V, — LA SURPRODUCTION
A la fin de ce chapitre, dans lequel nous avons montré les tendances de la production vers une meilleure utilisation des énergies, une question se pose : ne peut-on considérer cette tendance, due à l'expansion de la notion d’énergie, comme une des causes de la surproduction qui caractérise la crise économique, dans laquelle le monde se débat actuellement ? A priori, la réponse ne semble pas douteuse. Economiser l’énergie de l’ouvrier et lui permettre de produire deux ou trois fois plus ; supprimer dans l’industrie les gaspillages, les doubles emplois, les consommations abusives d’énergie ; accroître la productivité de la société par la sélection et l’adaptation des plus aptes aux tâches productives : tout cela conduit à une production accrue, tout en abaissant le prix de revient. Or, c’est un fait que, malgré la baisse des prix commerciaux, cette production ne trouve plus preneur. Des problèmes se posent au sujet de toutes les grandes productions de denrées ou de matières premières. Il ÿ a une question du blé, une question du vin, comme il y a une question du cuivre ou du charbon. Toutes les agricultures, toutes les indus-
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tries appellent la protection à leur aide, pour éviter l’envahissement par les produits étrangers ; chaque pays tend, autant que possible, à se réfugier dans une économie fermée, en se défendant contre les produits à bon marché qui déferlent sur ses frontières. L’énergétique a-t-elle dans cela une part de responsabilité, sinon apporte-t-elle un remède, une solution, à cette situation ?
Nous estimons, quant à nous, que l’énergétique ne saurait être rendue responsable de la surproduction. En effet, si elle pousse à la production d'énergie, elle sait pourquoi et dans quel but. II s’agit de permettre aux hommes d’économiser leurs énergies physiques, de supprimer de plus en plus la fatigue et l'effort, grâce à l’accroissement des énergies naturelles utilisées ; en un mot, l’énergétique ne préche pas l'énergie pour l'énergie, mais l'énergie pour l’homme. Or, cette ‘préoccupation est loin d’être celle de la production moderne. Certes, on produit pour le consommateur, mais ses besoins sont envisagés d’un point de vue terre à terre et borné. Il suffit qu’un objet ait été désiré une fois, pour que l’on pousse à sa production, dans l’espoir de gagner de l’argent, sans se demander s’il répond à un besoin réel. D'où des tentatives sans résultat, des gaspillages d'efforts, des erreurs dans l'appréciation de l'importance à donner à la production d’un objet ou d’une denrée. C’est là une critique faite par la technocratie et qui parait justifiée. L'équilibre qui devrait exister entre la production d'énergies alimentaires et celle d'énergies industrielles n’est pas respecté. De bons esprits diront qué ce sont justement ces efforts divergents, ces travaux inutiles, qui sont la cause et la rançon du progrès. De même que la nature procède en jetant les germes à profusion, pour être sûre que la perpétuité des espèces sera assurée, de même il est nécessaire que des essais infructueux soient tentés, que des erreurs soient commises, pour que la production atteigne, après des oscillations, ©est-à-dire après des ruines et des misères, le niveau qui convient à la société ; quoi qu'il en soit l’énergétique ne peut être considérée comme responsable de ces incertitudes et de ces erreurs
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de calcul. C'est le système des prix qui doit être incriminé, disent les technocrates ; mais, à l’encontre de Ceux-ci, NOUS dirons que le système des prix ne doit pas être condamné. Grâce à son automatisme, il rétablit lui-même l'équilibre compromis. Il suffit de laisser faire les faillites et le chomage, pour ramener la production dans les voies dont elle n'aurait pas dû s’écarter. Toutefois, ces remèdes sont trop brutaux, pour qu’on ne fasse pas tout pour les éliminer autant que possible. Ceci nous amène à dire un mot d’un moyen d’atténuer les conséquences de la surproduction que l’homme peut réaliser facilement. Reportons-nous à ce que nous avons dit des enseignements de l’énergétique. Elle nous apprend que toute production est faite en vue de l’homme. S'il n’est pas possible, étant donné l’avancement de la technique et la tendance de la civilisation, de ramener la production à un niveau inférieur, il semble que l’on peut du moins l’absorber en augmentant le nombre des consommateurs. L’accroissement de la population serait un moyen d’atténuer, sinon de supprimer la surproduction. Pour maintenir l’équilibre entre les deux termes production et population, il suffirait qu’à l’augmentation du premier corresponde une augmentation du second.
