LA COMTESSE DE VALGRAVE ET SON FILS
Dans un fort bel hôtel de la rue de Provence habitent la comtesse de Val^ave et son frère le marquis de Ravageole . Le marquis occupe tout le premier étage; la comtesse se contente du second.
Dans l'un et l'autre de ces appartements, l'élégance, le bon goût, le luxe donnent une haute idée de la fortune de ceux qui les habitent; il est vrai qu'à Paris il ne faut pas toujours s'en rapporter à l'étalage, au grand train affiché par certaines personnes-, cependant, quand ce grand train dure depuis des années, quand ce luxe ne s'est pas démenti une seule
70 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
fois , enfin quand les valets sont toujours polis et respectueux, c'est qu'il y a vraiment de la richesse là-dedans.
La comtesse Valentine de Valgrave, qui a maintenant vingt-trois ans, en paraît à peine vingt. C'est une petite femme toute mince, toute frêle; une tête blonde et rose, charmante, qui rappelle les délicieux portraits de Watteau; tout en elle est mignon; sa main, son pied, sa bouche; ses yeux sont grands et doux comme ceux d'une madone ; mais ces beaux yeux-là, dont le bleu est pur , ce qui est très-rare chez les yeux bleus, qui se nuancent presque toujours de vert ou de gris, ces beaux yeux-là ont toujours une expression de mélancolie qui ne nuit peut-être pas à la beauté de la comtesse, mais qui fait penser que la fortune ne donne pas toujours le bonheur.
Madame de Valgrave est mise avec une grande simplicité, qui annonce encore la femme riche mais qui n'est point celle de la coquette qui aime à briller et qui veut avant tout être remarquée pour ses toilettes et la magnificence de ses parures: chez elle, ses cheveux, qui sont admirables, sont sa seule coiffure; il est bien rare qu'elle y ajoute une fleur.
Eu ce moment Valentine, vêtue d'une robe montante en soie gris de perle, n'a de remarquable dans sa mise que la collerette qui retombe sur sa robe, et
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 71
dont les riches broderies font honneur au talent de sa brodeuse. La comtesse vient d'entrer dans son salon ; elle se dirige d'abord du côté du piano, s'arrête, regarde quelques brochures éparses sur une table , prend un livre, en lit quelques pages, puis, laissant reposer le livre près d'elle, s'abandonne à ses pensées, à ses rêveries, à ses souvenirs; car c'est toujours le souvenir qui tient le plus de place dans nos méditations; on aime quelquefois à espérer dans l'avenir, mais on revient bien plus souvent sur ce qui est arrivé! car là est le réel; il est passé, c'est vrai, mais il a existé, et de même qu'il vous est impossible de diminuer votre âge d'une année ou d'un seul jour, il n'y a pas moyen d'effacer de votre vie ce que vous avez fait, ce qui vous est arrivé.
Un petit garçon, qui entre en courant dans le salon, met fin aux rêveries de la comtesse et fait luire une expression de bonheur sur ses traits. C'est un enfant charmant; sa figure espiègle, vive, mutine, annonce déjà ces natures heureusement douées pour lesquelles tout est possible et auxquelles le travail est facile et l'étude un jeu. Ses grands yeux noirs sont à la fois hardis et doux; il n'a que fort peu de traits de sa mère, si ce n'est son sourire aimable et bon; il est déjà grand pour son âge et porte on ne peut mieux une jolie veste bleue toute garnie de boutong
72 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
d'acier et un petit pantalon large qui ne lui va qu'à mi-jambes et laisse voir des bottines rouges qui le chaussent parfaitement. Car il faut convenir que si, pour le moment, les dames se gonflent affreusement dans leurs crinolines, si les hommes sont horriblement coiffés, avec les petites cuvettes qu'ils portent en guise de chapeaux, en revanche, les enfants sont parfaitement habillés.
Le petit Armand court à sa mère; il est très-agité, presque en colère, et s'écrie :
— Maman !... maman!... n'est-ce pas que je ne suis pas un âne, et qu'on ne doit pas m'appeler ainsi?...
Valentine attire son enfant contre elle, l'embrasse, passe sa main dans les beaux cheveux châtains qui bouclent naturellement sur la tête de son fils, et lui dit :
— Toi, un âne, mon ami!... Et qui donc s'est permis de te nommer ainsi*?
