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IL. — LE TRAVAIL

La production trouve des énergies dans la nature. Comment parvient-elle à les utiliser, à les amener en fin de compte à la disposition de l'organisme humain, pour qu’elles puissent jouer leur rôle moteur ou économiseur ? Ceci est le rôle du travail humain. Que celui-ci soit productif, c’est une vérité d’évidence, et tout ce que nous savons par ailleurs, combiné avec ce que nous avons déjà dit, nous permet d'expliquer sans peine son mode d’action au point

de vue énergétique.

(1) Brunes. — La Dégradation de l'Energie, Paris 1908, page 197.

C’est le travail de l’agriculteur, qui permet à l’énergie solaire de se concentrer au maximum dans les plantes cultivées en vue de l’alimentation.

Le travail de l'artisan ou de l’ouvrier utilise les énergies de forme ou de volume des matériaux, pour faire des objets conformes au but recherché, qui est l’économie d'énergie de l'individu. Le maçon crée Pabri auquel nous devrons d’éviter la déperdition d'énergie que constitue la chaleur rayonnée par notre corps. Le menuisier crée les meubles, grâce auxquels nos efforts, au cours de la vie quotidienne, donc nos pertes d’énergie, seront réduits au strict minimum.

Ces divers travailleurs utiliseront, pour parvenir à leurs fins, soit leur propre énergie, soit celle des animaux, soit celles de la nature, mais, quelle que soit Pénergie utilisée, le but atteint sera toujours de nous permettre d’accumuler l'énergie physiologique qui nous est nécessaire, ou de l’économiser au maximum.

Ces exemples démontrent surabondamment le rôle éminent du travail qui n’est nié par personne, mais ici une question mérite d’être examinée. L’énergétique apporte-telle son appui à ceux qui voient dans le travailleur manuel la pierre angulaire de la production ? Prône-t-elle à son tour l’idée, si répandue depuis près d’un siècle, que le travail physique est en quelque sorte roi dans la société.

C’est bien ce qui devrait être, si l’on considère l’importance que l’énergétique attribue à l'énergie humaine. Le travail physique est, en effet, le résultat le plus direct de la mise en œuvre de cette énergie et toute notre activité est en quelque sorte travail. Nos organes travaillent, nos muscles travaillent, certains même au repos. On s’attend donc à voir l’énergétique glisser vers une conception toute physique du travail. Un examen un peu approfondi de la question nous montrera qu’il n’en est rien.

Pour cela nous attirerons d’abord l'attention sur la signification que l’on peut attribuer au mot travail. Ce mot peut désigner le travail tel qu’il est conçu en mécanique. Mais ce n’est pas cette acception qui est la plus courante.

AO ee

Le plus grand nombre conçoit, en effet, sous le nom de travail l’effort physique, la mise en jeu des ensembles musculaires des membres. Quand on veut parler de l’effort de l’homme de science, on se croit obliger de préciser et d’ajouter au mot travail le qualificatif intellectuel.

Nous croyons, quant à nous, qu’il y a deux sortes seulement de travaux dans le monde : le travail mécanique, qui est dû à l’action aveugle d’une énergie naturelle et le travail humain, à la fois physique et intellectuel. Ce dernier peut être plus ou moins teinté d’intellectualité, mais celle-ci existe toujours, et c’est à elle qu’est due sa productivité. Elle apparaît en nuances, qui vont en s’avivant depuis le travail physique le plus grossier et le plus automatique, se rapprochant de celui de la brute, jusqu’au travail intellectuel le plus raffiné dans lequel la dépense physique est ramenée au minimum ; mais à tous les échelons on trouve l’élément intellectuel, affirmant par sa présence qu’il s’agit d’un travail humain.

Quel est, en effet, le rôle de celui-ci ? Nous l’avons dit en commençant ce paragraphe. C’est au travail humain qu’incombe le rôle de rendre assimilables ou utilisables les énergies naturelles. Or, celles-ci sont, par essence ou dissimulées ou mobiles. Ou bien l’énergie est comme cristallisée au sein de la matière, ou bien elle est fuyante et inconsistante, impossible à saisir et à fixer. Découvrir les énergies cachées ou capter les énergies en mouvement ne peut être que le fruit de la réflexion, l’œuvre du cerveau.

