‹ La professeur FicheclaqueChapitre 2 sur 15 · II. JOLICHOSE ET M. BOURLET · texte numérisé non relu

II. JOLICHOSE ET M. BOURLET

La conversation des deux sœurs est interrompue par l'arrivée d'un jeune homme, un peu joufflu, mais assez joli garçon, qui entre en sautillant , en se dandinant, et pose son pied sur la queue d'un gros chat qui était fort tranquillement assis près de la porte. Le chat pousse un miaulement plaintif, ce qui fait reculer le nouveau venu, qui se jette alors contre une chaise sur laquelle on avait posé des cartons renfermant des fleurs artificielles, et le < -hoc subit imprimé à la chaise fait dégringoler les cartons sur le parquet.

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— Il est donc décidé , monsieur Jolichose , que vous n'entrerez jamais ici sans faire quelque bêtise! s'écrie Léonie en courant ramasser ses cartons ; tandis que le jeune homme, tout confus de ce qu'il a fait, est resté dans un coin de la chambre d'où il n'ose plus bouger. Vous écrasez la queue de mon chat qui était là bien tranquille et ne vous gênait en rien pour entrer...

— Mademoiselle, je vous jure que je ne l'ai pas fait exprès!...

— Vraiment, il ne manquerait plus que cela!... Si vous le faisiez exprès, de marcher sur Bobo, je vous défendrais de revenir...

— Seulement, vous remarquerez que Bobo a la queue trop longue pour un chat tout seul. ..

— Taisez- vous!... Et, non content de marcher sur mon chat, vous jetez- tous mes cartons à terre...

— Je vais les ramasser, mademoiselle...

— N'y touchez pas! vous feriez quelque nouvelle gaucherie...

— Pardon, mesdemoiselles, mais je n'ai pas encore eu l'avantage de vous souhaiter le bonsoir et de m'informer de l'état de votre santé...

— Merci, monsieur Jolichose, répond Angelle en souriant, nous nous portons bien...

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— Et comment va l'état de la santé de monsieur votre père?...

— Mon père se porte bien... dit Léonie. Allons, avancez, monsieur... vous n'allez pas rester toute la soirée dans ce coin, je présume?...

Le jeune homme se décide à s'avancer dans la ch ambre; il va s'asseoir sur une chaise, garde un moment le silence, puis murmure :

— Et,., vous vous êtes toujours bien portée, mademoiselle?

— Ah! sapristi, monsieur Jolichose, vous ne sortirez donc pas de là ce soirî s'écrie Léonie qui ne peut s'empêcher de rire de la figure piteuse que fait le [tauvre garçon, tout honteux des maladresses qu'il a faites en entrant. Voilà trois fois que vous nous demandez comment nous nous portons!...

— C'est de peur de l'oublier, mademoiselle.

— Moi, je crois plutôt que c'est parce que vous ne trouvez pas autre chose à nous dire. . . Tenez, vous êtes bien mal nommé aussi, vous!... car, lorsqu'on s'appelle Jolichose, on ne devrait en dire que de spirituelles.

— J'en dis aussi quelquefois, mademoiselle.

— Vous? Ah ! par exemple, je ne me suis jamais trouvée là quand cela vous est arrivé... et c'est bien mal à vous d'avoir de l'espiit à notre insu !...

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— Ah! vous vous moquez toujours de moi... et ça m'intimide 1...

— Est-ce qu'un homme doit être timide!... Savez-vous une chose? c'est que si la timidité est convenable chez une femme, chez un homme elle f lise la bêtise.

— Ah! elle frise... Je m'en souviendrai, mademoiselle... A propos : mon papa m'a dit de vous présenter ses hommages et de m'informer de l'état de votre santé...

— Est-ce que vous allez recommencer?... Et fait-il de bonnes affaires, votre père ?

— Mais pas mal... la confection donne assez .. surtout pour les enfants ! Il y a beaucoup d'enfants cette année!

— Mais, je présume que vous ne les habillez pas dès qu'ils viennent au monde ?

— Oh! non... nous avons des habillements complets pour l'âge de trois ans et au-delà... Ah! j'oubliais! je viens de rencontrer M. Bourlet qui m'a dit qu'il allait venir faire la partie de trente-et-un de M. Picardin. Il fume son cigare et puis il me suit...

— Ah ! si son cigare pouvait durer toute la soirée ! dit Angelle.

— Mon Dieu! tu lui en veux bien, à M. Bourlet! dit Léonie. Il est cependant assez gai... et puis il

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n'est pas bête... comme une autre personne qui vient ici.

Et l'espiègle jeune fille jette un regard de côté sur Jolichose, qui se dandine sur sa chaise.

— Je sais fort bien que M. Bourlet n'est pas bête, mais il a l'esprit méchant, moqueur; dans les choses les meilleures il cherche toujours le mauvais côté. Je n'aime pas cela, moi; avec lui, ce qui est bien est toujours douteux... ou cache un motif que nous ne devinons pas... Pourquoi donc ne pas croire que l'on aime à faire le bien, et vouloir que ce soit toujours notre vanité qui nous guide?...

— Dame! M. Bourlet prétend qu'il. a étudié les hommes...

— Si ses études ne lui ont appris qu'à douter de tout, je n'envie pas sa science... et vous, monsieur Jolichose?

— Moi, mademoiselle, vous êtes bien bonne, je me porte très-bien; j'avais un peu mal à l'estomac tantôt, mais ça s'est passé en dînant; c'est que j'avais besoin de manger probablement.

— Vraiment I vous avez deviné celai comme c'est heureux! Et oser s'appeler Jolichose... mais vous devez avoir un nom de baptême ?

— Oui, mademoiselle.

— Et c'est ?

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— Cloud, mademoiselle.

— Cloud... vous vous nommez Cloud... Ah! quelle horreur!...

— Ce n'est pas gracieux, n'est-ce pas?... Aussi je ne le dis à personne, et quand mon père m'appelle Cloud, je ne réponds jamais, ça me blesse.

— Au fait, j'aime encore mieux Jolichose!... L'arrivée d'un nouveau personnage met fin à la

conversation : c'est M. Bourlet, un monsieur qui approche de la quarantaine, mais qui a les oreilles rouges, la figure pleine et le teint fleuri. Ce monsieur, d'une taille moyenne, est déjà un peu obèse, et ses cheveux fauves descendent tellement sur son front que c'est à peine si on lui en voit; mais il a l'œil vif, la bouche vermeille, le nez un peu gros et déjà passablement rouge. Il gesticule sans cesse, ne reste pas en repos, même lorsqu'il est assis, car alors il passe à chaque instant sa jambe droite sur sa jambe gauche, et vice versa; debout, il va et vient dans la chambre, tourne, retourne, change les chaises de place; enfin, s'il cause avec quelqu'un, lorsqu'il est forcé d'écouter, il s'en prend aux boutons de son interlocuteur, les prend, les secoue, les tire, et, si l'on n'y prend garde, finit par vous en arracher un, mais alors il s'en tire avec sa phrase favorite : « 11 n'y a pas de mal... histoire de rire! »

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M. Bourlet se présente d'un air joyeux, il tient dans sa main deux petits bouquets de violettes de dix centimes chacun; il en présente un d'abord à Angelle, en lui lançant un regard qui doit vouloir dire beaucoup de choses, et en s'écriant :

— Permettez , belle demoiselle... à tout seigneur tout honneur... à vous, maintenant, piquante Léonie. Veuillez, mesdemoiselles, accepter ces fleurs, modestes comme votre maintien, suaves... et odorantes comme...

— Comme votre cuisine î dit Jolichose, qui a l'air enchanté d'avoir trouvé cette phrase , et regarde Léonie en s'écriant :

— Dites donc encore que je ne suis pas quelquefois spirituel !..

La jeune fille hausse les épaules en lui répondant :

— Vous croyez que c'est un mot heureux que rous avez dit là!... Est-ce qu'une cuisine sent jamais la violette?... Ce serait malheureux d'ailleurs... si on vous servait un potage à la violette, est-ce que vous trouveriez cela bon ?. ..

