TALE DU DE L
La proportion , en l'espace de cinq années , a donc notablement augmenté : inférieure à la moitié des exportations totales en 1860, la valeur des exportations de coton arrive, dès 1863, à en représenter plus de la moitié, et, en 1865, elle en constitue presque la totalité "'. Il s'ensuit que la somme totale des exportations de l'Egypte a dû aux progrès de la production du coton une augmentation immense. Elle était égale, en i853, à 983.891.367 piastres; elle s'élève, en 186&, à 1.686.1 35 piastres; il y a donc, entre 1 853 et i865, une augmentation de 1.^ 03.3^3.633 piastres. Cette augmentation est due tout entière au coton. II en fut exporté, en effet, 830.1 10 quintaux en 1863, valant iga. 066. 000 piastres; en i865, les exportations atteignirent le chifîre de 3. 507. 00 quintaux valant i milliard 5A6.3 13.000 piastres. La cause de progrès aussi rapides, aussi extraordinaires, c'est la hausse inouïe qui se produisit dans le cours du coton.
' Voici la même compaiaisoa pour l'exporlatioD en FrsDce :
IlLICB m L'IIPORTATIOM D
18Gli 115.713.469
tSflâ
.. 10.590.796 .. 45.576.aïa .. 74.989.514 .. 64.448.543
pendant les cinq années de la guerre. On en jugera par ce tableau qui indique en talarîs de 5 francs par quinlal , le prix du good-fair, aux deux mois de chaque année pendant lesquels il Tut le plus élevé et le plus bas :
io 1/4 11 11 3/ù 16 3o 37 37
id 1/3 i3 17 1/9 3a 46 1/9 59 hû
On comprend quel stimulant fut, pour la production, l'appât de prix pareils. Aussi paysans et gouvernement rivalisèrent d'efforts pour étendre la culture du coton et la rendre plus productive.
U part de mérite du gouvernement dlsmaïl pacha, dans ce réveil d'activité agricole, est assez délicate à déterminer. H semble, à en juger par les Etats d'Europe, que, lorsqu'une crise comme celle-là fait briller aux yeux de telle ou telle population un bénéfice aussi considérable, il n'est pas besoin de l'action gouvernementale pour la décider à se mettre au travail et à produire , le plus possible , des articles dont manquent les consommateurs.
Il n'en va pas de même en Orient, dans les pays de civilisation moins avancée. Qu'on se souvienne de la condition des fellahs, encore bien précaire sous Ismaîl pacba, et l'on se rendra compte de ce que pouvait pour ou contre euï l'initiative du puissant khédive. Malheureusement, les fautes commises par Ismaîl depuis 1 866, ses folles dispendieuses et sa déplorable politique (inancière ont laissé tous les esprits sous une impression si défavorable à son égard , qu'il est difficile aujourd'hui de lui rendre justice sur un point particulier. nCe khédive, écrit en 1886 M. J. Nlnet, ce khédive dont la force relevait de l'agriculture seule , ne dispensa jamais la moindre sollicitude pratique aux questions agricoles. Peut-être n'y connaissait-il pas grand'chose? Cela est probable. «Toutdémentce langage qu'esplique l'égarement dont Ismaîl donna le spectacle depuis 1870 environ. H n'est pas exact de dire qu'il ne connaissait rien k l'agriculture, ce qui diminuerait la responsabilité de ses fautes. Possesseur, à titre personnel, d'une grande partie de l'Egypte , il savait fort bien les cultures qui convenaient aux diverses terres de sa Daira et pouvaient lui faire rendre les plus beaux bénéfices. Sans doute, il prit une foule de mesures fiscales nuisibles à l'agriculture et à la culture du coton en particulier; mais l'agrici^teur valait cbez lui mieux
que le souverain, et, déplorable administrateur, il ne se montra souvent ijuc trop vigilant propriétaire. Ecoutons le récit de l'entrevue qu'Edmond About eut, en iS6^, avec Ismaït : «Sa préoccupation capitale est le progrès des cultures indigènes; il énuméra vivement les principaux desiderata do l'Egypte, et me traça ainsi tout un programme d'études : r^Les bras ^manquent; comment y suppléer dans un pays dont le charbon coûte nde 5o à 100 francs la tonne, suivant les provinces? Pourquoi nos Mes R subissent-ils une dépréciation d'un tiers sur les marchés d'Europe? Ils se «vendent ao francs quand les autres en valent 5o? Nous convienl-il "d'acheter des engrais? La maladie qui sévit sur nos cotons est-elle "incurable? Nos récolles de cannes sont magnifiques, et le rendement en nsucre est médiocre; pourquoi ? Y a-t-il, en Europe ou ailleurs, des cultures nque l'Egypte puisse emprunter avec profit? Y a-l-il un remède à la «dégénérescence des animaux el des plantes?", etc. Ces questions témoignent d'une certaine expérience de l'agriculture égyptienne; et, au commencement de son règne, Ismaïl n'était pas encore si égaré qu'il n'appliquât ses principes au développement d'une culture qui devait l'enrichir en même temps que ses sujets. «Les splendides récoltes de coton, écrivait en i865 M. Ronchetti, qui, dans ces dernières années, ont enrichi les agriculteurs, sont une preuve des résultats considérables auxquels peut aspirer l'Etat sous un prince éclairé. Ne faut-il pas noter ici que, dès l'avènement d'Ismail pacha, c'est-à-dire en i8C3, époque à laquelle les funestes conséquences du choc des armées américaines menaçaient le plus, en Europe, l'industrie cotonnière, une Impulsion sans égale Imprimée par ce prince è l'agriculture du pays, lui a permis d'apporter un puissant remède au mal dont les ravages commençaient déjà à se faire sentir. En accomplissant celte noble tâche, Ismaïl n'a pas seulement acquis des droits incontestables à la reconnaissance de l'Egypte , qui lui doit sa richesse et sa prospérité actuelles , il a mérité encore toute la gratitude de l'Europe, car c'est à sa vigilance, aux encouragements nombreux et aux facilités données par lui aux agriculteurs égyptiens, qu'elle est redevable du salut d'une industrie aussi importante qu'utile.» 11 faut faire la part de la flatterie dans ces paroles d'un style un peu amphigourique. L'Influence de l'Egypte sur la consommation générale y est également exagérée : mais il demeure vrai que, pendant la crise, de i863 à i865, le Khédive fil beaucoup pour étendre
et am^orer la culture, et sur ses propres domaines, et sur les autres terres.
