J0LICH0SE FAIT DES SIENNES
Valentine attend avec impatience l'arrivée de M. de Charmeuse ; il lui tarde de lui faire part de ce qu'elle vient d'apprendre. Enfin , Edouard arrive ; à peine a-t-il vu Valentine, qu'il s'écrie :
— Que vous est-il survenu?... quel nouveau malheur nous frappe?... Je lis dans vos yeux de nouvelles peines... parlez!...
La jeune femme ne fait pas languir son amant; elle lui raconte tout ce que le professeur de son fils lui a dit, toute cette histoire de cet homme marié à une jeune fille qu'il n'a pas même vue... dans cette chapelle, à la porte de laquelle était une statue de femme
198 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
dont la main était brisée : cette circonstance ne laissait aucun doute sur l'endroit dans lequel avait eu lieu ce mariage. C'était bien dans leur propriété de Louveciennes que l'homme inconnu avait été amené, c'était bien à cet homme-là que la sœur de Gontran avait été mariée.
Edouard apprend tout cela avec cette agitation , cette impatience que donne l'espoir de découvrir enfin un mystère important; un mystère dont la connaissance peut changer toute notre existence. A peine la jeune femme a-t-elle achevé de parler, qu'il s'écrie :
— Il faut que je voie le professeur, que je l'interroge... Cet homme doit en savoir plus qu'il ne vous en a dit... ohl il faut que je lui parle 1...
— Mais, mon ami, qui vous fait penser qu'il en sait plus qu'il ne m'a dit ? Ce M. Ludger est honnête ; il témoigne la plus tendre amitié à mon fils... pourquoi m'aurait-il fait mystère de quelque chose, puisque je le suppliais de me dire tout ce qu'il savait?
— Pourquoi?... je l'ignore; mais je suis persuadé qu'il sait le nom de cet homme... que votre frère vous a forcée à épouser.
— Pour quelle raison aurait-il refusé de me le dire ?
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 199
— Il a peut-être promis le secret... Mais cet ami qui connaissait l'autre, cet ami qui est mort aussi... tout cela n'a pas le sens commun ; et, pour moi, il est évident que maître Ludger ne vous a pas dit toute la vérité. Je veux le voir, et je saurai bien le forcer à parler... à me dire le nom de... Ah ! je ne le dirai jamais, le titre qu'on lui a donné ! Vous savez 1 adresse du professeur? donnez-la moi...
— La voici ; mais, je vous en supplie, Edouard, de la prudence... ne me compromettez pas. . ne prononcez pas mon nom imprudemment... et traitez avec douceur ce bon professeur qui semble m'être entièrement dévoué.
— Soyez tranquille, chère Valentine... reposez-vous sur moi pour ce qu'il faut faire. Ce M. Ludger me paraît être un fort brave homme... il aime Armand; je me sentais porté à avoir aussi de l'amitié pour lui. Il ne résistera pas à ma prière, et je saurai quel est oet homme qui consent à passer pour mort... Je veux connaître celui qui est votre... non 1 je ne dirai jamais celai...
M. de Charmeuse quitte précipitamment la comtesse et se rend à l'adresse qu'on vient de lui donner.
Mais Ludger n'était pas chez lui. En sortant de l'hôtel de Ravageole, il était allé donner des leçons dans un quartier fort éloigné de sa demeure ; et, sui-
200 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
vant son habitude, avait laissé sa clef chez sa con «erge, qui avait soin de son ménage. La concierge ne devait alors laisser monter personne; mais cette consigne ne concernait pas les filles de M. Picardin m Jolichose, qui, depuis son mariage, venait assez souvent chez le professeur, pour tâcher de devenir un peu plus fort sur la grammaire et de ne pas faire de cuirs en montrant ses marchandises.
Lorsque M. de Charmeuse se présente et demande maître Ludger Ficheclaque :
— Il n'y est pas, répond la concierge.
— Et tardera-t-il beaucoup à rentrer?
— Je n'en sais rien, monsieur ; cependant, je ne pense pas qu'il soit longtemps, car il y a un monsieur... un de ses élèves, enfin quelqu'un qui est trèslie avec lui, et auquel j'ai ordre de remettre la clef quand M. Ficheclaque n'y est pas; et ce monsieur est la-haut qui attend le professeur.
— Puisqu'il y a du monde qui attend là-haut, je ne vois pas pourquoi je n'y attendrais pas aussi.' A quel étage, madame ?
-Au troisième, monsieur; il y a une plaque et le nom sur la porte.