— Oh! mais oui!

— Taisez-vous!... vous n'avez pas le sens commun! Et vous, monsieur Bourlet, est-ce que vous êtes de l'avis de M. Jolichose?

— Non, mademoiselle : une odeur n'a de prix que

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lorsqu'elle arrive à propos... en son lieu et place... Certainement j'adore le parfum d'une rose, mais a^ moment où Ton servirait sur une table une dinde truffée , si l'on me fourrait une rose sous le nez, j'enverrais la rose à tous les diables!...

— Ah! voilà qui est bien parler! mais l'esprit de M. Jolicbose nous a empêchées de vous remercier le vos bouquets... excusez-nous, monsieur Bourlet.

— Ah! mademoiselle, cela n'en vaut vraiment pas la peine. D'ailleurs, les fleurs sont vos sœurs... et ici elles se trouvent tout simplement en famille.

— Ah! c'est parce que vous en faites d'artificielles que monsieur dit cela! murmure Jolichose en» se balançant toujours sur sa chaise.

— Monsieur Jolichose, vous n'êtes pas heureux dans vos réflexions! dit M. Bourlet en allant s'asseoir près de Léonie , après avoir jeté un regard inquisiteur sur Angeile. Vous ne traduisez pas bien ma pensée, mais je suis persuadé que ces demoiselles l'auront mieux comprise. Et le papa, le brave Picardin, est-ce qu'il est sorti ?

— Non, monsieur, il va venir, mais il est encore à travailler dans sa chambre. Tous les jours, après son dîner, mon père va examiner ses livres, ses comptes, sa caisse; puis à huit heures et demie il revient nous trouver.

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— Oh! oui, c'est un homme d'ordre! un homme rangé qui règle l'emploi de son temps, et ne varie jamais dans ses habitudes... et il a des tilles qui tiennent de lui... qui sont des modèles de sagesse, d'ordre, d'ardeur pour le travail, d'amabilité.

— Ah! monsieur Bourlet! de grâce! nous n'aimons pas les compliments.

— Je ne disais que des vérités, mademoiselle.

— Pourtant, dit Jolichose, je vous ai entendu dire que mademoiselle Angelle n'était, pas aimable tous les jours !

M. Bourlet devient écarlate, son nez se gonfle, il jette sur le jeune homme des regards furibonds, auxquels celui-ci ne fait aucune attention. Angelle sourit, en regardant sa sœur, qui murmure :

— Eh bien! ouest le mal d'avoir dit cela? on n'est pas parfait! quelles sont donc les personnes qui sont aimables tous les jours?... Est-ce que c'est possible l... N'a-t-on pas ses jours de contrariété, de malaise!...

— Moi, dit Jolichose, je ne suis pas aimable quand j'ai mal aux dents.

— Vous, monsieur Jolichose, dit Bourlet, on sait bien ce que vous êtes tous les jours... seulement il y a parfois des redoublements.

— Je ne comprends pas.

— Ça ne m'étonne pas, c'est votre habitude.

— Quelle habitude?., de fourrer mes doigts dans mon nez?.. Ah! je ne l'ai plus... Je l'avais, c'est vrai, mais je m'en suis corrigé; mademoiselle Léonie m'a tant répété que c'était vilain, que je me ferais un nez énorme... comme le vôtre, que je me suis dit : « Oh! non, je ne veux pas avoir un nez comme M. Bouriet... » et je ne mets plus mes doigts dedans.

Cette fois, ce sont les deux sœurs qui partent d'un fou rire. M. Bourlet se lève, se promène dans la chambre en se frottant les mains et fait semblant de rire aussi, tout en murmurant :

— Oh! très-joli! charmant!... En vérité, ce soir, monsieur a des saillies ravissantes! Gomme je suis content de savoir qu'il ne met plus ses doigts dans son nez!.. Mademoiselle Léonie a fait là une cure merveilleuse... et je suis bien satisfait de savoir que mon nez est pour quelque chose dans tout cela.

Jolichose va répondre, mais M. Picardin vient de rejoindre la société. Le père d'Angelle et de Léonie est un homme de soixante ans, assez mal bâti et fort Laid de figure. On se demande comment un si vilain merle a pu faire deux demoiselles aussi jolies. Mais il y a comme cela dans le monde une foule de choses que Ton se demande et auxquelles on ne trouve pas de réponse. Après cela, madame Picardin était peut-

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être fort bien, et cela éclaircit beaucoup la question. Du reste, M. Picardi.i avait un air de franchise et de bonhomie qui faisait facilement oublier sa laideur; c'était un homme simple, détestant les cérémonies, les ambages, et ne prenant jamais quatre chemins pour dire à quelqu'un ce qu'il pensait de lui. En cela, le père de ces demoiselles était presque un original.

— Bonsoir, messieurs... dit M. Picardin en donnant une poignée de main à ses visiteurs. Ahî vous venez faire la partie de trente-et-un !.. C'est bien, cela, c'est aimable à vous... ma foi ! quand on a bien travaillé depuis huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir, il est bien permis de se donner un peu de plaisir. Et les affaires vont bien, Bourlet?

— Mais oui, mon cher monsieur Picardin, je n'ai pas à me plaindre... je crois que je vais acheter une nouvelle propriété dans la rue Bichat... ce n'est pas grand... ce n'est pas élégant, mais ça se loue bien.

— Diable l mais vous avez déjà pignon sur rue! Vous allez donc devenir comme le marquis de Garabas?..

— Il faut bien songer à s'arrondir.

— Vous êtes déjà pas mal rond comme ça, papa Bourlet 1 dit Jolichose en riant.

— Mouûieur Jolichose, je vous ai déjà prié plu-

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sieurs fois de ne point m'appeler papa Bourlet. Cette locution triviale n'est employée que par les gens du commun... et, de plus, je ne suis pas assez intime avec vous pour que vous vous la permettiez en me parlant... mais, ce soir, j'ai remarqué que vous n'ouvriez la bouche que pour dire des sottises...

— Mon Dieu!., ne vous fâchez pas... je vous disais papa, parce que vous pourriez bien être mon père!..

— Non, monsieur! je ne pourrais pas être votre père ! . . Vous avez la berlue !.. Finissons, je vous prie !.. car vous me feriez sortir de mon caractère!

— Allons, Bourlet, ne vous fâchez pas... vous savez bien que Jolichose ne sent pas toujours la portée de ses paroles.

— Oh! mais si, monsieur Picardin, je ne suis pas si bête que mademoiselle Léonie le croit!

— Assez, mon garçon, laissons cela; et votre père, le commerce, la confection, cela va-t-il fort?

— Oh! oui, monsieur, ça va! mon père a dit que si cela continuait, il ferait faillite d'ici à deux moi^!..

— Comment ! faillite? vous faites erreur, je pense..,

— Mais non, j'ai bien entendu papa qui chuchotait dans l'arrière-boutique avec un vieux juif, et ils disaient : « On fait faillite, on affiche une vente au rabais, les jobards accourent et on vend tous ses rossignols. »

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— Voilà de jolis principes!

— Mon père, n'écoutez donc pas Jolichose, son père se sera moqué de lui... et, d'ailleurs, il entend toujours de travers.

— Pardon, mademoiselle, j'ai très-souvent entendu dire que Ton s'enrichissait en faisant banqueroute. Cependant, notre voisin le savetier a aussi voulu faire faillite et donner cinquante pour cent à ses créanciers... Cinquante pour cent, c'est la moitié de ce qu'on doit, n'est-ce pas, monsieur Picardin?

— Sans doute, eh bien ?

— Eh bien! le savetier, qui avait beaucoup de bottes et de souliers à ressemeler, a dit à ses pratiques : « Le cinquante pour cent de deux souliers, c'est un soulier, tenez, voilà un soulier; à vous, voilà une botte. » Mais les pratiques n'ont pas bien pris la chose, et elles lui ont donné une roulée. Alor* le vieux juif qui vient chez nous a dit : « C'est îm imbécile! si au lieu de donner cinquante pour cent> il n'avait rien donné du tout, on ne l'aurait pai rossé, d Et c'est ce qui prouve...