L'homme obéit au principe du moindre effort qui l’incite à se procurer le maximum de gain avec le minimum d'efforts. C’est poussé par cette nécessité qu’il a observé, cherché, inventé. Il y a une hiérarchie des besoins et des inventions au point de vue du principe de moindre effort, dit WinrarsKI (1). Ce sont les besoins intellectuels et scientifiques, les inventions techniques et les activités économiques y adaptées, qui représentent l'effort minimal que

@) Winiarsxk. — Le principe du moindre effort comme base de la science sociale. Revue Philosophique 1903.

l’humanité fait continuellement, et où elle dépense le plus d'intelligence, procurant le maximum de gain en comparaison avec l’effort employé. La science, parfois dépassée par la technique, dépasse à son tour et prépare celle-ci. Le progrès se fait suivant la loi du moindre effort, dans la direction d’une logique toujours plus rationnelle et de la prédominance des centres de pensée sur les centres d’impulsion, ce qui tend à une domination toujours plus parfaite de la nature. « L'intelligence, avons-nous déjà dit, » d’après M. BERGSON, est faite pour utiliser la matière, > dominer les choses, maîtriser les événements. Sa puis- » sance est en raison directe de sa science. »

Cette idée, que le travail intellectuel est seul vraiment producteur, nous la retrouvons chez Ch. Gipx.

Dans une étude intitulée : « Travail intellectuel et travail manuel » (1), le savant économiste dissipe les illusions que se sont faites certains milieux au sujet de l'excellence, de la primauté supposée du travail manuel. Les théories marxistes, dit-il en substance, ont incliné les ouvriers à cêtte idée de la supériorité du travail manuel. En effet, si la valeur n’est qu’un certain nombre d'heures de travail cristallisées, cela conduit les esprits simples à conclure que le travail manuel est le seul élément de la richesse. Or, la fonction soi-disant créatrice du travail manuel n’existe pas.

« Réfléchissez, dit-il, que le travail manuel en soi, c’est- » à-dire l'énergie musculaire mise en contact avec la matié- » re, n'est qu'une force motrice, rien de plus. Et il ne peut > pas plus créer qu'une force mécanique quelconque. Tout » ce qu'il peut faire, c’est d'imprimer un certain déplace- >» ment à un objet matériel ou aux molécules de la matiëe- » re... Et la preuve, c’est qu'on peut toujours en arriver, » si complexes que paraissent au premier abord ses modes » de procéder, à les remplacer par une machine, c'est-à- » dire par un mouvement alternatif ou circulaire. 11 y a

(1) Ch, GibE. :— Introduction à la Fondation Universitaire de Belleville, Paris 1907.

» pourtant, dans tout travail manuel, direz-vous, une part » d'intelligence qui le différencie du travail mécanique ? » D'accord, mais alors remarquez qu'il faudrait dire que » le travail manuel est créateur de richesses, précisément > dans la mesure où il cesse d'être travail manuel pour » être travail intellectuel. >» Nous avons tenu à faire cette citation pour montrer que l'attribution de la productivité au travail intellectuel n’est pas une vue spéciale à l’énergétique. Celle-ci ne fait qu’adapter cette notion déjà acquise aux vues particulières qu’elle a touchant la production. Cette adaptation, nous allons voir comment SoLvay l’a réalisée. |

Dans un ouvrage déjà cité (1) il a essayé de traduire en formules ce que l’on peut appeler les composantes de l’énergie individuelle et de l’énergie sociale. Nous avons donné plus haut (page 51) un spécimen de ces formules, qui exprimait l’énergie physique individuelle utilisable, en fonction de l’énergie puisée dans les divers aliments, de l'énergie rejetée et de l’énergie thermique ou chaleur développée.

En se plaçant à un point de vue général, cette formule peut s’écrire :

Eu — Ec- (Er + Er + Er)

Lettres et indices ont les significations indiquées plus haut, E,étant l’énergie attachée aux matériaux fixés.

Passant ensuite à l’énergie physiologique utilisable socialement, Sozvay a établi que celle-ci est représentée pour un individu par :

Es = 2 u Eu

u étant le coefficient qui détermine la fraction de E, utilisable socialement.

