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II. — VERS LA SUPPRESSION DE LA MONNAIE

Nous avons fait allusion, dans la deuxième partie, à une conception de SOLVAY, qui vise à la suppression de la monnaïe. D’autre part, quand nous avons été amené à considérer le rôle de Ia monnaie dans l'échange, nous avons vu que celui-ci ne pouvait être énergétiquement interprété que si l’on assimilait la monnaie à un instrument producteur d'énergies, idée que l’on trouve déjà chez OsrwaLp et chez SoLvay. Tout ceci prouve que l’énergétique tend à s'opposer par sa nature même à la conception classique de la monnaie. Nous allons rechercher le sort qui a été fait à cette tendance, au cours de l’époque contemporaine.

1° LE COMPTABILISME

SOLVAY a donné à toutes ses théories un but social. A côté du productivisme, qui devait permettre aux élites de surgir, il plaçait le comptabilisme destiné, dans sa pensée, à empêcher l'établissement des inégalités dues à l’anonymat de la fortune. Il avait trouvé un moyen de dresser le bilan social de la productivité de chacun, en généralisant la substitution du compte à l'emploi de la monnaie. Ce faisant, il ne faisait que se tenir dans la ligne de l’évolution que l’on constate depuis de nombreuses années. On est déjà sorti de la période de l'échange, pour entrer dans celle du compte. Le développement des comptes de chèques et des comptes courants postaux en est la preuve. De très nombreuses transactions se font par de simples écritures

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dans les comptes. SoLVAY demande donc à l'Etat de généraliser le régime du compte. Pour cela l'Etat ferait ouvrir par un office aux citoyens des comptes proportionnés à leur patrimoine immobilier et mobilier, ou à la fraction de celui-ci, qu’ils feraient enregistrer et constitueraient en gage. Des carnets de bons seraient donnés en échange, Les paiements ne seraient donc faits désormais qu’au moyen de bons. Les carnets indiqueraient la situation au crédit et au débit, des inscriptions étant faites au moment de chaque transaction sur les carnets de l’acheteur et du vendeur. Le bilan serait fait une fois par an. Ainsi, on supprime la monnaie ; de plus, on connaît les fortunes et on peut les imposer en cunnaissance de cause. D’où retour à la collectivité des bénéfices exagérés ou injustes et, par suite, tendance vers la vraie justice, chacun recevant selon sés œuvres.

Si nous laissons de côté cette dernière conséquence, qui a une grande importance aux yeux de SOLvaY au point de vue social, et si nous nous en tenons au point de vue économique, nous voyons que l'effet de ce système est de supprimer l’échange des biens contre de l’or, pris comme commune mesure des valeurs. Les échanges se feraient contre des pouvoirs d’achat, exprimés en unités fixes, qui représenteraient une valeur sociale, celle-ci ayant un caractère abstrait.

Des critiques ont été adressées à ce projet. On lui a reproché, en monétisant le patrimoine entier, donc les immeubles, d'aller contre la nature des choses (1). On a fait remarquer que les comptes seraient basés sur des gages inconvertibles, ce qui leur enlevait toute garantie. Mais, à ces objections, des réponses pertinentes ont été faites par Sor.vay lui-même ou par d’autres auteurs. WaLrAS et Wir- FRID PARETO se sont attaqués de préférence au principe de l'invariabilité de la valeur abstraite et c’est là, en effet, le nœud de la question. WaLrAs, en particulier, démontre (2) le rôle important joué par la monnai2 d’après les principes classiques de la théorie quantitative.

M. ANsraAUx a entrepris, à l’époque où ces critiques se fai-

(1) Rocug-AcussoL. — Essai sur le clearing system, Montpellier 1903, page 95. kà (2) Wazras. -- La caisse d'épargne de Vienne et le comptabilisme so-

cial, Revue d'Economie Politique 1898.

saient jour, de démontrer que le comptabilisme social est applicable et il donne de cela des raisons qui sont intéressantes, parce que devenues d’une brûlante actualité (1).

Nous ne croyons pas devoir les reproduire, car notre but n’est pas, ici, de donner des arguments pour ou contre la monnaie de compte. Ce qui nous importe c’est de déterminer, si les faits justifient, en quelque manière, la théorie de la monnaie instrument que nous avons donnée d’après les énergétistes.

Nous pouvons tirer un premier argument en faveur de celle-ci de l’extraordinaire développement des comptes de chèques postaux. Le fait qu’une portion toujours croissante de la population a recours, pour ses transactions, à des virements, montre, sans contestation, que l’opinion s’accoutume à un régime d’échange sans monnaie.

