IV. — LA TECHNOCRATIE
Nous avons vu, jusqu'ici, des systèmes acharnés à courir après la productivité. L'originalité de la technocratie est de ne pas sé conformer à ce mouvement. Elle ne court pas après la productivité, parce qu'elle affirme que celle-ci existe déjà suffisante et que l’œuvre à éntreéprendre, celle
TR AT OPA, NE) RATE, NRA É
qui presse, ce n’est pas de l’accroître, mais de lui faire réaliser toutes ses possibilités et de savoir en profiter. Il est vrai que, née aux Etats-Unis, c’est surtout la situation aux Etats-Unis qu’elle a en vue. Dès 1919 (1), VEBLEN publie : « Les Ingénieurs et le Système des Prix ». Dans ce livre, il établit que les ingénieurs et les techniciens ont créé une industrie productive à l'excès, et que les chefs d'industrie limitent la production et n’emploient les inventions nouvelles que pour gagner le maximum. Selon VEBLEN si ces derniers agissent dans leur intérêt, ils ne se rendent pas compte, étant habitués aux manipulations financières, et ignorant ce qu’est la mécanique que les freins artificiels, qu’ils opposent à la production technique, sont un défi aux lois de la physique. « Les machines ne sont pas des jouets » leur production est fonction de certaines lois de la dynamique et de l'énergie, contre lesquelles on ne peut indéfiniment se dresser. D’autre part, les techniciens, qui pourraient, s’ils avaient les mains libres, inonder le pays de marchandises saines et solides, en auront bientôt assez d’aller sous la pression des capitaines d’industrie à J'encontr2 de leurs principes. En effet, en changeant le système industriel et en l’accordant avec les lois de la physique, on pourrait produire au prix minimum et donner, de ce fait, aux Américains, une existence de rêve.
Ainsi, voilà le problème parfaitement posé dès 1919, mais ce livre était trop en avance sur les idées du temps, pour faire impression sur la masse. |
C’est alors qu’apparut un homme mystérieux du nom d’'HowarD Scorr, docteur en génie civil, qui reprit les idées de VEBLEN en les amalgamant avec ses idées personnelles sur le système des prix. Ceux-ci étaient pour lui sans base et sans signification et il invita à se joindre à lui ceux qui pouvaient élever leur esprit au-dessus de la maladie de l'argent. Il fonda une organisation de recherches, « L’Alliance Technique », groupant des spécialistes de l’écono-
(1) Sruarn Case. — Extrait de technocracy, an interprétation. The John day Company New-York 1933.
mie et de la technologie, des architectes connus. Leur but était de discuter les conditions sociales engendrées par
l’âge de la machine. Il s’agissait de préparer le gouverne-
ment de l'ingénieur, collaborant avec le monde du travail et succédant à celui du businessmam. La période de prospérité ne leur donna pas raison. Le système capitaliste tenait bon. La dépression leur ramena des adhérents.
Howarp Scorr put enseigner à l’Université de Columbia et ‘connut le succès. Il baptisa sa doctrine la technocratie.
Qu’est la technocratie ? C’est du VEBLEN un peu avancé.
«C'est une tentative de mesurer par des schémas et des
courbes l'impulsion donnée à la civilisation par l’énergie,
. grâce à la machine. Elle a donné un aperçu d’une société “nouvelle, où lactivité économique est contrôlée par les
teehniciens, avec seize heures de travail hebdomadaïre. Les idées philosophiques de SCOTT sont présentées com-
ie! une nouveauté abolissant la politique et l’économie, “dépassant socialisme, communisme, économie libérale ou
‘dirigée. Il s’agit de rétablir l'équilibre du monde par une
“juste balance. En réalité, cette philosophie se compose de ‘propositions simples, déjà connues, mais présentées de
‘façon nouvelle.
1° Prodigieux accroissement de la productivité du tra-
.vail grâce au progrès technique. — Les technocrates essaient d'évaluer l’ordre de grandeur des résultats déjà
procurés dans l’ordre de la production par le développement du machinisme. L'équipement industriel des Etats- Unis est évalué à un milliard de C. V. Si ceux-ci fonctionnaient à plein rendement, ils feraient le travail de dix mil-
liards d'hommes, soit cinq fois la population de la terre.
Dans l’industrie du fer, un homme fait en cinq heures ce qu’il aurait fait en soixante-cinq heures, il y a cinquante
ans, Dans une manufacture de lampes à incandescence, un
homme produit en une heure le travail de neuf mille en
1914. Alors que deux millions cent soixante mille hommes
étaient employés dans les chemins de fer des E.-U. en 1920, il n’y en avait plus qu'un million trois cent mille en 1929,
bien que le trafic ait sextuplé.
