HI. — L'OUTIL ET LA MACHINE
Pour M. BERGsox, l'outil est ce qui distingue l’homme de l’animal. L'instinct est la faculté d'utiliser et même de construire des instruments organisés et l'intelligence, la faculté de fabriquer et d'employer des instruments inorganisés,
La vie, faile pour puiser dans la nature les énergies dont elle a besoin pour persister, a besoin d’intermédiaires
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pour les atteindre. C’est pourquoi l'être vivant est organisé en vue de l'exploitation énergétique de son milieu.
Ces intermédiaires, ces instruments sont ses organes, ses membres qui lui permettront de se déplacer, de saisir et de broyer les matériaux énergétiques, d’en extraire l'énergie qu'ils renferment : « L'instinct (1) trouve à sa portée l’ins- » trument approprié ; cet instrument, qui se fabrique et > se répare lui-même, fait tout de suite au moment voulu, » sans difficulté, avec une perfection souvent admirable, >» ce qu'il est appelé à faire. En revanche, il est à peu près > invariable dans sa structure et étroitement spécialisé > dans sa fonction.
» Au contraire, l'instrument fabriqué intelligemment est > un instrument imparfait ; il ne s'obtient qu'au prix d’un » effort ; il est presque toujours d’un maniement pénible. > Maïs, fait d'une matière inorganisée, il peut prendre une » forme quelconque, servir à n ‘importe quel usage, confé- » rer à l'être qui l'utilise un nombre illimité de pouvoirs. »
€ Si nos organes (2) sont des instruments naturels, nos » instruments sont par là-même des organes artificiels. » L'outil de l'ouvrier continue son bras : l'outillage de » l'humanité est donc un prolongement de son corps. La
nature, en nous dotant d’une intelligence essentiellement
fabricatrice, avait ainsi préparé pour nous un certain >» agrandissement. »
Sans doute, des naturalistes, parmi lesquels M. le Professeur CUENOT, de la Faculté des Sciences de Nancy, ont fait remarquer que des animaux possèdent des outils comparables aux outils fabriqués par l’homme, par exemple les boutons pressions qué l’on trouve chez le crabe, les humules qui fixent entre elles les ailes des abeilles, etc... Ils prétendent que l’instinet n’a pas pu se fixer une fin intentionnelle et ils mettent en doute que l’évolution puisse expliquer ces particularités, mais ils ne vont pas jusqu’à
(1) René GiLLouIN. — La Rates de M. Henri Bergson, Paris 1911, page 162.
2) BERGsON. — Op. cit., page 334.
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croire que l’animal ait lui-même fabriqué ces organes en forme d'outils.
Ce nest que l’homme, homo faber, qui fabrique des
outils.
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(1) Osrwazp, — Les fondements éner lisation, Paris 1910, page 64,
LG . 3 E , . 6 Comment l’énergétique interprète-t-elle loutil ? Nous allons demander la réponse à OSTWALD (1) :
« Pour transformer de l'énergie brute .en énergie utile, l’homme se sert d'outils et de machines. J'appelle outils tous les engins au moyen desquels l’homme transforme sa propre énergie musculaire, et machines ceüx qui lui servent à transformer des énergies étrangères. »
« Envisagée à la lumière de la conception énergétique.
l'histoire du développement de la civilisation apparaît d'une part, comme celle des outils et, d'autre part, comme celle de la prise de possession par l’homme d’énergies étrangères brutes transformées en énergies utiles, au moyen de machines de plus en plus perfectionnées.
» C’est au moyen de l'énergie de ses muscles que l'homme actionne ses outils. Puisque le rôle de l'énergie musculaire consiste à faire exécuter aux membres des mouvements, et, par suite, des travaux, l'énergie que notre corps cède au monde extérieur est de la nature du travail mécanique, dont la mesure est, comme on le sait, le produit de la force par le déplacement. Les membres el leurs appareils terminaux sont pourvus chez l'homme
cet chez l'animal, d'outils naturels. Chez l'animal, ces
oulils naturels sont plus spécialisés que chez l'homme, cela tient à ce que l'animal, à la différence de l'homme, ne dispose pas d’autres outils. Ainsi l'animal carnassier possède des griffes, des dents, etc. qui lui permettent de déchirer sa proie. Par cela même que ces organes sont particulièrement propres à remplir certains usages, ils sont peu propres à en remplir d’autres.
