ESPOIR DÉÇU
Le même soir, Edouard de Charmeuse s'est rendu chez Valentine, qui s'est empressée de lui demander s'il a trouvé le professeur et quel a été le résultat de leur entrevue.
— Je n'ai rien appris de nouveau, dit Edouard; M. Ludger persiste à nier en savoir davantage... mais je verrai votre frère, et peut-être serai-je plus heureux de ce côté.
— Cela n'est pas probable , répond Valentine en soupirant. Et puis, après tout... à quoi cela m'avancera-t-il de savoir le véritable nom de l'homme auquel je suis liée ?... En serai-je moins sa femme?
216 LE PROFESSEUR FTCHECLAQUE
— Mais ce mariage n'a pas reçu toutes les sanctioDs voulues par les lois... vous n'êtes pas mariée à la mairie!...
— Mou ami, croyez-vous donc que les serments faits devant Dieu soient moins sacrés que ceux faits devant les hommes?... Ah! vous ne me répondez pas, parce que vous sentez hien que j'ai raison ! Je me regarde comme très-bien iLJriée.
Le lendemain, dans la matinée, M. de Charmeuse se rend à l'hôtel de Ravageole; mais, cette fois, c'est chez Gontran qu'il se présente. Le marquis venait à peine de se lever; il avait passé une partie de la nuit, avait perdu au jeu une forte somme, et par conséquent était d'assez mauvaise humeur; il la faisait passer sur ses cigares; à chaque instant il prenait un nouveau londrès dans une jolie boîte de bois des îles, et le rejetait dans la chambre, en s'écriant :
— Mauvais!... tous mauvais!... mais, sapristi, où donc faudra-t-il s'adresser pour avoir de bous cigares?...
En voyant entrer Edouard , Gontran grimace un sourire, puis lui présente ses londrès, en lui disant :
— Ah! vous voilà, Charmeuse!... Eh bien! tâchez donc d'en trouver un bon là-dedans, et vous aurez de la chance... moi, je n'en ai pas eu hier, de chance, che*. madame de Vergis; on a fait un Lansquenet
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 217
assez chaud!... Ce diable de Germilly a passé dix fois... douze fois peut-être... je me suis entêté... j'ai perdu cinquante mille francs!... Après tout, je les gagnerai une autre fois... la fortune est femme : Bien fol est qui s'y fie /... François Ier connaissait bien les dames... je crois même qu'il les a connues trop.
Edouard, qui a allumé un cigare, s'assied devant le marquis en disant :
— Ce n'est pas la première fois que vous perdez de grosses sommes au jeu, vous êtes coutumier du fait.
— C'est vrail mais, de votre côté, dites-moi donc, il me semble que vous alliez pas mal aussi, vous?
— Oui, jadis, j'ai perdu mon patrimoine... ma fortune... mais, néanmoins, je n'ai jamais perdu que la mienne.
Gontran fronce le sourcil, en répondant :
— Qu'entendez-vous dire par là?... Est-ce que j'ai emprunté à mes amis? est-ce que je vous dois quelque chose, à vous?
— Non, pas à moi... mais quand on a en mains la fortune d'une pupille, que cette pupille est notre sœur, on ne se gêne guère pour se servir des millions que l'on a en caisse... pour les faire servir à ses folies, à ses passions!
Gontran se lève avec colère, en s'écriant :
2(8 LE PROFESSEUR FICHECIAQUE
— Par l'enfer ! monsieur de Charmeuse, voilà des paroles qui demandent des coups d'épée, et vous savez bien que j'ai le plus vif désir de vous en distribuer quelques-uns.
— Oui, je le conçois, marquis de Ravageole, vous seriez enchanté de vous battre avec moi et de vous débarrasser ainsi d'un homme qui tient à mettre à jour votre conduite comme tuteur de votre sœur!... Mais je suis bien fâché de vous contrarier, je ne me battrai pas... non, pas à présent du moins, pas avant d'avoir fait savoir dans le monde quel homme vous avez choisi pour beau-frère... de quelle illustre famille est sorti l'époux que vous avez donné à votie pupille, à votre sœur... après me l'avoir refusée, à moi, sous prétexte que j'étais ruiné.