— Assez, Jolichose!.. si vous voulez continuer à venir chez moi, je vous engage à ne plus faire l'éloge des gens qui fo it banqueroute... et je trouve que l'on a fort bien fait de bâtonner votre savetier. Allons, mesdemoiselles, la table de jeu est-elle prête?

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— Oui, mon père.

— Eh bien! plaçons-nous.

— Moi, je vais me mettre près de mademoiselle Léonie, dit Jolichose, parce qu'elle regarde dans mon jeu : ça lui est commode pour faire le sien.

— Eh bien ! vous ne vous mettrez pas près d'elle, car je ne veux pas qu'on triche, moi!

— Mon Dieu, mon père, est-ce que vous écoutez Jolichose? il ne comprend pas encore le jeu, et c'est lui qui, à chaque instant, me demande quelle carte il doit prendre; il ne peut pas se mettre dans la tête que, pour faire misty, il faut, avec le valet de trèfle, avoir deux cartes pareilles et de même couleur.

— Tant pis pour lui 1 il se mettra près de moi; il sera bien obligé de faire attention à son jeu. Mais il nous manque un joueur ce soir, le professeur n'est pas venu.

— Il n'est pas encore tard, dit Léonie, M. Lndger est toujours si occupé... il a tant d'élèves maintenant... il ne vient guère avant neuf heures.

— Oui, maître Ficheclaque a maintenant beaucoup d'occupation; cela ne m'étonne pas : c'est un savant, il a une érudition profonde.

— Moi, j'aime bien à l'écouter parler, dit Jolichose, parce qu'il m'apprend toujours des choses que

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j'ignorai?, des faits curieux, amusants ou étonnants.

— Et retenez-vous quelque chose de ce que vous entendez, au moins?

— Oh! non, mademoiselle, je n'ai pas plus de mémoire qu'un lièvre; mais c'est égal, ça m'instruit.

— Eh! mon Dieu! dit M. Bourlet, on fait ce M. Fi» checlaque très-savant; mais souvent ces personnages qui passent pour savoir tant de choses n'ont que le talent d'amener la conver-ation sur des sujets qu'ils connaissent mieux que d'autres. La plupart du temps, c'est là le secret de ces gens qui passent pour trèsspirituels, très-amusants en société. Il y a eu un diplomate , fameux pour ses historiettes et ses bons mots, qui trouvait toujours moyen d'amener la conversation sur ce qu'il désirait raconter.

— Gela exige encore un certain talent, dit M. Picardin, et il ne faudrait pas faire comme ce monsieur qui, ayant une anecdote à conter sur un âne, s'écria tout à coup en voyant passer un cavalier très-bien ^iOiitt'1 : t Voilà un cheval qui ne ressemble pas à un ânel » A propos d'âne, voici ce qu'a fait l'un d'eux.

— En tout cas, dit Léonie, on n'accusera pas M. Ludger d'être bavard et de faire parade de son savoir! il parle fort peu; il faut souvent qu'on le questionne pour le faire causer. Je trouve même quequelquefois il est par trop silencieux 1

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— C'est vrai, dit Jolichose ; quand M. le professeur se met à regarder le plafond , je ne sais pas ce qu'il y voit, mais il reste des heures à le contempler.

Angelle ne disait rien depuis que l'on parlait du professeur, mais souvent ses regards se tournaient vers la porte et son front s'assombrissait.

— Oui, dit M. Bourlet, j'ai remarqué que M. Ficheclaque est souvent rêveur , taciturne... comme quelqu'un qui aurait... un poids sur la conscience... et cela m'a paru d'autant plus surprenant que c'est depuis qu'il est riche, depuis que la fortune lui a souri, que ses traits ont une expression de tristesse fort prononcée parfois.

— C'est l'excès du travail qui altère peut-être sa santé.

— Le travail fatigue, mais il n'attriste pas ; il faut qu'il y ait un autre motif... car ce n'^«t pas d'aujourd'hui que nous connaissons ce monsieur. J'avais déjà l'avantage de venir vous voir il y a six ans, mon cher monsieur Picardin, et vous devez vons rappeler comme moi qu'à cette époque, maître Ficheclaque, qui cependant n'avait alors que fort peu d'élèves, — ce qui l'obligeait à porter un paletot tellement râpé que je n'en aurais pas voulu pour me faire un fourreau de parapluie.... — eh bien! lejjrofesseur était alors d'une hu-

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meurfort gaie; il riait, il chantait, il dansait même pour un rien !

— Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vu danser, dit Léonie.

— Ni moi , dit Angelle; mais M. Bourlet exagère toujours !

— EnGn, mademoiselle, si maître Ficheclaque ne dansait pas, vous conviendrez qu'il était alors fort gai, tandis qu'il est aujourd'hui fort triste!

— Eh bien! après, monsieur ?

— Après? mais il me semble bien singulier que l'on ait l'air moins content quand on est riche que lorsqu'on n'avait pas le sou !

— Gela prouve que la richesse ne fait pas toujours le bonheur.

— Oh! permettez! je trouve cette pensée tout à fait fausse, vu que, avec l'argent, on a tout ce qu'on veut. Avec de la fortune, on obtient la main de celle que l'on aime ; on n'a plus d'obstacles à redouter, la

* clef d'or ouvre toutes les portes !

— Excepté celle du cœur, monsieur.

— C'est possible, mademoiselle, mais alors on brise la serrure. Voyons , monsieur Picardin, n'êtes- vous pas de mon avis : avec de l'argent, n'arrive- t-on pas à obtenir tout ce qu'on désire?

— Mais oui, c'est-à-dire à peu près.

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— Ce que je n'ai jamais bien compris, c'est commen maître Ficheclaque est devenu riche en si peu dt temps. Il ne venait plus chez vous depuis trois se< maines, je crois... Ne Taviez-vous pas mis à la port* parce qu'il faisait la cour à mademoiselle Angelle et que cela vous déplaisait?

— A la porte! s'écrie Angelle; non ,. monsieur , jamais mon père n'a pu mettre à la porte de chez lui quelqu'un à qui l'on n'avait pas la plus petite chose à reprocher !

— Pardon, mademoiselle, je me suis mal exprimé; j'ai voulu dire que M. Picardin avait fait entendre au professeur qu'il ne pouvait pas espérer vous épouser. . . n'ayant pas seulement de quoi se vêtir.

— Permettez, je lui ai annoncé cela d'une autre façon. Il m'avait déjà dit : « Voulez-vous que mademoiselle Angelle soit ma fiancée, que je puisse la regarder comme ma future épouse? » et je lui avais répondu : « Mon cher monsieur, je ne donnerai jamais ma fille qu'à quelqu'un qui sera en position de nourrir sa femme et ses enfants. »

— C'est ce que je voulais dire. Et alors le professeur avait cessé de venir chez vous. Mais lorsqu'il y a reparu, quel changement ! ce monsieur était mis avec élégance, il avait de l'or plein ses poches....

— Il m'a payé une glace à la vanille, dit Jolichose.

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— Et vous ne lui avez pas demandé d'où lui venait cette fortune?

— Pardonnez -moi, il m'a répondu qu'il avait fait un héritage, sur lequel il était loin de compter... un parent éloigné lui avait légué trente mille francs.

— Un héritage... un parent qui lui lègue trente mille francs !... Et c'est ce qui le rend triste, ce qui a changé son humeur., vous trouvez cela naturel, vous?

— Eh ! mon Dieu ! je ne me mêle pas de ce qui ne me regaide point. Je ne suis pas si curieux que vous, monsieur Bourlet.

— Curieux... mais, sans être curieux, il est assez naturel de désirer savoir les antécédents, la position, les actions des personnes dont on fait sa société. Il y a des changements de fortune qui ont quelquefois des causes blâmables... il y en a même de criminelles...

