‹ La Production et l'Échange au Point de vue énergétiqueChapitre 34 sur 145 · II. — BESOINS TRANSCENDANTS · texte numérisé non relu

II. — BESOINS TRANSCENDANTS

Les besoins que nous avons étudiés jusqu'ici sont conditionnés par notre nature physique. Ils sont éprouvés par les animaux tout comme par nous-mêmes. Sans doute, certains besoins sont-ils pour ceux-ci moins intenses et moins complexes, mais on doit pouvoir les déceler, ne serait-ce qu’à l’état rudimentaire chez tout être vivant. Ce qui accuse la différence qui existe entre ces besoins chez l'animal et chez l’homme, ce sont les procédés employés pour atteindre leur satisfaction. L'animal y pourvoit grâce à son instinct, ensemble de réactions automatiques analogues aux réflexes qui jouent dans l’organisme. L’homme met en jeu également son instinct, mais surtout son intelligence et c’est à l’exercice de celle-ci que sont dus les caractères particuliers et originaux de son activité. Mais l'intelligence humaine forme, en raison de sa perfection et de sa complexité, une fonction autonome et qui semble n’avoir que des rapports lointains avec l’organisme qu’elle anime. La science positive a toujours cherché à retrouver le lien qui doit exister entre eux deux. L'existence de ce lien n’est plus mis en doute par les psychologues. Ils peuvent discuter sur le rôle exact du cerveau, ne pas être d’accord sur les activités fonctionnelles qui composent l’activité intellectuelle, différer d’avis sur le degré plus ou moins grand de déterminisme qui pèse sur elle, mais ils admettent que l'intelligence se comporte comme une fonction de notre organisme.

Une question se pose alors à nous. Comment allons-nous concilier l’activité intellectuelle avec les processus énergétiques que nos énergétistes déclarent être l’essence de la vie ?

Ici, il faut faire une distinction entre le cerveau consommateur d'énergie et le cerveau producteur, ou plutôt excitateur, d'énergie. Que le cerveau mette en jeu de l’énergie biologique pour son fonctionnement, cela n’est pas en discussion. Comme tout le système nerveux, il est le théâtre

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de différences de tension qui jouent un rôle certainement dans les opérations intellectuelles ; que ce rôle ne soit pas éclairci, peu importe pour le moment. Il nous suffit de savoir qu’il existe, pour assimiler le cerveau aux autres organes qui, nous le savons, ne fonctionnent que grâce à l'énergie chimique reçue de l’extérieur. À ce point de vue, l’activité du cerveau ne saurait être séparée de celle du reste du corps. Ses besoins sont les mêmes et l’on ne saurait parler à leur sujet de besoins d’une nature spéciale.

Par contre, nous n’ignorons pas qu’il existe des besoins ne semblant avoir aucun lien avec notre nature physique. Ce sont les besoins intellectuels et esthétiques, les besoins moraux et religieux.

Nous dépensons de l’énergie pour les satisfaire, mais cette satisfaction purement idéale paraît complètement étrangère à toute interprétation énergétique. Lire un livre, admirer un tableau ou faire la charité ne passent pas pour accroître notre capital d'énergie. Pour interpréter la valeur des actes de cette nature et pour les faire entrer dans le cadre de l’activité énergétique, il nous faut faire appel à une notion nouvelle, celle de l'intelligence excitatrice, capable par son travail, non de produire directement de l'énergie, mais d’accroître les masses d'énergie mises à notre disposition. |

Les économistes ont d’ailleurs, sur ce sujet, une vue qui rejoint la nôtre. En classant ces besoins, en même temps que les besoins de confort, sous le nom de besoins de civilisation, ils considèrent que leur satisfaction tend à l'accroissement du bien-être et rend possible le développement de la personnalité physique et morale. Ils reconnaissent ainsi leur rôle indirect, mais n’en donnent qu'une

explication assez vague dont nous ne pouvons nous contenter. |

1° Besons INTELLECTUELS

SOLVAY a mis en évidence l’'énergétisme de l'intelligence dans ses « Notes sur des formules d'introduction à l’énergélique », déjà citées. Après avoir établi que le travail

- cérébral n’a aucun équivalent énergétique et qu’on ne peut le mesurer directement, comme l’on mesure le travail mécanique fourni par un muscle, il conclut que sa représentation n’est possible qu'indirectement, par les effets qu’il produit, non par l’énergie qu’il dégage.

