‹ La professeur FicheclaqueChapitre 10 sur 15 · UN ÉCLAIR LUIT · texte numérisé non relu

UN ÉCLAIR LUIT

Depuis le retour du marquis, Ludger continuait 3e donner des leçons à son jeune élève; c'était habituellement sur les midi qu'il se rendait à l'hôtel de Ravageole. Pour aller chez la comtesse de Valgrave, au lieu de monter le grand escalier qui conduirait aux entrées principales des appartements, il en montait un plus petit qui arrivait jusqu'à la porte d'une pièce donnant sur la chambre d'Armand. On lui avait indiqué ce chemin plus commode pour lui, en ce sens qu'il lui évitait la peine de traverser tout l'appartement de la comtesse. Ludger ne rencontrait jamais le marquis en suivant cette route; il n'aurait pu le voir qu'en

traversant la cour de l'hôtel; mais, comme il s'y rendait toujours vers midi, il ne pouvait guère se rencontrer avec Gontran qui, faisant de la nuit le jour et ne se couchant jamais avant quatre ou cinq heures du matin, était encore au lit pendant que son neveu recevait son professeur.

Après l'entrevue orageuse qu'il avait eue avec le marquis, Edouard était revenu voir Valentine et ne lui avait pas caché quelle avait été la réponse de son frère. Mais la jeune femme n'en avait pas été surprise ; elle connaissait le caractère indomptable de Gontran et savait bien qu'il serait impossible de rien changer à ce qu'il avait résolu.

— 11 faut nous soumettre à notre sort, dit-elle en soupirant. Je ne suis plus si malheureuse; je vous revois, vous m'aimez toujours et j'ai mon fils avec moi.

Mais M. de Charmeuse re pouvait ainsi prendre son parti, et il n'avait qu'une pensée, qu'un désir : c'était de retrouver cet homme qui avait épousé Valentine et consenti ensuite à passer pour mort.

Le printemps était revenu, l'été s'approchait, et un jour, pendant que son fils prenait une leçon de son professeur, Valentine, qui était venue embrasser Armand, dit à Ludger :

— Dans quelque temps il nous faudra suspendre

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE \7i>

les leçons, le travail, car nous irons, suivant notre habitude, passer quelques mois à la campagne.

— Vous avez bien raison, madame, dit Ludger ; le séjour de la campagne est bien plus agréable en été, l'air des champs est plus sain que celui de Paris, et je suis persuadé que mon jeune élève doit s'y plaire beaucoup.

— Oh ! oui, dit Armand, je m'amuse bien là-bas, je cours dans le jardin, dans le parc... c'est bien grand, le parc!... Et puis, il y a une grotte, un labyrinthe, une pièce d'eau et un petit bateau !... Mais, maman, pourquoi mon ami Ludger ne viendrait-il pas aussi à notre campagne ? Je lui ferais voir tout cela... il courrait avec moi dans le jardin... nous nous amuserions bien... et puis, je prendrai toujours des leçons et je commence à épeler... je saurai lire bientôt... et Monvert ne m'appellera plus un âne !..

— Mon cher Armand, je ne demanderais pas mieux que de recevoir M. Ludger dans notre propriété de Montchauvet, mais c'est un peu loin de Paris.

— A combien de lieues, madame ?

— Seize lieues environ, c'est par la route de Mantes, à quelques lieues plus loin.

— En effet, c'est loin pour quelqu'un qui a chaque jour des occupations à Paris.

— Ah! si nous possédions encore la charmante

176 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

propriété que nous avions auprès de Louveciennes, vous auriez bien pu venir là!... C'était si près de Paris î en moins d'une heure on y était.

— Ah ! madame a eu une propriété... près de Louveciennes ? répond Ludger qui n'a pu s'empêcher de tressaillir en entendant nommer ce village.

— Oui, c'était presque un petit château!... Rien n'y manquait, beaujardin, parc, pièce d'eau ; il y avait même une petite chapelle dans le fond du jardin.

Ludger éprouve un nouveau frémissement, il jette à la dérobée un regard sur la comtesse, tout en disant :

— Et il y a fort longtemps que madame n'habite plus... qu'elle n'a plus cette propriété9

— Mais, non, pas très-longtemps; il y a six ans j'y étais encore... j'aimais ce château... il nous venait de nos parents... je ne sais pas pourquoi mon frère a voulu le vendre... j'y avais passé mon enfance... je le regrette... et, pourtant, il se mêle à mes regrets un bien triste souvenir.

Valentine se tait et devient rêveuse. Ludger garde quelque temps le silence, puis enfin il murmure en hésitant :

— C'est sans doute dans cette propriété de Louveciennes que madame s'est mariée?...