— Tout à l'heure, monsieur, dit Angelle d'un ton fort sec, vous allez sans doute nous dire que M.Ludger doit avoir commis quelque crime pour que sa position se soit ainsi améliorée... car vous faites le professeur riche lorqu'il possède seulement aujourd'hui une heureuse aisance 1 J'admire, monsieur, le talent que vous avez à voir partout du mal... à chercher... à inventer des motifs pour le soupçonner... mais, moi, monsieur, je défends mes amis. Je n'aime pas les gens qui attaquent les absents, et je vous trouve peu gracieux de.

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parler ainsi d'une personne pour qui nous avons de l'amitié.

M. Bourlet sautille sur sa chaise, se mord les lèvres et murmure :

— Pardon, mademoiselle... je n'ai pas voulu accuser M. Ficheclaque... je me serai mal exprimé... je serais désolé que vous puissiez croire...

— En ! saprelotte ! en voilà assez sur ce sujet! s'écrie M. Picardin. Soyons à notre jeu et ne nous occupons plus du professeur, qui est assez fort pour se défendre lui-même si on l'attaque... car c'est un gaillard qui en sait long... qui est en état de répondre sur tout... un vrai savant, enfin !

— Savant... savant... c'est possible! répond Bourlet, mais répondre sur tout... c'est ce que nous verrons... Je veux ce soir lui poser quelques questions... nous verrons s'il y répondra.

— Vous voulez lui demander le temps qu'il fera demain? dit Jolichose.

— Non, c'est mieux que cela...

— Prenez donc votre carte, Jolichose.

— C'est inutile, j'ai misty...

— Voyons cela?...

— Le valet de trèfle entre deux cœurs... j'espère que c'est pareil et de la même couleur !...

— Vos deux cœurs sont un huit et un dix... ils ne

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sont donc pas pareils; décidément, vous ne comprenezpas le jeu ! Quelle tête ! Ah! onabien fait de vous appeler CloudJ...

Jolichose va répliquer, lorsque la personne dont on parlait un instant auparavant entre dans le salon.

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Maître Ludger Ficheclaque est un homme grand, maigre, blond; sa figure est sérieuse, mais douce, ses yeux bleu clair ont une expression de rêverie, de mélancolie, que l'on retrouve souvent chez les enfants de l'Allemagne, mais la bouche est franche, et, lorsqu'il sourit, on retrouve en lui un Français.

Le professeur salue toute la société, puis son regard va s'arrêter sur Angelle, et il est facile de voir qu'il attend, qu'il espère que lesyeux de la jeune fille s'arrêteront aussi sur les siens. On ue le laisse pas longtemps dans l'attente de ce bonheur : un doux

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et tendre regard répond au sien. Et celui qui ne devinerait pas ce qu'il exprime serait bien novice en amour.

— Arrivez donc, mon cher professeur, dit M. Picardin, en serrant la main au nouveau venu. Vous voyez, nous nous sommes mis à jouer sans vous... on commençait à craindre que vous ne vinssiez pas.

— J'ai eu du travail à préparer pour un de mes élèves ; il fallait que cela fût fait ce soir.

— Vous êtes accablé de besogne maintenant... vous avez plus d'élèves que vous n'en voulez. Quelle différence d'autrefois! Vous souvenez- vous? il y a près de six ans... vous ne pouviez pas en attraper un...

— Oui 1 oh ! je m'en souviens. Et j'étais si pauvrement vêtu que, lorsqu'on m'engageait à me présenter dans une grande maison, je n'osais pas y aller...

— Vous avez hérité bien à propos, monsieur Ficheclaque ! dit Bourlet d'un ton ironique.

— En effet, monsieur.

— Moi, je crois que l'on hérite toujours à propos I dit Jolichose.

Et Léonie le regarde d'un air surpris en s'écriant :

— Tiens ! mais ce n'est pas trop bête, ce que vous venez de dire là, Jolichose !... Mon Dieu l que va-t-il donc se passer?

— Le monde se laisse toujours prendre par les

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yeux I dit Angelle ; car certainement M. Ludger était aussi bon professeur avec son paletot râpé qu'avec une redingote neuve,

— Oui, ma fille, mais on ne refera pas le monde, il faut en prendre son parti. Quant à moi, je l'avoue, lorsque notre cher professeur était si pauvrement vêtu, je me rappelais toujours ce mot d'un beau monsieur qui, voyant un pauvre diable à peine vêtu chez une grande dame, lui dit : « Que fait donc cet homme chez vous, marquise? — C'est le professeur de mon fils , répondit-elle ; il lui montre le grec. — Prenez garde, madame, s'il continue, il lui montrera bientôt son derrière. »

Jolichose se roule sur sa chaise en disant :

— Oh! fameux, l'anecdote! je la conterai ce soir à papa !... Son derrière... et il mettait ça dans ses leçons ?

— Assez, Jolichose, l'histoire ne demande pas de commentaires. Asseyez-vous , maître Ludger... nous causons beaucoup, et nous ne sommes pas à notre jeu.

Le professeur trouve facilement une place près d'Augelle. Pour ces deux personnes, le jeu n'était qu'un prétexte pour être ensemble, pour se trouver près l'un de l'autre... et, tout en ayant Pair de regarder leurs cartes, ils pouvaient échanger de ces

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regards qui font délicieusement battre le cœur des amoureux.

Pour le papa Picardin, la partie de trente-et-un était un véritable plaisir. M. Bourlet, tout en jouant> observait les moindres mouvements d'Angelle et de son voisin. Il cherchait à lire dans leurs yeux, dans leur pensée. Léonie jouait machinalement; et Jolichose, qui ne pouvait pas se mettre le jeu dans la tête, se permettait parfois de bâiller. Bientôt il s'écrie :

— Me voilà encore mort ! il faut que je regarde jouer les autres : ça n'est pas du tout amusant, votre trente-et-un... j'aime mieux pigeon-voie, ou le corbillon. Pourquoi donc ne jouons-nous jamais aux jeux innocents?

— Parce que probablement cela n'amuserait ni mon père, ni ces messieurs, dit Léonie.

— Moi, je fais tout ce qu'on veut, dit M. Bourlet.

— Merci ! s'écrie M. Picardin ; comment , Jolichose, vous voudriez me faire jouer à pigeon-voie !

— Je ne dis pas positivement celui-là ! mais M. le sseur, qui sait tant de choses, doit savoir une

grande quantité d'autres jeux d'autrefois... dans les anciens, il peut y en avoir de très-amusants !...

— Mon cher monsieur Jolichoso dit Ludger, je doute que les jeux auxquels se livraient nos ancétrei

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puissent avoir aucun attrait pour vous. Ils jouaient à la prime y au flux, à la vole, au cent, à passe-dix, à la condemnade, à la charte virade, ce qui signifie à la carte tournée, au malheureux, à pille, nade, jocque, fore.

— Ah ! qu'est-ce que c'est que ça !...

— C'est le jeu du toton. Pille, de l'italien pigliar, c'est accipe; nade en espagnol signifie ni/M. Jocque vient de l'italien ginoco, mettez au jeu, et fore, de fuord, signifie totum , c'est-à-dire que tout est gagné.

— Ah ! je ne retiendrai jamais tout cela !...

— On jouait encore à qui ha, si parle, au lansquenet, à la séquence, au casse-pot.

— Ah ! je le saurais tout de suite, celui-là.

— Au tarau, à la ronfle, à trois dez, au trictrac, au pied du cou' eau...

— Ah! comment cela se jouait-il, cela?

— On piquait un couteau près du bord d'une table, les joueurs jetaient leur palet ou leur écu sur la table; celui qui était le plus près du couteau gagnait, mais il ne fallait pas que le palet tombât à terre.

- Tiens, c'était gentil, cela... Je suis sûr que je serais très-fort à ce jeu-l.i !

42 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

— Il y avait encore le t ir élit ant aine, à pince sans rire, à picoter, à la barbe d'oribus...

— Expliquez-nous celui-là?

— On fait semblant de faire la barbe à quelqu'un qui a les yeux bandés, et on lui barbouille le visage..., quelquefois avec de fort vilaines choses.