— C'est Arthur, le fils de M. de Monvert... M. de Monveit allait chez mon oncle avec Arthur, qui m'a rencontré sous le péristyle... Il avait un beau livre sous le bras... avec des images dedans... Il me l'a montré en me disant : a Qu'est-ce que c'est que cette image?» Moi, j'ai dit : «C'est un petit chat qui a des bottes. — Mais comment y a-t-il là-dessous... lis!... «
Moi, j'ai répondu : « Je ne sais pas lire. » C'est alors qu'il s'est moqué de moi, en s'écriant : « Tu ne sais pas encore lire, tu es un âne!... » Moi, cela m'a mis en colère, j'ai voulu battre Arthur, mais le domestique de mon oncle est venu et nous a séparés. C'e&<; égal , maman , je ne veux pas qu'on m'appelle un âne!... Pourquoi donc que je ne sais pas lire?... Je veux en savoir autant qu'Arthur, pour qu'il ne se moque plus de moi! N'est-ce pas, maman, tu vas me faire lire tout de suite?... ou sans cela je veux battre le petit Monvert!
Valentine embrasse encore son fils, en lui disant :
— Calme-toi, mon ami, le petit Arthur est un impertinent, mais ce n'est pas une raison pour le battre. Il sait lire... mais il a un an de plus que toi... et dans un an, tu seras, j'en suis sûre, tout aussi savant que lui!...
— Un an ! c'est si long que ça pour apprendre à lire?,..
— Mon ami, rien ne te presse... tu apprendras tout doucement pour ne point te fatiguer...
— Maman, j'aimerais mieux apprendre vite...
— Mon fils, il faut le temps pour tout! Mais, puisque tu es si pressé d'apprendre, je vais m'occuper de te chercher un professeur...
— Ohl oui, maman, et puis tu me donneras un li-
LE PROFESSEUR F1CHECLAQUE
vre avec de belles images... Il y aura aussi un chat qui aura des bottes?...
— Oui, mon ami, tu auras tous les contes de Perrault : le Chat botté, le Petit Poucet...
— Oh! le Petit-Poucet... que tu m'as conté souvent... qui est perdu avec ses frères!... Pourquoi donc sa maman l'avait-elle perdu?
— Les pauvres parents n'avaient plus de quoi nourrir leurs enfants...
— Ah! mon Dieu!... il y a donc des gens qui n'ont pas de quoi manger, maman?
— Hélas! oui, mon ami...
— Mais alors, ceux qui ont beaucoup pour leur dîner doivent leur en donner...
— Sans doute, mon ami, mais il y en a qui refusent quelquefois de donner...
— Ahl c'est bien vilain, cela; moi, quand je serai grand, je ne refuserai jamais!...
La jeune mère presse son fils contre son cœur, en lui disant :
— Oui, tu es bon, sensible; tu seras humain pour les malheureux... mais tu es un peu vif... un peu emporté... pour un rien, tu veux te battre... il faudra te corriger de cela, mon petit ami.
— Ob I non, maman, car mon oncle m'a dit plusieurs fois : a Armand, tu seras un gaillard!... tu ne
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 75
te laisseras pas marcher sur le pied... tu seras toujours prêt à te battre pour la moindre oiîense! C'est bien, c'est comme cela qu'il faudra être, sans quoi je te renierais pour mon neveu!... »
— Ah! que je reconnais bien là mon frère!... Mais il a eu grand tort de te dire cela, Armand ; ce sont de mauvais conseils qu'il t'a donnés là! Sans doute un homme doit être brave et ne point tolérer une offense; mais il y a loin de là à vouloir tirer l'épée pour le moindre mot... pour un regard, un geste mal interprété. Mon fils, c'est moi qu'il faut écouter et non pas votre oncle. Qu'il me laisse donc le soin de vous élever... Ah! j'ai payé assez cher le droit de vous avoir près de moi!...
Des larmes tombent des yeux de Valentine, qui serre convulsivement le petit garçon contre son sein, comme si elle redoutait que l'on ne voulût lui enlever son enfant. Armand s'écrie :
— Tu pleures, maman; qu'est-ce qui te fait pleurer?...
— Ce sont les paroles de votre oncle, qui voudrait faire de vous un spadassin, un duelliste... comme... comme il en connaît tant.
— Maman, je n'écouterai plus mon oncle... mais, c'est égal, je battrai Arthur, parce que l'autre jour il s'était déjà moqué de moi, quand je lui montrais mon
76 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
beau cheval de bois... Il a dit : « Ce n'est pas là-dessus que je monte, moi, c'est sur un vrai cheval .. vivant... On m'apprend à me tenir dessus... Je vais déjà au pas!... » Maman, je veux aussi un cheval pour de bon... un cheval de viande... et on me fera monter iessus.
