‹ La professeur FicheclaqueChapitre 8 sur 15 · AVENTURE DU PROFESSEUR · texte numérisé non relu

AVENTURE DU PROFESSEUR

c Vous n'avez pas oublié cette époque où je vous appelais ma petite femme, où je venais passer presque tout mon temps près de vi^us. Ce temps, hélas ! j'aurais voulu l'employer aussi à donner des leçon?, à gagner de l'argent! car, après la mort de mes parents, je m'étais trouvé dans une profonde détresse ; et c'est à peine si j'avais un pauvre élève avec lequel je gagnais de quoi ne pas mourir de faim. J'étais si misérablement vêtu que, lorsque je me présentais dans une maison où l'on m'avait dit que l'on cherchait un professeur, on me regardait d'un air de pitié et l'on

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me renvoyait en refusant de m'employer. Pour achever de me désespérer, monsieur votre père me dit un jour : « Ficheclaque, vous êtes amoureux de ma petite Angelle, elle s'habitue à vous appeler son futur mari; je ne veux plus de cela. Vous n'épouserez point ma fille, car vous ne gagnez pas seulement de quoi vous acheter un autre paletot, et le vôtre est plus que râpé. Vous êtes savant, c'est possible, mais vous ne savez pas tirer parti de votre science. Il ne faut plus venir nous voir si souvent, mon garçon. Je suis fâché de vous dire cela, mais vous avez trop l'air d'un mendiant. » Vous rappellez-vous tout cela, mademoiselle?

— Oui... oh! oui... car vous pleuriez en me disant adieu... Ef. moi, je vous disais : « Revenez toujours.... je vous trouve assez bien mis !.. »

— Je m'éloignai désespéré, et j'allai, comme c'était assez mon habitude, promener mes rêveries du côté de Bougival. Je montais jusque dans les bois de Louveciennes ; là, je rencontrais peu de monde, et je pouvais m'abandonner à mes réflexions qui étaient fort tristes; car, si l'on peut à dix-huit ou vingt ans rire de sa misère et braver l'adversité, il n'en est pas de même lorsque, arrivé à l'âge de trente ans, on n'a pas encore pu se faire une position. Et j'en étais venu là; je maudissais le grec et le latin, je maudissais la

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science qui ne me donnait pas de quoi vivre, et je regrettais de ne point avoir appris à ressemeler des souliers... Ah! j'étais bien malheureux I Pardonnezmoi de m'étendre sur ces détails... mais ils serviront peut-être à me faire pardonner ce que je fis ensuite.

« Un jour... c'était six semaines après que votre père m'avait à peu près mis à la porte. Je n'avais plus que deux sous dans ma poche et rien à espérer pour le lendemain. J'étais assis dans un endroit solitaire de la campagne... et je versais des larmes... car je pensais qu'on ne me voyait pas !... Tout à coup, un homme, mis fort proprement, mais dont la tournure était assez commune, s'arrête devant moi et me dit :

« Monsieur, vous n'êtes pas heureux... vous êtes professeur de langues, je le sais, mais vous n'avez pas d'élèves, votre mise pauvre vous empêche d'en trouver... Voilà plusieurs fois que je vous vois ici. Je me suis informé, vous êtes d'origine allemande... vous vous nommez Ficheclaque et vous êtes un trèshonnête garçon-, ce qui ne vous empêche pas de mourir de faim. »

« Je regardai cet homme avec bonnement, en répondant :

. « Tout ce que vous venez de dire est exactement vrai, monsieur, mais où voulez-vous en venir? *

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or L'inconnu s'assura que nous étions bien seuls et reprit :

« Je viens vous offrir de sortir de votre triste position : vous recevrez trente mille francs comptant, cette nuit même, si vous consentez à faire ce qu'on exigera de vous. »

«Trente mille francs!... Concevez-vous, Angelle, quel effet peut produire cette offre à un homme dénué de tout et prêt à mourir de faim? Cependant, ma première pensée fut qu'il s'agissait de commettre une action criminelle, et je répondis :

c Monsieur, vous savez que je suis un honnête homme, et, s'il s'agit de commettre une action coupable, je refuse de gagner ainsi la somme que vous me proposez.

t On ne vous propose aucune action coupable ! reprit l'inconnu ; bien loin de là : il s'agit de conserver l'honneur à une famille noble... estimable... d'empêcher une jeune ûlle de se livrer à un vil séducteur ; entin, il s'agit de l'épouser... »

— 0 mon Dieu l s'écrie Angelle! vous marier?... Il serait possible !...