Valentine éprouve comme une commotion , mais

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 177

elle ne lève pas les yeux et se contente de balbutier :

— Oui... c'est là... qu'on m'a mariée.

D'étranges soupçons traversent l'esprit du professeur, qui cherche dans sa tête comment il pourrait parvenir à en savoir davantage, et éprouve une émotion qu'il a de la peine à maîtriser.

— Maman, est-ce que tu pleures? s'écrie tout à coup le petit Armand, qui vient de voir des larmes s'échapper des yeux de sa mère.

— Non, mon ami, non, je ne pleure pas ! répond Valentine, qui s'empresse d'essuyer avec son mouchoir les traces de ses pleurs.

— C'est que tu as eu l'air triste tout de suite... estce parce que tu regrettes ton vieux château?

— Mon ami, on doit tenir aux lieux dans lesquels on a passé son enfance, où l'on a reçu les caresses de sa mère.

— Eh bien î il faut dire à mon oncle Gontran de racheter ce château que tu aimes tant. Puisque nous sommes riches, nous pouvons bien acheter ce que nous voulons, n'est-ce pas, maman ?

— Mon ami, ce château ne doit pas être à vendre... ceux qui s'en sont rendus acquéreurs veulent sans doute le garder. D'ailleurs, il déplaisait probablement à ton oncle, puisqu'il a voulu le vendre.

178 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

Mais notre nouvelle propriété me plaît à présent.. . tu es avec moi; je ne regrette plus rien.

— Alors, il ne faut pas avoir l'air triste... C'est égal, je suis fâché que mon ami Ludger ne puisse pas venir à Montchauvet.

— Si ton professeur a quelques jours de libres pendant la belle saison, il nous fera grand plaisir de venir les passer avec nous à notre campagne.

Ludger s'incline en murmurant :

— Madame est trop bonne... elle me fait beaucoup d'honneur...

— Et mon nouvel ami Edouard, il viendra aussi à Montchauvet, n'est-ce pas, maman?... D'abord, il m'a déjà dit qu'il me suivrait partout où j'irais... qu'il ne voulait plus me perdre de vue!...

Valentine rougit tout en répondant :

— Oui, mon ami, M. de Charmeuse viendra nous voir. Oh ! tu ne t'ennuieras pas, nous aurons de la compagnie.

— Ludger, donne-moi une autre plume... je ne peux pas écrire avec celle-ci... elle est mauvaise... Pourquoi ne me fais-tu pas écrire avec des plumes dt fer?

Le professeur réfléchissait toujours, il cherchait un moyen pour éclaircir ses soupçons. Tout à coup un

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 179

souvenir le frappe et, prenant une plume qu'il se met à tailler, il dit à son élève :

— Je ne vous fais pas vous servir de plumes de fer, parce que cela rend presque toutes les écritures semblables, et, suivant moi, c'est un mauvais système; plus tard, quand votre main sera formée, vous vous en servirez si cela vous plaît mieux. Tenez, en voilà une qui sera très-bonne.

— Non... non... elle ne vaut rien non plus.

— Vous appuyez trop dessus, ce qui les abîme vite. Tenez, en voici une autre, priez madame votre maman de l'essayer... je suis persuadé qu'elle la trouvera bonne.

— Ah! oui... si maman la trouve bonne, je la garderai. Maman, viens essayer cette plume-là... moi, je ne fais que des barres et des ronds, mais, toi, tu peux écrire des mots!.

Valentine s'approche en souriant et prend ]a plume que lui présente son fils, puis elle se penche sur la table sur laquelle travaille Armand, et pose dessus ses deux mains. C'était bien là ce que le professeur espérait; car, pendant que la comtesse écrit le nom de son fils sur une belle feuille de papier blanc qu'il a placée devant elle, il peut tout à son aise examine? cette main qui porte à l'annulaire gauche une simple alliance ; et, sur cette alliance, il aperçoit ces espèce*

ISO LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

d'entailles qui la déparent et ne sont pas, à coup sur, l'ouvrage du bijoutier.

Ludger est devenu pâle, tremblant; il respire à peine et n'ose plus lever les yeux sur la comtesse, parce qu'il est à peu près certain maintenant que c'est sa femme qui est là, devant lui.

Valentine a fini d'écrire le nom de son fils, elle donne la plume à l'enfant, en lui disant

— Mon ami, cette plume est excellente, il iaut t'en servir.