— Mai?, en vérité, mon ami, ce petit de M ouvert est donc né pour me désespérer I... Vous donner envie d'aller à cheval à cinq ans et demi !... il ne manquerait plus que cela... Cela n'a pas le sens commun.
— Puisqu'il y va, lui.
Je vous répète qu'il a au moins un an de plus
que vous. Et probablement M. de Monvert s'inquiète peu que son fils tombe ou ne tombe pas de cheval... Mais enfin, mon fils, que signifie ce désir de savoir déjà tant de choses?...
— 0 maman!... c'est bien joli de galoper sur un cheval!... Tu sais bien, quand nous allons en calèche au bois de Boulogne... il passe des cavaliers près de nous... Il y en a qui vont vite... vite... notre voiture ne les rattraperait jamais. Gomme ce doit être amusant d'aller comme cela... de dépasser tout le m nde!... Quand je serai grand, je galoperai ainsi... j'irai loin... bien loin...
— Et tu laisseras là ta mère... tu la quitteras pour courir le mondt!...
LE PROFESSEUR FICHEC AQUE
— 0 maman, quand j'aurai été au bout du monde, je reviendrai tout de suite.
— Ne me dis pas cela, Armand, laisse-moi jouir le plus longtemps possible de tes caresses, de ta présence... Tu ne sais pas, mon ami, que je n'ai plus que toi qui m'attache à la vie, que tu es mon seul bien... mon seul bonheur... mon seul espoir dans l'avenir!... Un jour peut-être tu pleureras sur les malheurs de ta mère... Oh! mais non, non, il vaut mieux qu'il ne les connaisse jamais !
Et Valentine cache sa figure avec son mouchoir, pour ne point laisser voir ses larmes à son fils. Une femme de chambre entre et dit :
— La brodeuse de madame demande si madame a le temps de la recevoir?
La comtesse se hâte d'essuyer ses yeux, de surmonter son émotion, en répondant :
— Oui, faites entrer mademoiselle Angelle ; je la recevrai avec plaisir.
La femme de chambre se retire, et bientôt la fille aînée de M. Picardin entre dans le fastueux salon, où elle trouve Valentine et son fils. Le petit garçon qui a déjà vu plusieurs fois Angelle, qui se plaît toujours à le caresser, court à elle en s'écriant :
— Ah! c'est ma bonne amie Angelle,,, Je t'aime bien, toi!,..
78 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
La jeune fille embrasse Armand et salue respec-tueusement la comtesse, en lui disant :
— Je vous apporte vos mouchoirs brodés, madame... mais peut-être ai-je mal pris mon temps? et si je vous dérange, je reviendrai...
— Non, mademoiselle, vous ne me dérangez nullement, vous ne pouviez au contraire arriver plus à propos, car j'étais triste... J'ai besoin de me distraire un peu... et j'ai toujours du plaisir à causer avec vous.
— Madame est bien bonne... Je serais trop heureuse si je pouvais vous faire oublier vos ennuis. En effet, madame la comtesse a l'air plus soucieux qu'à l'ordinaire...
— Oui... mais, vous-même, Angelle... Regardezmoi donc... Ah! si je sais lire dans vos yeux, vous avez du chagrin aussi!...
— C'est vrai, madame. Vous avez deviné sur mes traits ce que j'ai éprouvé... Oui, j'ai ressenti uns peine bien vive... Je la ressens encore... Oh ! mais pardon, madame, ce n'est pas de moi que je dois vous parler.
— Eh! pourquoi donc? Si je pouvais vous offrir quelques consolations, croyez-vous donc que je ne serais pas heureuse de le faire?
LE PROFESSEUR F1CHECLÀQUE 79
— Madame est vraiment trop bonne, mais il y a de ces peines qui n'admettent point de consolation... qui doivent rester là au fond de notre cœur, qu'elles brûlent, qu'elles dévorent, et qu'on ne saurait guérir...
— Je vous comprends, pauvre fille 1 c'est une peine d'amour. A notre âge, nous autres femmes, nous ne connaissons.», nous ne comprenons vivement que celles-là!... La richesse, la parure, les fêtes! tout cela ne vaut pas un sourire de celui qu'on aime. N'ai-je pas raison?
— Oh ! oui, madame, et quand celui qu'on aime ne veut plus... ne doit plus nous sourire... c'est alors que tout s'assombrit autour de nous... et que nous ne pouvons plus sourire non plus!