— Merci, je n'y jouerais pas à celui-là !

— Enfin , on jouait à la bousquine , à compère, prêtez-moi votre sac, à la ramasse, à vendre V avoine, à croc, madame, à...

— A?sez ! assez ! monsieur Ludger... décidément nos pères étaient terriblement joueurs pour savoir tant de jeux !

— Je ne vous en ai pas nommé la moitié, car il y en a dont les noms vous auraient effarouchés ! . ..

— De tous ces anciens jeux, dit M. Picardin, je vois qu'il n'est guère resté que le lansquenet et le trictrac. C'est égal, mon cher professeur, il faut que vous ayez une bien bonne mémoire pour vous rappeler tout cela.

— Les livres sont là pour nous aider, monsieur. On se remet à faire la partie de trente-et-un sans

écouter Jolichose qui demande à jouer au casse-pot.

— Êtes-vous satisfait de vos élèves, monsieur Ludger? dit Léonie au bout d'un moment.

— Oui, mademoiselle, assez ; ils étudient... mais

il y en a qui oublient bien plus vite qu'ils n'ont

appris.

— Vous ne devez avoir pour élèves que des jeunes gens déjà un peu grands?

— Oui, malheureusement*

— Pourquoi, malheureusement?

— C'est que j'aurais bien plus de plaisir à former, à instruire un enfant. Dans ces petites têtes qui ne savent rien encore, les leçons du professeur sont écoutées avec soin ; le maître inspire un respect salutaire, l'enfant accepte tout ce qu'il lui dit, et ne songe pas à raisonner avec lui. Il n'en est pas de même chez les adolescents de treize à quatorze ans ; ils se croient déjà des hommes et quelquefois veulent en remontrer à celui qui les instruit ; bien heureux encore quand ils daignent l'écouter et ne se mettent pas à fumer pendant la leçon, car maintenant la fumée envahit tout !

— Vous ne devez pas trouver cela mauvais, vous, monsieur, qui êtes Allemand ; c'est le pays des fameux fumeurs, dit M. Bourlet.

— Je suis d'origine allemande, oui, monsieur ; mais je suis né en France, je regarde donc la France comme ma patrie.

— Moi, dit Jolichose, je suis de la rue du Pas-dela-Mule... et mon père m'a dit l'année dernière : t Tu

44 LE PROFESSEUR FICHECLAQUB

fumes comme un âne; si tu ne sais pas culotter une pipe avant six mois , je ne te laisse pas mon fonds... » Mai?, à présentée les culotte très-bien.... aussi j'aurai le fonds de papa.

— Son fonds de culottes?

— Non, mademoiselle, de pipes... je veux dire de confection.

— Vous aimez les enfants, monsieur Ludger? dit Angelle.

— Oui, mademoiselle, beaucoup; et s'il est vrai, comme je le crois, que chacun naît avec les défauts* les vices qui doivent plus tard se développer chez lui, je suis persuadé qu'en les combattant de bonne heure, qu'en faisant comprendre à un enfant tous les périls auxquels l'exposent ses mauvais penchants, on parvient à les corriger, à les vaincre et à faire un homme honorable de celui qui, abandonné à luimême, sorait devenu un fort mauvais sujet.

— Moi, dit Jolichose, quand j'étais petit je grimpais sur une table pour prendre les pots de confitures que Ton mettait dans le haut d'une grande armoire. Mais on m'a tant donné le fouet, que ça m'a dégoûté des confitures... et puis il n'y en a plus chez nous.

— Ce n'est pas en frappant les enfants que l'on peut les corriger.

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 45

— Ah! je vais quelquefois chez une dame qui a un bien joli petit garçon, dit Angelle ; il est impossible de rencontrer une figure plus gentille, plus spirituelle... ses yeux sont remplis de malice.... il est toujours gai, il ne pleure que lorsque sa maman ne veut pas l'embrasser. C'est là sa seule manière de le punir.

— Quel âge a-t-il? -

— Mais... cinq ans et demi, je crois...

— Sa mère doit bien l'aimer.

— Oh 1 elle en est folle 1 aussi dit-elle qu'elle ne veut jamais s'en séparer, qu'il n'ira jamais en pension... qu'elle lui donnera des maîtres qui viendront l'instruire chez elle.

— Quelle est donc, ma fille, cette dame qui a un si charmant enfant ?

— Mon père, c'est madame la comtesse de Valgrave... cette personne pour qui je termine en ce moment de superbes broderies.

— Et qui est aussi aimable que jolie, à ce que ta sœur m'a dit !.. .

— Et fort riche probablement? dit M. Bourlet.

— Je le crois ; elle habite un fort bel hôtel dans la chaussée-d'Antin.

— Cette dame veut garder constamment son ûls avec elle, mais il n'est pas dit que le père sera du

46 LE PROFESSEUR FICHECLÀQUE

même avis ; car je présume que cette comtesse a un mari?...

— Non, mon père, elle n'en a plus, elle est veuve. Il paraît qu'elle a été veuve très-jeune, car je crois bien que cette dame n'a pas à présent plus de vingtirois à vingt-quatre ans.

— Oh! alors elle se remariera ; elle aura d'autres enfants, et le joli petit garçon sera peut-être un peu moins adoré... dit Ludger.

— Madame de Valgrave ne veut pas se remarier, je le lui ai entendu dire plusieurs fois; elle veut se consacrer tout entière à son fils...

— Les dames disent cela pendant quelque temps ! s'écrie Bourlet, d'autant plus que la position d'une jolie veuve est fort agréable... on fait des conquêtes, on se moque de ses amoureux,.. On leur donne à tous des espérances... quelquefois on est cause qu'ils se battent entre eux... c'est très-amusant !...

— Que vous êtes méchant, monsieur Bourlet ! vous voyez du mal dans tout... même chez une mère qui veut consacrer sa vie à veiller sur son enfant 1. ...

— Non, mademoiselle, je ne vois pas de mal ! je dis seulement que la position d'une femme veuve, jeune et riche, est très-confortable, et... J'ai trenteet-uri...

LE PROFESSEUR FICHliCLAQUE 47

— Ah! vous êtes bien heureux au jeu, Bourlet! je crois que vous ferez bien de rester garçon !...

— J'avais cependant vu dans mes cartes que je gagnerais au jeu ce soir, dit Léonie.

— Est-ce que vous croyez aux cartes, mademoiselle? dit Bourlet d'un air moqueur.

— Pourquoi pas, monsieur? Des gens de beaucoup de mérite y ont cru.

— Moi, dit Jolichose, je voudrais bien être un peu sorcier... Monsieur le professeur, peut-on apprendre à devenir sorcier ?

— Non, mon cher ami, car être sorcier , c'est savoir l'avenir, et cette faculté n'est donnée à personne... fort heureusement.

— Cependant, dit Léonie, il y a bien des manières de savoir sa bonne aventure?

— Oui, mademoiselle: Vastrologie nous apprend à lire dans le ciel ; la géomancie k deviner par les fentes de la terre; la chiromancie par les mains; la metofomancie par le front ; la pyromancie par le feu ; Vhydromancie par l'eau; Yaéromancie par l'air: la catopt romande dans un miroir ; la ootanomancie par les plantes ; la nécromancie par la mort ; la gyromancie en tournart toujours, la iéphromaitcie ea consultant les cendres ; la sycomancie par les feuillet <de figuier; le...

48 LE PROFESSEUR F1CHECLAQUE

— Oh ! c'est fini, monsieur Ludger, je ne demande plus rien... tous ces mots-là me font mal à la tête... je me contenterai de faire des réussites; mais, d'ailleurs, puisque vous dites vous-même qu'il n'y a pas moyen de lire dans l'avenir, à quoi servent toutes ces sciences ?

— Mademoiselle, les sciences abstraites sont pour la plupart comme la chimie : en cherchant une chose, que souvent on ne trouve pas, on en découvre une fort utile, à laquelle on ne pensait pas.

