LE MARQUIS DE RAVAGEOLK
Le marquis Gontran de Ravageole a trente-neuf ans et il en paraît plus de quarante, car les excès en tous genres l'ont usé avant l'âge. C'est un grand homme mince, de belle tournure ; sa figure est distinguée, ses traits fortement accusés ; ses yeux noirs ont encore de l'éclat, mais l'expression en est toujours hautaine et souvent railleuse ; son nez long et aquilin ajoute à la sévérité de sa physionomie, et sa bouche pincée, son menton proéminent, achèvent de lui donner quelque chose de méchant. Cependant, quand il veut être aimable, le marquis sait trouver un sourire fort agréable, et c'est encore un fort beau
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cavalier, toujours mis avec élégance, portant avec tant d'aisance les modes les plus originales, que c'est souvent grâce à lui qu'elles sont adoptées. Mais ses cheveux qui étaient d'un beau noir deviennent rares sur son front et commencent à grisonner; ce n'est pas là une des moindres causes de l'humeur acerbe du marquis.
En entrant dans le salon, M. de Ravageole a remarqué Angelle qui en sortait ; il dit à sa sœur :
— Quelle est cette femme ?
— Cette femme est une demoiselle , mon frère, c'est elle qui me fait toutes mes broderies ; elle a beaucoup de talent.
— En effet, j'ai souvent admiré les broderies que vous portiez... Alors, cette... demoiselle, comme vous voulez bien l'appeler, est une brodeuse, une ouvrière?...
— Ce n'est point une ouvrière comme vous pourriez le croire, Gontran; son père est commis dans une maison de commerce, ses parents sont aisés, et mademoiselle Angelle travaille seulement dans ses moments perdus.
— Très-bien... enfin elle travaille; et je présume e c'est pour gagner de l'argent.. . Elle est jolie... (
faite... vous la nommez Angelle?... Où dere-t-elle?
— Pourquoi me faites-vous cette question?... Je pense que vous n'avez pas envie de chercher à séduire cette jeune personne, et d'ailleurs vous perdriez votre temps ; elle est aussi honnête que sage...
— Ah ! ah ! sage !.. honnête !.. vous me faites rire, Valentine ; vous répondez hien légèrement de la sagesse des autres femmes !
— Et vous, vous ne croyez à la vertu d'aucune !
— C'est que je suis payé pour cela, probablement... Une jeune fille qui brode pour le monde et qui est une Minerve !
— Parce qu'on travaille avec goût, avec talent, il n'est pas permis de se bien conduire?
— Laissons cela... nous n'avons jamais eu la même manière de penser... et cependant... ma petite sœui !...
Ces derniers mots sont accompagnés d'un regard sardonique qui fait baisser les yeux à Valentine. Le marquis fait quelques tours dans le salon, puis va pincer doucement l'oreille du petit Armand en lui disant :
— Eh bien! tu veux donc battre le petit Monvert, toi, mon gaillard?... C'est Lafleur qui m'a dit cela; il paraît que tu n'y allais pas de main morte... je suis fâché qu'on vous ait séparés!
— Ah ! mon frère , pouvez-vous dire de telles
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choses?... Quoi! il fallait laisser deux enfants se frapper ?
— Ma sœur, rien ne fait du bien comme l'exercice du pugilat... c'estde la gymnastique!... Le grand mal, quand Armand aurait reçu quelques coups !... on n'en meurt pas... A son âge, on ne se défend qu'avec les armes qu'on a reçues de la nature ; plus tard, quand il saura tenir une épée, il se battra comme un gentilhomme...
— Oui, oui, et avec mon épée je donnerai des coups à Arthur... Mon oncle, tu m'as dit que tu m'apprendrais à tirer l'épée.
— Certainement... je serai ton professeur... et;pour l'escrime, je te réponds que tu en trouveras peu qui puissent lutter avec moi.
— Quand commencerons-nous?..
— Quand tu auras sept ans accomplis..» je t'achèterai de petits fleurets... légers à la main. Je veux faire de toi une fine lame... il faut qu'à quatorze ans tu puisses lutter avec un prévôt.