Mais il a voulu aller plus loin et étendre ses formules, de facon à pouvoir tenir compte du travail intellectuel. Etudiant les phénomènes de cérébration, il constate qu’il n’y a pas dans l’organisme de surcroît d’oxydation dû au

(1) Sozvay. — Notes sur des formules d'introduction à l’énergétique. Travaux de l’Institut de Sociologie, fascicule I, Bruxelles 1906.

travail cérébral, et il en conclut que celui-ci n’a aucun équivalent énergétique. Par suite, sa représentation n’est pas possible dans les formules organiques. Pourtant son action sociale, essentiellement énergétique, est certaine. La représentation n’en est possible qu’indirectement par les effets qu’il produit, non par l’énergie qu’il dégage. L’effort cérébral, affirme-t-il, tend à accroître le pouvoir de l’homme sur Ja nature. Il conduit à une meilleure utilisation sociale des énergies naturelles ou humaines disponiblés et, par suite à une augmentation du rendement énergétique social. Tout se passe comme si l’intervention de l'effort cérébral introduisait dans les formules du rendement social, des termes correspondant à des valeurs physio-énergétiques réelles. Une invention qui économise du travail physio-énergétique organique, augmente le rendement social de tout le travail économisé, comme si elle introduisait cette valeur dans les formules. Cette valeur pourra servir à mesurer l'influence énergétique sociale du travail cérébral ayant conduit à cette invention. Les valeurs physio-énergétiques indirectes des productions de la science et de l’art sont liées au travail cérébral de production et à celui qu'ils provoquent chez le consommateur. Un air de musique provoque chez l’auditeur des phénomènes cérébraux et, par eux, au sein de l’organisme, des excitations conduisant à des modifications de l'oxydation organique qui permettront de définir leur valeur physio-énergétique. Ces modifications conduisent à une-meilleure utilisation de l’énergie disponible, à un meilleur rendement.

Considérons la formule ES ER Eee E, —E, c’est-àdire : Energie totale libérée — Energie utilisable + Energie thermique — Energie puisée — Energie rejetée.

Si le rendement s'améliore E, augmente et E, diminue. Tout se passe comme si E Lou E , augmentait.

Aïnsi, les modifications de rendement dans les autres

orsanismes permettent de mesurer la valeur physio-éner-

gétique du travail cérébral dans l’organisme qui le produit.

Nr

Pour déterminer le terme psycho-énergétique à introduire dans les formules sociologiques, on utilise le fait que lexercice de l'intelligence se traduit par des économies d'efforts dans le minimum de temps. C’est ce que nous appellerons le rôle économiseur de l’intelligence, Dans la formule E, — KE. — E, l'être intelligent en travaillant économiquement, diminue l'énergie qu’il utilise, E,. done E,, car E, varie peu. Si pour un même travail un être non intelligent dépense En) on aura en mesurant l’énergie épargnée Capacité intellectuelle de l'être intelligent C — Eire Capacité intellectuelle de l'être inintelligent C — O

Tout se passe comme si, du fait de l'intelligence, il v

avait un gain réel d'énergie utilisable de FE, .

Ce gain peut rester potentiel et être consommé par l'individu. Dans ce cas, le travail cérébral influe sur le terme organique uE,, de la formule précédente donnant la valeur de E, Le gain réalisé peut être employé à des buts inutiles, même nuisibles, ou être utilisé socialement. D’où un coefficient d’utilisabilité sociale uw’, pouvant prendre des valeurs nulle, positive ou négative. Dans les valeurs négatives, seront compris les efforts cérébraux absorbés par l'éducation ou par des abus intellectuels. La psycho-énergie socialement utilisée, égale uw’ E’, dans l’unité de temps, et u’ E’ux pendant un temps x d'application de la capacité intellectuelle.

D’autre part les inventions, les idées épargnent en ellesmêmes, indépendamment de l'individu, des unités énergétiques à l'humanité. Donc, il entre dans l’énergie totale socialement utilisable E, de l'individu, un troisième terme H’,, l’idéo-énergie, représentant le gain social d’unités énergétiques par unité de temps, en dehors de l'individu, par le fait de sa capacité productive. Ce gain sera positif ou négatif et réalisé aussi longtemps que l’activité cérébrale portera ses fruits, pendant un temps pouvant dépasser la vie de l'individu. On aura donc :

Ei =Zu Ka +20 Eu + 5 Eu

Dans les formules fixant les valeurs physio et psychoénergétiques totales de la société, chaque individu intervient en raison de

1° Sa valeur physio-énergétique E, : Energie physique individuelle utilisable qui résulte du rôle de transformateur d’énergies que joue l’organisme.