Si l’on remonte plus haut dans le temps, les comparaisons donnent des résultats encore plus effarants. On a calculé que tous les cordonniers de Rome pouvaient arriver à fabriquer, dans une semaine, sept mille paires de chaussures. Actuellement, ils en fabriqueraient six cent mille. Pendant 5.000 ans, il a fallu, en moyenne, douze heures pour fabriquer quatre mille briques par ouvrier. Actuellement, le chiffre est passé à quatre cent mille.
Ainsi, la machine remplace l’homme, rapidement, terriblement : même si l’on tient compte des hommes nécessaires pour permettre à une machine à grand rendement de fonctionner. C’est la tendance contre laquelle on ne peut lutter.
2 Rapidité du développement de la technique créatrice du chômage. — Par rapport aux moyens mécaniques qui le remplacent dans tous les domaines, le travail humain, l'énergie musculaire perdent de leur valeur. Un jour viendra où quelques machines, surveillées par des techniciens, suffiront à pourvoir à tous les besoins des hommes. L’humanité a de moins en moins besoin du travail de Phomme. D’où le chômage actuel. Il y a déjà des millions de chômeurs dans le monde. On peut voir, en Angleterre et en Allemagne, des hommes de trente ans qui n’ont jamais travaillé et qui vivent de la charité publique. Ce chômage ne peut que s’accroitre, et a fait prédire aux technocrates vingt millions de chômeurs pour l'hiver de 1933 et la fin de notre civilisation pour lété de 1934 !
Cette idée que la machine enlève du travail à l’ouvrier est aussi ancienne que le machinisme. Développée par Karz Marx, elle a été constamment réfutée par les faits.
L'imprimerie, qui a fait disparaître les copistes, fait vivre maintenant des multitudes de travailleurs. Que l’on compare au nombre de postillons ou de rouliers que le chemin de fer a supplantés, le nombre de ceux qui vivent aujourd’hui de la voie ferrée. Aussi l'argument rajeuni par les technocrates n’est pas convaincant. La dépression ne vient pas de la technique, mais des erreurs de calcul des hommes. Pendant deux cents ans, la machine a enri-
chi l'existence des masses. Ce n’est pas après trois ans de crise qu'on peut dire qu’elle est devenue destructrice de l'humanité.
3° Progrès de la technique, bouleversant le système des prix. — Les technocrates soulignent la gravité du probleme dés dettes et l'insuffisance de la monnaie comme mesure des valeurs. Les dettes, basées sur des procédés désuets, deviennent rapidement intolérables. Tel est le cas des chemins de fer devenus inutiles sur de grandes étendues et supplantés par l'automobile. Comment rémunérer et rembourser les obligations, puisque les réseaux sont en déficit ? Nous avons dit que le travail de l’homme est de moins en moins nécessaire. Comme lorganisation sociale actuelle est basée sur la valeur du travail évaluée en monnaie, et sur cette évaluation au moindre prix en raison de la concurrence, il y a discordance entre le développement de la technique industrielle et le maintien de la technique de la monnaie. Ainsi, on ne peut arrêter la technique, et son évolution discrédite les emplois, les valeurs et les intérêts investis. Que faire ?
Le remède, c’est la Suppression de la monnaie. World without Money, Le monde sans argent. Tel est un article du programme. Les technocrates proposent de substituer à la monnaie une nouvelle unité de valeur, fondée sur la consommation d'énergie et destinée à mesurer aussi bien la capacité d’un générateur électrique que les calories dépensées dans la sueur humaine. On peut mesurer l’énergie dépensée pour produire une marchandise (tant d’ergs pour un rasoir, {ant pour une automobile). Par suite, l’énergie constitue une base pour les échanges, plus défendable que l'or ou l'argent. L'étude de la Suppression de la monnaie est du domaine de l'échange, aussi nous ne nous y attarderons pas. Qu'il nous suffise de marquer la parenté qui lie les bons ou certificats d'énergie, préconisés par les technocrates, aux bons de travail de Robert Owen.
Nous nous trouvons en face de solutions d'inspiration
communiste ou socialiste et qui présentent les vices de ces systèmes,
4 Etude d'énergie des différents continents. © Les ressources des continents ne sont pas comparables. L’Amérique est la mieux dotée et permet le niveau de vie le plus élevé. Puis vient l'Europe et la Chine. L’Angleterre est -condamnée à décliner, par suite de l'épuisement de ses principales richesses et de l’accroissement de sa population.
