‹ La professeur FicheclaqueChapitre 9 sur 15 · RETOUR DE GONTRAN · texte numérisé non relu

RETOUR DE GONTRAN

Léonie est devenue madame Jolichose, et elle est allée s'établir dans le magasin de confection qui appartient à présent à son mari. Angelle reste seule avec son père. Mais maintenant Ludger vient tous les jours passer près d'elle les instants qu'il a de libres. Quant à M. Bourlet, furieux de n'avoir pas été invité à la noce de Léonie, il ne met plus les pieds chez M. Picardin, où il sait que le pr< f-sseur retourne assidûment. Mais il tâche de se venger en disant partout :

— La petite Léonie a épousé Jolichose qu'elle traitait d'imbécile... mais elle a réfléchi qu'un imbécile

était bien le mari qu'il lui fallait. Sa sœur Angelle continue de soupirer avec maître Ficheclaque, qui se laisse faire les yeux doux, mais n'épouse pas... Probablement, il trouve que ce n'est pas nécessaire ; i) fait le piquet avec le papa qui est satisfait du moment qu'il a quelqu'un pour faire sa partie. Singulière maison I Je n'y mets plus les pieds... je n'aime pas les situations louches!

Depuis qu'il est de retour à Paris, Edouard de Charmeuse n'a pas été un seul jour sans aller rendre visite à la comtesse de Valgrave ; il n'a pas eu de peine à se faire bien venir du petit Armand, auquel il apporte sans cesse quelque jouet nouveau. Le petit garçon court au-devant de lui dès qu'il le voit arriver; il l'embrasse en l'appelant son bon ami, et dit à sa mère :

— J'ai deux amis que j'aime bien... mais comme Charmeuse m'apporte toujours quelque chose, comme il me donne tout plein de joujoux, celui-là, c'est mon bon ami, et il a le droit de m'embrasser; tandis que Ludger, c'est mon professeur ; il ne m'apporte jamais rien ; celui-là, ce n'est que mon ami, et il ne m 'embrasse pas.

Les enfants sont déjà de petits hommes, et ce mobile de tout, l'intérêt personnel, les fait agir, avant même qu'ils sachent raisonner.

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Edouard s'était trouvé plusieurs fois chez Valentine pendant que le petit Armand recevait des leçons de Ludger; il avait même pris plaisir à assister à quelques leçons; la vue du professeur avait sur-lechamp chassé de son esprit toute crainte. La douceur, la bonté se peignaient dans les traits de Ludger, dont le ton était aussi respectueux que convenable ; aussi Charmeuse s'était- il senti sur-le-champ porté à aimer cet homme qui mettait tous ses soins à instruire le petit élève qu'on lui avait confié.

Le retour du marquis de Ravageole était attendu avec impatience par Edouard. Déjà plus de deux mois s'étaient écoulés depuis que Gontran était parti pour l'Italie ; et comme Valentine ne recevait jamais de nouvelles de son frère, qui trouvait superflu de faire part à sa sœur de ses actions et de ses projets, celleci ignorait totalement si l'absence du marquis devait se prolonger encore longtemps.

Mais, un matin, une voiture entre dans la cour de l'hôtel, et Gontran en descend gai, joyeux, bien portant. 11 entre chez sa sœur en s'écriant :

— Me voici, moi. Bonjour, Valentine ! tu te portes bien, je le vois à tes yeux. Quant à moi, ma santé est totalement rétablie; le séjour de l'Italie m'a fait le plus grand bien, et j'y serais resté encore si je m'y étais amusé. Mais, ce diable de Paris... il n'y a rien

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qui lui soit comparable!... Je n'y tenais plus, et j'y suis revenu avec bonheur. Mon coquin de neveu se porte bien, j'espère?

— Oui, mon frère ; il dort en ce moment, mais si vous voulez l'embrasser...

— Non ; j'ai le temps... il ne faut pas le réveiller, < j'ai hâte de chaDger de toilette...

— Mon frère, je voulais vous dire. . .

— Plus tard, Valentine, plus tard!... et vous ma parlerez tant que vous voudrez... pourvu que cela en vaille la peine, cependant, sans quoi je ne vous écoute pas ; car, je vous en préviens, je suis revenu à Paris pour m'amuser , et j'ai hâte de réparer le temps perdu.