2% Sa valeur psycho-énergétique individuelle E’, ; 3° Sa valeur psycho-énergétique sociale E”, : Autres énergies physiques utilisables qui résultent de la capacité intellectuelle productive, c’est-à-dire du rôle économiseur de l'intelligence, les unes procurant un gain à l'individu, les autres à la société. |

Ces valeurs, comme le coefficient d’utilisabilité sociale w’ varieront pendant la vie de l'individu, et même au-delà pour E”, . SoLvay signale l'intérêt présenté par le terme E’”:, qui marque l’importance sociale du travail cérébral. Le rôle de ce terme est plus étendu que celui de uE, u'E’,. En effet, les valeurs idéo-énergétiques émanent de l'individu mais ne s’y confinent pas. Ce sont des fonctions non seulement de son âge, mais du temps indéfini. Leur influence peut prolonger de façon illimitée, dans le temps et dans l’espace, l’action sociale de l'individu qui les a produites. E”, mesure le degré productiviste de l'œuvre d’un homme. Il peut être nul pendant sa vie, si son œuvre est méconnue, puis grandir en raison des développements et des conséquences qu’elle provoque et qui viennent s’y ajouter. Une pensée initiale féconde peut produire dans l’humanité, à travers les âges, des excitations cérébrales productives d’idées nouvelles et de progrès nouveaux, accroissant la valeur sociale utilisable de l’idée première. Quand la machine à vapeur, ayant réalisé ses derniers perfectionnements, Sera détrônée, on pourra considérer que lidée géniale de Warr a porté ses fruits et on pourra totaliser sa valeur idéo-énergétique Er

Ainsi FE’, ‘et u’ sont des fonctions de l’âge comme Era u, tandis que E”, est une fonction plus étendue du temps.

Es |

Si l’on totalise la valeur énergétique d’un individu, on aura :

Eo— | ulèu ut + | uw Eu dt +f Ed

les deux premiers termes à intégrer entre O et T, T étant la durée de la vie, le troisième entre O et «& .

Nous venons d'exposer, aussi fidèlement que possible, la pensée de Sozvay. Cela nous a permis de constater comment l’énergétique confirme l'importance primordiale du travail cérébral. Tout comme l’économiste, l’énergétiste professe que la véritable productivité appartient à l’intelligence. Sans doute l’animal, quoiqu’inintelligent, arrive à vivre, lui aussi, par un processus énergétique. C’est parce qu’il découvre dans sa proie une source d’énergie, supérieure à celle que la chasse l’a forcé à dépenser, qu’il peut subsister et faire subsister sa progéniture. Mais l’animal ne fait qu’obéir à son instinct. L'intelligence humaïne possède des facultés d’observation et de représentation ; elle a la possibilité de continuer sur les représentations que lui fournissent la mémoire et l'imagination, un travail de

prospection et d’abstraction. Elle prolonge ainsi dans le

temps l'effet de la sensation, provoque des réflexes et peut choisir entre eux celui qui s’adapte le mieux à la réalité, rendue pour elle toujours présente et accessible. Grâce à ces facultés, l'intelligence a pu reconnaître le rôle éminent de l'énergie et concevoir l’intérêt qu’il y avait pour lhomme, à accroître les quantités d’énergie utilisables. D’où son application à trouver les moyens d'économiser l'énergie et à en découvrir des sources nouvelles. La civilisation, œuvre de l'intelligence humaine, est l’histoire de la découverte et de l’asservissement des énergies. Si l’on considère par la pensée, d’une part l’activité humaine dépensée dans une journée dans le monde et de l’autre la quantité formidable d'énergies de toute nature que cette activité a mis à la disposition de l'humanité dans le même temps, on voit que le travail de certains hommes est doué d’une productivité colossale. À côté des notions déjà signalées, d’après les-

quelles l'organisme peut être considéré comme un transformateur d'énergie et le travail cérébral comme un économiseur d'énergie, nous devons placer une notion plus étendue qui définit l’activité humaine, en disant que le travail humain est excitateur d’énergie. Tout bien examiné, c’est là son caractère propre ; c’est parce qu’une faible dépense d'énergie permet à l’homme, et plus particulièrement à certains individus, de susciter des quantités énormes d'énergies que lhumanité vit et progresse. Or, il est bien évident, d’après tout ce que nous savons et voyons autour de nous, que l’élément agissant, le principe de ce rôle excitateur est l’intelligence humaine. Ce que nous avons pu dire ci-dessus en faveur de cette thèse est peu de chose, si on le compare à la simple constatation que nous permet de faire la comparaison entre l’animal et l’homme. Ici, instinct et la stagnation ; ]à, l'intelligence et le progrès par la conquête des énergies. Il n’en faut pas plus pour démontrer aux moins avertis la prééminence du travail intellectuel.