Les effets immëdiats de cette extension et des progrès de la production sont fort différents de cem que l'on s'attendrait à en voir résulter. A cdté d'une importation triplée ou quadruplée, d'un bénéfice qui suit la même marche, il faut montrer les ombres du tableau, les dommages causés en Egypte par la brusque rupture de l'équilibre et la subite abondance qui se répandit dans le peuple. On ne peut se faire une idée de «la fièvre cotonnière i qui s'empara de tous en Egypte , à la nouvelle de la guerre entre les États du Nord et ceui du Sud. rII y a très peu de temps, écrivait en 1867 M. Guillemin, on ne voyait partout que coton, on ne parlait que coton , la fièvre cotonnière avait envahi l'Egypte. Dans ta seule province de Scberkieb, dont Zagazig est la ville principale, on a récolté, en i86â, 160.000 quintauï métriques de coton, cl cette province ne forme guère que la dixième partie du Detla. Dans les provinces de Dahalteb, Guerbieb et Girgeh, les récoltes ont été très bonnes. Il faut dire aussi qu'il a été ensemencé un tiers en plus, celte même année i86â.» Cette production à outrance eut pour premier effet d'entraîner l'abandon progressif de la culture des céréales : en i86a, il avait été exporté 1.393.877 ardebs de blé; en 186^, il n'en fui exporté que 838,^3 ■ ardebs; en i865, le blé disparaît de la liste des denrées exportées. nOn fut d'abord menacé de la famine, dit M. J. Ninet, et, chose inouïe, dans la fertile vallée du Nil, il fallut demander à l'étranger les grains et les farines pour noarrir bétes et gens. Malgré les envois que faisaient Marseille, Triesle, Odessa, la panique s'en mêla, le grain monta à un prix fou. Les petites fèves de Saîd et de Bébéra, ce mets égyptien par excellence, sextuplèrent de prix.n Une hausse analogue sur les fourrages eut pour conséquence une épizoolie : après les hommes, les animaux souffraient de la disette, et comme on ne diminuait pas leur travail, plus nécessaire que jamais, une mortalité effrayante sévit dans le bétail. Il mourut, de l'aveu du Gouvernement, plus de 600.000 bêtes de somme. L'insuffisance d'animaux de trait, de bœufs en particulier, était d'autant plus malencontreuse qu'on les attelle, en Egypte, aux safàeha ou puits à roue, et que les arrosages devaient rendre fertiles tous les terrains cultivés en coton. « Pour suppléer à ces perles , le Khédive acheta en Europe une grande quantité de chevaux, de mules et de bœufs, qu'en prince
soigneui de sa foriune, non moins que des intérêts de ses sujets, il se chargeait de vendre aux fellahs à des prix fixés par lui. Les sept huitièmes des bétes qu'on lui expédia étaient des bétes de rebut. Marseille, Triesle, la Syrie, montèrent le marché égyptien de chevaux et de mulets trop faibles qui, non acclimatés, mal nourris, écrasés de travail dès leur arrivée, périssaient par centaines. Les bœufs venaient de la Russie méridionale; ils apportaient avec eux la peste des steppes, qui règne constamment dans ces régions; beaucoup mouraient en roule; on s'empressait de vendre, à peine débarqués, les autres qui ne valaient guère mieux.n (J. Ninet.) Un autre fléau s'ensuivit, dont la sobriété des fellahs diminua heureusement la gravité : il n'y eut plus de viande de boucberie mangeable, plus de lait, plus de beurre. Toujours aussi empressé, et pour cause, à approvisionner ses sujets de ce qui leur manquait, Ismaïl fit venir de Trieste un singulier beurre composé par portions égales de lard de porc, de suif de l'Adriatique et de beurre duTyrol. nll y a quelque chose de piquant, remarque M. Ninet, à voir un prince mahométan devenu, sans le vouloir et le savoir, le propagateur dans ses Etats d'un mets formellement proliibé par le Coran , et le vendre lui-même à ses administrés. Ceux-ci ne se doutent pas encore que , sous forme de beurre fondu , ils mangent tous les jours leur condamnation, n L'importation n'ayant pas porté remède à l'absence des bétes de somme, les pays étrangers, l'Angleterre, importèrent des machines à vapeur : c'est encore un des desiderata de l'agriculture égyptienne que la substitution des machines à vapeur aux animaux de trait pour élever l'eau. Mais, outre la mauvaise qualité des premières machines introduites en 1 869, l'inexpérience des fellahs h. faire manœuvrer de telles machines, le défaut de combustible à trouver sur place, et le prix exorbitant de la houille importée d'Europe s'opposent, en Egypte, à la généralisation de ce mode d'arrosage. Aussi , les locomobiles qu'Ismaïl se Tit encore expédier d'Europe ne purentelles fonctionner, soit qu'on les laissât sans soins, soit que le charbon fût à un prix trop élevé pour la bourse des fellahs. Les mêmes causes, et sans doute aussi la crainte du Khédive de voir l'élément européen prendre trop d'influence dans les campagnes, amenèrent l'échec du projet d'un ingénieur vénitien, M. Lucovich. Cet ingénieur avait formé une compagnie se proposant d'installer, sur les bords du Nil , des machines qui élèveraient l'eau et la livreraient, contre redevance, aux fellahs. D'après le projet, cette
compagnie eâl fourni l'eau à un prix très inférieur au prix de revient des sakiehs et des locomobiles : puits à roue, tok fr. 80 le feddan; par pompes à vapeur, 78 fr. ào; système Lucovich, âi francs. Accablés par des iléaui qui auraient dû quelcjue peu refroidir leur zèle, les fellahs firent preuve d'une admirable persévérance. «I! n'étail pas rare d'en voir s'atteler à fa charrue ou au manège d'un puits h roue, et faire ofTice de bêtes de somme. Ni la famine, ni l'épizootie, ni la désastreuse expérience des machines à vapeur, ni deux inondations manquées du Nil : l'une trop forte qui submergea et ravina les terres, l'autre trop faible qui les laissa arides, rien ne déconcerta ces travailleurs acharnés, âpres au gain, et que les prix magiques auxquels s'était élevé le colon avaient éleclrisés. » (J. Ninet.) Ce n'est pourtant là que le côté matériel du mal causé à l'Egypte par la nlièvre cotonnièren de 1S63, mal diflicilement évitable dans ce genre de crise et qui n'est, en somme, que la rançon d'un plus grand bien. nSous l'opulence malsaine qui avait envahi l'Egypte, dit M. J. Ninet qui décrit, sans l'atténuer, l'envers de la médaille, une véritable misère la consumait. Si le fellah gagnait beaucoup, il dépensait promptement cet argent gagné trop vite. On le voyait courir les foires : esclaves, argenterie, bijoux, meubles, dîners fms, il ne se refusait rien. Après avoir satisfait quelques fantaisies puériles et ruineuses, il se trouvait plus pauvre qu'auparavant, dans un milieu oit le prix de toute chose avait quadruplé, n C'est à ce moment que ie guettait l'usurier qui est la plaie des Orientaux, et incarne trop souvent l'Européen aux yeux des malheureux qu'il exploite. L'usure, qui depuis longtemps sévissait en Egypte, y trouva un terrain mieux préparé c|Ue jamais pour se développer aux dépens des fellahs. Ismaîl ne consentit pas à la formation d'une banque semi-indigène, sans doute pour le même motif politique qui lui avait fait repousser le projet Lucovich. Dès lors, «le prêt libre fil bientôt monter le taux de l'intérêt jusqu'à 60 0/0; le pauvre fellah s'en trouva écrasé et cessa de payer. Ismaîl trouva un remède : il offrit de payer toutes les créances couvertes par de bonnes hypothèques, en se substituant , sans autre forme de procès , au lieu et place des propriétaires. Ainsi fui fait, et les malheureux débiteurs se trouvèrent débarrassés, du même coup, de leur dette et de leur terre. n Quels que soient les maux que la crise Ql alors passer sur la classe rurale, on ne peut aujourd'hui, en présence des résultats qu'elle a eus en Egypte, souscrire à la conclusion de
— rt< 90 >t*—
M. Ninet : la perle de leurs terrée serait pour tes fellahs nie résultat le plus clair qui a été retiré de ces brillaoles campagnes cotonnières; en faisant un rêve d'or, l'Égypie aurait fait un mauvais réven. Qu'on ait pu écrire ces paroles sous l'impression des souffrances de la première beure ou de la réaction à craindre après la conclusion de la paix, cela se comprend, mais, aujourd'hui , la fausseté en est évidente. Le plus clair résultat de la crise , pour les fellahs et pour l'Egypte, c'est l'impulsion donnée à la culture la plus rémunératrice que comporte la vallée du Nil ; une fois les maux oubliés , il reste aux fellahs une source intarissable de bénéfices que d'autres cultures ne leur offriraient pas. L'Egypte n'a pas fait un mauvais rêve : elle a seulement éprouvé les inévitables calamités qui accompagnent et compensent tout développement anormal et trop rapide de la richesse publique. Il est évident que son état social et politique la condamnait à ressentir plus profondément l'atteinte de ces maux.