— C'est cela ! et puis que, pour un mot, un regard, il aille se battre... qu'il ait des duels toutes les semaines, comme vous avez fait, vous, mon frère !... Oh ! mais je ne souffrirai pas cela. . . je ne vous laisserai point élever mon fils de cette façon... je lui donnerai des maîtres pour qu'il s'instruise ; qu'il con-
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naisse l'histoire, la géographie, les mathématiques, la littérature, mais je ne veux pas qu'il apprenne à tuer son semblable.
— Est-ce que vous voulez en faire un curé?
— Il sera... ce qu'il désirera être ; mais ce n?est point une raison pour qu'à sept ans vous lui mettiez un fleuret dans la main.
— Ma sœur, vous raisonnez comme une femme, et en général les femmes raisonnent fort mal, parce que c'est toujours un sentiment qui les fait parler et jamais la raison. Si, jadis, j'avais un duel toutes les semaines, vous voyez bien que je n'en suis pas mort !.. J'ai été blessé quelquefois, c'est vrai, mais rarement, parce que je suis de première force à l'épée. Vous voyez donc bien que c'est nécessaire d'être fort à l'escrime, puisqu'on a plus de chances pour être vainqueur que vaincu... Eh ! de par tous les diables, j'espère bien que vous ne voulez pas que mon neveu soit un lâche qui se laisse provoquer sans aller sur le terrain. Mais, quanta cela, je suis tranquille... j'ai tâté le petit... il ne reculera pas, j'en suis certain ; et puisque vous dites vous-même qu'il suivra la carrière qui lui plaira, je suis bien sûr d'avance qu'il portera un jour une épaulette.
Valentine porte son mouchoir sur ses yeux en disant ;
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— Quand mon fils sera grand... il fera ce qu'il voudra... je ne mettrai point d'obstacles à ses goûts; mais, de grâce, pendant qu'il est encore enfant, laissez-moi être sa mère... laissez-moi jouir de ses caresses, et ne troublez pas le peu de bonheur que vous m'ayez permis de goûter.
— Eh ! mon Dieu, ma sœur, est-ce qu'on songe à vous prendre votre enfant!... Laissons ce sujet... Après-demain je pars, je vais passer quelques semaines, peut-être quelques mois en Italie... les médecins prétendent que j'ai besoin de séjourner un peu dans un climat chaud pour refaire ma santé un tantinet délabrée... je crois fort peu aux médecins... je sais bien ce qui referait ma santé!... Quand j'aurai le courage de ne plus jouer, de ne plus passer les nuits dans les festins... trop arrosés de Champagne, de ne plus enlever à mes amis leurs maîtresses, oh ! alors je me porterai à merveille! je deviendrai peut-être trop gros... mais rien ne presse !... la vie est si courte ! le plaisir avant tout! Telle a toujours été ma manière de penser, et je n'en changerai que lorsqu'il me sera impossible de faire autrement. Mais, avant de partir, j'ai voulu donner une soirée, recevoir du monde... Vous, Valentine, vous ne recevez jamais, vous vivez chez vous comme un rat dans son trou î... La comparaison n'est pas élégante ! mais c'est que je trouve
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fort ridicule que ma sœur... qu'une Ravageole, au lieu de donner des bals, des fêtes, de recevoir enfin, se tienne sans cesse renfermée dans son appartement et refuse d'aller dans le monde !...
— Je mène l'existence que vous m'avez faite , Gontran, et, ce qui me surprend, c'est que vous m'en blâmiez !...
— Vous ne savez ce que vous dites, Valentine, je vous ai fait au contraire une position qui vous permettait d'être très-heureuse et de satisfaire tous vos penchants, de goûter tous les plaisirs... si vous aviez eu ce goût-là... Veuve!... mais c'est magnifique, cela... Combien de femmes voudraient être à votre place !...
La comtesse regarde attentivement son frère, en lui disant à voix basse, afin de ne point être entendue par son fils :
— Mais vous savez bien que je ne suis pas veuve, Gontran, puisque dernièrement encore vous m'avez dit que le comte de Valgrave existait toujours ?...