Comme conclusion des constatations qui précèdent les technocrates annoncent que la solution de toutes les difficultés sera trouvée, lorsqu'ils auront instauré un état social idéal, compatible avec:les lois physiques et pouvant s’ajuster avec la puissance actuelle de la machine humaine. (154.000 calories au lieu de 2.000 chez l’homme primitif). Comme il y a eu des genres de gouvernement appelés démocratie, aristocratie, autocratie, il y aura la technocratie, gouvernement par le technologiste ou la technologie.
Ce mouvement a eu un grand succès aux Etats-Unis. Il a un caractère nalionaliste à tendances fascistes, dans la conviction que l'Amérique pourrait se suffire et établir avec la dictature de la technique un type nouveau de société et une civilisation originale.
Il est d’ailleurs curieux de constater que les idées éco: nomiques du fascisme italien ont des points de contact avec la technocratie ; c’est ainsi que l’on prête à Monsieur Mussolini l'intention de supprimer la Chambre des Députés et de la remplacer par une sorte de Conseil de délégués de l’industrie, du commerce et de l’agriculture qui aurait pour mission de contrôler la production, de réglementer le commerce et d’organiser toute l’activité industrielle, commerciale et agricole du pays.
Nous avons essayé, au cours de cet exposé, de donner une idée aussi claire que possible de ce système. Comme nous lavions annoncé, on y trouve des réminiscences de théories déjà anciennes et que l’Europe a connues avant l'Amérique : le gouvernement de la cité par les techniciens rappelle trop Saint-Simon, pour qu’il soit nécessaire d’insister. En somme, les technocrates veulent une économie
dirigée, et dirigée non pas par des financiers mais par des techniciens. Telle est tout simplement leur doctrine qu'il est. malheureusement difficile de distinguer, sous un amas de considérations où la technique voisine avec la mystique.
Nous ignorons ce que donnera ce mouvement. Les événements qui se passent en Amérique depuis quelques mOK semblent indiquer que les dirigeants des E.-U. s’inspirent de la doctrine technocrate, pour prendre en main l’économie et la diriger. En même temps, la monnaie est dévaluée..Il est n’est pas encore question de la supprimer, mais cela peut venir.
Si nous nous sommes attardé sur la technocratie, c’est parce que nous voyons en elle comme l’aboutissement de ce mouvement qui commence au taylorisme et se continue par la rationalisation et le productivisme. Au fur et à mesure que l’on prenait mieux conscience des lois régissant l'énergie, on a essayé de la produire en plus grañde quantité. La technique s’est développée, mais la production tout en s’accélérant, n’a pas marché de pair. Elle est moins forte actuellement qu’elle ne le fut en 1995. Cependant, la technique ne cesse de faire des progrès et la productivité continue à s’accroître. Les installations marchent au ralenti, les ouvriers chôment, tandis qu'il existe une capacité virtuelle de production qui est d’une ampleur formidable. C’est du spectacle de la contradiction existant entre une humanité suréquipée et des populations entières qui souffrent qu'est née la technocratie.
Elle est logique et absolue comme les doctrinaires qui la formulent. Ce n’est plus le prolétariat qui s’emparera des usines, mais les techniciens, classe dans laquelle tendent à se fondre ingénieurs et ouvriers. Eux aussi mettront à la porte les capitalistes et les financiers, dont le rôle paraît fini. Et ici, une question se pose. Est-ce qu'il y a de la part de ces novateurs méconnaissance des lois naturelles, ignorance du rôle que la nature fait jouer aux hommes d’action, pour réaliser le progrès grâce à l’appât de la richesse ? Sont-ils incapables de remarquer que
MTS 2
sans ces Capitalistes, ces businessmenn, il n’v aurait ni civilisation, ni technique, ni toutes ces installations prêtes à débiter de l'énergie ? Ou bien sont-ils, tout simplement et inconsciemment, ceux que la société délègue, pour la débarrasser de membres superflus et d’organisations périmées ? Les événements dont l'Amérique est le théâtre nous permettront peut-être, un jour, de donner une réponse à cette question. Toutefois, nous devons à la vérité de signaiïer qu’en 1934 la technocratie paraît décliner. Les technocrates et Howard Scott seraient désavoués par l’Université de Columbia : leurs solutions sont l’objet d’âpres critiques ; de sorte que nous ne saurions nous prononcer sur l’avenir de ce mouvement.