CHAPITRE IV
NOTION ENERGETIQUE D'UTILITÉ
La satisfaction d’un besoin quelconque se traduit, pour l’homme, par un gain ou une économie d'énergie, que C2 soit immédiatement ou à longue échéance.
Cette constatation va nous permettre de donner de lutilité une définition précise.
Est utile tout ce qui procure à l'homme de l’énergie physiologique directement (aliments) ou indirectement (l’eau), tout ce qui économise de l’énergie directement (transports) ou indirectement (morale) et, enfin, tout ce qui accroît la productivité de cette même énergie (science).
Par suite, l'utilité est mesurée par la quantité plus ou moins grande d'énergie que lPindividu gagne ou économise, où par l'augmentation de la productivité de celle- ci qui se traduira également par des gains ou des économies d'énergie.
Que vaut cette conception ?
N'est-ce pas aller au devant d’objections FO omontable que de donner de l'utilité une définition aussi étroite ?
En premier lieu, la science économique envisage-t-elle l’utilité comme une réalité, comme une chose qui puisse se mesurer, se dénombrer, se comparer ?
Une notion de ce genre, si elle s’oppose à bien des théories modernes, n’est pas pour cela dénuée de tout appui.
Nous savons que WaLras (1), pour étudier le problème de l'échange, a dû faire l'hypothèse d’un étalon de mesure
(1) Wazras. — Eléments d'économie politique pure, Lausanne 1896, page 97.
de l'intensité des besoins, ou de ce qu’il appelle l'utilité intensive. C’est en partant de cette hypothèse qu'il a pu établir ses courbes d’utilité, et définir mathématiquement les conditions de l’échangz des marchandises entre elles. M. DivisrA (1) précise en quoi consiste cette hypothèse. On suppose qu’il existe, pour un individu déterminé, un étalon de mesure de l'intensité de ses besoins, commun non seulement aux unités successives d’une même richesse, mais encore à celles des diverses espèces de richesses. En d’autres termes, on admet qu’il soit possible de-comparer numériquement les utilités que présentent pour un individu non seulement un kilo, deux kilos de blé, mais un litre de vin, une douzaine de pommes. Après avoir lu cela, on ne peut nier que l’énergétique ne donne immédiatement la solution, puisque l’on peut, en s’aidant de ses principes, déterminer le gain réel que procure en énergie un aliment, un outil. à
Les considérations suivantes de M. Divisra, au cours de la discussion qu’il fait de l'hypothèse de WALRAS, montrent d’ailleurs que cette hypothèse est fort soutenable et elles donnent par là-même un appui à notre théorie,
« On peut, dit-il, objecter que le caractère quantitatif » attribué par WaLras à l'utilité des richesses est pure- » ment arbitraire et ne répond pas à la réalité. On ne voit Ÿ Pas Ce qu'est une utilité double d'une autre ; mais, à » Cette objection, il répond que cet obstacle peut être sur- » monté. Au fond, toutes les grandeurs que la science » étudie ont pour point de départ des notions essentielle- > ment qualitatives. On rencontre cette difficulté à propos » de toutes les grandeurs dont l'existence nous est suggé-. > rée par nos sens. Sans doute, la physique permet de me- » surer la hauteur du son, l'intensité d’une source de lumie- > re, la longueur d'onde d'une Couleur... mais on ne peut ? mesurer l'utilité, que présente Pour un individu, l'acqui- » sétion d'une certaine quantité de pain ou de vin. Rien » ne dit toutefois, déclare l’auteur en €
oncluant, qu’on
() Divisra. — Economique rationnelle, Paris 1998, page 341.
» n'arrivera pas un jour à des méthodes, permettant de » mesurer objectivement des ulilités. »
L’Intendant Général CHAYROU, dans.une étude très poussée sur les achats rationnels (1), discute longuement, puis adopte, après l'avoir vérifiée par de nombreux exemples, cette hypothèse que les valeurs subjectives, ou utilités relatives.à un même sujet, sont des grandeurs de même espèce, c’est-à-dire susceptibles d’être mesurées par une intelligence suffisamment puissante.
L’auteur que nous citons ne dissimule pas qu’il soit difficile .et parfois impossible de donner une évaluation objective de ces valeurs, et nous sommes complètément de son avis. Il fait remarquer qu’on ne saurait analyser et additionner l'utilité totale d’un instrument de chirurgie depuis le moment où il a été acheté jusqu’à celui où le praticien prend sa retraite, mais, en regard de cette difficulté, l'expérience £t le spectacle de la vie fournissent une suite continuelle de ces actes de décision où l’individu pèse implicitement, et comme inconsciemment en général, les valeurs les plus diverses. |
Ainsi, des hommes de science, des économistes éminents, admettent que l’utilité est une qualité concrète, théoriquement mesurable et non pas seulement une vue de l’esprit. En somme, les énergétistes, en identifiant l’utilité et l’énergie, ne doivent pas voir opposer à leur thèse une fin de non recevoir définitive et sans appel.
Il est vrai que si des hommes de science ont de l’utilité cette vue, malgré tout étroite et rigide, les psychologues ne manqueront pas de s’opposer à ce qu’on ravale l'utilité à un niveau aussi bas. Ceci nous amène à nous demander s’il est possible de concilier la pensée énergétiste avec la leur.
Si nous demandons à un auteur, que nous avons déjà cité, comment la psychologie économique comprend lPutilité, il nous semblera, d’après ses réponses, que le fossé
() Intendant Général CHayrou. —. De l’art d’acheter. Revue de l’Intendance Militaire de septembre-octobre 1925, page 649.