— Ouil oui, certainement!... il existe... il se porte même fort bien ; mais le principal, c'est qu'il ne reviendra jamais à Paris... il a pour cela des raisons majeures ; et, comme il ne tient pas plus à vous voir que vour-même ne désirez sa présence, c'est absolument pour vous comme si vous étiez veuve. Brisons
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là i... C'est de ma soirée que je veux vous entretenir ; ma sœur, je compte sur vous pour en faire les honneurs...
— Quoi! Gontran, vous voulez?...
— Je veux que vous vous donniez la peine de recevoir ma société, qui sera aussi nombreuse que choisie. D'ailleurs, j'ai annoncé que vous présideriez à ma réunion, et tout le monde se fait d'avance un plaisir de vous voir... vous êtes si rare !... C'est donc une chose entendue ! et, si vous pouvez pour ce soir prendre un air un peu moins maussade, cela vous changera et tout le monde en sera surpris. Je vous quitte, car j'ai encore bien des ordres à donner pour ma soirée... On sautillera un peu au piano... on jouera... car j'aurai de grands joueurs de whist... puis il y aura une espèce de souper... vous serez bien aimable d'y donner l'œil et de voir si rien ne manque !... Armand, tu descendras chez moi, ce soir.. . tu auras des friandises, des gâteaux, des glaces... tant que tu en voudras...
— Ohl des glaces... je les aime bien !... Nous irons chez mon oncle, n'est-ce pa?, maman?
— Puisqu'il l'exige... il le faut bien...
— A ce soir, Valentine... Viens m'embrasser, mauvais sujet!...
Le marquis embrasse Armand et quitte le salon.
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Valentine est trè;-contrariée d'être obligée de faire les honneurs d'une nombreuse réunion; mais depuis son enfance elle a contracté l'habitude d'obéir à son frère, qui, ayant seize ans de plus qu'elle, l'a toujours traitée comme un enfant qui ne devait point avoir d'autre volonté que la sienne. Cette autorité était devenue presque légitime , lorsque ayant perdu leur mère et leur père, Gontran, qui avait alors vingthuit ans, avait, par le testament de son père, été nommé tuteur de sa sœur, qui n'en avait que douze. 11 était au moins imprudent de donner un tuteur de vingt-huit ans, et dont la conduite était loin d'être régulière, aune jeune fille qui, par le legs d'une marraine, se trouvait être millionnaire et par conséquent b?aucoup plus riche que son frère ; mais le père du marquis adorait son tils, il excusait ses défauts, ne voyait en lui que l'héritier de sa race et trouvait tout naturel, que, lui mourant, ce fût Gontran qui eût toute autorité, tout pouvoir sur sa sœur et surveillât remploi de sa grande fortune.
Il est minuit, et les riches salons du marquis sont étincelants de lumières, et embaumés par le parfum des fiVurs placées dans d'énormes potiches, qui ont, en beaucoup d'endroits, usurpé la place de meubles gênants pour la soirée. Une société élégante , choisie, s'est rendue à l'invitation de M. de Ràvageole,
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et la comtesse de Valgrave fait avec beaucoup de giâce les honneurs de cette réunion.
Jeune, jolie, riche et veuve, Valentine devait nécessairement avoir une cour nombreuse d'admirateurs qui se seraient volontiers mis sur les rangs pour faire cesser son veuvage, s'ils avaient eu plus eouvent l'occasion dé soupirer près d'elle. Mais la comtesse se montrait si peu dans le monde, et le marquis avait eu soin de répéter si souvent que sa sœur ne voulait pas se remarier, qu'on avait à peu pi es renoncé à l'espoir de faire sa conquête.
Un seul de ces messieurs qui admiraient la comtesse, semblait ne pas perdre l'espoir de captiver la jolie veuve, et bien qu'il n'eût obtenu de celle-ci aucun encouragement, aucune marque de préférence, il se montrait toujours fort empressé près d'elle et faisait tous ses efforts pour en obtenir un tendre regard. Ce personnage se nommait AI. de Grézicourt; c'était un homme de trente-six ans, petit, maigre, assez laid de visage, mais qui ne manquait pas d'esprit et montrait beaucoup de curiosité pour connaître les histoires secrètes de toutes les personnes dont la conduite laissait prise à la médisance. Quand ce monsieur avait découvert quelque intrigue piquante, il ne manquait pas d'en faire le récit d'une façon spirituelle, en taisant les noms d.s
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héros de l'aventure, mais en faisant leur portrait de manière à ce qu'il fût difficile de ne point les reconnaître ; et ce monsieur accompagnait ses récits avec un petit rire sec et un ton de fausset qui en augmentaient encore l'ironie.