— Ah 1 vous allez recommencer vos jérémiades au sujet du comte de Valgrave! Je croyais que tout était dit entre nous à ce sujet!... Vous voulez y reveuii !... A votre aise ! Je ne puis, moi, que vous répéter te que je vous ai dit dans notre dernier entretien : « tâchez de trouver Valgrave et tuez-le... » oh! tuez-le, je vous le permets.
— Non, marquis, je ne tuerai point le comte de Valgrave, et par une excellente raison, c'est qu'il n'existe pas ; t'est que ce comte est un personnage fictif, et entièrement créé par vous.
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 219
— Ah ! Valgrave n'existe point! ah ! je l'ai inventé... en sorte que ma sœur n'est pas mariée, à votre compte?
— Oh! je ne dis pas cela... malheureusement! mais vous Kavez mariée à un pauvre diable, qui allait mourir de faim et qui, moyennant trente mille francs, que vous lui avez donnés, a consenti à faire tout ce que vous vouliez... à se marier sans connaître, sans même voir la personne qu'on lui faisait épouser, et à disparaître ensuite, en promettant de ne jamais revenir. Ce qui, du reste, lui eût été difficile, puisqu'on lui avait bandé les yeux en vous l'amenant, et pris les mêmes précautions pour le reconduire.
Gontran change de couleur, et se promène dans l'appartement, en proie à la plus vive agitation.
— Vous voyez que je suis bien instruit? reprend Edouard.
— Ensuite, monsieur? continuez, je vous en prie; c'est fort intéressant.
— Voulez-vous maintenant, marquis, que je vous dise le nom du mari de votre sœur? de monsieur votre beau-frère ?
— Mais oui... je vous assure que je ne serais pas fâché de le savoir.
— Ohl vous le savez très-bien, quoique vous fassiez semblant de l'ignorer... Eh bien! marquis, cet
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homme se nomme Ludger Ficheclaque; il est d'origine allemande et professeur de langues... c'est un fort honnête homme, du reste, mais qui ne s'attendait guère à devenir un jour le beau-frère de l'illustre marquis de Ravageole. .
Gontran a pâli, ses mains se sont crispées : il hésite quelques instants à répondre; puis, avec ce ton alti&ilier, qui lui est habituel, s'écrie :
— Monsieur de Charmeuse, je trouve que vous vous immiscez beaucoup trop dans mes affaires de famille. J'ai marié ma sœur à qui j'ai voulu, avec qui j'ai voulu!... Une fois pour toutes, cela ne vous regarde pas, et vous n'avez point le droit de vous en occuper!... Que son mari s'appelle Valgrave ou Ficheclaque... qu'il soit comte ou maître de langues, que vous importe, elle est mariée, voilà toute la question!.. . Que cela vous donne de l'humeur, je le conçois, mais il me semble que vous auriez dû depuis longtemps en prendre votre parti; et je ne vois pas trop à quoi cela vous sert de savoir le véritable nom du mari de Valentinel
— Pardonnez-moi, monsieur, car cela me donne le droit de vous dire : « Vous m'avez refusé votre sœur, sous protexte que j'étais ruiné, et vous la donnez à un pauvre diable auquel vous êtes obligé de compter trente mille francs pour acheter sa liberté et
LE PROFESSEUR FIGHECLAQUE 221
son silence. Votre sœur pouvait porter hautement le nom de Charmeuse, qui est celui d'une famille noble et justement honorée, et vous la condamnez à porter un faux nom ou à se nommer madame Ficheclaque! Quand on fait cela, monsieur, c'est qu'on a un motif secret... mais bien puissant pour agir ainsi... quand on abaisse sa maison en prenant un misérable pour beau-frère, c'est qu'on sait que celui-là ne nous demandera pas des cernâtes de tutelle... ne nous forcera pas à avouer que nous avons joué, dissipé, dilapidé une immense fortune <jui ne nous appartenait pas.
Gontran fait un bond de colère... il cherche autour de lui, court décrocher des épées pendues au mur, et en jette une aux pieds d'Edouard, en lui disant :
— Par l'enfer! monsieur, vous me rendrez raison de cette insulte... et je vais vous tuerl...