> Au contraire, les mains de l'homme se sont modifiées
gétiques de la science de la civi-
> de manière à pouvoir servir de manches pour différents » oulils. De même qu'au besoin on visse successivement » dans le méme manche, un foret, une scie, un couteau, » un tournevis, etc, de même l'homme prend successt- ‘» vement ces différents outils dans sa main. dont il fait » ainsi un appareil uriversel. |
» Ainsi qu'il est facile de s’en rendre compte, un outil est > un transformateur d'énergie. Lorsque la dent et la griffe > remplissent leur emploi, un des facteurs du travail des » muscles intéressés, le facteur force, est transformé en » pression. Celle-ci étant inversement proportionnelle à » l'étendue, de la surface pressée, il en résulte que son » intensité est très grande à la pointe de la dent et à l'ex- » trémilé de la griffe. C'est pourquoi ces outils peuvent » transpercer les enveloppes qui protègent le corps des > GTEMAUT.
» Des adaptations aussi spéciales n'étaient pas nécessai- » res chez l'homme. Veui-il par exemple percer quelque » chose ? Il se sert d’un objet pointu qu'il trouve tout fait »-ou qu'il a façonné et, avantage très grand, il peut, sui- » vant le cas, le choisir de telle ou telle matière.
» Lorsque l'homme commença à façonner des outils, il > copia simplement les oulils naturels: dont disposent les » animaux. Son développement m'était pas suffisant pour >» lui permettre de faire autrement. D'ailleurs, c'est l’indic> >» d'une évolution mentale déjà avancée de concevoir la » possibilité de faire des outils semblables à ceux des béles,. » mais indépendants et saisissables à volonté. »
On est même allé jusqu’à dire que le travail proviendrait du jeu commandé par l'instinct d'imitation. C’est au jeu qu'il faudrait faire remonter la technique, qui ne prit que plus tard Putilité pour objectif. Le jeu aurait été antérieur au travail, comme l’art Paurait été l’industrie (1).
« Les outils primitifs se ramènent à trois types, pous vant se combiner entre eux de plusieurs manières. Le
(1) Charles FAvRE. — L’homme primiif eût-il Je sens économique? Revue d'Economie Politique 1898,
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premier de ces types, c’est la pointe, qui, permettant la concentration du travail sur une surface très petite, donne le moyen de vaincre l'énergie de forme.
» Le second type, le tranchant. Ici la pression se concentre sur une ligne au lieu de se concentrer sur un point : le tranchant convient pour la division des corps solides.
> Le troisième type met en jeu l'énergie de mouvement : celle énergie de mouvement permet, en se transformant en travail, d'exercer une pression sur une surface, une ligne ou un point ; il y a donc là trois cas distincts. La fabrication des outils atteignit la seconde. période de son développement, lorsque l'homme, s’écartant davantage des modèles qu'étaient pour lui les outils naturels des animaux, sut augmenter artificiellement la sphère d’aclion de son énergie musculaire.
> C'est donc d'une part l'énergie de forme, d'autre part l'énergie de mouvement qui lui permirent d'obtenir ce résultat. L'homme prolongea ses bras pour ainsi dire au moyen de corps solides. Appelant domaine énergé-
tique d’un homme la sphère d'action de son énergie Mmus-
culaire, nous dirons que l'homme qui s'armait d’un bâton agrandissait d'autant plus son domaine énergétique que ce bâton était plus long.
» En combinant les transformateurs que nous avons signalés, savoir la pointe et le tranchant, avec le bâton qui sert à étendre le domaine énergétique de l'homme, On obtient des instruments ayant pour types la lance, l'épée, la hache.
» Le type le plus simple résultant de l'application de l'énergie de mouvement à l'extension du domaine énergétique est la pierre qu'on lance. Lorsque la pierre quitte la main elle emporte avec elle l'énergie de mouvement qui lui a été communiquée, puis la cède mais sous une autre forme au Corps frappé. L'invention qui consiste à lancer une pierre à beaucoup étendu le domaine énergétique de l'homme... En combinant le principe du jet
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» avec ceux de la pointe et du tranchant, on a obtenu res- » pectivement le javelot et la hache lancée. »
Mais avec le jet se pose le problème de la direction.