C'était Joli, hose qui était venu et qui attendait chez Ludger; mais cette fois ce n'était pas seulement pour prendre une leçon de français que le nouveau
LE PROFESSEUR F1CHECLAQUE 201
marié s'était rendu chez le professeur. Uq motif bien plus intéressant l'y conduisait : sa femme lui avait annoncé, le matin même, qu'elle devenait mère. A cette nouvelle, Jolichose, ivre de joie, s'était livré â mille folies ; puis il avait voulu tout de suite faire choix d'un parrain et d'une marraine. On était vite tombé d'accord : la marraine, ce serait Angelle ; le parrain, ce serait Ludger. Et, aussitôt qu'il avait eu un moment de libre, Jolichose avait couru chez le professeur pour lui apprendre cette grande nouvelle.
Edouard n'a dans la tête que l'idée de l'homme inconnu que le professeur n'a pas nommé, et il se dit que c'est peut-être lui qu'il va trouver chez Ludger. Mais, aussitôt qu'il a aperçu Jolichose, il comprend que J'aventure mystérieuse ne saurait le regarder.
Le nouveau marié se promenait dans l'appartement, en cherchant déjà quel nom il donnerait à sa progéniture. En voyant la porte s'ouvrir, il s'écrie :
— Ça y est 1 cher ami, ça y est !...
Mais, s'apercevant que ce n'est pas le professeur qui revient, il s'arrête et murmure :
— Tiens 1 ce n'est pas lui... c'est un monsieur que je ne connais pas!
— Et qui désire beaucoup voir M. Ludger, dit Edouard. J'ai à l'entretenir pour une affaire importante... On m'a dit que quelqu'un l'attendait d
2u2 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
chez lui ; voilà pourquoi je me suis permis de monter. Je présume, monsieur, que cela ne vous con* trarie pas?
- — Moi... oh! pas du tout, monsieur, au contraire r je m'ennuierai moins... quand je suis tout seul, je m'ennuie très-vite. Asseyez-vous donc, monsieur... je puis faire les honneurs, je suis ici comme chez moi...
— Ah!... je comprends, vous êtes fort lié avec M. Ludger ?
— C'est-à-dire que nous sommes les deux doigts de la main... de la même main, si ce n'est quil est savant et moi pas ; mais , chacun son état ; moi, je confectionne des enfants, et je puis dire que dans ce moment je le fais un peu bien, mon état... eh l eh!... Ah ! vous ne comprenez pas! voilà la chose : je tiens un magasin de confections... pour enfants, principalement. Or, je viens de me marier et ma femme est enceinte; alors vous voyez que la confection va... ah! ah! ah!... suis-je heureux! et je viens demander à Ludger d'être parrain de notre mioche mâle ou femelle. Ah! voilà ce qui m'ennuie! c'est de ne pas déjà être sûr du sexe... Je déclare que ceci est une faute dans la perpétration des individus.... il devrait paraître un signe... sur le visage de la mère, par lequel on verrait tout de suite ce qui en est : ce serait
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 203
bien plus commode pour s'occuper d'un nom et d'une layette.
Edouard prêtait assez peu d'attention à ce que lui débitait Jolichose. Cependant, au bout d'un moment,. il lui dit :
— Il y a longtemps que vous connaissez M. Ludger?
— Ah! je crois bien... je le connaissais avant ma. naissance!... C'est une façon de parler; mais nous avons toujours été amis, parce que. .. vous allez saisir la chose... ma femme, Léonie Picardin, que j'ai épousée, il y aura trois mois dans huit jours, ma. femme a une sœur qui est fort jolie aussi... pas brune,, par exemple ; mais c'est égal, elle est jolie. Or, moir je faisais la cour à Léonie et le professeur la faisait à sa sœur Angelle ; comme ça, nous étions toujours bonsamis... seulement il y a déjà bien longtemps qu'il fait sa cour, lui... tandis que moi, ça n'est pas ancien.
— Est-ce que M. Ludger n'est pas aimé de la sœur de votre femme?
— Pas aimé !... Oh ! pardonnez-moi... c'est-à-aire que mademoiselle Angelle l'adore ! elle en dessèche, c'est bien facile à voir...
— Alors pourquoi donc le professeur ne l'épouse-til pas?...
:-aquj
~~ : ■-■-• oa* ce que je me suis demandé
li demandé aussi à ma femme, en sait pas plus que moi ; elle ny i là quelque chose qui n'est pas
- même - ur... mais> pardon , ce qUt
rous as embête peut-être? Ah 1 bigre!
ma femme était là et qu'elle m'entendit d Ue me gronderait très-fort.
une distingué dans mon langage !... mais tant pis! quand je ne suis pas devant elle, je me làche, je me permets un peu d'argot...