— Vous me tuerez, c'est possible ; mais pas à présent, à moins que vous ne m'assassiniez!.. .. car je ne me battrai pas maintenant... ce serait trop niais de ma part! Si vous me forcez à me battre, je vous préviens que je ne le ferai qu'après avoir instruit le monde de votre conduite, qu'après avoir proclamé partout que madame votre sœur n'est point, n'a jamais été comtesse de Valgrave; mais qu'elle est la
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femme du professeur Ludger Ficheclaque... et, pour que Ton ne doute pas de mes paroles, je conduirai partout avec moi le héros de cette aventure. Ce pauvre professeur 1 oh ! il ne me sera pas difficile de le trouver ! J'ai passé hier la soirée avec lui, et il m'a dit qu'il se tenait à ma disposition, prêt à affirmer par sa présence tout ce que j'avancerai.
Gontran jette de côté l'arme qu'il avait prise et se rassied, en disant d'un ton plus calme :
— C'est très-bien, monsieur de Charmeuse, agissez comme vous venez de me l'annoncer; faites savoir au monde tout ce qui ce qui s'est passé.., déshonorez ma sœur... vous ne ferez que continuer ce que vous avez commencé, car vous ne manquerez pas, je l'espère, vous, qui voulez que l'on sache toute la vérité, de proclamer aussi que ma sœur était enceinte de vos œuvres, lorsque je jugeai convenable de la marier pour cacher sa position. Ce monde , près duquel vous voulez me poser en tyran, trouvera peut-être que je n'ai pas eu absolument tort de ne point vouloir pour beau-frère d'un suborneur qui n'avait cherché à séduire une enfant qu'afin de devenir le possesseur de sa fortune. On jugera entre nous... vous avez raison ; il ne faut nous battre que lorsque la société sera bien au courant de toute cette histoire... et je pense que Valentine sera très-reconnaissante de ce que vous
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voulez faire pour elle. Quant à son fils, comme on saura que maintenant il ne doit pas porter le nom de Valgrave, qui était supposé et ne lui appartient pas, je vais dès aujourd'hui ne plus l'appeler que le petit Ficheclaque et ordonner à mes gens de ne jamais le nommer autrement!
Edouard est anéanti; il sent qu'il a affaire à un homme qu'il ne pourra vaincre, tandis que cet homme possède au contraire plusieurs moyens pour le forcer au silence. Déshonorer Valentine, rendre son fils ridicule, bâtard aux yeux du monde! cette idée seule le fait frémir; en voulant servir celle qu'il aime c'est son malheur qu'il fera : il lui a suffi de quelques instants pour comprendre tout cela, et sa colère est tombée; et il se lève en disant à Gontran avec un accent plein de tristesse :
— Je me tairai, monsieur, je ne prononcerai plus le nom de... de cet homme. Je sens, en effet, qu'en voulant servir les intérêts de madame votre sœur, je pourrais lui causer des ennuis, des chagrins... et c'est cela surtout qui me fait prendre la résolution de garder désormais le silence sur tout ceci.
— A la bonne heure!... vous voilà devenu raisonnable, j'aime mieux cela; car, en vérité, en dehors de cette histoire, je vous aime assez, Charmeuse... et c'est à contre-cœur que je vous aurais tuél
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Edouard ne dit plus rien ; il salue silencieusement le marquis, et s'éloigne le front chargé d'ennuis.
Le lendemain, suivant son habitude, il se rend chez Valentine ; mais, quand celle-ci lui demande quel a été le résultat de son entrevue avec son frère, il lui répond tristement :
— Rien de bon. .. vous aviez raison, chère Valentine, il n'y a rien à espérer de Gontran... et il n'y a pas moyen de réparer le mal qu'il a fait.
— J'en étais certaine, mon ami ; que voulez-vous î il faut nous soumettre. Tant que j'aurai mon fils avec moi, tant que vous m'aimerez, je me trouverai heureuse. Croyez-moi, Edouard, cessez de questionner ce pauvre professeur... Que nous importe après tout de savoir le nom de l'homme !...