Mais , fut-on péniblement frappé par la rançon des heureux effets de la crise, on ne pouvait cependant nier que l'Egypte fût le seul pays où la production du coton eût dépassé les prévisions des économistes. Les Indes furent le sujet d'une grande déception : les conditions physiques qu'elles offraient ne convenaient pas au Sea-Island; les autres espèces importées, telles que le Jumel, le Brésil, le Sea-Island égyptien dégénérèrent rapidement. Nous avons signalé les difficultés provenant d'un outillage industriel insullisant, du régime des (erres, de la condition des habitants. Voici les chiffres auxquels on évalue l'exportation de coton des Indes à destination de l'An^etcrre :
ImII» d< I riunUoi i/i.
1863 1 .3io.ooo
Au total, 5.307.000 halles de 3 quintaux i/a. Ces chiffres sont fort élevés, mais témoignent plutôt d'une déviation de tout le coton produit, vers l'Angleterre, que d'une augmentation de la production.
Les autres régions où la culture du coton fut encouragée restèrent bien au-dessous des résultats donnés par l'Egypte. Dans toutes les provinces ottomanes d'Europe et d'Asie, en Syrie surtout, en Anatolte, à Chypre et
à Candie, gouveraement et population déployèrent une acliviU! fébrile. Ces provinces bénéficiaient d'une très ancienne pratique de la culture. Grâce à l'introductioa, parle gouvernement, de sentences nouvelles, aux efforts intelligents des fonctionnaires, grâce aussi au zèle des habitants, les provinces ottomanes purent fournir à finduslrie une quantité de coton faible au point de vue de la consommation générale, mais importante en comparaison de ce qu'elles avaient fourni jusqu'alors. La manière très défectueuse dont se fait la récolte, nuisait à la qualité du coton, que le choix des semences avait améliorée. En somme, on pouvait prévoir le retour de la production au cbiffre qu'elle atteignait en 1860, quand les prix auraient baissé. L'Amérique avait été, elle aussi, le théâtre de tentatives en vue de naturaliser ou de développer la culture du colon. Dans le Honduras, elles n'ont rencontré aucun concours de la part des habitants, bien que le sol fut favorable et le rendement satisfaisant; les quelques Anglais qui persistèrent h vouloir y planter du coton durent céder en présence de la malveillance des indigènes et de pluies malencontreuses. Au Pérou, au contraire, la faveur la plus marquée accueillit les efforts des Anglais. Les capitaux affluèrent et de grandes plantations furent faites : la qualité des produits fut estimée, mais l'insuffisance de l'outillage fit hausser le prix du coton , au point qu'il ne put survivre au retour d'un cours normal. Le Brésil ne se signala pas par des progrès très rapides : en 1861, il exportait loo.ooo balles de coton; en i863, i38.ooo;et on iS65, 3^0.000 seulement. C'est que, depuis longtemps, les habitants consacraient leurs temps h d'autres cultures aussi rémunératrices, telles que le café.
Revenons dans la Méditerranée pour dire qu^ques mots d'une région qui nous intéresse davantage , l'Algérie. Avant même que n'éclatât la guerre de Sécession, on avait songé à développer, en Algérie, la culture du colon. Les premiers essais datent de i85o. A l'exposition de i855, il fut exposé deux cent cinquante échantillons envoyés par cent cinquante planteurs. Le gouvernement impérial décida alors d'accorder des primes aux planteurs pour compenser les frais de culture. Grâce à ces encouragements, la production devint beaucoup plus abondante au moment de la crise. Pourtant, elle était encore bien peu importante en i86i, car voici ce qu'écrivait en 1869 M. Ë. Reclus: «Quel exemple donnent ces pauvres fellahs à nos colons
d'Afrique, chez lesquels on a si bien encouragé, si bien protégé la culture du cotonnier, que la récolte de 1861, après sept ou huit années de travaux, s'est élevée au total de ^96 ballots. n Les efforts du gouvernement et ceux des particuliers furent plus sérieux et plus heureux, pendant les années de la guerre, car, en 1866, l'Algérie produisit 8&0.000 kilos contre 81.890 en 1 855. Mais ce succès fut de très courte durée; dès la première année, après la conclusion de la paix, M. Ninet prévoyait en ces termes la disparition du coton d'Algérie : nLes cours excessifs qui ont régné sur les marchés du continent depuis 1 86 1 ont été à peine suffisants pour que les rares planteurs algériens qui se sont livrés à la culture du coton aient pu réaliser un bénéfice raisonnable. Comment, dans ces conditions, aurail-il pu se rien fonder de stable? Aux premiers symptômes de baisse, ta production s'est arrêtée.?) En 1871, en effet, la production était retombée à 370.000 kilogrammes cl, en 1876, il ne restait plus que cinq planteurs cultivant 36 hectares et produisant iâ.5oo kilogrammes de coton. Depuis cette époque, la culture a été complètement abandonnée.