— A propos de sciences, s'écrie Jolichose, monsieur Bourlet, vous nous avez dit tout à l'heure que vous feriez à M. Ludger des questions auxquelles il ne pourrait pas répondre. Il me semble que voilà le moment.

M. Bourlet se gratte le nez et paraît hésiter.

— Parlez, monsieur, dit Ludger; certainement je ne me crois pas un second Pic de la Mirandole, et vous pourrez facilement m'embarrasser. Parlez...

— Mon Dieu! monsieur Ficheclaque, je ne prétends pas vous embarrasser... je désirerais seulement m'éclairer sur certains points... par exemple, pourriez-vous me dire pourquoi les écrevisses qui sont vertes étant vivantes deviennent rouges lorsqu'ellessont cuites?

Toute la société part d'un éclat de rire.

LE PROFESSEUR F1CHECLAQUE 49"

— Voilà une question qui intéresserait probablement une cuisinière, s'écrie Léonie.

— Mademoiselle, dit le professeur en souriant, iî paraît qu'elle en intéresse d'autres, car elle a déjà été faite à Voltaire, qui a tout bonnement répondu qu'il fallait attribuer à la cuisson ce changement de couleur. Je m'en réfère à l'avis de ce grand homme et ne me flatte pas d'en savoir plus que lui.

— Soit ! dit M. Bourlet, c'est la cuisson... au fait, c'est probable. Passons à une autre question : pourquoi un Chinois , lorsqu'il rencontre une personne dans la rue, se déchausse-t-il et met-il son pied dans la boue afin de saluer plus poliment ?

— Mais , monsieur , parce que c'est sans doute un usage de son pays... Gomme je n'ai jamais été en Chine , je ne puis être mieux renseigné que vous sur cette coutume.

— Oh! moi, dit Jolichose, je mets très-souvent mes pieds dans la boue quand je rencontre un ami, mais c'est pour aller plus vite lui serrer la main.

— Autre question , reprend M. Bourlet , mais celle-ci est plus ardue : pourquoi, lorsqu'une femme se noie, reparaît-elle sur l'eau couchée sur le ventre, tandis que, si c'est un homme , il reparaît sur le dos, d'une façon immodeste?...

— Monsieur Bourlet, dit M. Picardin, vous posez

50 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

là de singulières questions devant des demoiselles...

— Permettez, monsieur Picardin ; ceci est une affaire de pesanteur, de ballon, si vous voulez... ou de physique, je n'y vois rien d'inconvenant.

— Ah ! je sais, moi, s'écrie Jolichose, je sais pourquoi l'homme revient sur le dos : c'est parce que...

— Taisez-vous, Jolichose, dit Léonie , vous allez dire quelque bêtise. Vous voyez bien que M. Ludger juge plus convenable de ne point répondre...

— C'est vrai, mademoiselle, la question de monsieur mérite, sans doute , d'être profondément étudiée... Je lui demande du temps pour essayer de la résoudre.

— Je savais bien que je l'embarrasserais ! murmure Bourlet en regardant Léonie, qui lui rit au nez, en disant :

— Elles sont jolies, vos questions!... Je ne sais pas Où vous avez été les chercher... mais je vous engagea les mieux choisir une autre fois.

— Moi, dit Jolichosû, je ne sais pas faire des questions; mais j'ai été ce matin témoin d'une chose vraiment extraordinaire... Si je ne l'avais pas vue, je ne le croirais pas... c'est un pari qui a eu lieu...

— Voyons, Jolichose, contez-nous cela.

— Voici ce que c'est... cela s'est passé chez ï»

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 51

petit marchand de vins traiteur qui est à côté de chez nous.

— Ah ! quelque pari, à qui boirait le pins probablement... cela finit toujours mal, et le débitant ne devrait pas les tolérer.

— Permettez , monsieur Picardin , d'abord il ne s'agissait pas de boire, mais de manger.

— C'est encore pis î celui qui gagne le pari finit bientôt par étouffer.

— Mais non, personne n'a étouffé; voici le fait : des individus étaient attablés chez le marchand de vins ; un de leurs amis arrive, qui parie que lui, aidé d'un second , il mangera un boisseau de pommes de terre en une demi-heure ; là-dessus, les autres s'écrient qu'il ne le fera pas... on l'en défie, on parie une bourriche d'huîtres. Le particulier va chercher son second, et il gagne le pari... mais il faut vous dire que son second était un cochon.

La société, qui ne s'attendait pas à ce dénoûment, part d'un éclat de rire ; et Jolichose , enchanté de l'effet qu'il vient de produire, s'approche de Léonie en lui disant :

— Nierez-vous encore que j'aie quelquefois de l'esprit?

— Non, ce soir vous m'avez étonnée. à. et i» r^é-

52 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

fère votre histoire aux questions saugrenues que M. Bourlet a faites à maître Ludger.

L'anecdote contée par Jolichose termine la soirée. On prend congé de la famille Picardin : le professeur en regardant tendrement Angelle, Jolichose en marchant sur les pieds de tout le monde, et M. Bourlet en se disant :

C'est égal... j'ai embarrassé le savant ; il n'a pu

résoudre aucune de mes questions.

UN TÊTE-A-TÉTB

Le lendemain de cette soirée , sur les deux heures de l'après-midi, Ludger se présentait chez M. Picardin. A cette heure-là, le père de famille n'était jamais chez lui, et Léonie était sortie pour porter ses fleurs. Angelle était seule au logis; elle accueille le professeur avec un charmant sourire, en balbutiant :

— Quoi! c'est vous, monsieur Ludger! quel heureux hasard!... car maintenant il est bien rare que vous veniez nous voir dans la journée !...

Le professeur, qui est très-ému, salue profondément la jeune fille, et, lui présentant un papier plié :

54 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

— Il y a quelques jours, mademoiselle, je vous récitais des vers que j'ai traduits d'un poëte allemand, fort peu connu encore; ces vers vous ont plu beaucoup ; vous m'avez témoigné le désir de les avoir... je les ai écrit?, je vous les apporte.

— Ah! merci... merci mille fois de m'avoir copié ces vers... c'est bien aimable à vous... et vous vous êtes donné la peine de m.', les apporter !... Cela vous a dérangé...

Angelle a dit tout cela d'une façon singulière , en donnant à ses paroles une expression qui semble en forcer le sens. De son côté, en parlant à Angelle, Ludger semble embarrassé et chercher ou retenir ses phrases : ces deux personnes, qui s'entendent peutêtre par le cœur, paraissent toutes deux ne point oser se dire le fond de leur pensée; cependant, on devine qu'elles en meurent d'envie.

— Gela ne m'a nullement dérangé de venir, murmure Ludger, vous ne le pensez point... n'est-ce pas, mademoiselle?...

Sans répondre à cela , Angelle va se rasseoir et reprend sa broderie, puis indique une chaise qui est près d'elle.

— Asseyez-vous un moment... si toutefois vous avez le temps... et si cela ne vous ennuie pas trop de rester seul avec moi.

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

— Encore!... s'écrie Ludger, en poussant un profond soupir. Ah! vous me dites des choses... Autrefois, vous ne m'auriez jamais dit cela !...

— C'est vrai, mais autrefois ne ressemble pas à aujourd'hui; autrefois, vous-même, en me parlant, vous me disiez simplement : Angelle... et ne m'appeliez pas mademoiselle... Vous en souvenez vous?...

— Oh! oui... j'étais si heureux de ce que cela ne vous fâchait pas!...

— Et pourquoi donc avez-vous, cessé de me dire tout bonnement mon nom?... Pourquoi avez- vous remplacé cela par le mot si froid... si cérémonieux : Mademoiselle!...

Le professeur ne répond rien, il laisse sa tête tomber sur sa poitrine et paraît accablé. La jolie blonde attend qu'il lui réponde ; mais voyant qu'il garde le silence, elle fait un mouvement de dépit, jette de côté son ouvrage, puis, dépliant le papier qu'on vient de lui apporter, lit tout haut :

L'amour embellit touf, la plus simple retraite, (Juand il peut s'y glisser, prend un aspect de fêle; Il chasse les ennuis et bannit le chagrin, 1^ donne le bonheur : il est... l'amour enfin !