— Il est certain qu'en le sachant nous n'en serons pas plus avancés I
PN NOUVEAU TERSONNAGfi
Quand Edouard a quitté le marquis, celui-ci se jette sur sa causeuse et passe sa main sur son iront en se disant :
— Mais comment diable Charmeuse a-t-il découvert tout cela?... comment sait-il le nom de l'homme... Ludger Ficheclaque ! Pardieu ! c'est bien cela ! c'est inconcevable?... Ce n'est pas Valentine qui peut le lui avoir appris... elle l'ignore... elle ne peut rien savoir. Ce Ficheclaque a donc bavardé... manqué au serment qu'il m'avait fait... il est donc resté à Paris, au lieu de s'en aller en Allemagne comme il
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l'avait dit?... Après tout, je m'en moque... rien ne prouve qu'il sache que c'est chez le marquis de Ravageole qu'il a été conduit. Je ne crois pas Charmeuse capable de le lui avoir dit... non! il a tremblé, là, quand je lui ai fait comprendre qu'il allait perdre ma sœur de réputation; il aura été prudent avec Ficheclaque, si toutefois il est vrai qu'il le connaisse... Ah ! ce diable de Charmeuse a deviné la vérité... il a mis le doigt sur la plaie, en me disant que j'avais joué, dissipé les millions qui appartenaient à Valentine!... C'est à peine s'il m'en reste le quart... pourquoi diantre aussi va-t-on nommer tuteur d'une millionnaire un jeune homme qui aime a s'amuser et quia du malheur au jeu!... J'ai perdu ! j'aurais pu gagner !... Fichtre ! s'il me fallait rendre mes comptes 4e tutelle, je serais terriblement embarrassé.
Le valet de chambre de Gontran entr'ouvre la porte at dit :
— Monsieur le marquis, il y a là un homme... un particulier, qui demande à vous parler...
— Un particulier? Qu'est-ce que tu entends par là, Germain?
— Damp, monsieur, j'entends un individu qui n'est pas très-bien couvert... qui a une assez mauvaise mine. Je gagerais que c'est quelqu'un qui vient implorer la générosité de monsieur le marquis!...
— Ma générosité n'est point visible aujourd'hui; quand on a perdu la veille cinquante mille francs au baccara, on a le cœur totalement sourd. Renvoie cet homme, je n'ai pas envie de l'écouter.
Le valet de chambre s'éloigne, mais il revient au bout de deux minutes :
— Qu'est-ce encore? dit Gontran.
— .vlon Dieu î monsieur le marquis, c'est toujours la même chose ; ce maudit homme est toujours là... il insiste pour parler à monsieur. ..
— Et vous n'avez pas pu le mettre à la porte, toi et les autres?
— Il prétend que monsieur ne sera pas du tout fâché de le voir... enfin, il a tiré une carte de sa poche... ce n'est pas une carte de visite, c'est le neuf de carreau ; il a demandé une plume et il a griffonné quelque chose dessus en me priant de donner cela à monsieur.
— Voyons ce neuf de carreau... ah ! le gaillard a des cartes sur lui... sapristi l elle a trop servi, celleci!...
Le marquis retourne la carte sur le dos de laquelle on a écrit assez mal le nom de Robertot. Quand il est parvenu à la lire , Gontran fait un mouvement de surprise, puis dit à son valet de chambre .
— Fais entrer cet homme... je veux bien le rece-
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voir... et, pendant qu'il sera avec moi, tu auras soin que personne ne vienne nous interrompre.
Le particulier mal mis est introduit : c'est un homme d'une cinquantaine d'années, mais qui paraît en avoir davantage; toutes les passions qui fatiguent, qui usent à la fois le corps et l'âme doivent avoir fait de profonds ravages chez ce monsieur; sa figure est assez commune, et ses yeux très-couverts ne préviennent pas en sa faveur. Il porte un vieux chapeau, des hottes àjour, enfin tout chez lui annonce la plus profonde débine.
Il entre en saluant bien humblement; puis, lorsqu'il est seul avec le marquis, se redresse, et tâche de sourire, en disant :
— C'est moi, monsieur le marquis... si je ne vous avais pas envoyé mon nom, je gage que vous ne m'auriez pas reconnu?
— Ma foi, non ! comme te voilà fait ' mon pauvre Robertot ! il y a tout au plus six ans et demi que tu m'as quitté... et te voilà vieilli comme s'il y en avait quinze! Quand tu étais à mon service, tu étais gros et gras... tu avais le teint et même le nez fleuri I aujourd'hui, tu es blême et maigre comme un coucou! Je défie bien qu'on reconnaisse en toi mon élégant valet de chambre d'autrefois !...
— Que voulez-vous, monsieur le marquis ! les mal-
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heurs, l'adversité... vieillissent encore plus vite que les années.