On avait déjà dansé un peu. On faisait le whist et on taillait un lansquenet dans un autre salon; quelques dames avaient chanté des romances, et M. de Grézicourt pressait Valentine de se faire entendre. En vain la comtesse lui répétait qu'elle ne chantait pas, ce monsieur insistait toujours en disant :
— Vous devez chanter ; avec une voix si douce, il n'est pas possible que vous ne chantiez pas. D'ailleurs, vous êtes musicienne, puisque vous touchez du piano.
— Ce n'est pas une raison pour que j'aie de la voix...
— Et vous, monsieur, pourquoi donc ne chantezvous pas? dit le petit Armand, qui se trouvait alors près de sa maman.
— Moi, mon cher petit ami, je nechante pas... parce que je n'ai pas de voix... et puis, pour la romance, les voix d'hommes sont très-rares et peu sympathiques!...
— Peu sympathiques I s'écrie une dame sur le retour, mais qui a été fort belle et dont la parure à
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la dernière mode annonce qu'elle n'a pas encore renoncé à l'espoir de plaire. Ah! monsieur de Giézicourt, vous vous connaissez bien peu en voix ! mais au contraire, ce sont les hommes qui, lorsqu'ils savent bien chanter la romance, ont de la sympathie dans la voix... Vous n'avez donc jamais entendu chanter M. de Charmeuse?... Ah! comme il chantait bien!... quelle voix ravissante! il tournait toutes les têtes dès qu'il chantait une romance.
— Les têtes des dames, je présume?
— Ah! que vous êtes insupportable !
— Il était bien heureux, ce monsieur! Si j'avais une voix à tourner les têtes... je me permettrais d'en user.
— Et d'en abuser probablement.
Lorsqu'on a prononcé le nom de M. de Charmeuse, Valentine a éprouvé comme une vive commotion; elle s'empresse de prendre son fils dans ses bras et de l'embrasser.
— Et qu'est-il devenu, ce monsieur si sympathique et qui chantait si bien? reprit Grézicourt.
— Edouard de Charmeuse?... Ah! c'était un charmant cavalier... Mais quel mauvais sujet!... Il faisait la cour à toutes les femmes !
— Je ne l'en bâme pas, madame.
— Oui, mais comme il était fort joli garçon, il
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séduisait, il ensorcelait... Ah ! le monstre!.. En a-t-il eu, des aventures!...
— J'ai dans l'idée que cette dame a été un peu ensorcelée par ce monsieur! dit tout bas Gréz;court en se penchant vers l'oreille de la comtesse; mais celle-ci ne semble pas l'entendre et ne lui répond pas.
— Par malheur, M. de Charmeuse menait sa fortune comme ses amours... très-grand train. Il s'est ruiné en peu de temps, et, un beau matin, se trouvant fort au dépourvu...
— Comme la cigale !...
— Il est parti... il s'est expatrié. Ce pauvre Charmeuse! ah! il doit bien regretter Paris!...
— Qui parle de Charmeuse? dit un monsieur qui sort du salon de jeu.
— C'est moi, baron... qui le regrette beaucoup, parce qu'il était fort aimable...
— Eh bien ! consolez-vous, madame, vous allez le revoir incessamment.
— En vérité 1 il reviendrait à Paris?
— Oui, madame; j'ai eu de ses nouvelles par quelqu'un qui l'a connu en Amérique... car c'est en Aîné» rique qu'il était allé se réfugier lorsqu'il est parti il y a six ans. Il avait par là un parent... un oncl<', je crois, qui était fort riche, mais n'avait jamais lien
voulu faire pour son neveu, qu'il traitait de mauvais sujet... Il paraît que là-bas Edouard de Charmeuse est devenu plus sage. Ce qu'il y a de certain, c'est que son oncle, qui vient de mourir, lui a laissé toute sa fortune... Vous comprenez que Charmeuse n'a pas eu envie alors de rester en Amérique? il s'est embarqué, il revient en France, et au premier jour... Ah ! mon Dieu ! mais madame la comtesse perd connaissance...