— De grâce, permettez- moi d'achever mon récit, c Comment, dis-je à cet homme, vous voulez que

je me marie à une personne que je ne connais pas..^ que je n'ai jamais vue ?...

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« Et que vous ne verrez et ne connaîtrez jamais... de son côté, votre femme ne vous connaîtra pas davantage. Écoutez, voilà comment les choses se passeront : ce soir, à onze heures et demie, je viens vous prendre ici avec une voiture. Vous aurez la complaisance de vous laisser mettre un bandeau sur les yeux; car il ne faut pas que vous sachiez où vous allez. Nous arrivons chez mon maître ; je vous conduis à la chapelle qui sera préparée, et le prêtre sera là pour célébrer votre union. Votre future arrivera couverte d'un grand voile qui ne vous permettra pas de voir ses traits. Vous ne lui parlerez pas... vous ne chercherez pas à la connaître. De son côté, je vous réponds qu'elle en fera autant, et le prêtre parlera assez bas pour que, vous n'entendiez pas les noms qu'il prononcera. La cérémonie achevée, on emmène la mariée, Mon maître, qui sera masqué, vous remet les trente mille francs qui vous sont dûs, en vous faisant jurer de ne jamais parler de cette aventure. Pais, je vous remets le bandeau sur les yeux ; vous remontez en voiture et on vous ramène où l'on vous a pris. Voilà tout ce que Ton exige de vous. Vous serez marié, c'est vrai, mais jamais vous n'entendrez plus parler de votre femme ; et, grâce à la somme importante que vous aurez reçue, votre sort changera, car vous pourrez vous donner de beaux habits, faire sonner l'or dans

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vos poches, et avec cela dans le monde on est toujours certain de parvenir. »

— Maintenant, mademoiselle, veuillez vous rappeler quelle était ma position : sans argent, sans ressource... vêtu presque comme un mendiant... n'osant me présenter nulle part. On m'offrait une somme qui me donnait les moyens de reparaître dans le monde; je ne songeai pas que j'engageais ma liberté... Me trouvez-vous si coupable d'avoir accepté?...

— Non, dit Angelle en tendant sa main à Ludger, non... et je vous pardonne, car, cette femme, vous ne la-connaissezpas... cette femme, vous ne l'aimez pas!... Ah! tenez... je suis déjà moins malheureuse depuis que je sais que vous n'en aimez pas d'autre, et que je puis croire que vous m'aimez toujours ! mais continuez, mon ami... achevez votre récit. Ah! vous comprenez combien il m'intéresse!...

Après avoir couvert de baisers et pressé sur son cœur la main qu'Angelle lui abandonne, Ludger reprend :

— Aussitôt que j'eus annoncé que j'acceptais ce que l'on me proposait, mon homme me remit cinq cents francs en or en me disant :

« Prenez cela d'avance et achetez-vous d'autres vêtements : il ne faut pas que vous paraissiez à la cha-

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pelle vêtu comme vous l'êtes en ce moment. Ce soir, soyez à onze heures et demie ici ; je viendrai vous prendre avec la voiture. »

« Puis cet homme disparut. Il me sembla un moment être le jouet d'un songe, mais la bourse pleine d'or qui était dans ma main me prouvait que je ne rêvais pas. Je revins à Paris, où je changeai complètement de toilette ; puis, le soir, j'étais exact au rendez-vous. L'individu que j'avais vu le matin ne se fit pas attendre; il parut très-satisfait en me voyant sous mon nouveau costume, et s'écria : € Ou a beau dire que l'habit ne fait pas l'homme... vous n'êtes plus reconnaissable. » Il me fit monter en voiture et me mit un bandeau sur les yeux. Le carrosse roula quelque temps. Je crus remarquer que nous revenions quelquefois sur nos pas, mais qu'en réalité nous ne faisions pas beaucoup de chemin. Au bout de vingt minutes la voiture entra dans une cour... ce que je présumai, du moins, par le bruit des roues sur le pavé; puis elle s'arrêta. On me fit descendre, monter six marches, traverser un vestibule... du moins, je le jugeai ainsi; puis redescendre un perron... et marcherdans un jardin. Là, on m'ôta mon bandeau ; nous étions devant l'entrée d'une chapelle, située sans doute dans le fond d'un jardin ; à la porte de cette chapelle, je remarquai une statue représentant

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une femme en prières, mais à laquelle il manquait une main. Vous me demanderez peut-être comment je pus voir tout cela puisqu'il était nuit, mais un valet marchait devant nous en portant une torche, et ce valet s'était justement arrêté contre la statue.