Voici un tableau des surfaces cultivées et des quantités obtenues par les planteurs européens et indigènes à diverses dates.
1873 1.395 334 . 3oo
1874 59a aiy.Soo
1879 if, ii.aoo
INDIGÈnBS.
bicUna. tiloa.
1873 60 i5.8oo
187» la —
A quelles causes atlribuer un tel échec? II n'était nullement déraisonnable d'essayer de naturaliser le cotonnier en Algérie t son sol et son climat favorisent, sur certains points, la croissance de cette plante. Mais le choix des espèces importées et, d'autre part, le caractère des habitants, constituèrent deux obstacles à ta culture. Ce fut le coton d'Égyple qu'on importa en Algérie; or, il y a une différence de latitude de 5* entre les côtes septentrionales de l'Egypte et celles d'Algérie; le climat de notre colonie est en outre moins régulier que celui de la vallée du Nil. Dans une récente étude sur la culture du coton eu Asie centrale (Turkestan) el en Algérie, M. Ë. Blanc exprime l'avis qu'on eAt dA implanter en Algérie des espèces analogues à celles que les Russes acclimatèrent au Turkeslan, c'est-à-dire un cotonnier herbacé (G. herbaeeum) se rapprochant du Coton Upland. t Nous avons pu constater, dit-il à l'appui de cette opinion , que ce cotonnier exige beaucoup moins de chaleur que les variétés d'origine égyptienne que Ton a essayé d'acclimater en Algérie. J'ai moi-même importé de Gabès (Tunisie, oîi fut tentée plus tard la même culture) des graines de cotonnier ayant mAH dans cette oasis oiî il en existe quelques pieds à l'état spontané. J'ai semé ces graines à Tachkent, dans le jardin botanique de cette ville, à côté des plants américains Upland et d'autres variétés acclimatées au Turkestan. A la fin de l'automne 1891, lorsque sont arrivées les premières gelées qui ont tué les plants, tes fruits des individus tunisiens n'étaient pas mûrs, et la fibre commençait à peine à prendre la consistance qui la rend textile. Au contraire, la récolte était déjà faite et avait été très satisfaisante sur les échantillons des autres variétés. Il faut en conclure que le coton d'origine égyptienne, dont la culture a été essayée en Algérie, exige une somme beaucoup plus grande de chaleur estivale que les cotons américains ou asiatiques qui réussissent au Turkestan. n Or, le Turkestan est sensiblement plus froid que l'Algérie-Tunisîe, et le coton que l'on cultive dans l'Asie centrale arriverait dans l'Afrique du nord à une maturité parfaite, ce qui n'a pas été le cas du Jumel. M. Blanc relève encore un procédé défectueux que condamne l'exemple de la culture asiatique : en Algérie, où il faut recourir, coomie au Turkestan, à l'arrosage artificiel, l'on a toujours beaucoup trop arrosé le coton; l'expérience, au contraire, a montré aux Russes qu'il suffisait de deux irrigations tardives ; l'une en mai , l'autre vers la fin d'août. Or, c'est la nécessité de ménager l'eau, c'est l'impossibilité
d'arroser en même temps un champ de blé et un champ de cotonniers qui restreignent ta culture de ce végétal en Afrique. Si donc il est permis de laisser le coton sans eau tant qu'une autre culture ea réclame, il est permis par là même « d'augmenter notablement l'étendue du coton dans ces régions où la terre végétale est surabondante, mais oii c'est la quantité d'eau disponible qui limite étroitement la mise en valeur du sol n. L'adoption d'espèces nouvelles ou de procédés diiférents est chose aisée : le caractère et les mœurs des habitants eiigenl, pour être modifiés, des réformes plus didîciles. C'est ce qui fait douter qu'un succès moins éphémère ait pu être obtenu en 1861 dans notre colonie. Un sol approprié à la culture du coton, un climat propice ne sont que des conditions inutiles si la cherté des terrains, la rareté et le haut prix de la main-d'œuvre en annulent l'effet. Le prix de revient du lainage est un critérium infaillible. Or, "le prix offert par le commerce sur classification, du coton d'Algérie, étant loin de couvrir les frais de culture et autres débours, the opération diâ not pay, comme on dirait en Angleterre". C'est que la main-d'œuvre était rare et chère en Algérie oit les indigènes ne travaillent pas. nLes gages des Kabyles qui daignent manier la bêche, dit M. Ninet, sont trois fois plus élevés que ceux dont les fellahs les plus expérimentés se contentent. Il n'y pas de routes et la terre est relativement assez chère. De toute la population blanche qui habite la colonie, les Maltais seuls peuvent résister aux ardeurs du climat en été, et ces insulaires qui sont actifs et habiles exigent une paie élevée. Enfin, les colons sont trop pauvres ou trop peu aguerris contro les chances des grandes entreprises pour pouvoir substituer des machines coâteuses, mais efficaces, aux procédés ordinaires d'agriculture. n Ce jugement, porté en 1861, reçut l'entière sanction des événements ; il a sans doute perdu de son exactitude aujourd'hui et peut-être de nouveaux essais pourraient-ils être tentés avec plus de succès.
