LE JOUR SE FAIT
— Que je ne pense plus à ma femme! se dit Ludger en quittant Augelie. C'est bien facile à dire; mais malgré moi je ne pense plus qu'à cela; non pas que je sois amoureux de cette comtesse, Dieu m'en garde! mais parce que je voudrais au contraire rompre les nœuds qui m'attachent à elle : je voudrais ravoir ma liberté, car si j'étais libre j'épouserais celle que j'aime, et je ne serais plus un mari sans femme... autrement dit un corps sans âmel
Puis, après avoir réfléchi longtemps, le professeur
dit encore :
—.J'ai juré à Angelle de ne point dire à la corn-
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tesse que je suis son mari, mais, sans lui dire cela... ne pourrais-je pas lui raconter ce qui m'est arrivé, en ne disant point que c'est à moi que cela est arrivé? Ce serait un moyen pour m'assurer si je ne rne trompe pas... car enfin je n'ai encore pour preuve que les rayures que j'ai vues sur un anneau... et le hasard pourrait avoir amené cette ressemblance... Si cette grande dame est bien celle que l'on m'a fait épouser, je m'en apercevrai au trouble que lui causera mon récit... Je verrai alors comment elle prend la chose; cela me guidera pour la conduite que je dois tenir... Oui, cette idée ne me paraît pas mauvaise. Tout me dit que madame... soi-disant de Valgrave, aime et est aimée de ce M. Edouard de Charmeuse qui embrasse le petit Armand, absolument comme si c'était son fils!... Par conséquent, elle doit donc, de son côté, désirer autant que moi rompre les liens qui l'unissent à un autre.
Ludger mûrit longtemps cette idée dans sa tête et le lendemain il se rend, comme c'est son jour de leçon, chez son petit élève, à l'hôtel de Ruvageole.
Armand était sur les genoux de sa mère; il les quitte bien vite pour aller au-devant de son profesfesseur.
— Ah! c'est mon ami Ludger 1... Bonjour, mon
ami... Je suis bien content de te voir... nous parlions de toi avec maman, et nous avions peur que tu ne fasses malade.
— En effet, monsieur Ludger; hier vous paraissiez bien souffrant quand vous nous avez quittés, et je craignais que votre indisposition n'eût eu des suites.
— Madame la comtesse est trop bonne... je la remercie beaucoup de l'intérêt qu'elle veut bien prendre à ma santé, ainsi que mon cher élève... mon ami Armand, mais ce n'était qu'un étourdissement... je ne m'en ressens plus; et me voilà tout prêt à donner ma leçon, si toutefois mon ieune écolier est disposé à la prendre.
— Oui, oui, je veux écrire... je fais très-bien les o à présent... je vais devenir savant bien vite.
On se rend dans la pièce où Armand prend ses leçons, et Valentine s'y installe avec sa tapisserie, comme c'est assez son habitude, lorsque M. de Charmeuse n'est pas encore venu lui rendre visite.
On travaillait depuis quelque temps. Ludger cherchait dans sa tête un moyen pour amener naturellement le récit qu'il voulait faire. Tout à coup, le petit Armand s'écrie :
— Quand nous serons à la campagne je n'étudierai pas tant, parce qu'alors je courrai toute la jour-
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née dans le jardin... Aimes-tu la campagne, mon ami Ludger ?
— Oui, mon cher élève, oui... si j'avais le temps j'irais souvent m'y promener; mais, en me parlant hier d'une propriété qu'elle possédait près de Louve* ciennes, madame votre maman m'a rappelé une aventure... bien singulière... bien extraordinaire... qui est arrivée à quelqu'un qui aimait passionnément la campagne et allait tous les jours se promener... de es côté-là.
— Une aventure extraordinaire vous est arrivée par là? dit Valentine.
— Non, madame, non, pas à moi, mais à l'ami... d'un de mes amis. Figurez- vous... cela a l'air d'un roman!... que le monsieur... qui se promenait tous les jours dans la campagne... a été un beau jour... non, une belle nuit... marié à une personne qu'il ne connaissait pas?...
Valentine laisse sa tapisserie tomber de ses mains; elle éprouve comme un mouvement nerveux, et se tourne vers le professeur, en lui disant d'une voix émue :
— Ah! contez -moi donc cette histoire -là... cela me semble si singulier!... Je serai curieuse de l'entendre...