M. de Charmeuse, qui commençait à prendre beaucoup du. . B que lui contait Jolichose, rapprob sienne, en lui disant :
- Je vous assure, monsieur.., pardon, j'ignore
- fection d'enfants : Au Bébé qui fait ^ne idée de moi, cette enseign.
in petit bébé assis sur un vase nocturne, et il Urtl fait ses dents... eh ! eh !... Ma femme loger cette enseigne-la, mais, moi.
- ; :aon, monsieur Jolichose... m. 5 me
M. Ludger... qui n'épouse pas la sœur de femme, dont il est aimé et qu'il aime aussi...
• nœud, c'est Jà oui on se peid en conjectures; moi, je m'y suis déj . plu-
LE PROFESSEUR FICHECLAQUB 205
sieurs fois! Fi.urez-vous que, il y a six ans et demi environ, ce pauvre professeur était gueux comme un raf pas d'élèves, pas d'argent, et, par conséquent, pas de quoi renouveler ses vêtements qui tombaient en ruines J'étais bien jeune encore, j'avais seize ans ; c'est égal, je me rappelle qu'en regardant ce pauvre Ludger, je ne pouvais pas m'empêcher de chanter la chanson de Cadet -Roussel, vous savez:
Cadet-Roussel n'a qu'un habit, 11 est doublé de papier gria l
« J'ai oublié les autres couplets... les savez-vous? Non ; mais continuez, je vous en prie: tout ceci m'intéresse beaucoup.
Eh bienl alors le papa Picardin, qui ne connaît
que le qnibus, avait presque mis le professeur à la
porte et pendant trois mois on ne le revit plus. Au
bout de ce temps, il reparut chez M. Picardin ; mais
ce n'était plus un pauvre diable à peine vêtu : c'était
un homme bien couvert, élégant même... Enfin, il
dit qu'il avait hérité; et, à dater de ce moment, ,1
trouva des élèves tant qu'il en voulut. Alors on crut
naturellement qu'il épouserait Angelle dès qu'elle se-
rait en âge d'être mariée; mais pas du tout! Les
mois, les années s'écoulèrent; le professeur sembla. t
toujours en admiration devant la jeune fille, mais ii
206 LE PROFESSEUR FiCEECUQUE
ne demandait pas sa main. M. Picardin a voulu marier mademoiselle ADgelle à un autre, mais pat moyen ; elle refuse tous les autres partis, elle n'aime que son jher Ludger. Celui-ci est toujours en contemplation devant elle, puis il pousse des soupirs, lève les yeux au ciel... Ils ont l'air tiès-malheureux de s'aimer cornu. e ça, et ils ne s'épousent pas!... Eh bien! si vous y compienez quelque chose, vous serez plus malin que nous.
Edouard commençait, lui, à très-bien comprendre ; le bavardage de Jolichose venait de lui faire pressentir une partie de la vérité et l'avait mis sur la voie de ce mystère qu'il voulait pénétrer. Mais, feignant un air indifférent, il se borne à répondre :
— Ce que vous venez de me raconter est, en effet, très-singulier... mais il est probable que le professeur a de fortes raisons pour agir comme il le fait.
— Mais quelles sont-elles, ces raisons ? qu'il les dise alors, qu'il s'explique!... On ne laisse pas une jolie demoiselle perdre le plus beau de sa jeunesse à regarder les mouches voler!.,. Au reste, Léonie a pris son parti : d'abord elle ne voulait se marier qu'après sa sœur, qui est l'aînée ; mais quand elle a vu que celleci refusait tous les partis pour rester fidèle au professeur, alors elle s'est dit : « Tant pis! moi, je vais me mai 1er. » Et elle m'a épousé avec joie, avec ivresse...
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 207
et je me flatte qu'elle ne s'en repent pas, d'autant plus que, vous voyez... il n'y a pas encore trois mois, et ça y est ! . .. Confection d'enfant ; je viens apprendre cette nouvelle-là à mon ami Ludger, que nous avons choisi pour parrain... Va-t-il être content !... Mademoiselle Ang'elle sera sa commère... et que sait-on? cela le décidera peut-être à en finir. Ah 1 on monte l'escalier... c'est lui... voilà mon parrain, je reconnais son pas.
Ludger vient, en effet, de rentrer ; il demeure fort surpris de trouver chez lui M. de Charmeuse et fait peu attention à Jolichose, bien que celui-ci saute et danse dans la chambre, en c:iant comme un sourd :
— Ludger! ça y est... ma femme a son affaire... vous serez le parrain... c'est convenu; il faut chercher un nom bien mélodieux, deux noms même, vu que cela peut être un garçon ou une fille...