La jeune lectrice s'arrête en murmurant :

-•- îi.Ofi Dieu! pourquoi donc ces poëtes parlent-ils

56 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE

sans cesse de l'amour? ils ne trouvent donc pas d'autres sujets à traiter?... A les lire, il semblerait qu'ils savent si bien le sentir, l'éprouver... et je suis rare que la plupart du temps ils ne pensent pas un îiot de ce qu'ils écrivent si bien î...

Mais alors les regards du professeur étaient attachés sur ceux d'Angelle, et ils étaient si expressifs, si passionnés, que la douce fille, en les rencontrant, ne peut s'empêcher de baisser les siens, et balbutie :

— Pourquoi donc me regardez-vous ainsi?

— Pourquoi je vous regarde! Ah î c'est que je suis si heureux de pouvoir vous contempler tout à mon aise... d'être là, seul, près de vous... Ah! regardezmoi donc un peu aussi, que je m'enivre de ce bonheur dont je suis privé depuis si longtemps... car je n'ose plus vous approcher, je n'ose plus chercher à être seul avec vous... je n'ose plus vous laisser lire tout ce qui se passe dans mon cœur!... Ah ! je suis bien malheureux!

— Qu'est-ce que cela signifie? A vous entendre, on croirait que vous m'aimez encore. . .

— Si je vous aime!... mais plus que ma vie... mais je n'ai pas un instant cessé de vous aimer ! Vous êtes tout pour moi!... votre image est sans cesse présente à ma pensée! Si je vous aime!...

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 57

4ngelle ! chère Angelle ! avez-vous jamais pu en douter?

Le front de la jeune fille s'éclaircit, une expression de bonheur brille dans ses yeux; elle regarde tendrement celui qui est à côté d'elle et lui tend la main en lui disant :

— Ah! vous m'appelez Angelle, comme autrefois... c'est bien heureux! Voyons... parlons, expliquons-nous enfin... car il y a bien longtemps que je désirais vous parler sans témoin. Vous m'aimez encore... est-ce bien vrai?

— Je vous le répète, chère Angelle, vous êtes la seule femme que j'aie jamais aimée, la seule qui fera jamais battre mon cœur.. .

— Ah! que cela me fait du bien d'entendre cela!... car moi aussi je vous aime, méchant ingrat. Oh! je Buis certaine que vous n'en avez pas douté un seul in ,tant!...

— Vous m'aimez, Angelle, vous m'aimez!... Ah! c'ist trop... de grâce, ne me le dites pas î...

— Vous ne voulez pas que je vous aime... que j vous le dise!... Qu'est-ce que cela signifie, mon amiV on dirait que cela vous féiit de la peine de savoir que je vous aime?...

— Oui... oui... cela me rend encore plus mallieu-

58 LE PROFESSEUR F1CHECLAQUE

reux,.. et, cependant, je serais au désespoir si vous ne m'aimiez pas !

— De grâce, Ludger, expliquez-vous! Votre conduite avec moi est incompréhensible. Quand je n'avais que quinze ans, vous m'appeliez votre petite femme, vous vouliez être déjà mon fiancé; je sais bien qu'alors j'étais une enfant... mais vous... vous étiez déjà un homme.

— Sans doute, un homme !... mais un malheureux qui avait à peine de quoi se vêtir, se nourrir, et que votre père avait presque mis à la porte, en lui disant ; « Mon garçon, il est inutile que vous pensiez à ma fille, elle ne sera jamais votre femme, car vous n'avez point de position , point d'élèves, et, avec tout votre savoir vous mourrez de faim ; il faut donc ne plus venir aussi souvent chez moi, car Angelle va devenir bonne à marier, et vos assiduités près d'elle pourraient nuire à son établissement. »

— Ah! ce fut bien mal à mon père de vous dire cela!... Mais, moi, vous savez bien que je ne pensais pas comme lui... aussi je pleurai beaucoup lorsque nous fûmes près de tro;s mois sans vous voir.

— Chère Angelle! aht je sentais bien que votre père avait raison... je ne voulais pas que ma pré-

LE PROFESSEUR FICHtCLÀQUE 5£

sence vous empêchât de contracter une union avantageuse... et je ne serais jamais revenu si...

— Si vous n'aviez pas hérité?

— Oui, si j'avais dû re[araître devant vous dans le même dénûment!

— Mon Dieu! que m'importait votre costume, à moi? Est-ce que vous croyez que j'y faisais attention... est-ce qu'on doit aimer quelqu'un pour son habit!.... Seulement, quand vous êtes revenu chez nous dans une autre toilette, quand vous nous avez dit que vous aviez hérité, j'en ai été bien contente, parce que je me disais : « Maintenant mon père ne trouvera plus mauvais qu'il me fasse la cour... il ne lui refusera plus ma main. » Ah! comme je me trompais!... Depuis que le sort ne vous est plus contraire, vous revenez chez nous... souvent, c'est vrai ! mais vous n'êtes plus le même avec moi ; vous ne me faites plus la cour... Au lieu de paraître heureux quand vous êtes là, près de moi, comme à présent, vous êtes triste, rêveur, vous poussez de gros soupirs et vous restez parfois bien longtemps sans prononcer un mot!... Dans les premiers temps je me disais : « Je suis encore trop jeune pour qu'il pense à me nommer sa femme; » mais enfin j'ai atteint dix-s ans... dix-huit ans... et vous ne m'avez pas refait la ccur; aujourd'hui je touche à mes vingt-et-un ans,

et vous ne demandez pas ma main à mon père. Vous voyez bien, monsieur, que je dois penser que vous ne m'aimez plus?...

— Non, chère Angelle, ne pensez jamais cela... c'est peut-être bien mal à moi de vous dire maintenant que je vous aime, mais il m'a été impossible de me contenir plus longtemps. Ah! je ne pouvais plus résister au désir de vous laisser lire dans mon cœur...

— Gomment? c'est mal à vous de me dire que vous m'aimez... et où donc est le mal, s'il vous plaîr, puisque cela me rend heureuse? Mais enfin, voyons, vous m'aimez toujours... car je vous crois, je veux vous croire; eh bien 1 mon ami, pourquoi... mon Dieu!., il faut que ce soit moi qui dise cela, tant pis!... je veux que vous vous expliquiez : dites-moi pourquoi vous ne demandez pas ma main a mon père... car... il faut bien que je vous l'avoue... votre conduite lui semble fort singulière; il me répète souvent : « Tu es d'âge à te marier... tu devrais l'être... tu vois bien que le professenr ne songe plus à toi ; peut-être ne se soucie-t-il plus de prendre une femme? il faut faire un choix... car si tu attends après maître Ficheclaque pour te marier, je crois que tu resteras longtemps fille... » Voilà ce que mon père me dit. Mais puisque vous

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 61

m'aimez toujours... vous allez lui demander ma main, n'est-ce pas ?

Ludger se lève, marche à grands pas dans la chambre, porte ses regards vers le ciel et semble en proie à la plus vive agitation ; Angelle le regarde, attend avec anxiété ce qu'il va lui répondre et s'écrie enfin :

— Eh bien! Ludger, vous gardez le silence?...

Le professeur semble faire un effort sur lui-même et répond enfin :

— Non... je ne demanderai pas votre main à votre père... non... c'est impossible... je ne puis pas... être votre mari.

Une pâleur effrayante couvre le visage de la jeune fille, ses regards se fixent avec anxiété sur Ludger, tandis qu'elle balbutie :

— Vous ne pouvez pas être mon mari?... Vous ne me trouvez plus digne d'être votre femme?... Mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour que vous me méprisiez ainsi?..

— Moi ! vous mépriser, chère Angelle 1 s'écrie Ludger en courant se précipiter aux pieds de la pauvre fille, qui a les yeux pleins de larmes, je vous honore autant que je vous aime! Quelle femme plus que vous mérite les hommages d'un homme d'honneur!