— Mais il est impossible que vous ne soyez pas aimée, vous si jolie, si douce, si sage!... car c'est votre réputation... c'est tout le bien que Ton me disait de vous, qui m'a fait vous choisir pour brodeuse...
— Ah! madame... de grâce... Tenez, ne parlons plus de moi !
— Soit! je renouvelle vos chagrins tans y porter remède... Voyons ce que vous m'apportez. En vérité, c'est admirable, et vous travaillez comme une fée...
— Je suis bien contente que madame soit satisfaite...
80 LE PROFESSEUR FICHECLÀQUE
— Et voilà ce que je vous dois.
— Oh! madame me paye trop cher...
— On ne paye jamais assez le talent...
— Maintenant, j'ai quelque chose à dire à madame...
— Parlez.
— Il m'a semblé entendre plusieurs fois madame la comtesse témoigner le désir de donner à son fils une personne qui commencerait à lui donner des leçons de lecture... d'écriture...
— Oui, oui, je veux savoir lire 1 je ne veux plus que le petit Monvert m'appelle un âne! s'écrie Armand en courant dans la chambre. Onl j'apprendrai bien vite, vous verrez!...
— Vous l'entendez! dit Valentine en souriant; Monsieur mon fils a maintenant le plus grand désir d'étudier... et nous nous occupions de cela quand vous êtes arrivée. Est-ce que vous connakriez quelqu'un qui voudrait bien se charger d'apprendre à un enfant de cet âge.
— Oui, madame, oh! c'est quelqu'un qui est bien savant !...
— Mais un maître bien savant ne voudra pas se charger d'apprendre à lire à un petit garçon de cinq ans et demi l
— Pardonnez-moi , madame , ce monsieur s'en
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 81
chargera avec plaisir, parce qu'il aime beaucoup les enfants...
— Il aime les enfants !... tant mieux. . . Il ne gronderait pas Armand alors... il serait bien doux avec lui?... Vous savez que c'est là ma première condition?
— Soyez tranquille, madame , je ne vous aurais pas proposé ce professeur si je ne savais pas qu'il est tel que vous le désirez pour monsieur votre fils...
— Très-bien. Et comment s'appelle ce professeur ?
— Il se nomme M. Ludger... Ficheclaque.
— Ficheclaque! Oh! le vilain nom!...
— Ficheclaque ! s'écrie le petit garçon, ah ! je ne veux pas de ce maître-là... J'en veux un autre! Je ne veux pas qu'on me fiche une claque !... ou bien je lui en rendrai.
— Rassurez-vous, madame, je vous certifie que ce monsieur est bien mal nommé... il ne donnerait pas une croquignole à un chat! Monsieur Armand, quand vous aurez vu ce professeur, je gage bien qu'il vous plaira... il a la voix aussi douce que votre maman...
— Pourquoi s'appelle-t-il Ficheclaque, alors ?
— * Il est d'origine allemande, et c'était le nom de
son père; mais il est Français, lui, il se nomme
82 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
aussi Ludger, et à la maison nous ne l'appelons jamais autrement.
— Ludger ! à la bonne heure ! je préfère ce nomlà. Eh bien ! mademoiselle, envoyez-moi ce professeur... Le verrez-vous bientôt?
— Mais.. .je n'en suis pas bien sûre... Cependant, je pense qu'il ne sera pas longtemps sans revenir chez mon père.
— Au reste, rien ne presse... et Pardeur de monsieur mon fils pour l'étude peut bien se modérer un peu!... Quand vous verrez cette personne, vous lai direz de venir nous voir... Mais, je vous le répète, rien ne presse 1...
— Il suffit, madame, quand je reverrai M. Ludger, je lui donnerai votre adresse...
— Oui, crie le petit garçon, à Ludger, mais pas à Ficheclaque!...
On entend des pas qui approchent du salon et une voix haute et sèche qui gronde un domestique.
Voilà mon frère, dit Valentine, on l'entend
avant de le voir ! Il crie presque toujours après mes gens..>
— Je me sauve alors... Adieu, madame la comtesse... Monsieur Armand, voulez-vousm'embrasser?
— Oui, ma petite Angelle... Tu m'enverras Ludger,
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 83
et tu lui diras qu'il ne faut plus qu'il s'appelle Ficheclaque.
— Soyez tranquille..., il ne vous fera pas peur.
Angelle embrasse le petit garçon, salue Valentine et sort du salon au moment où le marquis Gontran de Ravageole y entrait.