Depuis quelques moments Valentine, devenue d'une pâleur extrême, faisait ses efforts pour contenir son émotion, mais ses forces venaient de l'abandonner, et elle s'était évanouie. Chacun s'empresse auprès d'elle. On lui fait respirer des sels, on la porte contre une fenêtre qu'on vient d'ouvrir. Le petit Armand ne veut pas lâcher la main de sa maman, à laquelle il ne cesse de répéter :
— Maman... il ne faut pas t'endormir encore... Maman, réveille-toi !...
— Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il? demande M. de Ravageoîe en entrant dans le salon où est sa sœur.
— C'est madame de Valgrave qui vient* de perdre connaissance...
— Ohî ce n'est rien... elle revient à elle...
— Et cela lui a pris sans motif?...
— C'est la chaleur* sans doute !...
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— Il ne fait cependant pas trop chaud ici ! dit M. de Grézicourt; on parlait du prochain retour de M. Edouard de Charmeuse... madame la comtesse semblait très-émue... puis ensuite...
Gontran regarde Grézicourt avec impatience et s'empresse de lui couper la parole en s'écriant :
— Ahl Charmeuse revient... tant mieux,., c'est ud beau joueur... Eh bien ! Valentine, cela va mieux, à ce que je vois?... C'est donc un étourdi ssement qui vous a pris ?
— Oui... oui... mais c'est fini... Mille pardons, mesdames, de vous avoir un moment inquiétées, répond Valentine en embrassant son fils.
— Maman, on est donc malade en dormant?
— Non, mon ami... c'est passé.
— Voilà ce que c'est, ma sœur, que d'aller si rarement dans le monde. On s'étourdit quand on se retrouve en nombreuse compagnie... Mais vos couleurs sont revenues... et ces dames peuvent de nouveau se livrer à la danse...
— Madame de Valgrave ne semblait pas du tout étourdie 1 dit M. de Grézicourt en suivant le marquis dans le salon où l'on joue; mais elle a changé de couleur tout à coup... on parlait de ce M. de Charmeuse... que je ne connais pas... Vous le connaissez, vous, marquis?
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Gontran, sans répondre un seul mot à ce monsieur, se jette dans un fauteuil et se met à marquer avec son pied sur le parquet la mesure d'une valse que Ton est en train de jouer. M. de Grézicourt attend toujours qu'il lui réponde, quand un monsieur qui passait vient à lui :
— Bonsoir, Grézicourt... me voilà revenu, moi; j'arrive de Vienne... j'y ai passé six mois.
— Allons, il paraît que tout le monde nous revient... Ah 1 vous avez été en Autriche?
— Oui... beau pays... Le connaissez-vous?
— Assurément... j'y suis allé il y a trois ans... C'était, je crois, la patrie du comte de Valgrave, votre beau-frère... n'est-ce pas, monsieur de Ravageoleî
Gontran lance sur Grézicourt un regard de mauvaise humeur, en murmurant :
— C'est possible !...
— Comment! c'est possible!... mais c'est vousmême qui me l'avez dit, lorsqu'un jour, vous demandant quel était l'heureux mortel qui avait épousé madame votre sœur, vous m'avez répondu : « Un Autrichien... le comte de Valgrave, de Vienne... »
— Eh bien! après?
— Après, quand je suis allé à Vienne... en causant avec de très-nobles personnages... je leur dis que j'avais l'honneur de connaître la veuve d'un de leurs
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compatriotes... car madame la comtesse a perdu son mari quelques mois après son mariage, à ce que vous nous avez dit encore?...