Les résultats obtenus en Egypte pendant la crise de 1869 apparaissent, par cette comparaison avec ceux des autres régions, encore plus remarquables. Mais la paix venait d'être conclue entre les États du Nord et ceux du Sud ; quelle influence cet événement allait-il exercer sur la production cotonnière de l'Egypte? A peine les belligérants commencèrentils à donner des symptômes de lassitude, que l'on se prit, en Europe, à
redouter la paix. La paix c'était en effet le rétablissement, total ou partiel, de la production américaine, la brusque baisse des prix, la fin des récoltes anormales dans les pays nouvellement ouverts à la culture. Les économistes s'occupèrent donc à déterminer les conséquences exactes de la paix. nOn y applaudirait, écrivait M. L. Raybuud en i865, s'il n'y avait là un incident à vider. Cet incident est ta liquidation des prix de guerre et des folies que l'esprit de spéculation est venu y ajouter. Il faut maintenant dresser l'inventaire des dommages que ce vertige nous coûtera. Les prix de départ étaient de 5o à 55 centimes le demi-kilo pour les qualités courantes du coton américain. Successivement, et par les poussées du jeu, plus encore que par la rareté, tes prix ont été portés à a francs, 3 francs et 3 fr. &o cent., à peu près le sextuple. En même temps, des cotons inférieurs, comme ceux de Turquie et des Indes Orientales, sont arrivés à 9 fr. 9 o cent. , a francs , t fr. 8o cent. . . Les prix se sont maintenus. . . supposons la paix signée, supposons encore que les cours d'autrefois soient remis en vigueur : la dépréciation, calculée au plus bas, serait des quatre cinquièmes. Ce n'est pas outrer les choses que de la faire porter sur un milliard au moins, en y comprenant les existences en mer et dans les entrepôts, les dépôts dans les fabriques, les produits répartis dans le commerce intermédiaire et les magasins de détail. Dans ces termes, la perte à dégager n'est qu'un calcul élémentaire. Sur le milliard, ce serait 8oo millions d'emportés, triste liquidation qui causerait bien des sinistres, n Telle est, décrite par un contemporain, la perspective effrayante qui s'offrait en i865 au commerce européen et aux producteurs d'Afrique et d'Asie. Logiquement, une baisse aurait dâ se produire dès que les récoltes additionnées du monde entier parvinrent à égaler l'ancienne produclioD des États-Unis ; cette baisse, qui eût formé la transition entre les cours de ces cinq années et celui des années suivantes , n'eut pas lieu , parce que cet approvisionnement paraissait encore trop incertain , trop intimement lié à l'élévation des prix, pour qu'on ne craignit pas de le compromettre en abaissant imprudemment ces prix. Ainsi, c'est sur un marché encore intact de toute dépréciation que l'Amérique va recommencer à déverser ses récoltes de coton. Mais la situation est ici mise au pire, et, comme te remarque dès i865 M. L. Raybaud, deux causes devaient atténuer les effets de la liquidation. «La première est l'importance des dépAts, qui^
dans le cours de la guerre el depuis que les ports da Sud avaient éié Fermés, s'étaient accumulés dans les maios des planteurs américains. •• On appréciait à i.âoo.ooo balles le stock de coton américain, el le chiffre était en général jugé inférieur à la réalité. L'incertitude même qui régnait sur la valeur de ce stock contraignait les marchés d'Europe à une attitude eipectante. 11 semble que plus le stock était abondant, plus la dépréciation devait être rapide; mais il ne faut pas oublier que l'Amérique était aussi intéressée que tout autre à profiter des prix en vigueur pour l'écoulement de ce stock. Elle ne les eAt avilis qu'à son propre préjudice. La seconde circonstance sur laquelle le marché européen se fondait pour maintenir ses cours, c'est la substitution du travail libre à l'esclavage dans la culture du coton, non pas que te salaire exigé par le nègre affranchi dût être supérieur au prix auquel un esclave revenait à son maître. «Mais, on ne tirerait pas de l'engagement volontaire, dit M. Raybaud, la somme d'efforts que fournissait le travail enrégimenté, avec ses odieux moyens de discipline. » D'où il conclut que n l'Amérique , dans son passage du travail servile au travail libre, ne reparaîtra sur nos marchés qu'avec des quantités moindres et des prix forcément accrusn. L'important, ce n'était pas que celle opinion fût exacte, c'était qu'elle fût généralement admise. Conviction que le prix de revient subirait en Amérique une augmentation; intérêt qui engageait les Américains à vendre leur stock à la faveur des cours antérieurs, ces deux causes devaient empêcher les prix de décroître rapidement. iiLe seul remède, disait M. Raybaud, est dans la tenue relative des prix, et, heureusement, cette tenue des prix est dans la nature des choses. GrAcfi h elle, cette liquidation presque universelle peut devenir moins sensible et emprunter au temps les moyens de se mieux répartir. Le fardeau n'en retomberait plus que sur un nombre réduit de détenteurs, il se distribuerait par couches successives, et passerait de mains en mains, en s'allégéant par degrés. Le consommateur en prendrait sa part comme le producteur, comme l'intermédiaire. Cette combinaison qui est prise dans le cœur de la situalion et se présente comme la solution la plus naturelle, est la seule qui puisse maintenir les cultures récentes, non sur le pied oïk elles sont, mais sur un pied raisonnable. n Telle est la répercussion que la paix eut sur le marché européen et sur les pays producteurs, appelés, quatre ans auparavant, à remplir le vide causé par la guerre.
Les abstractions des économistes ne furent qu'à demi vérifiées par les événements, mais leur conclusion se trouva, en somme, rester juste. Aussitôt que la paix fut proclamée, une baisse très rapide se déclara, et de 3o pence, les prix tombèrent à lâ et la pence la livre; la liquidation s'annonçait déplorablement. Puis, tton s'aperçut que, non seulement le colon n'encombrait pas le marché, mais qu'il était demandé de toutes parts d'une façon pressante, et que, dans un avenir peu éloigné, on allait se trouver en présence de besoins immenses à satisfaire. La spéculation choisit ce moment pour manœuvrer en sens inverse; les cours remontèrent aussi rapidement qu'ils avaient baissé, ils atteignirent presque te taux auquel on les avait vus vers la fin de ta guerre; tes manufactures déployèrent une grande activité, n ( J. Ninet. ) Ainsi , après une courte baisse , les prix s'élevaient de nouveau, et, selon les déductions de M. Reybaud, le marché se tenait dans une situation eipectante, jusqu'à ce que ta reprise graduelle des affaires aux Élats-Unis eût fait rentrer les choses dans leur cours normal. Le contre-coup de cette crise, éclatant dans les marchés d'Europe, sur ta production des régions cotonnières, est très significatif : il se résume en ces mots : disparition des producteurs d'aventure. « Parmi les exploitations agricoles récemment fondées, écrivait en i86g M. Ninet, toutes celles qui n'avaient pas conquis une prospérité robuste et des gains de bon aloi disparurent sur-te-cbamp; les planteurs de hasard qu'avait seulement alléché l'appât des bénéfices de âo o/o, ou furent ruinés, ou s'empressèrent d'abandonner la partie. Après cette épuration énergique de tous les éléments douteux, la production cotonnière ne se trouva point anéantie. Les agriculteurs sérieux, les établissements conduits avec prudence et fermeté tinrent bon.n L'%ypte fut au nombre de ces derniers. Mais, avant que les récoltes de 1866 et 1867 ne permissent plus d'en douter, beaucoup de personnes se trompèrent sur son compte. Avant la guerre, disait-on, le Jumel se vendait 70 à 87 francs le quinlat; la production d'un quintal revenait au cultivateur à 60 ou 70 francs. Depuis la guerre, le prix de vente est bien monté à 375 francs le quintat, mats, par suite de l'épiïootie, le prix de revient est monté aussi entre 1 t!t et i3o francs le quintal. Si donc le prix de vente tombait seulement à i3o francs, le fellah ne serait plus rémunéré de sa peine. Aussi, concluait en 1866 M. Ninet, nia production cotonnière reviendra sans doute à ce qu'elle était avant (jue
Li Coton m EggpU. 7
n'éclatât la rébellion américaine. Même avec les taux actuels, l'épuisement de l'Egypte el l'appauvrissement général feront certainement descendre la récolle de 1866 au chiffre de 1 million de quintaux.n On ne pouvait se tromper davantage sur l'avenir de la culture du coton en Egypte : ia vérité est dans cette distinction que le même auteur, instruit par les événements, établit en 1869 entre les pays producteurs de hasard et les véritables pays producteurs, théâtre d'entreprises sérieuses. Les premiers ne survécurent pas à la baisse des prix, les seconds, après une courte hésitation, reprirent leur marche. Pour l'Egypte.'la crise de 186a n'avait fourni à la culture du coton qu'une occasion de se développer. Elfe n'avait pas suscité la culture elle-même. Ce développement était logique , if était dans la ligne des progrès normaux de l'Egypte. La culture du coton comportait une plus grande extension parce qu'elle rendait de très beaux bénéfices, et disposait, en Egypte, de terrains très étendus. D'ailleurs, la reprise des affaires aux Etats-Unis nuisait moins à l'Egypte qu'à toute autre région, à cause de l'originalité du coton Jumel, dont les qualités et l'emploi diffèrent assez sensiblement de ceux des autres cotons. Enfin, «deux conditions majeures, dit M. Ronchetti, tendent à maintenir la faveur de ce produit égyptien. D'abord, la nécessité pour l'Europe de ne pas être totalement à la merci de l'Amérique, pour ce précieux élément d'une importante industrie. En même temps, l'avantage qu'elle retire d'un pays de production plus rapproché, se traduisant pour elle en approvisionnements plus rapides et en frais de transport moins élevés. Ensuite, ne faut-il pas considérer que l'Amérique, dont l'essor industriel s'accroît tous les jours, pourra, avec raison, employer dans un temps prochain à l'alimentation de ses nouvelles manufactures, les cotons qu'elle livrait autrefois à nos filatures en échange de leurs produits?!) Le danger d'une nouvelle disette de matière première, voilà la leçon que l'industrie européenne a tirée de la crise de 1869. Cette crainte l'engage naturellement à soutenir de sa clientèle tes pays oîi la production du coton a rencontré des chances de vie sérieuses.