— Ah! tu as eu des malheurs!... Mais, pour te mettre à Pabri de l'adversité, lorsque tu m'as quitté, pour aller soi-disant fonder un restaurant français en Angleterre, je t'avais donné quinze mille francs pour récompenser tes hons services... avec cela et la pelote que tu devais déjà avoir faite chez moi, tu étais, ce me semble, en position de faire marcher ton établissement?
— Ahl monsieur... d'abord la pelote que j'avais faite chez vous était bien légère !...
— Passons! passons! Eh! mon Dieu, je ne te la reproche pas!... Pour un valet de chambre adroit, les petits profits sont énormes!
— Eh bien! monsieur le marquis, je me rendis en effet en Angleterre; là, je fondai un restaurant français à l'instar de nos Brébant, de nos Péter s : pen dant trois ans, cela alla très-bien... je gagnais beaucoup d'argent ; mais, par malheur, j'en dépensais le double avec de charmantes petites femmes qui trouvaient ma cuisine délicieuse, mes vins parfaits, et ' qui, après diner, me gagnaient mes guinées à l'as de cœur : un petit jeu très-simple, mais auquel elles étaient très-fortes.
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— Ah! tu as joué aussi! tout le monde s'en mêle!...
— Quand je vis que je devais à mes fournisseurs environ deux cçnts livres sterling et que je n'en possédais plus que la moitié, je me dis : « Puisque je ne puis pas payer le tout, il vaut autant ne rien payer du tout !... »
— Joli raisonnement ! et qui sent son Figaro de Beaumarchais!
— Je me rendis en Ecosse : je pensais que le peuple écossais, qui est beaucoup plus primitif que i'anglais , goûterait encore plus ma cuisine française, et que mes soles normandes, mes bouchées à la Richelieu, obtiendraient là le plus brillant succès!... je me trompais; les farouches higlanders f ces messieurs qui méprisent les culottes, n'estiment que la bière et le rosbif. Dans mon dépit de voir que l'on ne prisait pas mes excellentes sauces, je me dis : « Parbleu ! il faut traiter ces carnivores suivant leur goût; il faut leur faire manger quelque chose qui leur rappelle leurs montagnes. » Je voulus me procurer un chameau ou tout au moins un ours que j'aurais fait rôtir, il me fût impossible d'en trouver, le fus forcé de me contenter d'un âne, un fort bel \ne que Ton me céda à bon marché. Je tuai, puis je dépeçai mon animal. Avec mon âne, je fis des
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bifteks, des aloyaux, des côtelettes; bref, je l'accommodais de différentes façons, et tout cela fut trouvé excellent!.,. Mais ne voilà-t-il pas que le même soir toutes mes pratiques étaient malades... on avait des coliques, des nausées, des tortillements! Il paraît que Fane que Ton m'avait vendu était atteint d'une jaunisse, c'est pour cela que je l'avais eu à très-bon marché. J'espérais cacher mon invention culinaire, mais une servante bavarda : on sut que j'avais fait manger de l'âne, on me mit à l'amende; et, comme je n'avais pas de quoi la payer, on me fourra en prison !.<. C'était le bouquet !..". j'y restai deux ans, monsieur, deux ans qui me firent l'effet de dix années... Je vous écrivis, mon cher maître, pour vous supplier de venir à mon aide, de m'envoyer de l'argent...
— Je n'ai reçu aucune de tes lettres.
— Ou plutôt, monsieur le marquis, vous les aurez jetées au feu sans les lire, comme c'était votre habitude toutes les fois que je vous remettais une lettre qui ne venait pas d'une dame.
— Ah ! c'est encore très-possible.
— Enfin, on me mit à la porte de la prison... mais je n'avais plus le sou! Je fus obligé pour vivre de faire tous les métiers... et encore eus~je de la peine à être employé, car, en Angleterre, où les ramoneurs et
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les décrotteurs sont en habit noir et en gants blancs, vous comprenez si l'on devait me trouver mal mis, moi !... Bref, tout en travaillant, je parvins à gagner Douvres... là, un brave capitaine qui avait souvent dîné chez moi, au temps de ma prospérité, voulut bien me passer gratis en France... et... me voilà, monsieur le marquis; je viens vous trouver, parce que je suis bien persuadé que vous ferez quelque chose pour moi.
Gontran fait une légère grimace, puis murmure :
— Tu ne tombes pas heureusement , mon pauvre Robertot! j'ai perdu hier cinquante mille francs au baccara!...
— Qu'est-ce que cela pour monsieur le marquis î...