Le petit garçon a pris la plume, en s'écriant :

— Ah! comme maman écrit bien!... Voisrtu, Ludger, c'est mon nom qu'elle a mis là... Je parie que tu ne l'écris pas si bien que cela, toi?... Voyons... écrisle... au-dessous. Eh bien 1 est-ce que tu ne m'entends pu- Mais le pauvre professeur n'était plus en état d'écrire, et, lorsqu'il essaye de former des lettres, sa main est tellement tremblante qu'il ne peut continuer.

Armand s'écrie :

— Eh bien î voilà mon ami qui ne fait plus ses m si bien que moi... Oh! comme il tremble!... qu'estce que tu as donc, mon ami? tu es tout pâle !...

— En effet... vous avez quelque chose, monsieur

LE FROFESSEUR FICHECLAQUE 481

Ludger, dit la comtesse ; vous trouveriez-vous indisposé?

Le professeur se lève et, toujours saus oser levei les yeux sur Valentine, balbutie :

— Madame... en effet... il vient de me prendre un malaise... je ne me sens pas bien... je vous demanderai la permission de ne pas continuer la leçon...

— Mais, il faut prendre quelque chose... je vais vous faire apporter de l'eau orangée... de l'éther

— Non,., je vous remercie, madame... l'air du dehors me fera du bien... excusez-moi...

— Mon ami Ludger, pourquoi ne veux-tu pas prendre ce que die maman?... Cela te guérirait...

— Merci... mon cher élève... Madame... pardonnez-moi... mais j'ai besoin d'air...

Tout en disant cela, Ludger prend son chapeau, salue profondément Valentine, puis s'empressant de sortir, gagne le petit escalier et quitte l'hôtel presque en courant, tant il a de hâte de se rendre près. d'Angelle pour lui faire part de la découverte qu'il vient de faire.

La blonde Angelle était presque toujours seule chez elle dans la journée depuis que sa sœur était mariée; mais elle demeure toute saisie en voyant entrer Ludger, l'air bouleversé, le visage inondé de sueur et

182 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

qui se met à marcher dans la chambre comme un insensé, tout en s'écriant :

— Je l'ai trouvée... c'est elle. .. je n'en saurais dou. ter... Ah! mon Dieu! qui l'aurait pensé?... qui aurait jamais deviné cela?... C'est à ne pas le croire... et moi-même... il y a des moments où je me dis : * Non, ce n'est pas possible... cela n'est pas!... »

— Mon ami, au nom du ciel, que vous est-il arrivé? demande Angelle en regardant Ludger avec inquiétude. Vous êtes bien ému, bien agité...

— Il y a de quoi... Ah! ma douce Angelle, il y a bien de quoi!... j'ai vu cette preuve, vu de mes yeux... pluris est oculatus unus quam auriti decemf...

— Ah ! mon ami, si vous me parlez latin, je ne peax plus vous comprendre!...

— Vous voyez un homme qui ne sait plus où il en est!... C'est ellel... Aleajacta est!

— Encore... c'est elle.., qui, elle?...

— Je vous dis que je viens de la découvrir, et pourtant le ciel m'est témoin que je ne la cherchais pas!... Mais le hasard, la destinée... sic fat a volunt ou voluerunt!...

— Mais qui donc avez-vous trouvé... découvert?...

— Ma femme... la personne que l'un m'a fait épouser 1...

Angelle devient à son tour pâle et tremblante en balbutiant :

— Votre femme!... Vous avez vu votre femme?... vous la connaissez?...

— Oui... et je la voyais, je la connaissais depuis longtemps, sans me douter que j'étais son mari!...

— Votre femme !... mais je ne veux pas que vous connaissiez votre femme, moi!... Je ne veux pas que vous babitiez avec elle... Ah! mon Dieul il ne nous manquait plus que celai... Vous allez peut-être l'aimer, cette femme!...

Et la pauvre Angelle se met à éclater en sanglots ; alors Ludger court à elle, l'entoure de ses bras, en lui disant de sa voix la plus tendre :

— Moi, l'aimer l... est-ce que c'est possible?..» N'est-ce pas vous que j'aime, chère Angelle? n'est-ce pas vous que j'ai toujours aimée?... Et puis, quand même, est-ce que je pourrais l'aimer, cette dame... est-ce qu'elle voudrait de moi?... n'en aime-t-elle pas un autre?... et qui l'aime aussi... Ohl j'ai bien vu cela!...

— Votre femme aime quelqu'un?... Ah! tant mieux!... elle ne vous aimera pas alors...

— Une si grande dame!... mais elle serait furieuse si elle savait que je suis son mari!...

— Vous ne le lui avez pas dit!

18i LE PROFcSSiiUR FiCHKCLAQUE

— Oh! je m'en serais bien gardé!