La crise déterminée par la guerre de Sécession a donc été , pour l'Egypte , non pas une phase de production anormale, mais le point de départ de progrès nouveaux , le commencement d'une ère de production régulièrement croissante. Ce n'est pas à dire que la production du coton n'ait pas subi.
peoctaat les années qui suivirent la paix, une cerlaine diminution sur l'année t86&.
qdnl.u> «itr. P. T.
1865 9.507.000 1 .Btia.ii3.ooo
1866 1 .785.000 1 . lAa.Aoo.ooo
1867 1 Aaè.hoo 6ââ.3o6.ooo
1868 i.SaS.ooo 583.195. 000
Mais ce n'est pas là du tout la déchéance annoncée par certains économistes: l'eiportalion du coton , pendant les années 1866- 1869, se maintient à un chiiïre sensiblement égal à celui de iSèU : i.-jho.ooo quintaux, et supérieur à celui de i863, 1.387.000 quintaux. Elle est bien loin de retomber au chiffre de 1861,596. 300 quintaux, et conserve, au contraire, une valeur à peu près triple de ce chiffre. Production triplée, c'est en somme le résultat final que l'Egypte retire de la crise. Deux millions de quintaux peuvent être considérés à cette époque comme une récolte exceptionnelle , due aux cours anormaux des années de la guerre. Mais un million et plusieurs centaines de mille quintaux représentent une récolte ordinaire, pendant la période qui suit la paix. Quant à la diminution que l'on remarque dans le chiffre des piastres, elle est due naturellement à la baisse des prix. Voici les prix du goodfair, de 1866 à 1879, aux deux mois de chaque année pendant lesquels ils furent le plus haut et le plus bas :
PRIX DD QOIHTAL BN TIURIS, AU t>LDS HAUT BT AD PLUS BAS.
Selon les espérances et les prévisions des auteurs que nous commentons, les prix se maintinrent, en t866, au même niveau qu'en i865, et ce n'est qu'en 1867 qu'ils s'abaissèrent de moitié environ, jusqu'à un chiffre dont ils s'écartèrent peu. La tenue des prix, pendant l'année 1 866, s'explique par la baisse très prononcée qui s'était déjà produite entre 186& et i865. Le prix le plus bas passe de 87 talaris à 37, et le plus élevé, de 53 à âi. Ainsi répartie entre plusieurs années, la dépréciation causa de moins
grandes pertes aux agriculteurs et fit, par conséqueot, moins de torts à la production. Celle-ci, en effet, ne fut pas longue à regagner les milliers de quintaux qu'elle avait perdus. Pendant deux années seulement, l'exporlalion demeure au-dessous de 3 millions de quintaux, mais elle s'en rapproche graduellement. Voici les exportations de coton d'Alexandrie, en 1870, 1871, 187a:
quinUu.. P. T.
Ainsi, l'Egypte n'a mis que six ans, 1866-1879, à rattraper les deux millions de quintaux qu'elle exportait en i865. De i865 à 186g, la production avait décliné, passant de 3.&07.000 quintaux à i.âaS.ooo; de 1870 à 1879, elle passait de i.&Si.âyi à ^.toS.li^^ quintaux, 9.387.000, sdon d'autres, chiffre qui ne représente que les exportations d'Alexandrie et suppose une récolte totale d'au moins a.Soo.ooo quintaux. C'est à cette date que cesse de se faire sentir la réaction de la crise, et que l'Egypte reprend définitivement possession du terrain gagné. Résumant cette période, M. de Regny écrivait en 1873 : «Pendant les dix dernières années, 1869-1873, les exportations d'Alexandrie ont atteint i5. 891. 855 quintaux de coton, c'est-à-dire un chiffre plus élevé que pendant les quarante années précédentes : 11. 98a. 855 quintaux, de iSsi à 1863. L'I^pte pourvoit le marché européen pour environ 1/8 ou 1/9 de sa consommation. 71 Quant à la place tenue par le coton dans le commerce de l'Lgypte, elle n'a pas perdu de son importance; voici, en effet, la valeur des exportations totales d'Alexandrie et celle des exportations de coton de 1866 à 187a :
1866 1 .307.6^5.000 i.i&a.âoo.ooo
1867 999 .019. 000 66& . ao6 . ooo
1868 1.005.879.000 583.ia5.ooo
1870 7Ùa.5U.36i 507.539. 1Ù9
1871 999-581.799 6aû. 368.870
La proportion du coton dans la valeur totale des exporta^ons est donc
toujours aassi écrasante; le blé, qui vient au troisième rang en 1869, n'a rapporté cpi'une somme de 33.589.795 francs, et les fèves, qui prennent en 1871 la place du blé tombé à 1.535.895 piastres, n'ont rapporté que 33.5i3.66i piastres. Le second rang, parmi les articles exportés, appartient toujours à un produit de la même culture que le coton proprement dit, la graine de coton. Nous expliquerons plus lard l'emploi dont cette graine est susceptible; son utilisation industrielle, comme graine oléagineuse, fut découverte quelque temps avant la guerre d'Amérique. La culture du cotonnier devint pour l'Egypte une double source de profits , et la graine de coton, exportée en Europe, rapporta des bénéfices qui vinrent s'ajouter à ceux du coton en laine. En 1 869, il fut exporté d'Alexandrie786.867 ardebs de graines de coton, d'une valeur de 55.769.360 piastres; en (870, ^3/1.663 ardebs valant 7o.86o.3o8 piastres; en 1871, 1.36 A. 507 ardebs valant ^8.307.1 58 piastres; en 1873, i.33â. 333 ardebs. Pour se rendre compte de la rapide progression que suivit ce produit, on n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur les chiffres de son exportation depuis i863.