Des esprits attentifs aux réalités l’ont proclamé bien haut. Voici, pour illustrer cette affirmation, des extraits d’un discours prononcé par M. RamaAs, président de l’association des anciens élèves des Ecoles Nationales d'Arts et Métiers, au banquet annuel de cette association (1).
Après avoir rappelé que le machinisme spécialise la production et conduit, dans chaque spécialité, à une grande production, ce qui. nécessite, pour que les échanges soient possibles, une grande diversité de produits, il ajoute : « 11 » m'est donc viable ce machinisme libérateur, non seule- >» ment que s’il est organisé sainement, mais — condition » indispensable — que s'il s'exerce dans une humanité > nombreuse, convenablement répartie dans l'espace et
(1) Ramas. — Revue de lPAlliance Nationale pour lPaccroissement de la population française, juillet 1933.
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dans le temps, dont le renouvellement perpétuel main-
tient la jeunesse régénératrice des énergies, les éléments jeunes étant d’ailleurs pendant longtemps, uniquement consommateurs, il ne faut pas l'oublier. À
» À tel point que — et c’est, selon moi, une loi en opposilion absolue avec la loi de MALTHUS —— la prospérité économique et morale du monde croît entre autres, en fonction de la densité générale de la population civilisée — je ne dis donc pas seulement du nombre — et plus encore peut-être du pourcentage des éléments jeunes de cette population...
» Oui, mes chers camarades, quant à moi, voyez-vous, j'estime que la condition nécessaire -— je ne dis pas suffisante — la condition nécessaire pour remédier & la'crise effroyable dont le monde souffre actuellement, ce n'est pas de s'occuper uniquement de questions financières ou, pour appeler les choses par leur nom, d’altérer les monnaies, non, il faut enfin s'occuper avant tout de cette question capitale : la Natalité, parce qu'elle porte en elle-même la solution de tous nos maux, et qu’elle est la condition de notre perfectionnement.
» Tenez encore, voici des chiffres et des arguments : üumaginez que nous ayons en France, depuis 1919, seulement la faible proportion d’accroissement de population que nous avons eue longtemps, quatre à cinq pour mille, alors que l'Allemagne et l'Angleterre avaient jusqu'à dix. C’est extrêmement simple, vous savez calculer comme moi. Vous verrez que chaque année, au lieu de ptétiner, au lieu d’avoir quelquefois dix mille excédents de naissances ou même parfois des pertes, nous aurions eu chaque année, deux cent mille charmants petits Français de plus. Depuis quinze ans, ce seraient bien des joies et, au point de vue qui nous occupe, cela ferait {rois millions de Français, dont pas un ne serait producteur, puisque pas un n'aurait plus de quinze ans. Or, un enfant consomme par an quatre mille francs d'utilités diverses ; nous aurions donc, sur notre marché français, quelque chose comme douze milliards de plus de
» chiffre d'affaires, ou, mieux, il faudrait produire pour » douze milliards de ces utilités très diverses. Les statis- » tiques disent que nous avions trois cent soixante mille » chômeurs en janvier, j'admets même qu'ils soient six » cent mille ; si vous faites une division, cela fera vingt » mille francs de travail pour chaque chômeur, par meil- » leure utilisation de nos installations arrêtées (que l'on >» dit trop puissantes) et par circulation de notre monnaie » stérilement thésaurisée. Je suis donc bien fondé à dire, >» et j'attends la contradiction, que si nous avions la Nata- » lité dont je vous parle, il n'y aurait, du moins chez nous s — et ce serait de même partout — pas un seul chômeur » aujourd'hui. Et il y aurait trois millions de Français > de plus. avec, du point de vue international, toutes les » conséquences économiques el autres de ce fait que l'on > peut dire capital. »
Nous pouvons résumer la question dans cette formule due au même auteur ; natalité sans machinisme, misère : machinisme sans natalité, ruine ; natalité avec machinisme, prospérité.
Telle est l'opinion d’un ingénieur, d’un de ces techniciens que les technocrates veulent mettre à la tête de la production. I ne cherche pas à la crise un remède technique, mais, parce qu'il en a discerné les véritables causes, c’est un remède moral qu’il conseille.
Nous avons tenu à le citer, afin de montrer que, de l'avis même des dirigeants de la production, ce n’est pas l’énergétique qu’il faut rendre responsable de la crise, mais l'homme qui a oublié que la production n’est pas un but. Elle n’est que le moyen, mis par la nature à notre disposition, pour conserver la vie et la propager.