Nous aurons à revenir sur cette conception particulièrement féconde de l’énergétisme du travail intellectuel, dans le chapitre que nous consacrerons au travail. Pour l'instant, nous avons voulu marquer simplement quelle idée les énergétistes se font de l'intelligence, avant de passer à l’analyse des besoins intellectuels. Nous remarquons d’ailleurs que cette conception est corroborée par celles d’autres penseurs. Qu'il nous suffise de rapporter ici comment M. BERGSON conçoit le rôle de l'intelligence (1). « L’intelli- » gence, dit-il, est faite pour utiliser la matière, dominer » Les choses, maîtriser les événements. Sa puissance est en >» raison de sa science. » Ailleurs, comparant l'intelligence et l'instinct, il poursuit (2) : « L'instinct et l'intelligence ont » pour objet essentiel d'utiliser des instruments : ici des » outils inventés, par conséquent variables, imprévus, là » des organes fournis par la nature, et, par conséquent, > immuables. » Aïnsi, tandis que l'instinct, grâce à la disposition des organes dont il use, puise dans la nature dés énergies par la désintégration de complexus dans lesquels elles figurent, l'intelligence accroît la quantité d’énergies mises en jeu grâce à des outils, dont nous aurons à signaler, plus tard, le rôle énergétique. Elle l’accroît aussi par son aptitude à découvrir des énergies potentielles nouvelles et à les transformer en énergies actuelles, ce que l’instinct cristallisé dans sa routine est incapable de faire.

Nous nous étendrons plus loin sur le rôle de l’intelligence, et nous montrerons comment la définition que nous venons d’en donner se concilie avec le fonctionnement des activités constitutionnelles que lui reconnaît la psychologie

(1) BErGson. — Les deux sources de la morale et de la religion, Paris 1932, page 171.

(2) BERGsON. — Idem, page 22.

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moderne. Ce qui nous importe pour lé: moe c’est le mettre en lumière son caractère énergétique, tel que Pa concu Sozvay et tel qu’il peut se déduire de pue de BERGSON. En effet, si cette notion est admise, EUMEFRECES tion des besoins intellectuels en sera grandement facilitée. L'intelligence peut désormais étre assimilée aux fonctions organiques dont nous avons déjà parlé. Comme celles-ci, elle doit se développer par une action progressive, par une activité désintéressée, analogue à celle que nous avons reconnue dans le jeu. Lire, apprendre, développer la mémoire et le jugement, tout cela est l’analogue de l'exercice et du jeu transposé sur le plan intellectuel. Par suite, ces opérations intellectuelles désintéressées ont le même caractère énergétique indirect, que celui que nous avons reconnu à l’exercice et au jeu nécessaires aux fonctions de l’être physique. D’autre part, on reconnaît dans l'intelligence des aptitudes diverses. Quand certaines sont sollicitées aux dépens des autres ou bien quand l’inertie succède à une période d'activité intense, il est absolument naturel que certaines facultés aient besoin d’être exercées, pour ainsi dire à vide, en vue d'utiliser une énergie inemployée momentanément par le cerveau. Il se produit, dans ce cas, un phénomèêne analogue à celui que l’on donne-comme étant la source du rire.

L'auteur que nous avons déjà cité plusieurs fois s’exprime ainsi au sujet du rire (1) : « Nous avons toujours con- >» sidéré le rire comme un phénomene dépendant de l'ac- » tivilé mentale, marquant un surcroit de travail qui, ne > trouvant pas à s'employer intellectuellement dans Îles » centres de l’idéation, excite Les sphères voisines et pro- > voque le réflexe que produirait aussi l'excitation diffuse du chalouillement. » Plus loin (2), il note comme une des caractéristiques de l'influence d'autrui sur notre activité mentale l’exagération du réflexe du rire. « Nous rions » aux larmes, dans une assemblée, à propos de choses qui,

(D) IPaAsSsyE L'activité psychique, Paris 1931, page 28, (2) Tassy. — Idem, page 84. . ‘

> rencontrées dans une lecture, nous feraient à peine sou- > rire. »

L’exagération de ce réflexe, dans le cas présent, est occasionnée par un accroissement d'énergie causé par la présence d'autrui.

Quoique nous n’ayons pas le temps de nous appesantir sur cette question, nous n'avons aucune peine à constater que de teiles considérations renforcent notre position. Elles nous permettent de nous faire une idée de la valeur énergétique d’un divertissement intellectuel, tel que la représentation d’une comédie de Molière. Le plaisir intellectuel que nous éprouvons, le rire qui le manifeste, sont dus à ce que de l’énergie intellectuelle inemployée a été, grâce à l’auteur et aux acteurs, déviée d’une façon qui soit favorable à l'équilibre intellectuel des spectateurs. Ceci, qui s’applique aux plaisirs intellectuels, nous amène tout naturellement à parler aussi des besoins esthétiques.

2° BEsoixs ESTHÉTIQUES

Nous n'avons ni le temps ni les moyens d’esquisser une théorie de l’art. Toutefois, des vues concordantes, dégagées de la lecture d'auteurs différents, nous permettent de donner de l’art une explication qui cadre avec les vues de l’énergétique.