1870 934. 6ùa
En examinant le commerce du eoton entre l'Egypte et l'Europe, nous étudierons plus attentivement ce nouvel article d'échange, mais il fallait signaler, dès à présent, le rang pris par les graines de coton dans le commerce de l'^ypte, et l'augmentation qu'en reçoivent les bénéfices de ta culture du coton. Si une grande augmentation avait eu lieu dans la quantité du coton exporté depuis 1863, de grandes transformations s'étaient faites dans la répartition de ce coton entre les divers marchés. Nous avons laissé, au temps de Méhémet-Ali, la France et l'Angleterre à peu près sur le même pied, pour l'importation du colon d'Egypte. 11 n'en est plus ainsi à partir de la guerre; l'Angleterre, où l'industrie cotonnière a pris un développement immense, reçoit, à elle seule, la plus grande partie du coton d'%ypte. La puissance qui vient après elle, la suit tk très grande distance, et ce n'est pas
toujours la France : l'Italie, pendant les années de lu guerre, l'a dépasBi^e d'une faible quantité, il est vrai. Un État qui ne prenait autrefois qu'une part insignifiante au trafic du coton, la Russie, en importe, dès cette époque, une notable quantité; la Turquie, au contraire, abandonne de plus en plus la lutte. L'Aulricbe vient, en général, au quatrième rang, après la France et Tltalic. Voici les quantités de coton importées par les divers Etals d'Europe, en 1870, 1871, 1872 :
Aafi^elerre 996.798 t.àoq.U'ji 1.667.385
Autriche 58.i5i 116.867 91.160
France 78.085 iSS.gSS 186. 4a6
Italie 98.Ù00 167.078 143.966
Turquie a. 58a 4.8o5 —
Russie ■- . . . — 1 1 . 1 80 6a . 676
Syrie — 1 5o —
L'Angleterre importait donc d'^yptc plus de coton à elle seule que tous les autres pays à la fois. Elle a conquis cette formidable avance dans la guerre de Sécession ; en 1860, Liverpool ne reçut que log.ooo balles de coton, contre 390.000 en 1870; le chiffre des expéditions a donc été doublé en dis ans, tandis que, pendant les dix années précédentes, il n'avait passé que de 79.000 à 109.000 balles. L'Angleterre s'est bien gardée, depuis lors , de laisser décroitre ses importations de coton d'Egypte : la crise de 1863 l'a instruite; elle a appris à ses dépens ce qu'il en coûte d'être tributaire d'un pays unique, pour l'approvisionnement d'une grande industrie. L'exportation de coton revenue aux 3 millions de quintaux qu'elle avait atteints pendant la guerre : telle est la situation en 1873. Une fois la réaction terminée, qui devait fatalement se produire après la crise, la production du coton rentre dans une phase de développement régulier. Cest, proprement, la période contemporaine de cette culture.
Depuis une trentaine d'années, en effet, la production du colon a suivi une marche ascendante, et, en beaucoup plus de temps, il est vrai, que n'a duré la guerre de Sécession, l'Egypte a parcouru un chemin au moins égal à celui que lui fit parcourir cette crise. Si le développement nous
apparaît comme r^ulier dans l'ensemble, ce n'est pourtant pas que les circonstances aient été uniformément favorables, les temps uniformément propices à la culture du coton. Il faut distinguer dans la période contemporaine, deux phases de durée quelque peu indécise, mais de caractère nettement tranché; la première est une phase d'hésitation, de décadence plutôt menaçante qu'effective, qui coïncide avec les mauvaises années du règne d'Ismail pacha et les premières années de l'occupation anglaise; ta seconde est une phase de relèvement et de prospérité qui coïncide avec le temps écoulé depuis l'année 1887 ou 1888 environ. Ce fut, pour l'Egypte, une époque des plus troublées que les onze années qui précédèrent les événements de 1881. «Lorsque Saïd pacha mourut, dit M. Planchut, il n'y avait pas de dette publique en Egypte, et dire cela de l'Egypte, aujourd'hui qu'elle en est criblée, c'est tout dire. La décadence de ce pays date du khédivial d'Ismaïl pacha.n 11 a suffi, en effet, à Ismaïl, non pas même de son règne entier, mais de quelques années de son règne, pour mener l'Egypte à la banqueroute el la surcharger d'une dette qui a provoqué l'une des crises les pins difficiles de la question d'Orient. La politique dissipatrice qui jeta les finances publiques dans une situation aussi embrouillée, doit forcément avoir atteint , en même temps , ta richesse privée. Cest aux dépens des fellahs qu'Ismaïl se procurait l'aident qu'il gaspillait en constructions grandioses et en fêtes. Dans le rapport que rédigea , en 1878, la Commission d'enquête présidée par M. de Lesseps, le commissaire anglais, M. Rivers Wilson, rend Ismaïl entièrement el uniquement responsable de la situation de son pays. Depuis qu'avaient commencé ses embarras d'argent, le Khédive n'avait reculé, pour s'en procurer, devant aucune vexation, devant aucune injustice. Deux causes nous apparaissent avoir principalement contribué h ruiner les fellahs et à compromettre l'agriculture : ce sont la lourdeur et l'inégale répartition des impôts et l'accaparement des terres. Outre l'impôt personnel que payent tous les indigènes, outre l'impôt professionnel auquel sont soumis tous ceux qui ne payent point de contributions foncières, l'impôt capital de l'Egypte est l'impôt foncier. «Dans un pays qui, comme l'Egypte, est essentiellement agricole, dit le rapport, l'impôt foncier est et doit rester la source principale des revenus du trésor, n Mais des immeubles d'un revenu égal sont (axés d'une manière fort variable. « Au point de vue de l'impôt, les terres sont divisées en deux classes ; celles qui payent l'impôt