La conclusion de tout ce qui précède étant que le travail intellectuel est le plus productif, il en résulte que c’est celui qui a le plus de valeur. I] en est bien ainsi, si lon envisage l’estime dans lequel on le tient et les égards qu’on lui témoigne d’une façon générale. Mais il est de notoriété que le travail intellectuel pur n’est pas toujours le plus rémunéré. Ici semble apparaître une contradiction. Ch. GIDE essaie de la lever sans Y parvenir complètement.

Poursuivant ses considérations sur le travail intellectuel et le travail manuel, Gin, après avoir dit, comme nous l'avons rapporté plus haut, que le travail manuel n’est créateur de richesses que dans la mesure où il est travail intellectuel, poursuit en ces termes (1) :

« Et, d'ailleurs, je vais plus loin ; le travail intellectuel, » Soit dans la mesure où il est inséparable de toute main- > d'œuvre humaine, soit même à l’état isolé, sous forme » de travail d'ingénieur, de. dessinateur, d'architecte, d2

() Ch Ge. =< Op. cit.

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chimiste, d'électricien, etc. ne crée pas plus la richesse et la valeur que le travail manuel. Et, soit dit entre parenthèses, c’est pour cela qu'il ne faut point s'étonner que le travail intellectuel, pas plus que le travail manuel, ne conduise à la richesse : c’est tout bonnement parce qu'il ne la crée point.

» Les richesses sont créées par une certaine catégorie d'hommes, qui ne sont ni précisément des travailleurs intellectuels, ni précisément des travailleurs manuels et qui porlent le nom assez odieux d'entrepreneurs, voire . même de patrons. Leur fonction économique consiste, d'une part à découvrir les besoins des hommes, parfois même à les faire naître, et d'autre part à découvrir les moyens praliques de satisfaire à ces besoins. Remarquez que cette fonction n'a rien dont ils doivent précisément se glorifier : elle ne suppose pas nécessairement un grand génie, ni même une intelligence au-dessus de l’ordinaire ; elle suppose un certain flair, voilà tout. Leur rôle est de tirer parti, pour les besoins du public et pour leur profit, des idées des inventeurs ei du travail des ouvriers. et que de fois l'invention, qui devait un jour être source inépuisable de richesses, est restée des années stérile et sans valeur économique, jusqu'au jour où un entrepreneur a su lui conférer cette valeur... Le travail manuel n'a pas les vertus créatrices que lui prétent les socialistes et les ouvriers. Il est sans doute une des conditions, un des instruments de la production. Il n'en est point la cause. »

On peut rapprocher de ce qui précède l'opinion suivante

de M. Lucien Roi (1) : « Deux faits essentiels, dit-il, ca-

ractérisent le cerveau d’affaires : son indifférence pour l'analyse et l'expression de la pensée, le drainage continu de toutes ses images et sensations vers une volonté unique, au déclic instantané. Avec l'intellectuel la mésentente est complète. Créer et interpréter sont deux choses

(1) L. RomiEr. — Du rôle des hommes d’affaires et comment ils se

différencient des intellectuels. Dans l’Opinion, du 13 octobre 1922.

» contraires. Les plus savants économistes eux-mêmes ne » s’enrichissent guère. L'intellectuel qui fait des affaires » les fait souvent très mal. L'homme d'études et le rai- » sonneur ont un défaut qu'ils sont les derniers à soup- » conner : ils sont distraits. Devant les facultés rassem- » blées et tendues de l'homme d’affaires, cette distraction » peut briller dans la forme, elle ne tient pas une seconde » dans les actes. »

M. BLANCHARD, dans ses lumineuses conférences sur le travail et la production à travers les âges, a donné de l’homme d’action une description qui concorde avec tout ce qui précède (1) : « La révolution industrielle du XIX° » stècle, dit-il, est due au grand capitaliste moderne, sans » frein, sans loi, mais qui, en moins de 150 ans, se révèle » comme le plus formidable excitateur d'énergie qui ait » fonctionné sous la calotte des cieux. »

Quant à son intelligence, il la dépeint ainsi : « Une intel- » ligence spéciale qui n’est pas’ celle de l'intellectuel, qui > peut même n'avoir rien de commun avec celle-ci, une » intelligence toute pratique et avisée du gain, de l'oppor- » tunité, du risque bien calculé. »

Les explications qui précèdent, pour claires qu'elles soient, ne nous donnent pas le mot de l’énigme. Une antinomie demeure du fait que nous considérons comme étant la cause de la nroduction, l'effort cérébral, alors que celuici, qui trouve sa récompense lorsqu'il se manifeste chez l’homme d’action, est, au contraire, souvent mal récompensé lorsqu'il est à l’état pur. Les considérations de SoLvay, que nous avons rapportées plus haut, nous permettent de lever cette contradiction.