Le retour de son frère a vivement ému Valentine, car elle sait que celui qu'elle aime, que le père de son enfant est impatient dé le voir; et elle tremble et redoute l'entrevue qui zlïz lieu entre Edouard et Gontran. Mais il n'y a pas moyen de cacher l'arrivée du marquis ; et en se rendant à l'hôtel, au mouvement qu'il remarque dans les appartements et parmi les valets, M. de Charmeuse a sur-le-champ deviné que le frère de Valentine était de retour. Alors, au lieu de se rendre, suivant son habitude, chez la comtesse, c'est chez M. de Ravageole qu'il se fait annoncer. Gontran venait à peine de quitter ses habits de

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Toyage lorsque M. de Charmeuse se présente devant lui.

— Tiens! c'est Edouard, notre ancien compagnon de folies!... s'écrie Gontran en souriant à son visiteur. Par ma foi! mon cher, vous me prenez presque au débotté... j'arrive d'Italie ce matin même. Quant à vous, avant de partir, j'avais déjà appris votre retour en France avec une nouvelle fortune, que vous venez probablement y manger. C'est très-bien... je vous approuve, et je vous y aiderai même ; car tel vous m'avez quitté, tel je suis encore, aussi bon viveur aussi bon compagnon qu'autrefois.

Cet accueil cordial déconcerte un peu Edouard, qui s'attendait à une toute autre réception; cependant, il se remet, et, sans prendre la main que le marquis lui présente, le salue profondément, et lui répond d'un ton sérieux :

— Monsieur de Ravageole, ce n'est pas pour vous entretenir de nos anciennes folies, ce n'est pas dans l'intention de vous en proposer de nouvelles que j'avais hâte de vous revoir. Le sujet qui m'amène est grave, important; je croyais que vous l'auriez deviné en me voyant.

— Je ne tiens nullement à deviner ce qui est imposant et grave; c'est dans l'intention de m'amuser, de me livrer aux plaisirs, que je suis revenu à Paris.

Si vous avez à me parler de choses sérieuses, dépêchez-vous d'en finir, sans quoi je vous avertis que vous n'en trouverez plus l'occasion .

En disant cela, Gontran se jette sur un divan, allume un cigare et commence à fumer. M. de Charmeuse s'assied en face de lui, se met parfaitement à son aise et reprend la parole.

— Monsieur de Ravageole, la dernière fois que je vous vis, vous rappelez-vous ce que je venais vous demander?

— Parfaitement, mon cher, parfaitement! Vous veniez me demander la main de ma sœur, que je vous refusai, parce que vous étiez ruiné. Ce que j'ai fait alors, je le ferais encore aujourd'hui si les positions étaient les mêmes... je n'ai pas deux manières de voir.

— Ce que vous avez fait alors, vous l'avez fait en y joignant pour moi des motifs injurieux, en me prêtant de vils sentiments d'intérêt, qui n'étaient pas les miens; car ce n'était pas pour sa fortune, c'était parce que je l'adorais que je vous demandais la main de votre sœur...

«t- C'est possible... d'autant plus qu'on adore toujours les femmes qui ont une grande fortune. Mais, au fait, où voulez- vous en venir?...

— Si vous n'avisa, ^as été le frère de Valentine,

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croyez- vous donc que j'aurais enduré patiemment les paroles qui accompagnèrent votre refus?...

— Non, non; j'ai fort bien compris ce qui vous arrêtait, car je sais que vous êtes brave, vous en avez donné la preuve en plus d'une occasion; c'est pourquoi j'aurais eu grand plaisir à me battre avec vous!... mais j'espère que cela pourra se retrouver. Est-ce pour me provoquer que vous êtes venu ce matin me trouver?... Oh! alors, bravo! je suis votre homme; prenons sur-le-champ rendez-vous...

— Non, monsieur, cela ne se peut pas plus aujourd'hui qu'autrefois, car vous êtes toujours le frère de Valentine...

— Alors, que diable venez- vous me conter avec vos souvenirs de notre dernière entrevue!... et à quoi bon revenir là-dessus ?

— Monsieur, quand cette entrevue eut lieu, j'ignorais que ma faute avait eu des suites... que votre sœur était mère...

— Pardieu ! il me semble, monsieur de Charmeuse, que c'est moi qui aurais bien le droit de vous demander raison de votre conduite... de l'outrage fait a ma sœur... et, lorsque je veux bien ne pas vous dire un mot de cela, c'est vous qui venez me le rappeler!... Décidément, vous avez envie que nous nous batlumJ.

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— Monsieur, en vous demandant la main de Valentine, je cherchais à réparer ma faute.

— Heureusement je l'ai beaucoup mieux réparée et cachée que vous ne l'eussiez fait. En mariant ma sœur, j'ai dérobé sa honte à tous les yeux... Aujourd'hui, vous espériez peut-être encore l'épouser... ia croyant veuve !...