— Voilà comment cela s'est passé, madame, du
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moins à ce que m'a dit l'ami du monsieur... à qui cela est arrivé. C'était, à ce qu'il paraît, *n pauvre diable... fort malheureux... sans ouvrage... sans ressources... Un jour... il y a de cela six ans et quelques mois, un monsieur vint à lui, et lui dit : « Voulez-vous gagner trente mille francs?... On ne vous propose pas une action coupable, il s'agit seulement d'épouser une demoiselle de grande maison, que l'on a de grands motifs pour vouloir marier sur-le-champ... vous ne verrez pas votre future, elle sera voilée, vous ne devez jamais la connaître; vous recevrez la somme et partirez aussitôt le mariage fait, et vous jurerez de garder le secret de cette aventure... »
— Et cet homme... ce monsieur accepta ces conditions ? balbutie Valentine, dont l'émotion est à son comble.
— Oui, madame... il était presque sans pain., il accepta. A minuit, on vint le prendre dans la campagne, on lui mit un bandeau sur les yeux... on le fit monter en voiture... il ne sut pas où on le conduisait...
— kh 1 il ne le sut pas ?...
— Non; mais, arrivé dans un jardin, on lui ôta son bandeau, et il se vit devant l'entrée d'une petite chapelle., alors, ce qu'il remarqua... car dans une posi-
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tion semblable il paraît que l'on fait attention à tout... c'était une statue d'une femme en prières, qui se trouvait tout contre la porte de la chapelle, et à cette statue il manquait une main...
— 0 mon Dieu!...
— Ce récit ennuie peut-être madame la comtesse... je vais le cesser...
— Non, monsieur, non, achevez ; je vous en prie...
— Tout se passa comme cela avait été convenu... ce monsieur reçut dans la chapelle une alliance qu'on lui défendit d'ouvrir, et qu'il passa au doigt de la demoiselle avec qui on le mariait... et dont il n'aperçut ni le visage, ni même la taille, tant elle était surchargée de voiles qui cachaient toute sa personne; puis, la cérémonie achevée, la mariée disparut... et lui, auquel on banda les yeux de nouveau, fat ramené comme il avait été pris... dans la campagne... et... c'est tout.
— Et cet homme... ce monsieur qui a été marié ainsi, comment se nomme-t-il?
— Comment il se nomme ?... Mon Dieu ! madame... je ne sais pas si mon ami m'a dit son nom... je ne crois pas... au reste , je ne m'en souviens plus.
— Ah! monsieur Ludger, je vous en prie... je vous
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en supplie, tâchez de vous rappeler son nom... Mais enfiu que faisait-il, cet homme? Quelle était sa profession... son état?... Où demeurait-il?...
— Madame, je ne sais rien de tout cela... c'est-àdire... je crois me souvenir que mon ami m'a dit que c'était un poëte... oui... un poëte pauvre... et un pauvre poëte, probablement!...
— Qu'est-il devenu... avec cette somme qu'il a reçue?... Il a pu faire quelque chose...
— Voilà ce que j'ignore, madame... car je n'ai jamais eu l'idée de m'en informer.
— Mais votre ami... celui qui le connaissait... celui qui était son confident , puisqu'il lui a conté tout cela... malgré la promesse qu'il avait faite de garder le secret... où est-il?... Où peut-on le trouver?...
— Mon ami!... il est mort, madame... il n'existe plus depuis... depuis plus d'un an.
— Ainsi, il n'y a donc nul moyen de savoir quel était cet homme, dont vous venez de me conter ia mystérieuse aventure!... Monsieur Ludger, je vous en supplie de nouveau, tâchez de vous rappeler le nom de cet homme... d'obtenir quelques renseignements qui puissent me mettre sur la voie... mêle faire découvrir!...
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— Madame la comtesse est donc vivement intéressée par cette aventure?...
— Oui... beaucoup plus que vous ne sauriez le penser; car je crois connaître la personne... la dame qui a été mariée ainsi contre son gré, et victime d'une volonté plus forte que la sienne et à laquelle il lui était impossible de résister.
— Ah I madame croit... la connaître?...
— C'est pourquoi, je vous le répète, monsieur Ludger, faites tout votre possible pour vous rappeler, pour savoir le nom de celui qui s'est laissé marier ainsi... Vous ne sauriez croire à quel point cela m'intéresse! faites toutes les démarches nécessaires... Votre ami... celui qui est mort, avait peut-être une femme, des enfants qui pourront vous renseigner sur celui que je veux trouver?... Par grâce, ne négligez rien. .. donnez-moi votre adresse... j'enverrai savoir si vous avez appris quelque chose. Armand ne travaillera plus aujourd'hui , la leçon est finie. Allez, monsieur Ludger, et, je vous en prie, occupez-vous sur-le-champ de ce que je vous demande...
— Il suffit, madame, je ferai mon possible... pour obtenir des renseignements; mais je n'espère pas y parvenir.
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— Son nom, monsieur I que je sache au moins son nom!...
Le professeur s'incline et s'éloigne en se disant :
— Maintenant, il ne me reste plus le moindre doute ; c'est bien elle qui est ma femme.