« Ce problème fut résolu par l'invention de l'arc et de » la flèche. Le principe de la flèche est le même que celui > du javelot, mais l'arc repose sur un principe nouveau : » l'utilisation de l'élasticité, où énergie de forme, de la » matière qui forme cet appareil. Le travail musculaire » se convertit d'abord dans l'énergie de forme élastique de » l'arc tendu, et celle-ci, de son côté, se transforme en éner- » gie de mouvement par l'action de l'arc sur la flèche. Il > ne passe dans la flèche qu'une partie du travail fourni » par les muscles. Néanmoins, on gagne de l'énergie & em- > ployer une flèche au lieu de pierre. En effet, lorsqu'un >» projectile n'atteint pas le but, toute l'énergie dépensée > pour l'envoyer se trouve perdue. Dans le cas de l'arc, » on paye d'une partie de l'énergie dépensée l'avantage » d'atteindre le but plus sûrement qu'avec une pierre. »
Dans le passage qu’on vient de lire, OsrwaLp décrit la genèse de l'outillage agressif de l’homme, mais une description analogue pourrait être faite en ce qui concerne l'outillage pacifique.
Qu'il s’agisse d'expliquer le levier, le marteau, le couteau, le tranchet, le clou, laiguille, la fourche, la bêche, la charrue, la faux, la scie, la roue, etc., la démonstration qu’il vient de faire est valable. Nous comprenons sans peine que les outils n’ont pas d'autre but que d’obtenir facilement et avec une faible dépense d’énergie, un effet que l’homme, réduit à ses seuls membres, ne pourrait réaliser que difficilement, si ce n’est jamais. Voit-on un homme voulant enfoncer un clou avec son poing ou abattre un arbre sans cognée et sans scie ? L'outil, qui permet la concentration de l'énergie humaine sur une faible surface, permet de triompher de l'énergie de forme, de volume ou de gravité des obstacles qui paraissent insurmontables à l’homme sans son aide. Il substitue à une dépense d’énergie considérable, et souvent hors de proportion avec le
but à atteindre, une dépense modérée et un effort facilement renouvelable.
Ainsi l’on ne peut nier que l’outil, transformateur d’énergie, soit surtout un économiseur d’énergie.
A cause de ce caractère que nous reconnaissons à l’outil, nous pouvons comprendre sous le vocable d'outillage tout ce que l’industrie humaine a inventé pour économiser Pénergie de l’homme. Qu'il s'agisse de vêtements ou ds: maisons, de meubles ou de véhicules, de lampes ou de téléphone, tout ce qui économise de l’énergie humaine fait partie de l’outillage de l’humanité. En effet, grâce à cela, l’homme dispose d’un surplus d’énergie, comme il en bénéficie lorsqu'il a utilisé pour son travail l’aide des objets que l’on nomme plus particulièrement outils.
Ce bénéfice est encore plus grand lorsqu'il s'adresse aux machines.
OSTWALD nous a déjà donné la définition de celles-ci et montré comment elles ont influé sur le progrès de la civilisation. En effet, la machine met à la disposition de l’homme une énergie de mouvement due à la transformation d’une énergie naturelle (eau, vent, charbon...) et cette énergie de mouvement est bien supérieure à celle que l’homme tire, par l’intermédiaire de son organisme, de ses aliments. On peut donc dire que, grâce à elle, l’homme voit son énergie propre indéfiniment multipliée. Elle lui permet d'exécuter en quelques instants des travaux qui exigeraient de sa part des années d’efforts. Sans doute, la machine économise ainsi l'énergie de celui qui s’en sert. mais Péconomie est d’un ordre tel qu'il est plus logique de parler de création et de dire que la machine ajoute de l'énergie à l’énergie humaine.
Cette énergie sera d’ailleurs employée à mouvoir des outils que l'énergie humaine n'aurait jamais pu utiliser. La machine étend donc elle aussi le domaine énergétique de l’homme, mais elle l’étend en profondeur, pourrait-on dire, et non seulement en surface, comme l'outil manuel.