avait créé un stimulant puissant à la production. Nous en trouvons la preuve dans les chiffres de l'eiportation du coton depuis iSâS jusqu'en i86a, date à laquelle commence la guerre de Sécession. Ces chiffres peuvent être considérés comme l'expression à peu près exacte de la production , puisque la fermeture des fabriques a réduit presque à néant la consommation locale.

18&6 ao3.o4o

1849 a57.5io

1860 5oi.4i5

Page 1