Par ailleurs, il suffit d'examiner les événements qui se déroulent sous nos yeux à l’époque actuelle, pour constater que ceux-ci apportent une certaine confirmation à la théorie que nous venons d’exposer. Nous voyons depuis plusieurs mois des monnaies, dont les deux plus puissantes du monde, qui se sont détachées volontairement de l’étalon or. Une expérience gigantesque de monnaie dirigée se poursuit en Amérique. Une lutte sourde et continue est entamée,.en Europe même, entre les tenants d’une monnaie libre et les partisans de l’étalon or. Certes, il n’est pas encore question de comptabilisme, mais le jour où la monnaie ne sera plus conçue que comme un pouvoir d’achat, le régime du compte s’imposera de lui-même et son établissement sera singulièrement favorisé par l'extension des comptes postaux dont nous venons de parler.

Ainsi, les énergétistes apparaissent encore ici comme des précurseurs. Leurs théories semblent douées d’une faculté

remarquable d'adaptation aux conditions de vie du monde moderne.

2° L'ENERGIE. — ETALON MONÉTAIRE En traitant du comptabilisme, nous n’avons fait aucune hypothèse sur l’unité de valeur. Or, il semblerait tout na-

7 @ ANSIAUX. — La monnaie peut-elle être supprimée? Revue Economique Internationale, juillet 1908,

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turel que les énergétistes aient essayé de rattacher celle-ci à lénergie. L'exemple d’une tentative de ce genre vient de nous être donné à une époque récente.

Nous avons déjà indiqué, dans la première Partie, que les technocrates, qui ont repris l’idée énergétiste, étaient partisans de la suppression de la monnaie, ce qui s’accorde parfaitement avec ce que nous venons de dire des conceptions énergétistes de celle-ci. Nous avons ajouté qu’ils proposaient de substituer à la monnaie une nouvelle unité de valeur fondée sur la consommation d'énergie. Or, on pouvait lire dans la presse, en décembre 1932, qu’il venait d’être proposé à la section économique de l’association américaine pour l’avancement des sciences, la création d’un « dollar électrique ». Pour cela, les Compagnies génératrices de lumière et d'énergie électrique déposeraient à la Trésorerie à Washington des engagements de livraisons futures de kilowatts heure, ayant priorité sur toutes les autres obligations de ces Compagnies. Celles-ci recevraient, en échange, des dollars électriques et les débourseraient pour leurs besoins, tels que paiement de salaires, de dividendes ou de matières premières. Une loi déterminerait la valeur, sur tout le territoire des Etats-Unis, du dollar électrique. La circulation en serait aussi légale que celle des autres devises et sa valeur, qui serait pour commencer de quarante kilowats heure, serait revisée tous les cinq ans, ce qui permettrait de réserver l’or pour les transactions internationales et les affaires à longue échéance. Le docteur NoRTON, à qui on attribue cette proposition, est-il un utopiste ou bien s’agit-il d’une mystification ? Peu nous importe. Le fait même que cette idée est émise montre qu’elle est dans l'air, et elle concorde si bien avec la mentalité des technocrates que l’on est en droit de croire à la réalité de la proposition.

Nous ne voudrions pas, en entreprenant l’étude de celleci, paraître accorder notre attention à des conceptions chimériques. Cependant, nous croyons qu'une brève discussion du projet ci-dessus ne peut qu’avoir des avantages, en évitant à ceux qui ont suivi notre argumentation, de se

faire une idée fausse de la signification que doit avoir une monnaie énergétique.

Demandons-nous, en effet, quel doit être le caractère de celle-ci, en admettant que son adoption soit possible. Il semblerait, à première vue, logique que les prix des matières traduisent leur équivalence énergétique.

Par suite, les cent grammes de chicorée vaudraient vingtcinq calories, les cent grammes d’oignon en vaudraient cinquante !

Peut-on penser que de tels prix seraient fixes et que les échanges se feraient suivant une loi rigoureuse ? E’interprétation que nous avons essayé de donner de léchange, nous met en garde contre cette opinion.