« Avant d'entrer dans la chapelle, mon conducteur me remit un anneau, en me disant :

a Voici ce que vous passerez au doigt de votre femme. Ne cherchez point à ouvrir cette alliance... Vous ne devez pas voir ce qui est écrit dedans. »

« Je pris l'anneau que je mis à mou doigt en promettant de ne point l'ouvrir. Mais, malgré moi, je ne pus me défendre alors d'un sentiment de curiosité, et je me dis : « sans doute il y a dans cette alliance le Eom de celle que l'on me fait épouser. Parbleu! si je ne dois jamais connaître ma femme, tachons au moins de reconnaître cet anneau. » Et, sans que cela pût se remarquer, lorsque je me trouvai placé devant la balustre en fer qui séparait les fidèles de l'autel , je frottai avec tant de force mon anneau contre cette balustrade que je lui fis des marques qui n'ont pas dû s'effacer.

« Celle que j'allais épouser parut bientôt donnant le bras à un grand homme de belle tournure, mais qui était masqué. Quant à la mariée, elle était tellement cachée sous des voiles qui enveloppaient toute

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sa personne, qu'il était même impossible de deviner si elle était vieille ou jeune, et le voile jeté sur sa tête me sembla si épais que, de son côté, elle ne devait pas distinguer les traits c\es personnes qui l'entouraient.

« La cérémonie commença sur-le-champ. Le prêtre qui nous unit parlait quelquefois si bas, qu'il était difficile de l'entendre ; e% d'ailleurs, en ce moment, je dois vous l'avouer, chère Angelle, votre souvenir était présent à ma mémoire : je comprenais qu'en m'unissant à une autre, c'était vous perdre pour jamais!... Et, s'il en avait été temps encore, j'aurais changé de résolution. Mais déjà on m'avait présenté la main de la mariée : main petite, mignonne, et qui était tremblante ; le grand monsieur qui était près d'elle soutenait son bras, sans quoi je crois qu'elle n'aurait jamais eu la force de recevoir l'alliance que je passai à son doigt, en tremblant aussi... mais déjà la cérémonie était terminée. Ma femme avait disparu ; j'étais seul avec le personnage masqué. Il vint à moi et me remit un portefeuille, en me disant :

« Voici la somme qui vous a été promise. Maintenant, oubliez ce qui vient de se passer, et surtout jurez-moi de n'en jamais dire un mot; quant à votre femme, vous n'en entendrez plus parler. Vous êtes

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un honnête homme, on est persuadé que vous ne faillirez point à votre parole. >

o Je jurai, puis je fus reconduit avec les mêmes cérémonies que lorsqu'on m'avait amené. Cette promesse... ce serment que j'avais fait, je viens d'y manquer; mais vous l'avez exigé .. mais vous mourriez de votre chagrin si je vous avais résisté l... Ah ! je ne me repens pas de vous avoir cédé... heureux d'être coupable, si j'ai pu ainsi obtenir de vous mon pardon!

— Oui, Ludger, oui, je vous pardonne, car vous n'en aimez pas une autre; car je puis croire que vous pensez toujours à moi... Si vous saviez comme cette idée me fait du bien... comme je respire avec plus de plaisir!... Vous ne pouvez pas être mon mari... puisque vous êtes marié... mais vous ne serez pas à une autre non plus... car cette femme que l'on vous a fait épouser, vous ne l'aimez point, n'est-ce pas, mon ami? vous ne chercherez jamais à la retrouver ? Elle a votre nom, mais c'est moi, moi seule qui aurai votre cœur?...

— Jamais il n'a battu que pour vous !...

— Cependant... si cette femme venait à mourir... cela vous rendrait libre... mais comment le sauriezvous ?

— Je l'ignore... et voilà ce qui me désespère!...

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Ah! pourquoi ai-je consenti à cette fatale union!... mais la misère, le dénûment.... voilà ce qui m'a perdu.

— Je vous ai pardonné, Ludger, cessez de vous adresser des reproches inutiles. Maintenant, je ne pleurerai plus; vous viendrez nous voir souvent... tous les jours... Vous ne serez pas mon mari... mais nous nous aimerons toujours, et, l'amitié nous consolera des obstacles que le destin a mis à notre union. Et, maintenant, vous viendrez à la noce de ma sœur. Ah ! je suis heureuse qu'elle se marie... je suis aimée. moi, et cela me suffit.

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