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;Ah! qu'il sera heureux... qu'il sera fier, celui qui pourra vous nommer sa femme !...

— Et vous ne le voulez pas, vous, qui dites m'aimer?

— Je ne le puis pas; un obstacle invincible... insurmontable... et voilà ce qui fait mon tourmentr ce qui me rend si malheureux... ce qui fait que près de vous une sombre tristesse me mine... car; plus je vous vois... plus je sens tout ce que j'ai perdu!...

— Un obstacle vous empêche d'être mon mari?... Quel est-il, cet obstacle... quel est-il? De grâce... parlez, je veux le connaître.

— Ne m'interrogez pas... je ne puis vous répondre.

Comment! vous ne voulez pas même me dire

ce qui s'oppose à notre union?... Ludger... je vous en prie, soyez franc avec moi : si vous avez commis quelque action blâmable... ah! vous savez bien que je vous pardonnerais... êtes-vous donc coupable de quelque grande faute?., mais non... c'est impossible... je vous connais, vous étiez bon, sensible, incapable de faire du mal à personne... vous ne pouvez pas être criminel!.. Enfin, le fussiez- vous !.. pour moi, Ludger, vous serez toujours innocent!... Je vous pardonne... je vous plains... je ne vous en aimerai pas moins. Mais, parlez... je le veux, je vous en sup-

LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 63

plie!... Dites-moi ce qui vous empêche de demander ma main... que l'on vous accorderait maintenant, vous le savez bien ?

Ludger garde quelques moments le silence, puis d'un air accablé il prononce d'une voix entrecoupée :

— Je ne puis vous le dire... j'ai promis de me taire... je vous le répète, il existe un obstacle insurmontable...

— Et vous refusez de me dire ce que c'est ?...

— Je ne le puis.

— Et vous n'entrevoyez pas l'espoir de briser un jour cet obstacle qui vous empêche de m'épouser ?

— Non, il faut même que je renonce à toute espérance !

— Relevez-vous donc alors, monsieur, on ne reste pas aux genoux d'une pauvre fille que Ton satt ne pas vouloir nommer sa femme. En effet,, monsieur, vous aviez raison tout à l'heure, en me disant que vous ne deviez pas me dire que vous m'aimiez... oui, c'est mal... très-mal, ce que vous avez fait là; mais rassurez-vous, je ne vous crois plus...

Ludger s'est relevé, il fait quelques pas en arrière et se tient devant Angelle comme un coupable que l'on vient de condamner ;■ mais il reste immobile, garde le silence et baisse ses regards vers la terre .

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Angelle s'efforce de surmonter son émotion, et continue, en tâchant de ne point regarder celui qui est devant elle et semble si malheureux :

— Maintenant, monsieur, je comprends que vous aviez bien raison de ne plus me faire la cour; je m'étonne même que vous soyez encore venu nous voir si souvent...

— Si vous l'exigez, mademoiselle, je ne viendrai plus...

— Mais, je n'ai pas dit cela... au contraire... c'està-dire venez comme à l'ordinaire; seulement, je saurai que ce n'est plus pour moi... et je ne me bercerai plus de sottes illusions... je tâcherai d'oublier l'avenir que j'avais rêvé. .. je tâcherai d'avoir le courage de... de me marier... pour être agréable à mon père... et de ne plus vous regarder que comme un ami... si toutefois, cependant, il n'y a pas aussi un obstacle à ce que vous soyez mon ami ?

Ludger fait un mouvement pour se rapprocher de celle qui lui parle et dont la voix, à chaque instant plus tremblante , annonce tout ce qu'elle soutire , toute la violence qu'elle se fait pour paraître calme; il tend vers elle sa main, en murmurant :

— Par pitié, Angelle....

Mais la jeune fille repousse cette main qu'il lui présente, en disant :

LE PROFESSEUR F1CHECLAQUE 65

— Oh ! il ne faut plus m'appeler Angelle, monsieur Ludger. Vous aviez raison de me dire : mademoiselle... c'est ainsi désormais qu'il faut me parler. Adieu, monsieur, je ne veux pas abuser plus longtemps de vos moments... et, d'ailleurs, je pense que nous n'avons plus rien à nous dire.

Le professeur s'incline lentement, tristement, c'est à peine s'il ose lever les yeux et jeter un timide regard sur cette femme à laquelle il vient de dire qu'il l'adorait ; mais il craint de laisser voir deux grosses larmes qui coulent de ses yeux depuis qu'elle a refusé de lui donner sa main. Il va partir... Angelle le rappelle :

— Pardon, monsieur, si je vous retiens encore... mais j'oubliais de vous demander... parce que les personnes n'ont plus les mêmes affections, les mêmes sentiments pour nous, ce n'est pas une raison pour que nous ne désirions plus leur être utile ou du moins faire quelque chose qui leur soit agréable. Hier au soir, en causant, je me rappelle que vous avez dit aimer beaucoup les enfants et que vous au- >:ez préféré en avoir pour élèves à des adolescents...

— C'est vrai, mademoiselle, c'est bien ma pensée ; c'eût été pour moi un plaisir, j'aurais mis mon ambition à avoir plus tard un élève qui me fit honneur.

66 LE PROFESSEUR FICHECLAQUB

— Vous souvenez- vous aussi que je vous ai parlé d'un charmant petit garçon appartenant à une grande dame qui est folle de son fils et qui ne veut pas s'en séparer ?

— Oui, mademoiselle, un petit garçon qui a cinq ans et demi à peu près, n'est-ce pas ?

— C'est cela même. Eh bien ! monsieur, consentiriez-vous... vous serait-il agréable de faire... ou de commencer l'éducation de ce petit garçon?.. . Je ne vous parle pas d'aller demeurer avec lui pour ne jamais le quitter; d'abord il est encore trop jeune pour étudier beaucoup, et sa maman veut surtout qu'on ne le fatigue pas. Dans la première année, ce serait donc seulement une ou deux heures de votre temps qu'il faudrait lui consacrer tous les jours... D'ailleurs, vous arrangeriez cela avec madame la comtesse de Valgrave.

— Oui, mademoiselle, je me chargerai avec plaisir d'éclairer, de former la mémoire de cet enfant... surtout s'il annonce autant d'intelligence que vous me ï'avez dit. Cette dame cherche donc un professeur pour son fils .

— Elle cherche sans chercher, car elle craint encore que le moindre travail ne fatigue le petit Armand... c'est le nom de son fils; mais, aujourd'hui, je vais aller chez elle lui porter ces belles broderies. De-

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puis longtemps j'avais envie de lui parler de vous, mais auparavant je voulais y être autorisée et savoir si vous consentiriez à donner quelques heures de votre temps à son enfant ; maintenant que je sais que vous le voulez bien, je vais vous désigner à madame de Valgrave. Elle m'a dit plusieurs fois : « Il faudra que je trouve un homme instruit, bien doux, bien indulgent, pour donner des leçons à Armand... à condition qu'il ne le grondera jamais!.. » J'ai toujours cru que vous étiez doux et indulgent... voilà pourquoi vous êtes bien la personne qui convient à la comtesse. Je vais donc lui parler de vous... et... lorsque vous aurez le temps de revenir... je vous ferai part de ce qu'elle m'aura répondu.

— Vous êtes bien bonne, mademoiselle, d'avoir pensé à moi...

— Cela vous surprend, monsieur?

— Non! de votre part, rien de bon, rien d'obligeant ae saurait me surprendre...

— Assez, monsieur... vos éloges me sont plus pénibles qu'agréables à entendre; et maintenant que je vous ai parlé du fils de madame de Valgrave... je n'ai plus aucun motif pour vous retenir. Adieu, monsieur.

Ludger fait encore un mouvement avec sa main, tlm^ l'espoir de saisir celle d'Angelle; mais la jeune

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fille, dont l'air est devenu froid et presque sévère, retire vivement sa main, et, ouvrant la porte d'entrée, salue le professeur, qui s'éloigne désolé et sans prononcer on met.

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