— Gomment! qu'est-ce que c'est? mais, pardieu, c'e^t toujours cinquante mille francs !...
— Je veux dire que la fortune de monsieur de Ravageole est assez considérable pour que cette perte ne puisse le gêner!...
— Tu crois cela, toi?... Sans doute j'ai encore de la fortune... mais elle est diablement écornée!...
— Le jeu a ses chances; monsieur le marquis gagnera peut-être demain le double de ce qu'il a perdu hier!
— Je l'espère bien, mais enfin, que je gagne ou non, il faut toujours que je vienne à ton aide,..
LE PROFESSEUR FlCHECLAQEE 233
Contran se lève, ouvre un secrétaire, y prend un portefeuille et en tire trois billets de banque qu'il donne à Robertot, en lui disant :
— Tiens, voilà trois mille francs... Tu es satisfait, j'espère?
M. Robertot ne paraît pas très-satisfait du cadeau. Cependant il met les billets de banque dans sa poche, en répondant :
— Oh! sans doute... je suis .satisfait... pour le moment !... Car monsieur le marquis doit bien penser que ce n'est pas avec trois mille francs que je pourrai former le moindre établissement... ou essayer de quelque commerce !
Gontran comprime avec peine un mouvement d'impatience, il murmure d'un ton sec :
— 11 y a des gens qui font leur fortune avec moins que cela!...
— Ils commencent de bonne heure, ceux-là... et moi, j'ai cinquante ans passés. N'importe, j'essayerai; et d'ailleurs, je suis bien persuadé que, si je ne réussis pas, monsieur le marquis aura toujours la même bonté pour moi et qu'il ne me laisserait plus retomber dans la peine et me retrouver aussi misérable que je l'étais aujourd'hui en me présentant chez lui.
Ces derniers mots ont été prononcés avec une in-
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tention toute particulière et qui n'a point échappé à G-ontran, aussi s'empresse-t-il de répondre :
— Oui, oui... soyez tranquille, Robertot, je serai toujours généreux avec vous...
— Je n'en ai jamais douté un seul moment!... Je vais donc avoir l'honneur de prendre congé de monsieur le marquis...
— Un moment, Robertot!
Celui-ci s'arrête et attend; mais comme quelqu'un qui, s'attendant à être retenu, est tout préparé à être interrogé.
Gontran est devenu sérieux, il semble réfléchir et ses sourcils froncés annoncent que ses réflexions sont graves. Il dit à voix basse :
— Robertot, j'espère que vous n'avez jamais parlé à qui que ce soit de ce qui s'est passé à ma propriété de Louveciennes, dans la nuit du 10 juillet?
— Ah! monsieur le marquis, pouvez-vous penser que je manquerais au serment que je vous ai fait en sortant de chez vous !... Jamais un mot de tout cela n'est sorti et ne sortira de ma bouche. Et, d'ailleurs^ lors même que j'aurais eu la tentation d'être indiscret, ne serais-je pas retenu par mon intérêt, mon propre intérêt? Est-ce que j'oserais me présenter devant monsieur le marquis et avoir recours à sa générosité si j'avais fait la sottise de parler?...
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 235
— C'est juste, ton intérêt est d'être discret... par conséquent, je puis compter sur ton silence, car l'intérêt est presque toujours le mobile de nos actions. Mais, dis-moi, Robertot, as-tu quelquefois revu, rencontré ce professeur, ce Ficheclaque que tu m'as amené cette nuit-là?
— Jamais, monsieur le marquis, jamais je ne l'ai aperçu depuis. Après cela, vous savez que j'ai passé presque tout mon temps en Angleterre. Est-ce que vous avez revu cet homme, monsieur?
— Non, je ne l'ai pas revu!... mais je ne comprends pas comment il se fait que Charmeuse... tu te rappelles Edouard de Charmeuse, un beau cavalier qui voulait épouser ma sœur?
— Ob I parfaitement, monsieur le marquis.
— Eh bien! Charmeuse... qui est maintenant de retour en France, sait que c'est un pauvre diable nommé Ludger Ficheclaque, que j'ai amené à ma sœur pour être son mari.
— En vérité ! voilà qui est bien surprenant en effet... pour que M. de Charmeuse sache cela, il faut que ce Ficheclaque ait parlé... il avait cependant l'air d'un homme sur lequel on pouvait compter! Et madame votre sœur sait-elle aussi?...