Nous avons montré que la quantité d'énergie à donner, en retour d’une énergie reçue, dépend non seulement de la quotité de cette dernière, mais encore de son rendement en énergie humaine pour l’acheteur et ensuite de la productivité de celui-ci en énergie d'échange ; c’est Putilité et l'utilité au deuxième degré, avons-nous dit, qui est à la base de l’échange. L'énergie n’est que le support de lutilité. Ainsi, l’acheteur peut être conduit à donner plus de cinquante calories comme prix des cent grammes d’oignon. De même, une automobile pourrait valoir plus que la quantité d'énergie dépensée à sa construction. Cette remarque suffit à dissiper l'illusion, qui semble bien être celle des technocrates, que la monnaie doit représenter l’énergie de ce qu’elle achète. Le fait que l'énergie serait prise comme base d’une monnaie ne ferait pas disparaître les inégalités d'utilité, les inégalités de production, la rareté plus ou moins grande des produiis. Cette monnaïe serait appelée à refléter les mille conditions variables de l'échange, comme le font les autres monnaies.

N’aurait-elle donc aucun avantage ? Au contraire, elle nous paraît devoir en posséder plusieurs : ce serait d’abord de fixer d'une façon définitive l'unité de compte.

Un progrès immense a été accompli, quand le système métrique a lié aux dimensions mêmes de notre globe, l’étalon des mesures de longueur, le soustrayant ainsi à toutes

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les variations et assurant pour toujours sa fixité. L’adoption de l'unité d’énergie comme unité de compte réaliserait un progrès analogue. Mais il est bien entendu que cela n’aurait pas pour effet de fixer la valeur de celle-ci. Au lieu d’avoir une unité comme le franc, dont le poids d’or est fixé arbitrairement suivant les époques, la définition de l’unité ne changerait pas. Par contre, la valeur de cette unité pourrait varier. Elle continuerait même à baisser, suivant la loi qui veut que les monnaies se dé-, précient, abandonnées à elles-mêmes. Toutefois, ici, apparaîtrait un autre avantage, ce serait la plus grande facilité avec laquelle cette monnaie pourrait être dirigée, de façon à atténuer les variations, passagères ou non, qui affectent la valeur des monnaies.

Nous savons que le prix social tend à se confondre avec le coût de production. En admettant que l’on arrive, COMme le professent les technocrates, à évaluer en énergie Île coût de production des différents produits, il serait possible, au moyen d’index numbers convenablement calculés, de comparer au coût de production en énergie le prix évalué en énérgie. De la différence existant entre les deux srandeurs on déduirait facilement s’il y a hausse ou baisse des prix et l’on pourrait alors, par des émissions ou des retraits de monnaie, provoquer le mouvement inverse, destiné à amener les prix à la parité énergétique avec les coûts de production.

On peut se demander seulement, comment cette monnaie se comporterait dans les échanges internationaux. :

Les technocrates proposent de conserver l'or pour le règlement de ces échanges. Or, cela ne serait peut-être pas faisable, car l’or aurait perdu la plus grande partie de sa valeur, si la monnaie était gagée sur l'énergie. De plus, les conséquences dues aux sorties d’or, baisse des prix, accroissement du taux de l’intérêt, ne se produiraient plus automatiquement, puisque les deux monnaies, nationale et internationale, ne pourraient plus fusionner. On en arrive alors à penser que la monnaie énergétique devrait être internationalisée. Pour cela, il suffirait que cette monnaie

soit gagée sur les réserves d’énergie de grands trusts internationaux, de sorte qu’on bon de 40 kilowats, tiré à New- York, puisse être remboursé à Paris, et vice-versa. Ainsi, au cas où l’Amérique auraif un excès d’importation par rapport à la France, l’activité de ses usines productrices de force baisserait, tandis que celles de France verraient leur production s’accroître, pour pouvoir rembourser en énergie les bons américains qu’on leur présenterait. Les

Américains manquant de moyens de paiement, les prix

baisseraient chez eux, tandis que les bons d’énergie seraient recherchés et attirés de l’étranger par la hausse de l’intérêt. En somme, les phénomènes dus à l’exportation de la monnaie se produiraient dans ce cas, comme ils se produi-

sent quand l'or circule librement.

Ces considérations, quoique sommaires, permettent de conclure qu'une monnaie basée sur l’énergie n’est peut-être pas aussi utopique qu’elle paraît.

Les tendances modernes vers la monnaie de compte, autant que les attaques violentes portées à la suprématie de l’or par certains peuples, pourraient bien indiquer que le monde va dans le sens de l’évolution que préconise l’énergétique, bien que l’aboutissement de cette évolution paraisse encore lointain.

Nous conclurons ce chapitre en remarquant que si le domaine de l'échange semble plus fermé au concept d’énergie que celui de la production, on doit reconnaître qu'il subit cependant les infiltrations de certaines idées, qui peuvent se réclamer de l’énergétique.

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