— Quoi ! monsieur de Charmeuse m'a fait l'honneur de venir chez moi ? dit Ludger en saluant respectueusement Edouard.
— Oui, monsieur le professeur, j'ai à vous parler d'une affaire fort intéressante... pour laquelle je vous demanderai un entretien particulier,
— A vos ordres, monsieur.
— Ludger, vous n'avez donc pas entendu? Ma femme est enceinte , vous serez la marraine et maie-
208 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
moiselle Angelle le parrain... non, je me trompe... mais ça ne fait rien... vous acceptez, j'espère ?
— Oai, mon cher Jolichose... tout ce que vous voudrez... mais en ce moment vous voyez que je ne puis vous écouter; veuillez nous laisser, je vous verrai bientôt...
— A la bonne heure!... C'est toujours convenu; en attendant, pensez à un nom... masculin ou féminin.
— Oui... oui... j'y songerai... au revoir!
— Moi, j'aime beaucoup Oculi... c'est gentil pour un homme... c'est égal, cherchez toujours!
Ludgpr est parvenu à mettre Jolichose à la porte ; il revient alors trouver M. de Charmeuse, lui présente un siéige, puis s'assied 4 son tour, en lui disant :
— Je vous écoute, monsieur.
Edouard regarde fixement le professeur :
— Est-ce que vous ne devinez pas un peu, monsieur Ludger, le sujet qui m'amène?...
Ludger ne peut cacher un certain embarras, er. repondant :
— Non, monsieur, non, je ne devine pas.
— Eh bien! je vais en quelques mots vous mettre sur la voie. Aujourd'hui même, en donnant sa leçon am fils de madame de Valgrave, vous lui avez conté uau histoire fort singulière, mais fort intéressante d'un
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 209
homme qui, moyennant une assez forte somme d argent, a consenti à se marier à une personne qu'il ne connaissait pas... qu'il n'avait jamais vue, qu'il ne devait jamais connaître ?...
— En effet, monsieur, j'ai raconté cela à madame la comtesse... comme je l'avais entendu raconter.
— Et madame Valgrave vous a dit qu'elle croyait connaître la jeune fille qui a été mariée ainsi ?...
— Oai, monsieur.
— Eh bien! moi aussi je la connais, cette j une fille... je lui porte le plus tendre intérêt; c'est pourquoi je viens, monsieur Ludger, vous prier de me dire le nom de cet homme auquel on l'a contrainte à donner sa main. Ah î ne croyez pas que ce soit sur lui que doive tomber ma colère... non... un moment, je l'avoue, j'eus l'idée de le tuer...
— Le tuer I... Vous vouliez le tuer?,..
— C'était un moyen pour rendre la liberté à celle •ju'il a épousée.
— En effet... oui, c'était un moyen expéditif.
— Mais depuis que je sais comment tout cela est arrivé, j'ai compris que cet inconnu avait été plus malheureux que coupable : il était sans ressources, sans pain, sans avenir... Eh! mon Dieu ! à sa place, qui n'aurait pas accepté le marché qu'on lui proposait, et qui peut-être fait son malheur aujourd'hui 1
210 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
— Oui, monsieur... oh! vous avez raison... il doit bien regretter de n'être plus libre !...
— C'est pourquoi, monsieur Ludger, vous pouvez sans crainte me dire son nom.
— Son nom !... mais j'ai déjà eu l'honneur de dire à madame la comtesse que je l'ignorais... que je croyais même ne l'avoir jamais su.
— Oui, vous avez dit cela ; et l'ami de cet homme, celui qui vous a conté toute cette histoire, est mort aussi, n'est-ce pas ?
— Sans doute, monsieur.
— Monsieur Ludger, je vois avec plaisir que vous n'avez pas l'habitude du mensonge, car rien qu'en vous regardant maintenant, on devinerait que vous ne dites pas la vérité...
— Monsieur... je vous assure...
— Vous savez le nom de cet homme ; il y a plus, vous le connaissez... vous avez peut-être promis de ne point le révéler... mais, quand il s'agit du bonheur d'une femme, de l'avenir d'un enfant, on peut bien manquer à un serment fait à un misérable !... Vous ne voulez pas m'apprendre le nom de cet homme? eh bien l moi, monsieur, je vais vous le dire : cet homme... c'est vous.
Ludger demeure stupéfait, mais il ne se sent plus la force de nier, et balbutie en baissant les yeux :
LE PROFESSEUR F1CHECLAQUE 211
— Eh bienl oui, monsieur... c'est moi !
— Enfin, vous en convenez!... Ah! je savais bien que vous m'avoueriez la vérité.