Il est bien vrai que le travail intellectuel est le seul vrai-. ment productif ou, comme nous l’avons dit, qu’il est économiseur et surtout excitateur d'énergies ; mais SoLvay nous à montré que cet effet se fait sentir le plus souvent à longue échéance. Le prospecteur qui découvre la mine

(1) M. BLANCHARD. — Travail et production à travers les âges, Montpellier 1929, page 131.

est sans doute l’initiateur des trésors qui en sortiront. Son coup de pioche est à l’origine des énergies qui s’en épancheront pendant plusieurs lustres, mais nul ne peut dire, à ce moment-là, quelle est l'ampleur de la découverte. Celle-ci pourra rester secrète et inemployée, et cependant aucun travail n'aura été aussi énergétique que celui de cet homme qui mourra peut-être sans s’en douter.

: L’humanité vit ainsi d’une accumulation inouïe d’idées productives que les générations trouvent en naissant dans leur berceau. Et pourtant, ceux à qui on les doit, ont été méconnus, ignorés de tous, peut-être d'eux-mêmes. Qui connaît l’inventeur de la roue ? et celui de la charrue ? Cependant, l’on a dit souvent que l'inventeur de la charrue laboure, invisible, à côté du laboureur. De même, pendant la guerre, l’inventeur de la transfusion du sang guidait, invisible, les mains du chirurgien qui recueillait le sang et le transfusait au moribond. De même PASTEUR est invisible, mais présent, chaque fois que l'application d’un sérum arrache à la mort un de ceux qu’aütrefois la médecine condamnait. De même, enfin, les intellectuels, parfois méprisés des réalisateurs, travaillent inconnus et muets à leur côté et dans leur ombre.

Ainsi le paradoxé, que nous signalions tout à l’heure, n’est qu'apparent. Le travail intellectuel est le seul productif, mais sa productivité ne se décèle parfois qu'avec un retard et souvent un long retard. On s'explique alors qu'il paraisse stérile et qu’il soit mal rémunéré. De plus, il faut dire que bien des travaux intellectuels sont réellement stériles, et, cependant, ils sont énergétiques pour leur part. Combien d'efforts infructueux et de recherches vaines, avant que la vérité apparaisse. Cent, mille chercheurs poursuivent la guérison du cancer, mais celui qui le trouvera n’y serait point parvenu peut-être, sans les échecs de ceux qui l’ont précédé. Voilà pourquoi on ne peut pas dire qu’un travail intellectuel, même désintéressé, même passé à l’état de manie, soit sans signification énergétique. Nous avons insisté sur ce point, car l’énergétique est souvent mal comprise. Si l’on veut ne lui accorder com-

me domaine que les énergies actuelles, on entrave et l’on brise son élan. L'objection que fournit la considération du travail intellectuel, qui paraît stérile, reste alors sans réponse. Tout au contraire, la question s’éclaire et la réponse est facile, dès que l’on fait intervenir cette notion si féconde de l’énergétisme indirect, que nous avons essayé de développer d’après SOLVAY.

Nous arrêtons ici les considérations auxquelles nous avons eu recours pour mettre en lumière le rôle éminent, joué par l'intelligence dans le rassemblement des énergies autour de l’homme. |

Sans prétendre dénier toute importance au travail manuel, nous ne pouvons lui reconnaître qu’un rôle subalterne. Il a un caractère analogue à celui des biens complémentaires dont nous avons parlé plus haut. Partout, il est associé au travail intellectuel, même chez l’ouvrier le moins évolué. Il n’y a pas de travail humain que l’on puisse assimiler au travail de la brute, mais, comme nous l’avons fait remarquer, le degré d’intellectualité du travail varie avec les individus.

Le travail physique, n’étant réalisé qu’aux dépens d’une énergie particulièrement précieuse pour nous, l'énergie humaine, mérite toutefois de voir étudier les conditions énergétiques dans lesquelles il s’accomplit. Pour éviter les redites, nous nous livrerons à cette étude quand nous procèderons à l'examen du taylorisme.

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