— Non, je ne pense pas que Charmeuse lui ait dit cela... c'eût été humilier son amour -propre que de
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lui faire savoir qu'elle n'est pas, qu'elle n'a jamais été comtesse de Valgmve, que ce personnage est purement de mon invention.
— Alors, je ne vois pas en quoi tout ceci peut inquiéter monsieur le marquis?...
— Cela ne m'inquiète pas positivement: seulement j'aurais voulu savoir comment et par qui Charmeuse a été si bien instruit.
— Encore une fois, monsieur le marquis, ce ne peut être que par le professeur lui-même. Il avait cependant reçu trente mille francs pour se taire; c'était un assez joli denier! Mais tous les hommes ne sont pas fiièles à leur serment et ce n'est pas toujours ceux qu'on paye le plus qui gardent mieux un secret... ce n'est pas juste; d'autant plus que c'est celui qui possède le secret le plus important qui devrait être le mieux payé !...
Gontran ne répond rien, ii se contente de froncer un peu le sourcil. Robertot le salue très-humblement et gagne la porte lentement, à pas comptés, et comme quoiqu'un qui espère être rappelé; mais le marquis ne le rappelle pas, il se contente de lui dire :
— Bonjour, Robertot ; tâche de faire fortune, mon gaTçon ; un homme qui a tes moyens sait toujours se tirer d'affaires.
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— Faire fortune ! avec ces trois méchants billets de mille francs! se dit le ci-devant domestique du marquis en descendant le grand escalier. Il n'a pas été Lien généreux, mon ancien maître... mais il faut me contenter de cela pour le moment. Après tout, .quand j'aurai dépensé ceci, j'irai lui en demander d'autres, et il faudra bien qu'il m'en donne; il ne peut pas me refuser, car je le tiens, moi, oh 1 je le tiens bien!... Je puis dcLC cire tranquille désormais sur mon avenir; j'ai dans M. le marquis une vache à lait qui ne me fera jamais défaut.
Tout en réfléchissant ainsi, Robertot était arrivé dans la cour de l'hôtel. Tout à coup il s'arrête... un homme vient d'y entrer, et la vue de cet homme i'a tellement saisi qu'il est demeuré stupéfait. C'était Ludger qui venait, suivant son habitude, donner leçon au petit Armand ; il n'a nullement fait attention à Robertot, et, traversant la cour, disparaît par le petit escalier de service.
Mais Robertot l'a suivi des yeux, et, après l'avoir vu disparaître, il cherche s'il apercevra un des gens de l'hôtel pour tâcher d'en obtenir quelques renseignements. Des valets étaient là, ils avaient regardé Robertot avec insolence lorsqu'il s'était présenté; mais depuis qu'on savait qu'il avait été reçu en audience particulière par M. le marquis, chez lequel il
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était resté assez longtemps, on se montrait fort poli, fort empressé à lui répondre.
- Quel est donc cet homme qui vient d'entrer dans la cour et a disparu par ce petit escalier? demande Robertot; il me semble l'avoir déjà vu quelque part, mais je cherche en vain son nom 1
— Cet homme? répond un valet de pied, mais c'est le professeur du fLs de madame la comtesse... il vient trois fois par semaine donner leçon au petit Armand... Il se nomme... attendez... oh ! un drôle de nom... Ficheclaque 1 c'est cela... c'est le professeur Ficheclaque ; le connaissez- vous ?
Robertot réfléchit un instant, puis répond :
— Non... non... je m'étais trompé, je ne le connais pas... et il passe donc de préférence par le petit escalier?
— Oui, parce qu'il arrive tout de suite chez son élève, sans avoir à traverser tous les appartements de madame la comtesse.
— Ah! c'est juste... c'est plus commode... Merci, messieurs, merci.
Robertot s'éloigne en se disant :
— Voilà un hasard bien singulier 1 A coup sûr, si la sœur du marquis savait quelque chose, elle n'aurait pas donné ce Ficheclaque pour professeur à son fils... et, assurément, M. de Ravageole ignore cette
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circonstance; il n'aura jamais rencontré le professeur. Iiai-je lui faire part de cette découverte?... A quoi bon! en ce moment, je n'obtiendrais pas de lui mille francs de plus !... Gardons cela pour plus tard, cela pourra toujours me servir.