Gontran ne répond rien, mais ses pieds battent la mesure de la valse beaucoup plus vite que le piano. M. de Grézicourt continue :
— C'est bien malheureux de mourir quand on vient d'épouser une femme charmante !... Je parlai donc à plusieurs gentilshommes du triste accident arrivé à leur compatriote... mais, à ma grande surprise, personne d'eux n'avait connu ni jamais entendu parler du comte de Valgrave!... « Gomment! leur dis-je, ce seigneur vous est inconnu?... mais il possède un château dans les environs... » car vous m'aviez aussi parlé d'un superbe château que votre beau-frère possédait près de Vienne... et tous ces messieurs me répondirent : « Nous connaissons toutes les propriétés qui sont dans les environs et appartiennent à la noblesse ; il n'y en a aucune qui ait pour maître votre comte de Valgrave... » Pardieu l me dis-je, voilà qui est particulier... car enlin , vous, marquis, vous avez dû prendre des renseignements sur ce comte qui a épousé madame votre sœur? et je ne m'expli-
jue pas...
Gontran se lève brusquement en disant
— Ce que je ne m'explique pas, moi, c'est qu'il y
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ait dans le monde des gens assez curieux, assez impertinents pour vouloir tout connaître, tout savoir, pour s'occuper sans cesse de choses et de personnes qui ne les regardent pas!... Ces êtres-là sont bien insupportables en société !...
M. de Grézicourt fait deux pas en arrière, se pince les lèvres, lance son petit rire en notes aiguës, puis murmure :
— Est-ce pour moi que vous dites cela, monsieur le marquis?
— Eh! sans doute, monsieur, c'est pour vous! Voilà une heure que vous me répétez un tas de balivernes... que vous vous permettez de m'interroger sur des personnes qui me touchent de près... Il n'y a qu'un sot ou un impertinent qui puisse se conduire ainsi !
M. de Grézicourt a bondi de colère en s'entendant appeler sot ; le mot impertinent aurait peut-être été excusé, mais s'entendre appeler sot blessait par trop l'amour-propre de ce monsieur, et il s'écrie :
— Monsieur de Ravageole... vous m'insultez!.. Vous allez à l'instant même rétracter les paroles que vous venez de m'adresser... je l'exige 1
— Moi! rétracter ce que je viens de vous dire!... Ah ! c'est trop fort... Je maintiens tout ce que j'ai dit, et je suis même tout disposé à le répéter...
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— Alors, monsieur, vous me rendrez raison de cette offense!...
— Oli ! pour cela, très-volontiers, et nous sommes d'accord... Envoyez-moi demain matin vos témoins, et l'affaire ne traînera pas en longueur !...
— Ils seront chez vous demain de bonne heure.
— C'est parfait!
Cette querelle a été si prompte, elle s'est terminée si vite, que c'est à peine si elle a été entendue par quelques personnes qui ne jouaient pas. Cependant, un jeune homme, qui a deviné à peu près quelle en serait la suite, s'approche de Gontran, en lui disant :
— Qu'est-ce donc, monsieur le marquis?. . . Il m'a semblé que vous veniez d'avoir quelques mots avec M. de Grézicourt... et qu'une rencontre devait en être
la suite. Ai-je mal entendu?
— Non pas, vous avez très-bien entendu, mon cher ami ; et pour peu que cela vous soit agréable de voir le dénoûment de cette affaire, venez me trouver demain matin, vous serez un de mes témoins avec le solonel qui taille un lansquenet.
— C'est me faire beaucoup d'honneur, monsieur le marquis, et j'accepte avec reconnaissance... Ditesmoi, l'affaire est-elle susceptible de s'arranger à l'amiable?
— S'arranger! Apprenez, jeune homme, que jamais
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je n'ai été sur le terrain sans me battre ; je ne me dérange pas pour recevoir des excuses !...
— Oh ! très-bien, monsieur le marquis, c'est entendu.
M. de Grézicourt était parti aussitôt après l'altercation qui avait eu lieu entre lui et le marquis. La réunion se termine vers les deux heures du matin, et c'est avec joie que Valentine peut enfin regagner son appartement, ignorant entièrement la scène qui s'était passée entre son frère et M. de Grézicourt,
Le lendemain, sur le midi, le duel avait lieu dans un endroit écarté de la forêt de Saint-Germain. On se battait à l'épée, et M. de Grézicourt, qui était bien loin d'être de force de son adversaire, ne tardait pas à recevoir un grand coup d'épée dans le côté.
Alors Gontran regagne sa voiture, en se disant :
— Gela apprendra à ce monsieur à vouloir savoir ce que c'est... ou ce que c'était que le comte de Valgrave.