— Vous avez bien fait... il ne faut jamais le lui dire, entendez-vous!... jamais!... Mais enfin, cette... femme... qui est votre femme... où donc Tavez-vous vue?... Gomment l'avez- vous reconnue, puisque vous ne la connaissiez pas?...

— Ah! chère Angelle, vous allez être bien étonnée... cette jeune fille avec qui l'on m'a marié, il y a six ans et quelques mois maintenant... c'est la mère de mon petit élève; c'est madame la comtesse de Valgrave...

— La comtesse de Valgrave!... oh! par exemple!... est-ce possible! mais alors vous êtes donc le comte de Valgrave, vous?

— Moi!... vous savez bien que je suis Ludger Ficheclaque, et pas autre chose... Je n'ai jamais été comte de ma vie.

— Mais cette dame se dit veuve, elle croit donc que vous êtes mort!

— Je ne sais pas ce qu'elle croit... on le lui a peutêtre dit...

— Mais pourquoi ne se nomme-t-elle pas veuve Ficheclaque au lieu de comtesse de Valgrave?

— Pourquoi?... Tenez, ma chère Angelle, je ne suis pas bien fort en fait d'intrigues, cependant, ce que je puis comprendre, ce qui me semble très-pro-

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 185

bable dans tout ceci, c'est que Ton aura fait croire à cette jeune femme qu'elle épousait un noble, un comte; il a été facile alors de nous tromper ïous deux, car le prêtre qui nous a mariés parlait si bas lorsqu'il prononçait les noms qu'il était impossible de bien entendre. Cette jeune dame ignore donc qu'elle a épousé le modeste Ludger Ficheclaque, simple professeur, et elle le saurait qu'elle n'en porterait certes pas le nom... La sœur du marquis de Ravageole ne peut pas s'appeler madame Ficbeclaque!... Fi donc!,., ce serait trop déroger! Et puis, une autre preuve : si cette dame avait su... qu'elle est ma femme, croyez- vous donc qu'elle m'aurait accepté pour professeur de son fils?

— Vous avez raison... mais comment avez-vous découvert cela?

— Elle a parlé d'une propriété qu'elle possédait près de Louveciennes et dans laquelle il y a une petite chapelle au fond d'un jardin... cela m'a donné l'éveil; j'ai pu regarder sa main, ses doigts : j'ai vu, j'ai reconnu cette alliance rayée, abîmée par moi contre une balustrade. Oh! c'est bien elle que j'ai épousée... tout me le dit; mais, je vous le répète, cette dame aura cru donner sa main au comte de Valgrave.

— Alors, pourquoi vous a-t-on marié avec elle ?

186 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

— Pour cacher une faute... une faiblesse!... et puis, vous savez bien que Ton m'a fait jurer le secret...

— Ce secret, vous ne le trahirez plus, n'est-ce pas, Ludger? vous ne direz pas à cette dame que vous êtes son mari?... Oh! jurez-moi que vous ne le lui direz pas... que vous la regarderez toujours comme la veuve d'im autre.

— Oui, chère Angelle, je vous jure que je ne dirai pas à cette comtesse qu'elle est devenue roturière... et pourtant... j'aurais bien voulu...

— Quoi?... qu'est-ce que vous auriez voulu, monsieur? User de vos droits de mari peut-être?...

— Ah! par exemple!.. . quelle idée me supposezvous là!...

— Ah! c'est que... elle est bien jolie, cette jeune dame !

— Il n'y a de jolie que la personne que l'on aime !...

— A la bonne heure!... Et c'est moi que vous aimez... oui, je vous crois, Ludger... mais c'est égal, vous ne direz pas à la comtesse que vous êtes son mari... promettez-le moi encore?...

— Je vous le promets...

— Et, quand vous retournerez donner des leçons à son fils, vous ne la regarderez pas trop, cette dame?...

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 187

— Oh! soyez tranquille... aujourd'hui déjà, en découvrant ce terrible mystère, je n'osais pins lever les yeux sur la comtesse... Au reste, les leçons que je donne à son fils seront bientôt suspendues... ils partiront passer l'été à la campagne.

— Ah! tant mieux... je voudrais qu'elle y fût déjà, cette dame!... Et dire que '.'est moi qui vous ai envoyé chez elle!... En vérité, dans la vie, nous sommes presque toujours les premiers auteurs de nos peines. Enfin... vous m'avez juré que vous ne lui diriez pas que vous êtes son mari. Adieu, mon ami, allez chez vos élèves... mais ne pensez plus à votre femme. . puisqu'elle est veuve !

TTT*

Page 1