« L'homme, dit IRwIN EDmax (1), est doué du pouvoir > d'imaginer un avenir plus désirable que le présent et de > lutter ingénieusement pour l'obtention de biens anticipés >» ou imaginés, ces biens anticipés sont les idéals. Ces idéals » sortent des besoins et des désirs les plus profonds de la » nature humaine. L'intelligence est du même sang et de > la même chair que les instincts. Aussi le rôle de la raison » n'est-il pas de faire obstacle aux autres tendances. Elle > a sa racine dans les instincts et elle a pour fonction d’en > assurer l’harmonieuse réalisation. »

-F, PAULHAN (2) est encore plus explicite.

(1) 1. Epman. — Human Traits and heir social significance 1922, cité par la Revue de l’Institut de Sociologie 1921-1922, tome II.

(2) PAULHAN. — L’immoralité de l'Art. Revue Philosophique 1904,

« L'art, dit-il, né d'une discordance entre l'homme et le monde, tend à aggraver cette discordance. Il ne vise ni à la comprendre ni à la supprimer. Il la laisse subsister, mais il en détourne notre attention en substituant dans notre esprit à la réalité, où cette discordance existe, un monde simulé où elle n'existe pas. Il donne par là à nos » désirs, sans transformer réellement le monde, une satis- > faction illusoire et fictive. Il se passe là quelque chose » de très analogue en somme aux aberrations fréquentes » de l'instinct sexuel, chez l'enfant ou chez l'homme, qui » ne peut arriver à la satisfaction normale de ses désirs et » la remplace par un succédané imparfait, une sorte de » tromperie, de mensonge conscient et voulu. Il est, en » somme, et sous toutes ses formes, une sorte de divertis- » sement, en prenant le mot dans le sens où l’entendait > Pascal. 11 nous détourne de la vie réelle et des biens » solides pour flatter nos instincts blessés et nous donner > un monde qui nous plaise pour une raison ou pour une > autre, mais un monde illusoire, sans solidité. »

« L'art distrait l'esprit. I l'empêche de sentir pendant » un moment les froissemernts de la réalité, en le trans- > portant dans un monde imaginaire où ces froissements » n'existent pas. »

L'art est une réaction contre l'influence déprimante de la réalité. Il est une sorte de défense contre la raison, dans le genre de celle que réalise la religion d’après M. BERGSON. I'ramêne l’activité de la zone de l'intelligence dans la zone de l'instinct. L'art est sensuel. Il contribue à rétablir un équilibre compromis par trop d'intellectualité.

L'art le plus commun, le mieux compris et le plus goûté, la musique, est considéré par Darwin comme lié à l’instinct de reproduction. D'où son caractère mystérieux et aussi troublant, par ce qu'à notre insu, elle éveille des associations d'idées passées dans le domaine inconscient. Quoiqu'il en soit de cette hypothèse, notre musique, tout comme celle des nègres, traduit la même sensualité fon-

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cière, « Elle est l'expression d'une force plus profonde et » plus générale qui est l'instinct vital lui-même. » (1)

A ce sujet, il est intéressant de rapporter comment un auteur, qui a approfondi l’étude du langage humain, trouve dans le rythme un reflet du mouvement qui agite la matière vivante (2).

Selon le Père JoussE, « tout acte humain, tout geste — » en donnant à ce mot son sens le plus large et aussi le > plus particulier — est une explosion de l'énergie vivan- » te. La vie, dans toutes ses manifestations, est constituée, » en somme, par une suite d'explosions qui s'excitent et » s’entratnent les unes Les autres et qui alternent, en raison » des moments d'accumulation où de dépense d'énergie. » Cette alternance physiologique, analogue au mouvement » d’une machine, correspond à un instant d'assimilation et » de desassimilation, de perte et de récupération, et nous >» apercevons là une succession de temps forts et de temps » faibles qui sont l'essence même du rythme. Tout est ryth- » me dans la nature et l’on pourrail dire que le rythme est, >» selon le mot de VERRIER, une sorte de premier principe » unique et universel. »

« Si le geste nous apparaît comme un constituant essen- >» tiel de ce rythme, le son vocal, lui aussi, dépend essen- >» tiellement de l'explosion énergétique, car le souffle obéit, > en somme, à une sorte de « gesticulation organique » » qui déplace la colonne parlante. Et ce n'est pas sans » raison que VERRIER y découvre « la danse de l'appareil » moteur de la respiration et de tous les muscles de l'arti- >» culation verbale. l'expression de cette harmonie pro- > fonde et de ce besoin général et mystérieux de l’alter- » nance des poussées, des retenues et des retours, qui ap- » parlient à tout notre système nerveux moteur. »-

« Le Pére JoussE en déduit très justement que le plaisir » a'est pas autre chose que la sensation de se conformer

(1) Jules COMBARIEU. — La musique, Paris 1907, page 169. (2) Père Marcel Jousse, — Etudes de psychologie linguistique, Paris,

Beauchesne,

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