— En effet, je l'espérais, c'était mon plus ardent désir. Ayant maintenant une fortune qui ne permet plus de penser que l'intérêt me fait agir, je me flattais que vous-même verriez cette union sans déplaisir... Mais qu'ai-je appris de la bouche même de votre sœur !.,. elle n'est pas veuve... celui que vous l'avez forcée à épouser, le comte de Valgrave, existe toujours I... et il a disparu... abandonné sa femme... et il consent à ce qu'on dise qu'il est mort !... Mais quel est donc cet homme? à quel misérable avez- vous lié l'existence d'une femme charmante, d'une femme faite pour être tendrement aimée? Où donc est-il, ce Valgrave que personne ne connaît, que personne n'a vu? Voilà, monsieur, ce que je viens vous demander, ce que je veux savoir... Il faut que je le trouve, cet homme qui me prive à la fois du bonheur d'être époux et père... il faut que je le trouve et que je le tue... car il m'a pris ma femme, il m'a pris mon enfant 1...

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Gontran se lève en faisant un mouvement d'impatience; il jette avec colère le bout de son cigare et se promène avec agitation dans l'appartement, en murmurant :

— Ah! vous voulez connaître le mari de ma sœur!.. ali! vous voulez aller le trouver... lui chercher querelle... le tuer!... Vous auriez de la peine!... il ne se bat pas, celui-là... mais je suis désolé de vous contrarier, mon cher monsieur; rien de tout cela n'arrivera!... Il ne me plaît pas à moi que vous counaissiez le comte de Valgrave... par conséquent, je ne vous dirai pas où il est.

— Vous ne me le direz pas?

— Non, monsieur: oh! toutes vos instances à ce sujet seraient vaines 1... Ma résolution est irrévocable!

— Ah! monsieur de Ravageole, vous abusez cruellement de votre position, de votre titre de fière de Valentine!...

— Je vous ai déjà dit, monsieur, que, dès que vous le voudrez, je serai à vos ordres, soit à l'épée, soit au pstolet.

— Mais enfin, pour agir comme vous le faites, il faut que vous ayez un motif! Pourquoi protégezvous ce Valgrave?... pourquoi me refusez-vous le bonheur de me battre avec lui*?... Croyez-vous donc

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que votre sœur soit heureuse de la position que vous lui avez faite?... Ce veuvage qui est faux... cet enfant que je ne puis appeler mon fils .. Par pitié... Gontranï au nom de cette amitié qui nous liait autrefois, ne persistez pas à faire notre malheur à tous.., ditesmoi où est ce Valgrave qui vous a vendu son nom ? ce mariage peut se briser peut-être...

— Non, non, et cent fois non!... Tenez, Charmeuse, croyez-moi, ne revenez pas sur ce sujet; la position de ma sœur est celle que vous lui avez faite. C'est grâce à moi que l'honneur de notre maison a été sauvé... j'ai trouvé un homme qui a bien voulu lui donner son nom ; et, présumant que les deux époux ne se plairaient pas ensemble, j'ai exigé de cet homme qu'il partît, qu'il ne revînt jamais près de sa femme... Il me semble que c'est gentil, cela? un mari qu'on ne verra jamais... qui consent à passer pour mort!... Mais, au lieu de vous plaindre de moivous devriez me remercier... en vérité, je ne vous conçois pas!...

— Monsieur de Ravageole, vous oubliez que votre fcœur est incapable de trahir ses devoirs... même lorsque c'est à un misérable qu'elle est liée.

— Monsieur de Charmeuse, il me semble que ma sœur ne s'est pas toujours montrée si sévère que vous la faites maintenant. Mais, brîsons-là! vous avez tout

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dit, je pense, et j'espère que vous ne reviendrez plus sur ce sujet?

— Non, plus avec vous, monsieur, puisque vous êtes impitoyable; mais, ce que je veux vous dire encore, c'est que désormais mon seul but, ma seule pensée sera de découvrir où est ce comte de Valgrave que vous refasez de me faire connaître. Oh! je le trouverai... j'y parviendrai... et, alors, je vous le jure, tout son sang me payera le mal qu'il m'a fait!

Gontran part d'un éclat de rire, en s'écriant d'un ton moqueur :

— Très-bien, très-bien ! tuez Valgrave... si vous le trouvez, je vous le permets... oh! je vous le permets!

Edouard se contient avec peine ; il sort furieux de chez le marquis et en lui lançant un regard menaçant, auquel celui-ci répond, en le saluant avec ironiet par ces mots :

— A vos ordres, quand vous voudrez!

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