kharadji, dont le taiu moyen par feddan, pour toute l'Egypte, est de P. T. 11 6,30, celles qui paient la dhne (Ouchourî), dont le taux moyen est de P. T. 3A,3o. n Cette distinction reflète celle qui existe entre les terres au point de vue de la propriété, qui est un droit absolu sur certaines terres, un droit plus ou moins limité sur certaines autres. Une loi de 1871, dite de la Moukabalah, vint accentuer l'inégalité de l'impdt foncier. nTout contribuable, disait cette loi, qui aura versé au trésor une somme égale à six années de ses contributions foncières, sera dégrevé à perpétuité de la moitié de ses contributions, moitié calculée sur la base de ce qu'il paie actuellement à l'Ëtat. n C'était pour se procurer immédiatement une somme importante qu'Ismail avait usé de cet expédient aussi nuisible aux véritables Intérêts du trésor qu'à ceux des fellahs. Car, ceux qui versèrent en une fols six années de leurs contributions, ce furent les riches qui eussent toujours payé, et ceux qui restèrent grevés de la totalité de l'impAt, ce furent les pauvres qui n'avaient même pas de quoi en payer la moitié. Nous passons sur la confusion de la législation fiscale, l'imperfection des râles, l'arbitraire qui règne dans la perception, les extorsions des agents, tous ces abus que le fellah supporte sans mot dire, parce que, dit le rapport, ail sait qu'on agit en vertu d'un ordre supérieur n. Ce qu'il y a de pire, c'est que les exigences insatiables du fisc, coïncident avec un dénùment complet des fellahs. Propriété de leurs terres, libre disposition de leurs récoltes, propriété de leur travail, les fdlahs avalent perdu tous ces biens que Mohammed-Saîd leur avait au moins fait entrevoir, n Tous les souverains d'Egypte, depuis les premiers Pharaons, dît M. G. Charmes, ont le goût de la propriété, mais Ismail, pour son compte, en a eu la passion. Sa première mesure financière avait pour but, sous prétexte de payer les dettes des fellahs, de faire passer dans ses daïras une grande partie de la terre de ces fellahs. Depuis lors. Il ne perd pas une seule occasion d'accaparer les nouveaux biens. En arrivant au tr6ne, il possédailà peine 5o à 6 0.000 acres de terre; Il en avait acquis, on ne sait trop comment, 1 million d'acres pendant son règne.» Les princes de sa famille avaient suivi son exemple, les pacbas, enfin, s'étalent rendus propriétaires de la plupart des terres qui n'appartenaient ni au Vice-Roî, ni à sa famille. A cette expropriation, le fellah n'opposait aucune résistance : «Il n'y a pas en Egypte, dit M. Merruau, de meunier assez osé pour refuser son moulin au roi de Prusse». Dans ces
conditions, comment le fellah, possesseur d'une mauvaise terre ou locataire de quelques feddans, aurail-il pu solder l'impôt qu'il devait, lui, payer eu totalité? 11 ne le pouvait pas : aussi le K.liédive élait-il revenu au procédé de Méhémet-AIi. «11 perçoit au commencement de l'année, dit M. G. Gbarmes, ta contribuUoD de l'année entière, ou même de l'année suivante. Le fellah n*a pas d'argent nécessaire, mais il a sa moisson; à défaut de sa moisson, sa terre. Le Gouvernement se charge de lui procurer de l'argent , en aliénant pour lui, sans qu'il lui soit permis de discuter les termes du contrat, cette moisson et celte terre à des banquiers et des usuriers européens. C'est à &o ou 5o o/o qu'on lui avance les sommes nécessaires au paiement de l'impôt, en sorte qu'il ne lui reste presque rien de sa moisson après la perception de l'impôt, et qu'il est obligé décéder, pour quelques piastres, une terre qui vaut, en réalité, plusieurs livres.n C'est un moyen ingénieux de le déposséder, en même temps de sa récolte et de son champ, au bénéfice d'une indigne association formée par le gouvernement avec des usuriers européens. nSi le fellah pouvait vomir, dît M. Valberl, il vomirait un banquier anglais , un spéculateur français, un agent d'affaires grec, allemand ou italien.» Enfin, leur travail même, leurs bras n'appartenaient pas aux fellahs. La corvée pesait d'un poids très lourd sur ia population, li était fort légitime que les paysans prissent part îli des travaux d'utilité publique : mais l'extension de la propriété seigneuriale, des ndaïrasii kbédiviales, avait amené l'emploi de la corvée k des travaux d'utilité privée. Ismaïl avait mené grand bruit autour de l'abolition de la corvée, à une époque où elle proBlait au percement de l'isthme de Suez ; ses efforts dans ce sens n'avaient d'autre but que d'enlever au service de la compagnie des bras qu'il comptait bien employer sur ses terres. C'est ce qu'il fit et, pendant tout son règne, c'est par le travail gratuit qu'il exécuta les travaux, réalisa les progrès exigés par l'exploitation de sa daïra. Tel est l'avis qu'exprime la Commission d'enquête, qui joint aux dommages causés par la corvée, ceux d'une charge du même genre, le service militaire. Dépossédés de leurs terres et de leurs récoltes, enlevés à leur champ par la corvée ou la conscription , les fellahs étaient dans un état de misère qui tranchait avec l'opulence dont ils avaient joui quelques années auparavant. En considéraDl le plan de réformes proposé par la Commission d'enquête en 1878, on est obligé de conclure avec M. Planchut, nqu'un
pays de barbares, voulant s'organiser à l'européenne, n'eût pas exigé un plan de réformes plus complet n.
Le contre-coup de cette situation se Gt sentir sur la culture du coton, qui subit naturellement l'induence du désordre général. Il pourrait sembler cependant que l'accaparement des l«rres et du travail des fellahs an bénéfice des domaines kbédiviaux et de quelques grandes propriétés, dAt tourner au profit du coton, si, en fin de compte, celte culture était pratiquée, sur ces terres, avec plus de soins et de ressources que sur le modeste bien d'un paysan. Il n'en est rien, et, comme au temps de Mébémet-Ali, il ne pouvait arriver qu'un fetlab, dépouillé de son fonds et requis pour labourer celui d'un autre, s'acquittât de sa tâche avec autant de bonne volonté que s'il eût travaillé pour son compte. A défaut de raisonnements, les faits vont nous le prouver. Il ne s'agit pas, ainsi que nous l'avons dit, d'une décadence, même temporaire , du coton Jumel , mais plutôt de symptômes de décadence , d'bésilations inquiétantes. Arrêt dans la production qui se maintient presque constamment au chiffre initial de 187s, s millions et tant de kantars, abaissement de la qualité et dégénérescence de l'espèce; tels sont les caractères les plus marqués de cette période de troubles. Voici les tableaux de la production et de l'exportation du coton d'Egypte, de 187& à 1889, date à laquelle la production s'élève au-dessus des récoltes antérieures, pour n'y plus retomber, et s'accrott, au contraire, sans interruption.
P80DUCTI0N Dt COTOH BH fcïPTB DE (875 i 1889.
kintan. L. E. I« IlidUT.
».439.iS7