— Mon Dieu, monsieur, mais qui a pu vous faire deviner ?. . .
— Ce jeune homme qui était là tout à l'heure m'a conté toute votre histoire ; l'amour que vous éprouvez depuis longtemps pour la sœur de sa femme, amour qui est payé de retour... votre infortune, votre position misérable qui vous avait fait congédier par le père de votre jeune amie; puis enfîa le changement survenu dans votre fortune, il y a six ans, et malgré cela vous ne demandez plus la main de celle que vous aimez toujours. Auriez- vous agi ainsi si vous aviez été encore libre?... Non... vous ne l'étiez plus !... Ah! pouvais-je douter encore que vous fassiez cet homme qui avait contracté ce mariage mystérieux !...
— Monsieur de Charmeuse, de grâce, pardonnezmoi... j'étais sans ressources... sans occupation... M. Picardin m'avait ôté tout espoir de jamais devenir le mari de sa fille...
— Ne vous excusez pas, mon pauvre Ludge-'; encore une fois, ce n'est pas à vous que j'en veux maintenant; seulement plus de feinte, plus de mensonge entre nous : vous savez à présent quelle est la personne que l'on vous a fait épouser?.,.
212 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
— Monsieur... je... en vérité... je n'ose pas le croire, et pourtant j'ai reconnu cette alliance qu'on m'a remise un peu avant la cérémonie en me défendant de l'ouvrir... mais je l'avais exprès rayée sur une balustrade.
— Oui, c'est la sœur du marquis de Ravageole, c'est Valentine... que j'aimais... que j'adorais... et qu'il m'a refusée, à moi... ce perfide Gontranîet pour l'obliger à donner sa main à un inconnu, à quelqu'un qu'elle ne devait jamais revoir!... Oh! tenez, Ludger, il y a là-dessous quelque machination diabolique... quelque infamie ! dont je crois deviner une partie. Valentine est excessivement plus riche que son frère... une parente éloignée... une marraine, je croi?, lui avait légué toute sa fortune, s'élevant à plus de deux millions. Malheureusement, à la mort de son père, Valentine eut pour tuteur son frère... et celui-ci, je n'en saurais douter, a joué, mangé , dissipé une grande partie de ces richesses qui appartenaient à sa sœur...
— Il serait possible, monsieur !...
— Rien n'est plus certain. Alors, comprenez-vous? en me la donnant pour femme ou en la mariant à quelqu'un de notre monde, il aurait fallu rendre ses comptes de tutelle, remettre Valentine en possession de son bien; tandis qu'en lui faisant épouser un
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 213
homme qui disparaissait ensuite, un homme qui ne connaissait ni le rang ni le nom de la personne avec qui on le maiiait, il n'y avait plus de comptes à rendre, plus de dot... plus de millions à restituer... et puis encore, il y avait pour l'avenir la certitude que sa sœur ne se marierait jamais avec un autre.
— En effet, monsieur... tout peut s'expliquer ainsi ; mais la conduite de ce marquis serait bien coupable !. ..
— Mais il vous connaît, lui, et, depuis son retour d'Italie, il ne vous a donc pas rencontré chez sa sœur?
— Jamais, monsieur; il n'y vient pas à l'heure où je donne mes leçons... je ne l'ai jamais aperçu en traversant la cour de l'hôtel... je ne monte pas par le grand escalier.
— Ecoutez, Ludger, il faut nous liguer ensemble, il faut faire tout ce qui dépendra de nous pour rompre votre mariage.
— Ah! monsieur, je ne demande pas mieux!... Être libre, pouvoir épouser ma chère Angelle. . ce serait un si grand bonheur!... Que faut-il faire pour cela, monsieur?
— Hélas î je n'en sais rien encore... mais de la prudence ! continuez d'aller chez madame de Valgrave, surtout ne lui laissez pas deviner que vous savez qu'elle est... votre femme; de mon côté, je ne lui
dirai pas que c'est vous qui êtes le héros de l'aventure que vous lui avez contée.
— Il suffit, monsieur. Ah ! j'aime bien mieux cela... je serais trop honteux, trop embarrassé devant madame la comtesse si elle savait toute la vérité !...
— En attendant, je verrai Gontran, moi ; et quand il saura que je connais toute cette intrigue... peutêtre consentira-t-il à nous seconder pour faire rompre cet affreux mariage.
— Ah 1 que le ciel vous entende, monsieur, et que je puisse enfin épouser celle que j'aime depuis si longtemps!
— Au revoir, monsieur Ludger, quand j'aurai besoin de vous faire agir, vous recevrez de mes nouyelles.
— Et je m'empresserai, monsieur, de faire ce que